Saint Vincent De Paul Et Sa Mission Sociale. I – La vocation (3)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Arthur Loth · Année de la première publication : 1880.
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L’APOSTOLAT DE LA CHARITÉ. Les prémices du dix-septième siècle. — Vincent de Paul et le P. de Bérulle. — Vincent est nommé curé de Clichy. — Ses premiers travaux. — Son entrée dans la maison de Gondi. – Les pauvres gens des campagnes. — Première mission à Folleville. — Vincent quitte Paris et prend possession de la cure de Châtillon-les-Dombes. — Réforme de la paroisse. — Insignes conversions. — Origine des confréries de charité. — Vincent revient dans la famille de Gondi.

Avant de recevoir cette merveilleuse grâce d’en haut qui le confirma dans sa vocation, Vincent de Paul n’était pas encore l’homme d’action que la postérité admire. Humble jusqu’à la plus entière abnégation de lui-même, extrêmement réservé dans toute sa conduite et ne se croyant capable d’aucun bien, il songeait moins que personne à entreprendre quoi que ce fût. À l’époque où il entrait dans la maison de la reine Marguerite, toute sa préoccupation, tournée vers les siens, était, comme il l’écrivait à sa mère, de se trouver le moyen de faire une retraite honnête pour employer le reste de ses jours auprès d’elle. C’est dans cette intention qu’il accepta, le

10 juin 1610, d’être pourvu de l’abbaye de Saint-Léonard de Chaumes, de l’ordre de Cîteaux, au diocèse de Saintes. Il bornait sa vie aux occupations d’un bénéficier ordinaire. Dieu disposa les choses autrement.

Le nom de saint Vincent de Paul évoque de si grands souvenirs, ses œuvres sont si considérables, qu’on a peine à se le figurer autrement qu’entouré de l’auréole resplendissante des héros. On s’étonne presque, en assistant aux débuts de ce grand homme, de n’y trouver rien de merveilleux et d’extraordinaire. Il faut se faire à l’idée d’un Vincent de Paul le plus modeste et le plus simple des hommes, le plus éloigné des grands projets et des hautes aspirations, et le moins fait en apparence pour l’action. De lui-même, il n’eût été qu’un de ces saints prêtres ignorés qui font le bien autour d’eux sans marquer dans le monde. C’est par un dessein particulier de la Providence et par une correspondance merveilleuse de Vincent de Paul à la grâce, que cet homme humble et petit se trouve avoir été le héros d’une épopée illustre entre toutes, dont tous les exploits et les merveilles furent des bienfaits pour l’humanité.

Quelques mois après avoir été pourvu de l’abbaye de Saint-Léonard de Chaumes, Vincent quittait la cour de Marguerite de Valois, chargé du poids de sa tentation. Son titre d’aumônier de la reine lui paraissait sans doute trop élevé, ou son genre de vie à la cour trop bruyant. Il chercha un séjour plus calme. Dès son arrivée à Paris, l’humble prêtre s’était mis sous la conduite de M. de Bérulle, qui passait pour le directeur le plus expérimenté des âmes et le modèle accompli de la perfection sacerdotale. On dit que ces deux saints personnages, appelés l’un et l’autre à exercer une si grande action dans l’Église, s’étaient rencontrés par hasard, comme autrefois Dominique et François d’Assise, à l’hôpital de la Charité où, inconnus l’un à l’autre, ils visitaient les malades. Le P. de Bérulle, qui avait déjà introduit en France, de concert avec madame Acarie, ces admirables filles de Sainte-Thérèse, dont l’influence devait être si grande sur la haute société, s’occupait alors de donner aussi à la France l’Oratoire de Saint-Philippe-de-Néri, très florissant en Italie. C’est chez lui que Vincent de Paul se retira, non dans l’intention de s’adjoindre à la compagnie de prêtres que M. de Bérulle commençait à réunir autour de lui, mais pour trouver, sous la direction d’un tel maître, le calme de l’âme, la force contre l’horrible tentation du doute et le loisir de vaquer pieusement à la prière et à l’étude.

Admirable bienfait de Dieu envers la France ! Voici qu’à la suite des hérésies et des guerres qui ont tant éprouvé sa foi, une génération nouvelle de saints se lève pour réparer les maux du protestantisme. Ces hommes suscités de Dieu se réunissent et se concertent dans le même dessein de restaurer la piété. La rénovation religieuse commence. François de Sales ouvre la voie à M. de Bérulle, qui conduit Vincent de Paul, et tous deux donnent la main à M. Olier, au vénérable Eudes, au P. Bourdoise. Les Jésuites, rappelés par Henri IV, redeviennent les maîtres de la jeunesse, et avec eux les Ursulines commencent l’éducation des filles. Voici les Carmélites, voici les Oratoriens ! La Visitation est fondée ; bientôt viendront la Mission, les Filles de la charité et les séminaires. Heureux commencements ! Douce aurore de ce grand siècle qui s’ouvre dans la sainteté pour s’achever dans la gloire !

