Louise de Marillac, Lettre 0011: (aux Sœurs Barbe Angiboust et Louise Ganset)

Francisco Javier Fernández ChentoÉcrits de Louise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Louise de Marillac .
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(à Richelieu)1

26 octobre 1639.

Mes bonnes Sœurs2,

Je ne doute point que vous n’ayez beaucoup ressenti la perte que nous avons faite à la mort de Madame la Présidente Goussault3, les obligations que nous lui avons, nous doivent servir à nous la faire imiter, afin que Dieu en soit glorifié; je l’espère de vous, moyennant sa sainte grâce, et déjà, mes filles, vous avez ressenti les effets de cette grâce, par le bien que sa bonté a voulu que vous ayez fait, au lieu ou vous êtes. Mais j’ai appris ce que j’ai toujours appréhendé beaucoup que votre petit emploi qui réussissait si bien pour le soulagement des malades et l’instruction des filles, n’a de rien servi à votre perfection, et au contraire, il semble que cela vous ait nui, puisque la bonne odeur que vous donniez commence à se perdre. Pensez, mes bonnes Sœurs, ce que vous faites: vous êtes cause que Dieu est souvent offensé, au lieu qu’il était glorifié, le prochain scandalisé, et vous donnez sujet de ne pas tant estimer le saint exercice de la charité. Comment oserez-vous un jour paraître devant Dieu pour lui rendre compte de l’usage que vous aurez fait de la grâce si grande qu’il vous a faite de vous appeler à la condition en laquelle il vous a mise; il en prétendait tirer sa gloire et voilà que vous l’usurpez. Vous, ma Sœur Barbe, par votre peu de cordialité vers la Sœur que Dieu vous a donnée, par vos petits dédains et par le peu de support de ses infirmités, comment ne vous êtes-vous point souvenue que lorsqu’on vous a mise avec elle pour lui tenir lieu de supérieure que c’était vous obliger aux conditions de mère, bien plus grandes que mères corporelles, devant avoir soin de son salut et perfection plus que les mères naturelles, ce qui vous obligeait à une grande douceur et charité telle que le Fils de Dieu l’a recommandée sur terre. Et vous, acceptant cette charge, n’avez-vous pas vu aussitôt à quelle humilité elle vous obligeait, puisque vous avez tant de sujet de connaître vos incapacités; ne devez-vous pas toujours avoir devant les yeux quand vous ordonnez quelque chose, que c’est l’obéissance qui vous le fait faire, non pas que de vous-même vous ayez droit de commander. Or sus, ma chère Sœur, j’espère que le mal n’est pas en tel état qu’il soit sans remède, mettez-vous vos fautes fortement devant les yeux, sans vous excuser, car en effet rien ne peut être cause du mal que nous faisons que nous-mêmes. Avouez cette vérité devant Dieu, excitez en votre cœur un grand amour pour notre chère Sœur Louise, et en la vue de la miséricordieuse justice de notre bon Dieu, jetez-vous à ses pieds et lui demandez pardon de vos sécheresses en son endroit et de toutes les peines que vous lui avez faites, avec promesse, moyennant la grâce de Dieu de l’aimer comme Jésus-Christ lui-même le veut, lui témoigner les soins que vous devez avoir d’elle et l’embrasser, ayant ce véritable sentiment dans le cœur.

