Saint Vincent De Paul Et Sa Mission Sociale. II – Les Œuvres (2)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Arthur Loth · Année de la première publication : 1880.
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LA CONGRÉGATION DE LA MISSION. — Fondation de la Mission. — Madame de Gondi. — Vincent de Paul est nommé supérieur du collège des Bons-Enfants. — Les fondateurs d’ordre. — But de la Congrégation de la Mission. — L’évangélisation des pauvres. — Établissement à Saint-Lazare. — Premiers travaux des missionnaires. — Esprit et règles de la Congrégation.

Les heureux résultats des premières missions de Vincent de Paul avaient inspiré bientôt à madame de Gondi la pensée de les accroître et de les perpétuer, au moyen d’une fondation pour l’entretien de plusieurs prêtres spécialement chargés de ce ministère apostolique. Dès 1617, elle avait assuré par testament 16 000 livres pour faire prêcher périodiquement des missions sur ses terres, et elle avait chargé de l’exécution de son dessein l’homme de Dieu qui en était le premier auteur. Vincent s’était d’abord adressé à ceux qu’il jugeait les plus capables de remplir les intentions de la pieuse donatrice ; mais Dieu lui réservait cet ouvrage. Sur le refus des pères jésuites, de ceux de l’Oratoire et de plusieurs autres communautés religieuses, madame de Gondi s’avisa enfin qu’il lui était inutile de chercher un autre exécuteur de ses projets que celui que la Providence avait elle-même choisi. L’œuvre dont elle voulait assurer le fruit n’était-elle pas toute fondée ? La petite société d’ecclésiastiques qu’elle désirait entretenir pour les missions, n’existait-elle pas avec Vincent de Paul et les prêtres vertueux, ses amis, qui l’aidaient chaque année dans ses prédications ? Il ne restait rien à trouver. L’apôtre des pauvres avait déjà créé, à sa manière, et comme sans y penser, l’œuvre que sa pieuse coopératrice cherchait elle-même à établir. La Congrégation de la Mission était née, à l’insu même de son fondateur, du jour où Vincent de Paul avait entrepris avec quelques bons prêtres l’évangélisation des campagnes. Ce n’était qu’un essai, et c’était déjà une institution.

Ainsi naissent comme d’elles-mêmes les choses de Dieu. Petites à leurs commencements, presque inaperçues des hommes, elles grandissent bien vite et deviennent l’admiration du monde. « La Compagnie, disait le saint, a commencé sans aucun dessein de notre part ; elle s’est multipliée par la seule conduite de Dieu, et a été appelée partout par des ordres supérieurs, sans que nous y ayons contribué que de la seule obéissance. » Quand madame de Gondi pensa à l’établir, il ne fallait plus qu’une maison et l’approbation de l’autorité ecclésiastique. Elle fit part de son dessein à son mari ; celui-ci voulut partager avec elle le titre de bienfaiteur du nouvel institut. L’archevêque de Paris, Jean-François de Gondi, frère du général des galères, ne se contenta pas d’approuver une institution si utile pour son diocèse, mais, voulant y contribuer aussi, il offrit pour le logement des prêtres missionnaires le collège des Bons- Enfants qui était à sa nomination, et qui depuis longtemps ne recevait plus d’écoliers. Les deux époux et le prélat, après avoir conféré sur les moyens de faire réussir un si saint projet, résolurent d’en parler ensemble à Vincent pour forcer son humilité. Tout d’abord il se récusa ; mais, sur l’ordre de l’archevêque, il dut acquiescer aux propositions des pieux fondateurs : c’était de recevoir la principalité du collège des Bons-Enfants avec la direction des prêtres qui s’y retireraient et des missions auxquelles ils seraient employés, et de choisir lui-même les prêtres les plus propres à ce ministère. Le 1er mars 1624, Vincent de Paul, âgé alors de quarante-huit ans, recevait de l’archevêque ses provisions de principal du collège ; le lendemain, ne pouvant y résider lui-même, retenu qu’il était dans la maison de Gondi, il donnait sa procuration, signée du titre de licencié en droit canonique, et le 6 du même mois, Antoine Portail, son premier disciple, prenait en son nom possession de la maison.