Ne se doutant pas de l’œuvre à laquelle il était prédestiné, et quoiqu’il parût fait pour s’attacher à M. de Bérulle, Vincent de Paul passa près de deux ans à l’Oratoire, sans y prendre le désir de s’agréger au nouvel institut. De son côté, M. de Bérulle n’avait point cherché à retenir un disciple qu’il croyait appelé à une vocation particulière. L’éminente vertu du saint prêtre avait même fait dire à son pieux directeur que Dieu voulait se servir de lui pour rendre à son Église un important service, en établissant une nouvelle congrégation. de prêtres qui la cultiveraient avec fruit et bénédiction.

Le peuple des campagnes avait surtout besoin à cette époque de l’apostolat du prêtre. Avant de fonder pour lui ce ministère rural, devenu bientôt une de ses principales œuvres, Vincent de Paul fut appelé à connaître de près les misères et les nécessités spirituelles des habitants des champs. La cure de Clichy, aux environs de Paris, étant devenue vacante par le départ du P. Bourgoing, qui entrait à l’Oratoire pour l’illustrer par l’éclat de ses talents et de sa piété, M. de Bérulle le proposa pour cette place. Sur les instances de son directeur, Vincent se décida, non sans quelque hésitation, à l’accepter, et bientôt l’on vit de quoi était capable son zèle sacerdotal. D’une piété consommée, d’une sagesse fortifiée par l’étude et par l’expérience, il se montra tout de suite le modèle des pasteurs. Sans rien faire de plus que de s’acquitter des devoirs ordinaires de sa charge, il les remplit avec une telle sainteté et un tel dévouement qu’en peu de temps il ramena les plus ignorants et les plus tièdes aux pratiques religieuses. Sa parole sage, pénétrante, onctueuse, qu’il répandait en toute sorte d’instructions élevées et familières à la fois, touchait les cœurs ; son exemple prêchait encore plus efficacement que ses discours. Au milieu de son petit peuple, il était vraiment le bon pasteur. « On le voyait, dit un de ses premiers biographes, visiter les malades, consoler les affligés, soulager les pauvres, pacifier les troubles, apaiser les inimitiés, entretenir la paix et la concorde dans les familles, fortifier les faibles, encourager les bons, reprendre avec une sainte fermeté ceux qui ne l’étaient pas, et se faire tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ. » Pour une fois qu’il lui arriva de s’absenter, son vicaire dut le rappeler promptement, tant il y avait parmi tous grand désir de sa présence. Prêtre accompli, il était l’exemple des curés voisins. Ce que ceux-ci lui voyaient faire, ils tâchaient de l’imiter. Toute la contrée profita de sa vertu. Avec le même zèle de la maison de Dieu qu’il avait apporté à restaurer la foi dans sa paroisse, il se mit à rebâtir l’église qui tombait en ruine ; sans argent, il en construisit une autre.

Le bon curé avait assez fait à Clichy. Témoin du bien qu’il y avait accompli, le P. de Bérulle l’appela à une œuvre plus importante pour le temps. Vincent de Paul ne savait point faire sa volonté. Docile aux avis de celui qu’il regardait comme son supérieur, indifférent à tout ce que Dieu demandait de lui, il était le vir obediens des saints Livres, l’homme qui par son absolue soumission devait remporter de si grandes victoires sur lui-même et sur le monde. Il quitta la cure de Clichy dans le même sentiment d’obéissance qu’il l’avait acceptée.

Mais le pasteur eut grande tristesse à se séparer de son cher troupeau. Il était heureux avec ces bonnes gens dont il avait si bien formé le cœur qu’on disait d’eux qu’ils vivaient comme des anges. Lui-même, longtemps après, exprimait naïvement le bonheur qu’il goûtait au milieu d’eux.

« Ah ! me disais-je, que tu es heureux d’avoir un si bon peuple ! Le pape est moins heureux que moi. Un jour le premier cardinal de Retz me demanda : — Eh bien, monsieur, comment vous trouvez-vous ? — Monseigneur, répondis-je, j’ai un contentement si grand que je ne puis le dire.

— Et pourquoi ? — C’est que j’ai un si bon peuple et si obéissant à tout ce que je lui recommande, que je me dis à moi-même que ni le pape, ni vous, monseigneur, n’êtes point si heureux que moi. » Quand il lui fallut quitter ce cher peuple, le cœur du bon saint se déchira.

