L’héritage de M. Vincent

Francisco Javier Fernández ChentoFormation VincentienneLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: l'Équipe de rédaction de l'Animation Vincentienne · Année de la première publication : 1981 · La source : Au temps de St-Vincent-de-Paul ... et aujourd'hui.
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Vincent1959_0Au soir de sa vie, au cours d’une mémorable séance pendant laquelle il distribua à ses confrères les Règles de sa communauté, le 17 mai 1658, M. Vincent réfléchit devant eux, à haute voix, sur ce qu’est devenue sa Com­pagnie et sur le développement des oeuvres qu’il a entreprises, et il s’écrie :

« Cela me paraît un songe et il me semble que je rêve… » Puis il évoque les temps lointains des débuts de la Mission quand, avec M. Portail et un autre prêtre, ils partaient prêcher à travers les campagnes, laissant tout bonnement la clef de leur maison à quelque voisin complaisant. Les oeuvres de Dieu commencent modestement et de manière presque imperceptible, au point qu’on a l’impression qu’elles se sont faites toutes seules, c’est ce qu’il aime à rappeler.

Deux ans plus tard, à l’automne 1660, à l’époque où achèvent de mûrir les vendanges, alors que la mort est en train de gravir lentement les degrés de l’escalier qui mène à la chambre où l’attend M. Vincent, ceux qui assistent le mourant lui rappellent, en lui demandant de les bénir, les oeuvres multiples qu’a inventées le génie de sa charité pour répondre aux misères les plus crian­tes, spirituelles ou matérielles.

Le tableau en est impressionnant :

  • l’évangélisation des campagnes par les missions populaires ;
  • l’aide au clergé par les retraites des ordinands, les séminaires, la formation permanente des prêtres grâce aux Conférences des mardis ;
  • le soin matériel et spirituel des galériens et prisonniers ;
  • les enfants trouvés, et les petites écoles pour les enfants des pauvres ;
  • l’assistance spirituelle aux armées et les soins aux blessés ;
  • l’aide aux régions dévastées et l’accueil des réfugiés ;
  • la prise en charge des malades à domicile par la création des Charités ;
  • les secours spirituels et matériels aux chrétiens esclaves en Afrique du Nord ;
  • l’assistance spirituelle aux chrétiens persécutés dans les Iles Britanniques et en Irlande ;
  • l’ouverture de nouveaux terrains d’action en Pologne, malgré la guerre, et en Italie, malgré les épidémies qui déciment les fondations (Gênes), et à Madagascar, malgré les distances et le climat meurtrier.

Cette liste n’a d’ailleurs pas la prétention d’être complète et elle est loin de couvrir tous les secteurs dans lesquels s’est exercée l’activité débordante de M. Vincent. Elle incite à l’humilité ceux qui, aujourd’hui, ont la charge de maintenir vivant son héritage.

Ainsi qu’il l’annonce au début de son Introduction à la vie dévote, saint François de Sales propose un programme de sainteté non plus seule­ment pour le cloître, mais pour les gens du monde, ceux dit-il, « qui vivent ès ville, ès ménages, en la cour, et qui par leur condition sont obligés de faire une vie commune … dans la presse des affaires temporelles ».

M. Vincent en reprend le principe mais il n’écrit pas de traité, il n’éla­bore pas de théorie, il mobilise pour l’action comme s’il s’agissait de courir au feu, selon sa propre expression, pour venir au secours d’urgences maté­rielles ou spirituelles. Il engage des prêtres mais aussi des laïcs, des femmes et des filles du peuple, mais aussi de la haute société et même de la cour. Il les envoie à la rencontre de Jésus-Christ dans la personne des pauvres.

Ce n’est pas là une pieuse distraction qu’il leur propose, une occupa­tion accidentelle à côté de l’essentiel de leur vie, c’est bien une nouvelle manière d’être chrétien : la charité ; l’amour du prochain, particulièrement du plus démuni, n’est pas un simple ornement de l’âme, elle en est la vie la plus profonde, elle est la VÉRIFICATION, dans les faits, de la sincérité de notre amour de Dieu.