Ainsi se fondait cette œuvre de la Mission, née de la particulière charité de Vincent de Paul pour les pauvres et les ignorants ; ainsi l’homme de Dieu commençait avec un seul disciple cette grande famille de missionnaires destinée à se répandre dans toute la France et dans le monde entier. C’est une chose admirable entre toutes que la naissance et la propagation de ces familles religieuses que la vertu divine de l’Église n’a cessé de produire. Sorties d’un homme, elles ont été en se multipliant toujours à travers les âges et ont couvert le monde de leurs œuvres. Qui les comptera, depuis les antiques ordres de saint Augustin, de saint Basile, de saint Benoît, jusqu’aux congrégations nées d’hier ? Aucune d’elles n’a péri. Les plus nobles familles de la terre se sont éteintes, les ordres les plus fameux de chevalerie, les plus puissantes corporations ont disparu sans laisser autre chose qu’un souvenir dans l’histoire ; mais les familles des saints, les plus anciennes, les plus modestes, vivent encore. Toutes ont traversé les siècles en échappant aux vicissitudes des choses humaines, et tandis qu’on chercherait en vain le descendant des Clovis, ou l’un des pairs de Charlemagne, ou un chevalier du Saint-Esprit, ou quelque reste de la puissante Ligue hanséatique, l’humble fils de saint Benoît est toujours en prière comme il y a douze siècles, et les disciples de saint Vincent de Paul se retrouveront aux extrémités mêmes du monde, quand tout ce qui était de leur temps aura péri. Quelle plus éclatante preuve de la divinité de l’Église que la permanence des institutions et des œuvres qu’elle a créées ! Les saints engendrent en proportion de leur sainteté. Dans l’ordre naturel, la puissance productrice de l’homme s’épuise avec l’âge et ne s’étend pas au-delà de sa postérité ; si le sang se perpétue à travers la race, il faut un nouvel acte créateur à chaque génération. Dans l’ordre surnaturel, la fécondité est inépuisable ; les familles religieuses s’y reproduisent d’elles-mêmes, à perpétuité, par la vertu de leur premier auteur, et ce miracle de propagation se renouvelle chaque fois qu’il vient un homme assez puissant en Dieu pour tirer de sa sainteté une nouvelle race d’enfants choisis de l’Église.

Saint Vincent de Paul est un des plus insignes fondateurs d’ordres religieux dont le christianisme s’honore. Cet homme, qui représente dans le monde la charité, a été plus grand qu’aucun autre par le cœur. Comme il a beaucoup aimé, il a beaucoup fait, et il s’est multiplié lui- même en communiquant sa vie et son cœur à une postérité dans laquelle il revit perpétuellement. Il a eu le génie du bien avec les qualités d’esprit et les vertus propres à sa mission de bienfaisance parmi les hommes. Aussi dur pour lui-même qu’il était bon pour les autres, mortifié autant que charitable, il ne connut ni l’égoïsme, ni l’amour-propre, ni cette recherche de soi, qui empêchent le commun des hommes de s’élever au-dessus d’eux-mêmes. De bonne heure, il avait dompté son corps par des rigueurs continuelles et son esprit par une absolue humilité. Avec ce parfait détachement de lui-même, qui est le comble de la perfection chrétienne, il était tout entier aux autres. Sans autre passion qu’un ardent amour de Jésus-Christ, son modèle en toutes choses, libre de tout désir et de toute vanité, il put s’appliquer uniquement à procurer la gloire de Dieu et le bien du prochain. Ses œuvres sont innombrables. Pour réussir dans tant d’entreprises qu’il a conduites à la fois, et dans les affaires si multiples et si difficiles où il s’est trouvé engagé, il avait une droiture et une fermeté incomparables d’esprit, une haute intelligence, une sûreté de jugement extraordinaire, une prudence consommée, un bon sens qui n’avait d’égal que la tendresse et la générosité de son âme. Il était l’homme d’action par excellence, également fort par le cœur, qui lui donnait les grandes pensées, et par l’esprit qui excellait à réaliser les conceptions du cœur. Il y a eu des fondateurs d’ordre plus grands peut-être par le génie et d’une sainteté plus éclatante ; aucun ne l’a surpassé par le nombre des œuvres, ni par l’excellence des vertus, et il est le premier de tous par la charité.

Quoique pourvu du collège des Bons-Enfants, Vincent de Paul était resté dans la famille de Gondi, retenu par l’affection des généreux donateurs pour lui et par sa reconnaissance envers eux ; mais le moment approchait où il allait être rendu à lui-même, pour l’accomplissement de ses grands travaux. En attendant, le comte et la comtesse de Joigny complétaient leur œuvre par un contrat de fondation passé, le 17 avril 1625, avec Vincent de Paul. Les deux nobles époux y disaient : « Que Dieu leur ayant donné, depuis quelques années en çà, le désir de le faire honorer, tant en leurs terres qu’aux autres lieux, ils avaient considéré qu’ayant plu à sa divine bonté, pourvoir par sa miséricorde infinie aux nécessités spirituelles de ceux qui habitent dans les villes par quantité de docteurs et de religieux qui les prêchent, catéchisent, excitent et conservent en l’esprit de dévotion, il ne reste que le pauvre peuple de la campagne qui seul demeure comme abandonné ; à quoi il leur avait semblé qu’on pourrait aucunement remédier par la pieuse association de quelques prêtres de doctrine, piété et capacité connues, qui voulussent bien renoncer tant aux conditions desdites villes, qu’à tous bénéfices, charges et dignités de l’Église, pour, sous le bon plaisir des prélats, chacun en l’étendue de son diocèse, s’appliquer entièrement et purement au salut du pauvre peuple, allant de village en village, aux dépens de la bourse commune, prêcher, instruire, exhorter et catéchiser les pauvres gens, les porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie passée, sans en prendre aucune rétribution, afin de distribuer gratuitement les dons qu’ils auront gratuitement reçus de la main libérale de Dieu. » À cet effet, « en reconnaissance des biens et grâces qu’ils ont reçus et reçoivent journellement de la Majesté divine ; pour contribuer à l’ardent désir qu’elle a du salut des pauvres âmes, honorer le mystère de l’Incarnation, la vie et la mort de Jésus-Christ ; pour l’amour de sa très sainte mère, et encore pour essayer d’obtenir la grâce de si bien vivre le reste de leurs jours, qu’ils puissent espérer avec leur famille parvenir à la gloire éternelle, » les deux époux donnent « à M. Vincent de Paul, prêtre du diocèse d’Acqs, » la somme de 45 000 livres, devant être employée en fonds de terre, ou rente constituée, pour qu’il choisisse dans un an tel nombre de prêtres de doctrine, de piété et de bonnes mœurs que la fondation pourra porter, qui travaillent à cette œuvre, sous sa direction, sa vie durant. « Lesdits ecclésiastiques, est-il dit dans le contrat, vivront en commun sous l’obéissance dudit sieur de Paul et de leurs supérieurs à l’avenir, après son décès, sous le nom de Compagnie, Congrégation ou Confrérie des pères ou prêtres de la Mission. »