« Je m’éloignai tristement de ma petite église de Clichy, écrivait-il à un ami ; mes yeux étaient baignés de larmes, et je bénis ces hommes et ces femmes qui venaient vers moi et que j’avais tant aimés. Mes pauvres y étaient aussi et ceux-là me fendaient le cœur. J’arrivai à Paris avec mon petit mobilier et je me rendis chez M. de Bérulle. »

En se retournant, pour la dernière fois, vers le clocher de son église rebâtie, l’humble curé de Clichy dut ressentir quelque angoisse à l’idée de quitter ce paisible séjour pour entrer dans le grand monde. Les conseils du P. de Bérulle l’avaient engagé, en effet, à accepter le poste de précepteur des enfants de messire Philippe-Emmanuel de Gondi, comte de Joigny, alors général des galères du roi, et de dame Françoise-Marguerite de Silly, son épouse.

La famille de Gondi était une des premières de la capitale et par le rang et par les charges qu’elle occupait. Philippe-Emmanuel, fils d’Antoine de Gondi, maréchal de France, neveu et frère des trois premiers Gondi qui se succédèrent, de 1570 à 1622, sur le siège épiscopal de Paris, avait à cette époque deux jeunes enfants, Pierre, qui devint plus tard duc de Retz, pair de France, et succéda aux charges de son père, et Henri, qui mourut à la fleur de l’âge des suites d’une chute de cheval. Un troisième, Jean-François de Paule, vint au monde à la fin de l’année suivante, 1614 : c’était le futur et trop célèbre cardinal de Retz, auquel il ne manqua peut-être, pour se rendre digne de la pourpre romaine, que d’avoir été plus en âge de profiter des leçons de son saint précepteur.

On s’étonnerait presque qu’un directeur aussi prudent et aussi éclairé que le pieux fondateur de l’Oratoire ait tiré Vincent de Paul de sa cure, quand il y faisait un si grand bien, pour le placer dans une maison particulière. « Mais, observe un illustre écrivain, ce n’était pas alors un emploi de médiocre importance d’élever des grands seigneurs, maîtres d’un nombre considérable de vassaux sur lesquels leur exemple et leur autorité exerçaient tout empire, et qui étaient destinés à remplir les plus hautes fonctions dans l’Église et dans l’État. » En vérité, c’était sur un plus vaste champ d’action que le P. de Bérulle appelait le saint curé de Clichy.

La maison de Gondi, dans laquelle entrait Vincent de Paul, offrait, comme beaucoup de grandes maisons du dix-septième siècle, une heureuse alliance de la religion et de la richesse. La piété y régnait au milieu du faste, et Dieu en était le premier maître. Toutefois le saint, qui avait vécu à la cour de Marguerite de Valois, connaissait par expérience les dangers que peuvent amener la dissipation, l’oisiveté et le bruit d’une grande maison. « Il résolut, dit un de ses anciens biographes, en entrant dans celle du général des galères, de leur opposer la simplicité et la prudence, et d’adopter un plan de conduite invariable et propre à le maintenir dans une parfaite liberté d’esprit. Il se proposa de ne jamais se présenter chez M. et madame de Gondi qu’ils ne l’eussent fait appeler, et de ne se mêler de son propre mouvement que de ce qui avait un rapport direct avec sa charge de précepteur. Hors le temps consacré à l’éducation de ses élèves ou à des œuvres de charité, il ne quittait pas sa chambre : elle était pour lui une véritable cellule, et, malgré la multitude des allants et venants dans le brillant hôtel de Gondi, il avait su s’y créer une solitude profonde. » Vincent pensait, selon les maximes du pieux auteur de l’Imitation, que pour se produire sans avoir rien à redouter des occasions les plus périlleuses, il faut se tenir dans l’isolement et le silence lorsqu’il n’y a point de nécessité de sortir ou de parler. Mais la charité le tirait souvent de sa retraite, soit qu’il fût appelé au dehors pour le service du prochain, soit qu’il employât son ministère de paix et de sanctification auprès des gens de la maison ou des villageois établis sur les vastes domaines du seigneur de Joigny. Du reste, pour se conduire dans cette maison selon l’esprit de Dieu, il avait pris pour règle, comme il l’a fait connaître lui-même, sans se désigner toutefois, de regarder et d’honorer en la personne de M. de Gondi celle de Notre- Seigneur, en la personne de madame celle de la sainte Vierge, et en celle des officiers et serviteurs, domestiques et autres gens qui affluaient dans la maison, les disciples et les foules qui entouraient Notre-Seigneur, ajoutant que « cette considération l’ayant toujours retenu dans une grande modestie et circonspection en toutes ses paroles, lui avait acquis l’affection de ce seigneur et de cette dame et de tous les domestiques, et donné moyen de faire un notable fruit dans cette famille. » Son zèle des âmes, qu’il trouvait à dépenser en tant de manières dans son emploi d’aumônier et de précepteur, était toujours selon la prudence, et autant il savait user d’une sainte liberté envers les principaux personnages de la maison et envers M. de Gondi lui-même, autant il mettait de discrétion jusque dans les plus grandes audaces de son ministère.