A la mort de M. Vincent, Henri Maupas de la Tour, évêque du Puy et plus tard d’Evreux, disait de lui dans son oraison funèbre : « C’est lui-même… qui a presque changé la face de l’Eglise… » Or, ce n’est pas seule­ment la face de l’Eglise qui a été changée, c’est la société elle-même qui a quitté peu à peu un masque de dureté et a abandonné des réactions de vio­lence. A tous les échelons, elle s’est adoucie et civilisée. J. Fourastié, dans Lettre ouverte à 4 milliards d’hommes (Albin Michel, 1970, p. 134-140), dit à ce sujet : « Grâce à eux (F. de Sales et V. de Paul), la vie temporelle s’impré­gna d’une tendresse et d’une modération inconnues qui lui faisaient défaut jusque-là. »

Même si, par la suite, les réflexes de brutalité reprirent trop vite le des­sus, il y eut pourtant, grâce à leur influence, une période de rémission, un temps de grâce, où vit le jour un type nouveau de relations entre les hommes, fait de respect, de fraternité, de charité. Le sens du pauvre inculqué à tous et l’apprentissage de l’amour du prochain à travers un vaste réseau constitué par les associations de charité, avaient fini par transformer les consciences.

L’imagination populaire en a d’ailleurs été tellement marquée que, dans toutes les mémoires, saint Vincent est demeuré le saint de la bonté, de la bienfaisance, presque jusqu’à la caricature. Les révolutionnaires français allaient chercher leurs modèles dans l’Antiquité et particulièrement parmi les grands hommes de la Rome républicaine. Mais au Panthéon de leurs héros, alors qu’ils récusaient toute influence de l’Eglise, ils tenaient pour l’un des plus grands M. Vincent. Son image s’était maintenue vivante dans le peuple grâce aux innombrables oeuvres d’assistance comme les petits hospices, les orphelinats, les groupements de charité, qui avaient partout surgi dans son sillage.

Aussi la Compagnie des Filles de la Charité, qui symbolise le plus clai­rement aux yeux du peuple la continuation de la présence et de l’action de M. Vincent, supprimée comme les autres Communautés en 1792, se réorga­nise rapidement dès 1797 et elle est reconnue officiellement en 1800 par un arrêté ministériel extrêmement élogieux.

Au cours de ce siècle, le souvenir de saint Vincent et de son action demeurèrent très vivants. L’apostolat social des soeurs, particulièrement de Soeur Rosalie Rendu y fut pour beaucoup. Tout un quartier de Paris la consi­dérait comme son héroïne et comme la Mère des pauvres, aussi son enterre­ment fut un triomphe. A cette même période, l’industrialisation commen­çante, avec ses exigences implacables, provoque la naissance d’un prolétariat urbain. Mais quelques chrétiens refusent de considérer cette évolution comme une fatalité. En particulier sept d’entre eux, réunis autour de Bailly et d’Ozanam, après avoir consulté Soeur Rosalie, fondent en 1833 la première Conférence de Saint Vincent de Paul ; à son exemple, d’autres se créent à travers le pays et à l’étranger, et quinze ans plus tard, elles forment déjà un réseau comprenant 400 conférences. Chaque groupe réunit des hommes de bonne volonté, décidés à faire de l’Evangile la règle de leur vie et à mettre une partie de leur temps, de leurs ressources et de leur réseau de connaissan­ces et relations, au service d’une action en faveur des déshérités.