Tel est l’acte de fondation de l’illustre Congrégation de saint Vincent de Paul ; elle ne porte point d’autre nom que celui que lui avaient donné ses généreux patrons, et elle tira ses règles des moyens proposés dans les clauses mêmes du contrat pour assurer la fin de l’œuvre. Témoins des travaux de leur ancien aumônier, les pieux fondateurs n’avaient eu qu’à s’inspirer de ses actions et de son esprit pour tracer le plan général de la Mission, tel que lui-même le consacra dans les règles qu’il donna longtemps après à sa congrégation.

Ce contrat, d’une munificence si admirable et d’une piété plus admirable encore, fut le testament de madame de Gondi. Elle n’avait rien eu de plus à cœur que la fondation des Prêtres de la Mission, ayant vu par expérience le bien qui pouvait en résulter pour le salut et la sanctification des pauvres gens des champs. Son ouvrage terminé, « il lui semblait qu’elle ne pouvait plus rien désirer en cette vie, et, comme une autre Monique, elle pouvait bien dire en son cœur qu’elle n’avait plus rien à faire sur la terre, Dieu ayant donné le comble à ses désirs. » Deux mois après, cette noble et sainte femme, dont la vie avait été si mêlée à celle du grand serviteur de Dieu, et dont les œuvres étaient en partie ses œuvres, s’endormait avec l’aide de son saint ami dans la paix du Seigneur.

C’était pour Vincent de Paul l’heure de l’affranchissement. Les derniers devoirs rendus à la pieuse comtesse de Joigny, il courut en Provence apprendre au comte son malheur et l’en consoler. Dieu avait tout arrangé pour que désormais il fût tout entier à la congrégation qui naissait de lui. Peu après qu’il eut obtenu de M. de Gondi la permission de quitter sa maison, malgré le désir de la pieuse testatrice qui l’y attachait pour toujours après elle, le général des galères renonçait, de son côté, au monde, à la fortune, à ses dignités, et entrait à l’Oratoire.

C’était le temps où un prince de Conti faisait deux heures d’oraison par jour et où un Montmorency échangeait l’épée de connétable de France pour la bure de saint François.

Entièrement dégagé du monde, Vincent de Paul se retira au collège des Bons-Enfants pour y commencer une nouvelle vie apostolique et y « faire une profession particulière de travailler à sa propre perfection et au salut des peuples, dans la pratique des vertus que Jésus-Christ a enseignées et dont il nous a laissé l’exemple. » Ce fut là, dit Abelly, qu’ « il jeta les premiers fondements de la Congrégation de la Mission, toute dédiée, comme celle des premiers disciples du Sauveur, à suivre ce grand et premier missionnaire venu du ciel, et à travailler au même ouvrage auquel il s’est employé pendant le temps de sa vie mortelle. »