Un jour que M. le général des galères se trouvait, selon le détestable usage du temps, engagé dans une affaire d’honneur, et qu’il avait assisté, comme de coutume, à la messe, avant d’aller se battre, Vincent attendit qu’il fût seul et, se jetant à ses pieds : « Souffrez, monseigneur, lui dit-il, qu’en toute humilité je vous dise un mot : je sais de bonne part que vous avez dessein de vous aller battre en duel. Mais je vous déclare, de la part de mon Sauveur que je viens de vous montrer et que vous venez d’adorer, que si vous ne quittez ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur vous et sur toute votre postérité. » Cela dit, l’aumônier se retira, l’âme remplie d’angoisses, laissant M. de Gondi à sa conscience et à la grâce, qui acheva sur-le-champ l’effet de ces fermes paroles. Tout est providentiel dans les commencements de saint Vincent de Paul.

Cette circonstance alluma en lui ce saint zèle contre la fureur des duels qu’il fit paraître plus tard dans les conseils du roi, au grand avantage de l’État.

À vrai dire, sa principale occupation dans la famille de Gondi fut moins l’éducation des enfants que la direction de la mère. Madame la générale des galères, femme d’une grande vertu, qui devait être l’auxiliaire la plus zélée des premières œuvres du saint, ayant trouvé en lui la plus haute piété unie à la plus aimable sagesse, s’était mise sous sa conduite. Entre ces deux âmes éprises du même amour de Dieu, l’intimité devint grande et leur zèle du prochain s’en accrut. Sous l’inspiration de son directeur, madame de Gondi se livrait aux divers exercices de charité. Elle répandait abondamment l’aumône, elle visitait pieusement les malades et les servait de ses mains. Dans l’administration de ses domaines la pieuse châtelaine avait soin que la justice fut exactement rendue, et pour cela elle veillait à remplir les charges de personnes de probité ; elle- même s’employait auprès de ses vassaux à prévenir les procès, à terminer les différends. Bonne à tous, charitable pour toutes les misères, elle avait une sollicitude particulière des orphelins et des veuves. En tous les lieux où elle avait quelque pouvoir, elle n’était pas moins active à servir les intérêts des âmes et la gloire de Dieu qu’à procurer le soulagement des besoins temporels. Vincent de Paul était l’âme de toutes ces bonnes œuvres, le conseil de toutes ces saintes entreprises, que la piété de M. de Gondi approuvait et encourageait. Et de son côté, le sage directeur ne manquait aucune occasion d’exercer son ministère auprès des pauvres et des malades qu’il consolait et des populations qu’il instruisait. Son exemple, ses leçons avaient tourné à l’apostolat le plus actif la piété, les richesses et l’autorité de la noble maison de Gondi. Bien des familles seigneuriales de ce temps, sans posséder un Vincent de Paul, employaient ainsi leur influence pour le bien, et cette suzeraineté chrétienne de la noblesse, qui maintenait les classes inférieures dans la religion et dans le respect, n’était pas une des moindres forces sociales du passé.

Jusqu’ici, chacune des circonstances décisives de la vie du saint a été précédée d’une épreuve. La maladie vint à son tour le frapper, avant qu’il entreprît avec madame de Gondi l’œuvre si importante des missions dans les campagnes. Elle faillit l’emporter ; mais Dieu rendit la santé à son serviteur prédestiné. De sa maladie il ne garda qu’une enflure douloureuse aux jambes, renouvelée des meurtrissures de sa captivité de Tunis, et qui fut désormais, suivant son expression, l’horloge de sa vie.