Et vous, ma chère Sœur Louise, vous voilà encore tombée dans vos petites mauvaises habitudes, que pensez-vous de votre condition ? Est-ce une vie de liberté, tant s’en faut, elle doit être d’une continuelle soumission et obéissance. Est-il possible que vous n’y songiez jamais ou bien que si vous y songez vous ayez si peu d’amour de Dieu et si peu de crainte de votre salut que vous négligiez de faire ce que vous êtes obligée. Ma fille, faites-vous un peu de violence, que vous revient-il quand vous faites sans permission des visites, ou pèlerinages, et que vous voulez en tout vivre selon votre volonté ? Ne vous souvenez-vous pas que vous ne devez rien faire, ni aller nulle part sans la permission de ma Sœur Barbe, que vous avez acceptée avant de partir, pour supérieure, et que vous devez autant ou plus aimer que si c’était votre mère. Je crois que vous ne repensez jamais à votre condition, puisque vous faites tant de choses qui y sont incompatibles; n’auriez-vous pas regret de la perdre pour de si faibles contentements ? Je crois que ce qui est cause de la plupart des fautes que vous faites (et cela me vient présentement à l’esprit) c’est que vous avez de l’argent, et vous avez toujours aimé d’en avoir. Si vous me voulez croire, vous vous déferez de cette affection ; mettez tout entre les mains de ma Sœur Barbe, ne voulez avoir que ce qu’elle trouvera bon, et vous excitez à l’amour de la pauvreté pour honorer celle du fils de Dieu, et par ce moyen vous obtiendrez ce qui vous est nécessaire pour être vraie Fille de la Charité. Autrement, je doute fort de votre persévérance, et je vous dis cela avec crainte que vous ne le fassiez pas, mais je n’ai su m’en empêcher recevez-le de bonne part, car c’est l’amour que Dieu me donne pour vous toutes qui me fait parler ainsi. Or sus, ma bonne Sœur, je crois que vous ne mépriserez pas mes petits avertissements et pour cela reconnaissant combien Dieu mérite être aimé et servi, ayez grande honte de vous en être si mal acquittée depuis qu’il vous a fait la grâce de vous appeler à la condition en laquelle vous êtes, et particulièrement au lieu auquel il a tant donné de bénédictions à votre saint emploi; et, faisant une résolution tout autrement forte que celle que vous avez faite par le passé, jetez-vous aussi aux pieds de ma Sœur Barbe, avec… (lettre déchirée).

Ne voyez-vous pas que vos âmes ne sont pas en repos, et que cela est cause que vous ne participez point à la sainte paix que le Fils de Dieu a apportée à ceux qui sont de bonne volonté, ni à celle qu’il a laissée à ses saints apôtres, s’en allant au Ciel.

Vous avertissant de vos fautes, elles me mettent les miennes devant les yeux, ce qui me fait, mes filles, vous dire que celle dont j’ai maintenant plus de sentiment c’est le mauvais exemple que je vous ai donné pour la pratique des vertus que je vous recommande; je vous prie, mes bonnes Sœurs, de l’oublier et d’en demander pardon pour moi, et la grâce de me corriger, je le désire de tout mon cœur.

J’ai aussi été trop négligente à vous écrire, or je veux croire que vous me pardonnez, comme je vous en prie, et offre à notre bon Dieu l’acte de réconciliation que je m’assure vous ferez de tous vos cœurs remplis de bonne volonté, auxquels j’unis le mien, afin que nous obtenions ensemble la miséricorde dont nous avons besoin et la grâce de vivre dorénavant de l’amour de Jésus Crucifié, auquel je suis, mes très chères Sœurs, Votre très humble sœur et servante.

P.S.—Savez-(vous, mes chères Sœurs, ce que) j’attends de votre réconciliation, après un renouvellement d’affection, c’est (que vous ayez le cœur) ouvert l’une à l’autre, que l’on ne vous verra guère l’une sans l’autre. Que vous (serez ensemble dans les visites) que vous faites par la ville, et que vous vous garderez d’amitiés particulières (avec les dames, ne leur faisant point) de visites du tout, n’aimant rien tant que votre chambre en la compagnie (l’une de l’autre. Je n)e dis pas que vous refusiez les visites que d’honnêtes femmes vous (feraient la) charité de vous rendre. Une vraie humilité accommodera tout.

  1. Richelieu: dès 1637, le Cardinal de Richelieu demanda des missionnaires à Monsieur Vincent pour la ville qu’il avait fait bâtir au début du XVII~ siècle, au sud de Chinon. Les Filles de la Charité y furent envoyées à la fin de l’année 1638 pour le service des malades et l’école.
  2. Louise Canset, Fille de la Charité, envoyée à Richelieu en 1638, sera aux Galériens en 1644, à Maule quelques années plus tard.
  3. Madame Goussault née Geneviève Fayet, veuve depuis 1631 d’Antoine Goussault, conseiller du roi* et président de la Chambre des comptes*. Elle suggéra à Monsieur Vincent l’établissement de la Charité de l’Hôtel-Dieu, et en assuma la présidence. Elle favorisa l’implantation des Filles de la Charité à Angers. Elle mourut saintement le 20 septembre 1639.

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