Toute l’idée de l’Institut de la Mission est dans l’imitation de Jésus-Christ, que Vincent de Paul avait pour unique règle de conduite et qui lui inspira de bonne heure le dessein de se consacrer aux pauvres. Lorsqu’à la fin de sa vie, pressé par l’âge, éclairé par l’expérience et par les conseils que son humilité lui faisait rechercher partout, le saint se décida à donner des règles à sa congrégation, dans le discours qu’il tint alors aux siens, il leur dit, en leur exposant les raisons de les observer inviolablement : « Un autre motif qu’elle a, est que ses règles sont presque toutes tirées de l’Évangile, comme chacun voit, et qu’elles tendent toutes à conformer votre vie à celle que notre Seigneur a menée sur la terre ; car il est dit que ce divin Sauveur est venu et a été envoyé de son Père pour évangéliser les pauvres : Pauperibus evangelizare misit me, pour annoncer l’Évangile aux pauvres, comme par la grâce de Dieu la petite compagnie tâche de faire, laquelle a grand sujet de s’humilier et de se confondre de ce qu’il n’y en a point encore eu d’autre, que je sache, qui se soit proposé pour fin particulière et principale d’annoncer l’Évangile aux pauvres, et aux pauvres les plus abandonnés : Pauperibus evangelizare misit me. Car c’est là notre fin : Oui, messieurs et mes frères, notre partage sont les pauvres. Quel bonheur de faire la même chose pour laquelle Notre-Seigneur a dit qu’il était venu du ciel en terre, et moyennant quoi nous espérons avec sa grâce d’aller de la terre au ciel. Faire cela, c’est continuer l’ouvrage du Fils de Dieu, qui allait volontiers dans les lieux de la campagne chercher les pauvres. Voilà à quoi nous oblige notre institut, à servir et à aider les pauvres que nous devons reconnaître pour nos seigneurs et pour nos maîtres. O pauvres mais bienheureuses règles qui nous engagent à aller dans les villages, à l’exclusion des grandes villes, pour faire ce que Jésus-Christ a fait ! Voyez, je vous prie, le bonheur de ceux qui les observent, de conformer ainsi leur vie et toutes leurs actions à celles du Fils de Dieu. »

La nouvelle Congrégation, dont Vincent de Paul s’attachait à montrer la conformité avec la divine mission de Jésus-Christ lui-même, était une invention particulière de la charité du saint. D’autres avant lui avaient bien exercé individuellement le même ministère à l’égard du pauvre peuple des champs ; en ce moment-là même, la Congrégation de la Doctrine chrétienne, fondée depuis 1592 par le vénérable César de Bus, suscitait dans le Languedoc, la Provence et le Dauphiné des hommes de bonne volonté qui, sans autre lien spirituel que le célibat, se dévouaient auprès des enfants et des ignorants, les réunissant le dimanche autour d’eux pour les former à la connaissance de la foi et à la pratique des bonnes mœurs. Mais, quoiqu’il y ait toujours eu dans la suite des siècles des hommes apostoliques dont la vocation était de s’occuper particulièrement de l’instruction des simples et des ignorants ; quoique l’Église, toujours féconde en vertus et en œuvres, réalisât pleinement, auprès des pauvres comme auprès des riches, le ministère évangélique dont l’a investi son divin fondateur, elle n’avait pas encore, dans la diversité de ses ordres religieux et de ses fonctions, d’institution spéciale pour l’enseignement de la religion au menu peuple des campagnes. L’immense amour de Vincent de Paul pour les pauvres l’appelait, en raison des besoins nouveaux du temps, à doter l’Église de ce nouvel apostolat. De toutes les œuvres de la charité, l’évangélisation des pauvres n’est-elle pas la première, et le Sauveur ne l’a-t-il pas donnée pour le signe spécial de sa mission sur la terre ? Dans le pauvre, en effet, ce qu’il y a de plus pauvre, dans le malade et l’infirme ce qu’il y a de plus malade et de plus infirme, c’est souvent son âme, sa pauvre âme privée de Dieu, blessée l’ignorance et le vice, et délaissée du riche lui-même qui fait l’aumône du pain au corps et qui donne des remèdes aux infirmités temporelles. C’est cette âme appauvrie de Jésus-Christ, affamée de vérité, et toute meurtrie des maux du péché, que la charité doit d’abord sustenter et guérir, en lui communiquant le don précieux de la foi, la vie de l’amour. Ainsi fit Vincent de Paul.

À peine est-il libre des attaches qui le retenaient à la famille de Gondi qu’il s’adonne entièrement à cette grande œuvre. Avec M. Portail, le premier et le plus fidèle compagnon de ses travaux, il commence la Mission dans le collège des Bons-Enfants. Un troisième prêtre se joint à eux, et les voilà qui vont tous trois à pied de village en village, catéchisant, exhortant, confessant, visitant les pauvres et les malades, avec simplicité, humilité et charité, à leurs dépens, sans demander ni recevoir quoi que ce soit de personne. Et comme ils n’avaient pas le moyen d’entretenir des serviteurs qui demeurassent pour garder le collège en leur absence, quand ils en partaient pour aller en mission, raconte Abelly, ils en laissaient les clefs à quelqu’un des voisins.

« Qui eût jamais pensé alors, s’écrie l’ami et l’historien du saint, que de si petits commencements dussent avoir un tel progrès, que l’on voit maintenant, et que deux pauvres prêtres, allant ainsi travailler dans les villages et autres lieux inconnus et abandonnés, eussent posé sans y penser les fondements d’un si grand édifice que Dieu a voulu élever dans son Église ? » Pour l’humble Vincent, cette prospérité merveilleuse d’une institution si petite à son origine et déjà si étendue de son vivant était un sujet d’étonnement et d’actions de grâces. « Nous allions, disait-il plus tard à ses frères, tout bonnement et simplement, envoyés par Nosseigneurs les évêques, évangéliser les pauvres, ainsi que Notre-Seigneur avait fait : voilà ce que nous faisions, et Dieu faisait de son côté ce qu’il avait prévu de toute éternité. Il donna quelque bénédiction à nos travaux ; ce que voyant d’autres bons ecclésiastiques, ils se joignirent à nous et demandèrent d’être avec nous, non pas tous à la fois, mais en divers temps. O Sauveur ! qui eût jamais pensé que cela fût venu en l’état où il est maintenant ? Qui m’eût dit cela pour lors, j’aurais cru qu’il se serait moqué de moi. Et néanmoins, c’était par là que Dieu voulait donner commencement à la Compagnie. Hé bien, appellerez-vous humain ce à quoi nul homme n’avait jamais pensé ? Car ni moi, ni le pauvre Portail n’y pensions pas ; hélas ! nous en étions bien éloignés. »