Au commencement de 1617, Vincent de Paul avait accompagné M. de Gondi dans ses terres de Folleville, en Picardie. On vint le prier un jour de se rendre en toute hâte au village voisin de Gannes, pour y assister un paysan très gravement malade qui réclamait les secours du prêtre. Le moribond passait aux yeux de tout le monde pour un bon chrétien. Vincent exigea néanmoins de lui une confession générale qui révéla une âme chargée depuis longtemps de péchés secrets. Durant les trois jours que le malade vécut encore, il publiait lui-même sa misère, et madame de Gondi étant venue le voir : « Ah ! madame, s’écria-t-il devant tous les gens du village, j’étais damné si je n’eusse fait une confession générale, à cause de plusieurs gros péchés dont je n’avais pas osé me confesser. » L’assistance louait Dieu, mais la pieuse dame se tournant vers son aumônier : « Ah ! monsieur, fit-elle, qu’est-ce que cela et que venons-nous d’entendre ? Qu’il est à craindre qu’il en soit ainsi de la plupart de ces pauvres gens ! Ah ! si cet homme, qui passait pour un homme de bien, était en état de damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal ? Ah ! monsieur Vincent, que d’âmes se perdent ! quel remède à cela ? » Alors, ajoute le saint dans une de ses conférences, « considérant le péril où étaient toutes ces pauvres âmes, elle me proposa pour remédier à ce malheur de leur faire une instruction touchant la manière de faire une bonne confession générale, et la nécessité qu’il y avait d’en faire au moins une en sa vie. » Ce qui réussit, et « Dieu eut tant d’égard à la confiance et à la bonne foi de cette dame (car le grand nombre et l’énormité de mes péchés eût empêché le fruit de cette action), qu’il donna la bénédiction à mon discours. »

Ce discours eut lieu le 25 janvier, jour consacré par l’Église à la Conversion de saint Paul et choisi à dessein par madame de Gondi, jour mémorable qui vit le commencement de la Mission. Le saint ne dit rien sans doute que d’ordinaire et de simple sur ce sujet des confessions générales, mais Dieu parlait en lui. L’éloquence a souvent remué des masses et provoqué des résolutions subites, jamais elle n’a rien fondé. Un simple discours inspiré par la charité jette les fondements d’une nouvelle congrégation dans l’Église, et en même temps d’une des plus utiles institutions de la société chrétienne. À ces prémices de la prédication de Vincent de Paul, Dieu donna une ample bénédiction, présage des grâces qui allaient s’attacher à toutes ses entreprises. Tout le pays accourut au confessionnal. Les villages voisins voulurent entendre aussi le saint ; partout il y eut grand concours. Vincent avec un seul prêtre n’y pouvait suffire. Madame de Gondi envoya prier les jésuites d’Amiens de venir l’aider à prêcher, catéchiser et confesser toutes ces bonnes gens. « Et voilà, dit Vincent, le premier sermon de la Mission et le succès que Dieu lui donna le jour de la Conversion de saint Paul : ce que Dieu ne fit pas sans dessein en un tel jour. » L’anniversaire de ce jour lui resta sacré, et trente-huit ans plus tard il invitait les prêtres de Saint-Lazare à célébrer la mémoire du sermon de Folleville, par une communion d’actions de grâces envers Dieu, qui dans ce jour et dans cette première mission avait donné naissance à leur compagnie.

L’éclat que ses premières prédications jetaient sur lui, l’estime particulière où on le tenait dans la maison de Gondi, l’attachement extrême que madame la générale des galères avait pour sa personne, commençaient à alarmer l’humilité du bon prêtre. D’ailleurs ses élèves grandissaient et Vincent, qui s’estimait un écolier de quatrième, pensait qu’il fallait à de jeunes seigneurs appelés à faire figure à la cour un maître plus brillant que l’ancien pâtre de Pouy. Le grand monde enfin et le séjour de Paris, que les troubles précurseurs de la Fronde rendaient encore plus tumultueux, ne pouvaient convenir davantage à son âme paisible ; il se sentait poussé par l’esprit de Dieu à se retirer dans quelque province éloignée pour se consacrer entièrement au service et à l’instruction des pauvres gens de la campagne. Le P. de Bérulle ne désapprouva point son projet, et même il lui indiqua comme digne de son zèle la petite ville de Châtillon-les-Dombes, en Bresse, paroisse abandonnée depuis longtemps à des bénéficiers, lesquels se contentaient, pour ne point donner lieu à un dévolu, d’en toucher les revenus et de se faire représenter par des prêtres relâchés et négligents de leurs devoirs. Les chanoines de Lyon, patrons de la cure, étant résolus à mettre fin à cet abus, s’étaient adressés aux pères de l’Oratoire pour avoir un bon prêtre. Un tel ministère convenait au zèle apostolique de Vincent de Paul.

Sous prétexte d’un petit voyage, il quitte, sans rien dire, la maison de Gondi, et part pour Châtillon. Il y trouve le presbytère en ruine, l’église dépouillée, la population de la ville, moitié catholique, moitié calviniste, aussi éloignée de la vie chrétienne qu’adonnée aux plus mauvaises passions. Le bon curé se met aussitôt à l’œuvre. L’hérésie et l’absence de pasteurs avaient fait tout le mal : il commence par ramener les chapelains de la paroisse à une vie régulière, en obtenant d’eux qu’ils se réunissent en communauté ; il rétablit les catéchismes, les instructions, le service religieux. Sa douceur charitable et patiente lui gagne bientôt le cœur des habitants. On ne le vénérait pas moins qu’on l’aimait. Deux fois par jour il visitait une partie de son troupeau, et le reste du temps il le passait à l’église. Il n’y avait guère de jour qu’il ne prêchât ; la curiosité d’abord lui avait attiré des auditeurs, mais bientôt l’onction persuasive de sa parole, l’éloquence tout apostolique de ses prédications firent une profonde impression sur ces âmes égarées. Doux pour le pécheur, compatissant aux faiblesses humaines, le saint parlait du péché avec une force qui pénétrait les plus endurcis. La foule venait entendre ce prédicateur si différent des prêtres dont la conduite prêchait plutôt le vice que la vertu, ce curé qui n’était point un mercenaire et ne trafiquait point des choses saintes, ce pasteur vraiment doux et humble de cœur, qui visitait les malades, consolait les pauvres, instruisait les petits enfants. À sa voix, sur son exemple, beaucoup de pécheurs se convertirent, les hérétiques eux-mêmes revinrent à la foi. Les désordres avaient cessé ; la célébration des saints offices remplaçait les scandales publics, les exercices de charité tenaient lieu de plaisirs. Plus de libertinage, plus de jeux ni de duels ; la piété, les bonnes mœurs régnaient dans la ville. En quelques mois, Vincent de Paul, aidé d’un autre bon prêtre qu’il s’était adjoint, avait renouvelé à Châtillon les merveilles de Clichy. Son zèle ne s’arrêtait pas à la paroisse. De tous les pays voisins où sa réputation s’était répandue, on accourait à lui ; personne ne restait insensible à la vue de cet homme de Dieu, en qui la sainteté se manifestait sous les dehors de la plus tendre bonté ; personne ne pouvait résister à la parole de cet apôtre, plus éloquent avec le seul Évangile de Jésus-Christ que les plus beaux orateurs avec toute la rhétorique des écoles. À Châtillon, comme à Clichy, sa première prédication, sa principale œuvre était la charité.

C’est par la charité qu’il ramenait le plus de pécheurs à Dieu, c’est à la charité aussi qu’il tournait les cœurs de ses convertis. Deux jeunes femmes de qualité, célèbres dans la ville par leurs galanteries, furent les premières à renoncer aux habitudes mondaines pour embrasser le service des pauvres. La parole du saint les avait touchées au fond de l’âme ; leur exemple en amena beaucoup d’autres à changer de vie et à se consacrer aux malheureux. Des plus libertins le bon curé faisait les auxiliaires les plus dévoués de son ministère de charité. Il y avait un seigneur voisin, homme de cour, duelliste renommé, qui passait pour un modèle du bon ton et des qualités du parfait gentilhomme. Le comte de Rougemont eut la curiosité de voir un homme dont tout le monde parlait. Il y fut pris. Le saint l’amena promptement à faire une confession générale ; la grâce fit le reste. Alors ce gentilhomme vendit sa terre de Rougemont, dont il partagea le prix entre les monastères et les pauvres. « Il se mit, dit un contemporain, dans tous les exercices les plus héroïques de la vie chrétienne. Le château de Chandes, où il faisait sa demeure, était comme un hospice commun pour les religieux et un hôpital pour tous les pauvres, sains ou malades, où ils étaient assistés avec une incroyable charité, tant pour les besoins de leurs corps que pour ceux de leurs âmes… Il n’y avait aucun pauvre de ses terres qu’il n’allât visiter lui-même ou servir, ou qu’il ne fît visiter et servir par ses domestiques lorsqu’il était obligé de s’absenter. » Le P. Desmoulins, de l’Oratoire, qui a rendu de lui ce témoignage, ajoute : « Ce bon seigneur était comme ennuyé de posséder ce bien, quoiqu’il ne semblât en être que le fermier et pour le faire valoir au profit des pauvres. Sur quoi il me dit un jour les larmes aux yeux : Que ne me laisse-t-on faire ? Et pourquoi faut-il que je sois traité de seigneur et que je possède tant de biens ? M. Vincent, qui le gouvernait pour lors, le tenait, disait-il, dans cette contrainte ; que s’il me lâchait la main, je vous assure, mon père, que devant qu’il fût un mois, le comte de Rougemont ne posséderait pas un pouce de terre. Il s’étonnait comment un chrétien pouvait rien garder en propre, voyant le Fils de Dieu si pauvre sur la terre. »

Ce converti était arrivé en peu de temps à la plus haute vertu. Pour y parvenir, il avait suivi le conseil de l’Évangile : « Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous avez, distribuez-en le prix aux pauvres et suivez-moi. » Ainsi avait fait le comte de Rougemont. Ayant renoncé à tout et à lui-même, l’ancien duelliste n’avait plus au monde qu’une attache, qu’une affection : son épée.