Un accroissement si extraordinaire était bien l’effet de la bénédiction divine, car Vincent de Paul, discret en toutes ses démarches, réservé en toutes choses, ne fit jamais rien de lui-même pour étendre et soutenir son institut. Il avait en Dieu une telle confiance, un si parfait abandon qu’il eût regardé comme un manque de respect envers la Providence toute sollicitude, toute action inspirée par des vues humaines. Jamais il ne voulut faire ni laisser faire la moindre démarche pour procurer à sa Congrégation des établissements ou des bénéfices. On lui conseillait de s’établir dans les grandes villes pour lui amener de bons sujets : « Nous ne pouvons, répondait-il, faire aucune avance pour nous établir en quelque lieu que ce soit, si nous voulons nous tenir dans les voies de Dieu et dans l’usage de la Compagnie ; car, jusqu’à présent, sa providence nous a appelés aux lieux où nous sommes, sans que nous l’ayons recherché directement ou indirectement. Or il ne se peut que cette résignation à Dieu, qui nous tient ainsi dans la dépendance de sa conduite, ne lui soit très agréable, d’autant plus qu’elle détruit les sentiments humains qui, sous prétexte de zèle et de gloire de Dieu, font souvent entreprendre des desseins qu’il n’inspire pas et qu’il ne bénit point. Il sait ce qui nous est convenable, et il nous le donnera quand il sera temps, si nous nous abandonnons comme de véritables enfants à un si bon père. »

Pour maintenir la Mission dans une absolue dépendance des volontés de Dieu, entre deux propositions qui lui étaient faites, Vincent de Paul aurait plutôt choisi la moins avantageuse ; entre deux sujets qu’on lui présentait, il se sentait porté à préférer celui qui était de naissance plus humble, de condition plus pauvre, d’esprit et de science plus médiocres, afin qu’il n’y eût rien dans son choix qui ne fût parfaitement pur et désintéressé. Il avait même donné pour règle aux siens, et lui-même ne dérogea à ses habitudes qu’en deux circonstances toutes particulières, de n’attirer jamais personne à sa Congrégation, ni par promesses, ni par services, ni même par pieux conseils. « C’est à Dieu, disait-il, à y appeler et à en donner la première inspiration… Laissons faire Dieu et nous tenons humblement dans l’attente et la dépendance des ordres de sa providence. Par sa miséricorde, l’on en a usé ainsi dans la Compagnie jusqu’à présent, et nous pouvons dire qu’il n’y a rien en elle que Dieu n’y ait mis, et que nous n’avons recherché ni hommes, ni biens, ni établissements. Au nom de Dieu, tenons-nous là et laissons faire Dieu. Suivons, je vous prie, ses ordres et ne les prévenons pas. Croyez-moi, si la Compagnie en use de la sorte, Dieu la bénira. » Il aimait à rapporter uniquement à Dieu le progrès de sa Congrégation, comme à lui attribuer tout le bien qu’il faisait. « Ayons confiance, répétait-il à ses frères, mais ayons-la entière et parfaite, et tenons pour assuré qu’ayant commencé son œuvre en nous, il l’achèvera ; car, je vous demande, qui est-ce qui a établi la Compagnie ? qui est-ce qui nous a appliqués aux missions, aux ordinands, aux conférences, aux retraites ? Est-ce moi ? Nullement. Est-ce M. Portail, que Dieu a joint à moi dès le commencement ? Point du tout ; car nous n’y pensions point, nous n’en avions fait aucun dessein. Et qui est-ce donc qui est l’auteur de tout cela ? C’est Dieu, c’est sa providence paternelle et sa pure bonté. Car nous ne sommes tous que de chétifs ouvriers et de pauvres ignorants ; et parmi nous il y a peu ou point du tout de personnes nobles, puissantes, savantes, ou capables de quelque chose. C’est donc Dieu qui a fait tout cela, et qui l’a fait par telles personnes que bon lui a semblé, afin que la gloire lui en revienne. »

C’est dans cet esprit tout surnaturel de dépendance, d’abnégation et d’humilité que saint Vincent de Paul avait commencé la mission ; c’est ce même esprit qu’il donna pour fondement à son institut.

« Cette chétive compagnie, disait-il, qui est la dernière de toutes, ne doit être fondée que sur l’humilité, comme sur sa vertu propre ; autrement nous ne ferons jamais rien qui vaille ni au dedans ni au dehors, et sans l’humilité nous ne devons attendre aucun avancement pour nous, ni aucun profit envers le prochain. » Un jour, un prêtre nouvellement reçu dans la Compagnie la qualifiait devant lui de sainte Congrégation ; le vénéré supérieur l’arrêta tout court et lui dit :

« Monsieur, quand nous parlons de la Compagnie, nous ne devons point nous servir de ce terme ou autres termes équivalents et relevés ; mais nous servir de ceux-ci : la pauvre compagnie, la petite compagnie et autres semblables. Et en cela nous imiterons le Fils de Dieu qui appelait la compagnie de ses apôtres et disciples, petit troupeau, petite compagnie. Oh ! que je voudrais qu’il plût à Dieu faire la grâce à cette chétive congrégation de se bien établir dans l’humilité, faire fond et bâtir sur cette vertu, et qu’elle demeurât là comme en son poste et en son cadre. » Et il ajoutait, pour achever la leçon : « Croyez-moi, messieurs, nous ne serons jamais propres pour faire l’œuvre de Dieu, que nous n’ayons une profonde humilité et un entier mépris de nous-mêmes. Non, si la congrégation de la Mission n’est humble, et si elle n’est persuadée qu’elle ne peut rien faire qui vaille, qu’elle est plus propre à tout gâter qu’à bien réussir, elle ne fera jamais grand chose ; mais lors qu’elle sera et vivra dans l’esprit que je viens de dire, alors, messieurs, elle sera propre pour les desseins de Dieu, parce que c’est de tels sujets dont Dieu se sert pour opérer les grands et véritables biens. »

Vincent de Paul avait commencé la Mission avec un seul compagnon ; au bout de deux ans, deux autres prêtres, François du Coudray et Jean de la Salle, vinrent se joindre à lui, et il se les associa par acte notarié du 4 septembre 1626, en attendant qu’ils pussent tous ensemble se lier canoniquement. La petite compagnie se formait avec l’agrément de l’archevêque de Paris, qui l’avait approuvée et confirmée après un an d’existence, sous les clauses et conditions portées au contrat de fondation. Bientôt arrivèrent quatre nouveaux compagnons. À l’approbation de l’autorité ecclésiastique se joignit l’approbation royale. Les lettres patentes du 1er mai 1627 portent que le roi, « n’ayant rien tant en considération que les œuvres de semblable piété et charité, et dûment informé des grands fruits que ces ecclésiastiques ont déjà faits en tous les lieux où ils ont été en mission, tant au diocèse de Paris qu’ailleurs », leur permet de se former en congrégation, « à la charge, ajoute le pieux monarque, qu’ils prieront Dieu pour nous et pour nos successeurs, ensemble pour la paix et tranquillité de l’Église et de l’État », et il les autorise à recevoir tous legs et dons qui pourront leur être faits, ce afin que par le moyen d’iceux, ils vaquent d’autant plus facilement à l’instruction gratuite de nos pauvres sujets. » Heureux temps pour l’Église et pour l’État que celui qui voyait un Louis XIII avec un Vincent de Paul, et qui présentait une telle alliance de la religion et du gouvernement !

La Compagnie ainsi formée, le Collège des Bons-Enfants fut uni à la Mission ; Vincent de Paul se démit de son titre personnel pour prendre de nouveau possession au nom de la communauté. Mais l’épreuve ne pouvait manquer à l’institut naissant. Des oppositions s’élevèrent contre lui dans le Parlement et parmi les curés de Paris ; le roi passa outre et ordonna l’enregistrement des lettres patentes et du contrat de fondation. Enfin, par une bulle du 12 janvier 1632, Urbain VIII érigea la Compagnie en Congrégation, sous le nom de Prêtres de la Mission, avec Vincent pour supérieur général.

Pendant ce temps-là, la petite troupe d’apôtres s’était répandue dans les campagnes avec la sainte ardeur que lui avait communiquée son chef. Le zèle des missionnaires s’enflammait par le travail. Vincent à leur tête, ils allaient partout où les appelaient les besoins des paroisses les plus abandonnées ; ils se multipliaient, courant de village en village et d’un diocèse à l’autre. De 1625 à 1652, plus de cent quarante missions furent faites par Vincent de Paul et ses premiers collaborateurs. Loin de Paris, il entretenait une correspondance avec ceux des siens qui restaient au collège des Bons-Enfants, pour leur recommander la règle et l’étude et exciter leur zèle. Avec quelle simplicité et quelle humilité il écrivait de Beauvais à celui qui dirigeait en son absence la petite communauté : « Comment se porte la Compagnie ; chacun est-il en bonne disposition et bien content ? Les petits règlements s’observent-ils ? Étudie-t-on, s’exerce-t-on sur les controverses ? Y observez-vous l’ordre prescrit ? Je vous supplie, Monsieur, qu’on travaille soigneusement à cela. Il a plu à Dieu de se servir de ce misérable (c’est de lui qu’il parle) pour la conversion de trois personnes depuis que je suis parti de Paris ; mais il faut que j’avoue que la douceur, l’humilité et la patience, en traitant avec ces pauvres dévoyés, sont comme l’âme de ce bien. Il m’a fallu employer deux jours de temps pour en convertir un, les deux autres ne m’ont pas coûté de temps. J’ai bien voulu vous dire cela à ma confusion, afin que la Compagnie voie que s’il a plu à Dieu de se servir du plus ignorant et du plus misérable de la troupe, il se servira encore plus efficacement de chacun des autres. »