« Or, raconte le saint, témoin de ses progrès extraordinaires dans la piété, il me dit particulièrement ceci, dont je me suis souvent ressouvenu, qu’un jour, allant en voyage et s’occupant de Dieu le long du chemin, à son ordinaire, il s’examina si, depuis longtemps qu’il avait renoncé à tout, il lui était resté ou survenu quelque attache. Il parcourut les affaires, les alliances, la réputation, les grands et les menus amusements du cœur humain ; il tourne, il retourne ; enfin il jette les yeux sur son épée. Pourquoi la portes-tu ? se dit-il à lui-même. – Quoi ! quitter cette chère épée qui t’a servi en tant d’occasions, et qui, après Dieu, t’a tiré de mille et mille dangers ! Si on t’attaquait encore, tu serais perdu sans elle ; mais aussi, il peut arriver quelque riote où tu n’auras pas la force, portant une épée, de ne t’en pas servir, et tu offenseras Dieu derechef. — Que ferai-je donc, mon Dieu ? que ferai-je ? Un tel instrument de ma honte et de mon péché est-il encore capable de me tenir au cœur ? Je ne trouve que cette épée seule qui m’embarrasse. Oh ! que je ne serai plus si lâche de la porter ! Et en ce moment, se trouvant vis-à-vis d’une grosse pierre, il descend de son cheval, prend cette épée et la rompt et met en pièces sur cette pierre, et puis remonte à cheval et s’en va. » Tel Roland à Roncevaux avait brisé sa Durandal pour ne la point voir tomber aux mains des Sarrasins. Mais la charité est plus grande, plus héroïque que la poésie. Tout à Dieu et aux pauvres, le comte de Rougemont rompt son épée pour n’avoir plus rien qui retienne son cœur captif sur la terre.

Ce détachement, cet héroïsme était l’œuvre du curé de Châtillon, qui en donnait le premier exemple. Toutes les conversions qu’il opérait devenaient autant de sources nouvelles de revenus pour les pauvres. Comme son cœur était tout dévouement, toute charité, il rendait le cœur des autres semblable au sien. Rien ne lui résistait. En peu de temps il avait converti un jeune et riche protestant, M. Beynier, dont il s’était trouvé l’hôte, n’ayant point de presbytère à Châtillon.

De celui-là aussi on eut plus tard à raconter que : « sa charité était si grande qu’à force de donner, soit aux églises, soit aux pauvres, il devint pauvre lui-même. » Le neveu de ce converti, ramené également par le saint curé à la religion, resta plus de quarante ans l’un des continuateurs des œuvres de Vincent de Paul à Châtillon.

La principale de ces œuvres fut l’établissement d’une association des servantes des pauvres, modèle des confréries de la charité qui couvrirent bientôt la France, et d’où est sorti l’admirable institut des Filles de Saint-Vincent-de-Paul. Ici encore le saint ne fut que l’instrument de la Providence. C’était son principe qu’il fallait laisser d’abord agir la Providence, et ne mêler que le plus tard possible son action à l’action divine, persuadé que moins il y a de l’homme dans les affaires, plus il y a de Dieu. Il aurait craint de prévenir Dieu en formant des desseins, en prenant l’initiative de quelque œuvre que ce fût ; mais Dieu prenait soin de lui marquer lui-même ses volontés et de le mener comme par la main d’une entreprise à l’autre, et il récompensait l’humilité de son serviteur, en donnant aux œuvres les plus petites à leurs débuts les plus grands accroissements.

Comme les missions à Folleville, les confréries de la charité commencèrent à Châtillon par accident et de la manière la plus simple. Le bon curé allait monter en chaire, un jour de fête, lorsqu’une des deux jeunes femmes qu’il avait ramenées à la vertu, madame de la Chassaigne, vint le prier de recommander au sermon une malheureuse famille réduite à la misère et en proie à la maladie, qui habitait à une demi-lieue de la ville. Le prédicateur change aussitôt de sujet, et il se met à parler de l’assistance et des consolations que l’on doit aux pauvres, surtout aux malades. Ses paroles furent si tendres, si persuasives, qu’au sortir de l’église beaucoup de personnes s’empressèrent de porter à ces pauvres gens toute sorte de provisions. Et, allant lui- même après vêpres à la chaumière, il eut une douce surprise de rencontrer un si grand nombre de ses paroissiens occupés à mettre en action ses paroles. Mais, à la vue des uns et des autres qui allaient et venaient par groupes, le tendre pasteur pensait en lui-même : « Voilà une grande charité qu’ils exercent, mais elle n’est pas bien réglée. Ces pauvres malades auront trop de provisions à la fois, dont une partie sera gâtée et perdue, et puis après ils retomberont en leur première nécessité. » Avec ce sens pratique qui est un des traits de ses œuvres, il avisa immédiatement aux moyens de mettre de l’ordre dans l’assistance des malades, afin qu’à l’avenir ils pussent être secourus pendant tout le temps de leur maladie. Ayant fait part de ses projets à quelques-unes des dames les plus zélées et les plus fortunées de la paroisse, il les réunit en association et leur donna des règles qu’il fit ensuite approuver de l’autorité ecclésiastique ; et ainsi commença la confrérie de la charité pour l’assistance corporelle et spirituelle des pauvres malades. Cette première association devint la providence de Châtillon ; elle sauva la ville tour à tour de la famine et de la peste. Le saint avait promis aux sœurs associées que si elles étaient fidèles à leurs devoirs, les pauvres leur manqueraient plutôt que les ressources. Quarante ans après, Vincent de Paul apprenait d’un de ses premiers convertis que, dans Châtillon, l’association de la Charité des servantes des pauvres était toujours en vigueur, et, dit à un témoin oculaire, « il serait difficile, impossible peut-être, de rapporter tous les biens que la confrérie a produits, toutes les conversions dont elle a été la source, tous les secours qu’en ont reçus les pauvres. »