D’année en année, le nombre des ouvriers évangéliques augmentait. Les bâtiments étroits et délabrés du collège des Bons-Enfants ne suffisaient déjà plus à abriter la nouvelle Congrégation, ni les revenus de la dotation des Gondi à l’entretenir. La Providence y pourvut. L’antique léproserie de Saint-Lazare était devenue depuis le seizième siècle une maison de chanoines réguliers, ayant à leur tête un prieur nommé par l’archevêque de Paris. Enrichie par les rois dans le cours des siècles et favorisée de nombreux privilèges par les Souverains Pontifes, elle formait une sorte de seigneurie ecclésiastique ayant droit de haute, moyenne et basse justice, et possédant de vastes bâtiments avec des revenus considérables. En 1632, par suite des démêlés qu’il avait eus avec ses religieux, le prieur Adrien Le Bon songeait à se retirer et à permuter de bénéfice. Mais comme l’antique hôpital ne recevait plus guère de lépreux, Le Bon, homme de bien et de probité, voulut, avant de quitter Saint-Lazare, lui donner une autre destination. Il vint, après conseil, l’offrir à Vincent de Paul pour sa Société de missionnaires, dont il avait entendu vanter les travaux. À cette proposition, Vincent, qui avait une si petite idée de lui-même et de sa petite Compagnie, demeura comme interdit. « Eh quoi ! monsieur, vous tremblez ? lui dit Le Bon. — Il est vrai, mon père, répondit le saint, que votre proposition m’épouvante, et elle me paraît si fort au-dessus de nous, que je n’ose y élever ma pensée. Nous sommes de pauvres prêtres qui vivons dans la simplicité, sans autre dessein que de servir les pauvres gens des champs. Nous vous sommes grandement obligés, mon père, de votre bonne volonté, et vous en remercions très humblement ; mais permettez-nous de ne pas accepter votre offre. » Étonné de ce refus, mais confirmé dans sa résolution par tant d’humilité et de désintéressement, Le Bon lui donne six mois pour réfléchir. Au bout de ce temps, il revient et trouve Vincent plus résolu encore à refuser. « Voyez notre petit nombre, disait le saint ; nous sommes à peine nés, cette étroite et pauvre maison suffit à notre petitesse. Je redoute l’éclat et le bruit que ferait cette affaire. D’ailleurs nous ne méritons pas une telle faveur. Laissez-nous dans l’obscurité et le silence qui nous conviennent. » Un an de sollicitations n’eût pas suffi à vaincre ses résistances sans l’intervention de son confesseur et conseiller, le célèbre docteur André Duval, qui lui fit un devoir d’accepter. Un contrat fut passé en conséquence le 7 janvier 1632, entre le prieur et les religieux de Saint-Lazare, d’une part, et Vincent de Paul, de l’autre, pour la cession et annexion perpétuelle du prieuré, moyennant certaines conditions et réserves, à la Compagnie des prêtres de la Mission. L’acte constate que la maladie de la lèpre n’étant plus aussi fréquent qu’autrefois, tellement qu’il ne se trouvait même plus un seul lépreux à Saint-Lazare, il a paru conforme à l’intention des donateurs d’appliquer les revenus du prieuré au soulagement spirituel du pauvre peuple des champs, éloigné des villes et affecté de la lèpre du péché. Ainsi Saint-Lazare fut uni à son tour à la Mission par une pieuse substitution d’œuvre que l’autorité ecclésiastique et civile ratifia.

Il entrait dans les vues de la Providence que la modeste communauté reçût par cet établissement stable et aisé un accroissement que l’humilité de Vincent de Paul avait fui jusque- là. Les travaux de la Mission étaient destinés à prendre une extension égale au zèle de ce grand apôtre, et Saint-Lazare allait devenir le centre d’œuvres considérables que n’eût pu abriter le modeste et pauvre Collège des Bons-Enfants. Désormais Saint-Lazare c’est la Mission, et, par la suite, les prêtres de la Congrégation de saint Vincent de Paul s’appelèrent indifféremment les lazaristes ou les missionnaires.

Des difficultés survinrent au début. Un procès en revendication, intenté par les chanoines de Saint-Victor, faillit évincer les nouveaux venus de cette maison qui leur assurait une condition commode et de grands avantages pour le bien. Vincent de Paul, « aussi indifférent en cette occasion qu’en aucune autre affaire qu’il eût jamais eue », n’avait point d’autre souci sur la perte de cette riche possession, que celui de voir quelques pauvres aliénés, recueillis par l’ancien prieur, et dont il s’était fait dès son entrée le tuteur, se trouver après lui sans logement et sans soins. Pendant que le procès se plaidait, Vincent, à genoux dans la Sainte-Chapelle, demandait à Dieu non son succès, mais celui du bon droit, et surtout une parfaite soumission aux ordres de la Providence. Justice lui fut rendue, et Saint-Lazare resta au Père des pauvres.

« Pour obvier à de nouvelles difficultés, l’ancien prieur et Vincent firent un nouveau concordat dans lequel étaient rappelées les approbations du roi, du prévôt des marchands et des échevins, et la décision du Parlement. L’archevêque lui-même confirma par de nouvelles lettres l’acte d’union précédemment approuvé, et enfin, quoique le transfert que faisait Adrien Le Bon en faveur de Vincent n’eût pas besoin de l’approbation de Rome, néanmoins, par un effet de la déférence singulière qu’il eut toujours pour le Souverain Pontife, Vincent voulut avoir aussi l’approbation du Saint-Siège. » Alexandre VII, nouvellement couronné, confirma définitivement, le 18 avril 1655, l’union de Saint-Lazare à la Congrégation de la Mission, laquelle fut de nouveau sanctionnée par lettres patentes de mars 1660, et par d’autres lettres d’établissement, d’octobre 1675, rendues nonobstant un édit antérieur qui concédait à l’ordre des chevaliers de Saint-Lazare de Jérusalem toutes les léproseries, commanderies, aumôneries et hôpitaux du royaume.

Vincent de Paul n’avait pas donné tout d’abord de règles à son institut. La bulle du 12 janvier 1632, en le constituant supérieur, lui conférait le pouvoir de dresser des règlements pour le bon ordre de la Congrégation. Celle-ci vécut longtemps sur la forme qu’elle avait reçue dès l’origine, et par l’esprit que lui communiquait son saint fondateur. Ce fut seulement vers la fin de sa vie que Vincent se décida, après une longue expérience, après conseil des plus doctes et des plus éclairés, à laisser à sa famille une loi écrite. Ces règles n’étaient autres que les pratiques qui avaient été observées jusque-là dans la Compagnie ; aussi l’humble législateur pouvait dire qu’elles s’étaient faites comme d’elles-mêmes, avec Dieu et le temps pour auteurs. Mais elles sortaient de lui ; c’est sa grande charité, sa haute sagesse, son admirable esprit apostolique, sa constante participation à la vie de Jésus-Christ qui les avaient inspirées. Elles sont ce qu’il a été.

Le vénéré supérieur en fit la distribution à sa communauté le soir du vendredi 17 mai 1658, après un discours mémorable sur les origines de la Compagnie et sur les règles qu’il lui donnait si tardivement. Chacun en reçut un exemplaire de sa main avec quelques affectueuses paroles. Toute la communauté était à ses pieds, et lui demandait sa bénédiction. Comme un patriarche antique, le saint vieillard, soutenu par deux de ses enfants, fit à genoux cette prière :

« Seigneur ! qui êtes la loi éternelle et la loi immuable ; qui gouvernez par votre sagesse infinie tout l’univers ; vous de qui les conduites des créatures, toutes les lois et toutes les règles de bien vivre sont émanées comme de leur vive source : Ô Seigneur ! bénissez, s’il vous plaît, ceux à qui vous avez donné ces règles ici et qui les ont reçues comme procédant de vous ! Donnez-leur, Seigneur, la grâce nécessaire pour les observer toujours et inviolablement jusqu’à la mort ! C’est en cette confiance et en votre nom, que, tout misérable pécheur que je suis, je prononcerai les paroles de la bénédiction que je vais donner à la Compagnie : Benedictio Domini… » Le bon père avait longtemps désiré ce jour ; il employa les deux dernières années de sa vie à expliquer les règles qu’il avait eu la joie de laisser aux siens. On admirera toujours ces conférences de famille, ces entretiens paternels du vieillard, où tant de raison s’unit à la plus aimable simplicité, et qui recèlent une si vraie éloquence sous les dehors les plus familiers.

Telle qu’elle a été constituée par saint Vincent de Paul, la Congrégation de la Mission est une compagnie de prêtres et de frères, liés par des vœux, simples dans leur forme mais solennels dans leurs effets, et soumis à un supérieur général nommé à vie. Son sage fondateur la voulut ainsi, avec l’agrément du Saint-Siège, afin qu’elle participât le plus possible à la vie religieuse, tout en gardant l’état séculier nécessaire à l’accomplissement des diverses fonctions de l’institut. Après de longues réflexions et des négociations plus longues encore avec Rome, Vincent s’était arrêté à cette idée, qu’il considérait comme inspirée de Dieu, de « mettre sa Compagnie en l’état religieux par les vœux simples et de la laisser néanmoins, quant à ses emplois, dans le clergé séculier par l’obéissance aux évêques ». C’est sous cette forme, si convenable à sa fin, que la Congrégation de la Mission a grandi et qu’elle a accompli tout le bien qu’elle était appelée à faire dans l’Église, par la formation du clergé et par la prédication de l’Évangile aux pauvres, aux ignorants et aux infidèles.

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