Six mois à peine avaient suffi à Vincent de Paul pour ramener la piété et les bonnes mœurs à Châtillon-les-Dombes, et pour y jeter les fondements d’une association charitable qui devait bientôt couvrir le royaume. Ce n’était plus assez pour son zèle que d’entretenir le bien déjà fait : un autre pouvait lui succéder dans cette tâche. L’humble curé ne songeait pas cependant à quitter la paroisse que la Providence lui avait confiée, et où il trouvait tant à s’occuper pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Il y était venu en esprit d’obéissance, il en partit de même.

Le général des galères et madame de Gondi, surtout, n’avaient pu se résigner au départ du précepteur de leurs enfants. À la première nouvelle de sa retraite à Châtillon, madame de Gondi lui avait écrit une lettre éplorée et suppliante, au nom de la charité qu’il avait eue pour son âme, au nom du bien qu’ils faisaient ensemble. Plusieurs fois depuis elle avait renouvelé ses instances, mettant M. de Bérulle dans ses intérêts. Devant Dieu, Vincent de Paul croyait de son devoir de rester à Châtillon. Loin de se décourager par les premiers refus de son ancien directeur, la pieuse dame redoubla de sollicitations auprès de lui pour l’engager à rentrer dans sa maison. À la fin, elle lui envoya M. du Fresne, avec des lettres de son mari, de ses enfants, de ses proches, de son beau-frère, le cardinal de Retz, évêque de Paris, de M. de Bérulle enfin, et elle lui écrivit elle- même d’une manière plus pressante que jamais. Ébranlé par ces démarches, ému des paroles de son ami, Vincent, qui ne cherchait en tout que l’ordre de la Providence, avoua « qu’il commençait à douter si Dieu voulait se servir plus longtemps de lui en ce pays-là. » L’avis du P. de Bence, supérieur de l’Oratoire de Lyon, à qui il devait la cure de Châtillon, le décida à revenir à Paris.

Les adieux de Vincent furent simples et touchants. « Lorsque la Providence, dit-il à ses chers paroissiens, m’a conduit à Châtillon, je croyais ne devoir vous jamais quitter. Mais puisqu’il semble qu’elle en ordonne autrement, respectons, vous et moi, et suivons ses saintes décisions. De loin comme de près, vous me serez toujours présents dans mes prières ; de votre côté, n’oubliez pas ce misérable pécheur. » À ces mots, les larmes coulent de tous les yeux, les sanglots éclatent ; bientôt la consternation se répand dans la ville à la nouvelle que le saint va partir. « Nous perdons tout, nous perdons l’homme de Dieu, nous perdons notre père. » C’était le cri général parmi les catholiques, et les protestants leur répondaient : « Vous perdez votre soutien et la meilleure pierre de votre religion. » Vincent regrettait surtout ses chers pauvres ; avant de partir, il leur distribua son petit avoir, ses provisions, son linge, ses vêtements, tout, jusqu’à son chapeau qu’une vénération ardente pour le saint disputa comme une relique au vieillard qui l’avait reçu. La douleur publique lui fit cortège. Tout le monde pleurait en l’accompagnant, le bon curé aussi. Le peuple criait miséricorde, disent les témoins, « comme si la cité eût été prise d’assaut. » — « Mes enfants, répondait le cher pasteur en les bénissant pour la dernière fois, je vous recommande à la grâce de Dieu ! »

Arrivé à Paris le 25 décembre 1617, Vincent de Paul conféra sur-le-champ avec le P. de Bérulle, et il fut convenu qu’il rentrerait dès le lendemain dans la famille de Gondi.

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