Quand se produisirent les mouvements populaires de 1848, il passa sur la France comme un souffle de printemps, un souffle évangélique : l’Eglise prit d’abord le parti des humbles, des écrasés. On allait voir naître un régime nouveau. Les plus généreuses utopies des visionnaires présocialistes donnent naissance à l’élaboration de beaux projets et même à quelques commence ments de timides réalisations. Mais devant les hésitations, le peuple de Paris s’impatiente : ce sont alors les journées d’émeute de juin 1848, après lesquel­les le parti de l’ordre, auquel se rallie la majorité des catholiques et l’ensem­ble des évêques, sauf quelques unités, reprend brutalement les choses en main. A part ceux qui, comme Soeur Rosalie, continueront à agir sur le terrain en faveur des pauvres ou à lutter par la plume, comme le font Ozanam et quelques autres, la réaction triomphera et pour longtemps. A l’exception d’un courant de catholicisme social à audience réduite, le champ sera libre pour Marx et ses disciples, et les paroles de Léon XIII abordant la question sociale une quarantaine d’années plus tard seront accueillies avec une indif­férence polie par la majorité des catholiques.

Les bases sur lesquelles s’est consolidée la société de ce milieu du xixe siècle sont demeurées à peu près les mêmes, avec cependant une législation sociale venue, au cours du siècle qui a suivi, corriger par vagues successives les abus les plus criants sur le plan social. Mais la machine à fabriquer les pauvres continue à tourner. Dans un nombre croissant de pays, le communisme est venu balayer ce système et en instaurer un autre, comportant d’autres classes qui ont accaparé à leur profit le pouvoir économique et politique mais qui tiennent dans la servitude les mêmes pauvres, la grande masse, en lui promettant d’illusoires lendemains meil­leurs.

L’héritage de saint Vincent se serait-il donc perdu dans les sables ? La haute figure de ce précurseur ne serait-elle plus qu’un portrait daté, dans la galerie d’un musée historique ? Il semble que non puisque, tout au contraire, les évolutions récentes de l’Eglise et du monde lui redonnent une actualité qu’on ne soupçonnait pas.

Son héritage, ce sont les Institutions qui se réclament de lui et qui sont plus vivantes que jamais, mais c’est aussi son esprit capable, aujourd’hui comme hier, de transformer les mentalités, capable de susciter et d’animer de nouvelles formes de vie dans l’Eglise et dans la société.

Parmi les Institutions, dont la paternité remonte à saint Vincent, les unes descendent de lui par filiation directe, d’autres se rattachent à lui de manière indirecte, par la volonté de leur fondateur. Certaines sont de carac­tère confessionnel, d’autres sont ou sont devenues des institutions purement civiles. Nous n’en ferons qu’un bref inventaire qui n’aura rien d’exhaustif, mais qui passera en revue la plupart de ceux auxquels incombe aujourd’hui d’entretenir vivant l’héritage de M. Vincent.

Les Instituts fondés par saint Vincent lui-même :

  • La Compagnie des Prêtres de la Mission ou Lazaristes, dont saint Vincent raconte lui-même les modestes débuts et qui compte actuellement environ 4 500 prêtres, frères et étudiants répartis sur les cinq continents et qui garde comme objectif premier l’évangélisation des pauvres.
  • La Compagnie des Filles de la Charité dans laquelle saint Vincent rassembla sous la direction de Louise de Marillac, les premières « servantes » des pauvres. On en compte actuellement environ 35 000 qui sont au service de toutes les misères dans la plupart des pays du monde.
  • La Compagnie qui portait d’abord le nom de Dames de la Charité et qui est la fédération de tous les groupes de Charité créés au temps de saint Vincent. Par la suite, ces groupes sont multipliés et portent actuellement le nom d’Association internationale des Charités, comptant environ 350 000 membres.

De nombreux autres Instituts dont les fondateurs ont voulu explicite­ment se référer à saint Vincent et à son esprit, se sont créés soit au xvine siècle, soit surtout au ‘axe et même au xxe siècle : ainsi les Soeurs du Saint Sacrement de Valence, fondées dans le premier tiers du xvitie siècle par un prêtre de la Mission, Pierre Vigne ; ainsi encore les divers Instituts dont la fondation remonte, aux U.S.A., à sainte Elisabeth Seton et dont plusieurs se sont agrégés aux Filles de la Charité.

On peut également retenir les Instituts parallèles aux Filles de la Cha­rité et qui virent le jour dans les années qui suivirent la Révolution française : comme les Soeurs de la Charité de Besançon de sainte Jeanne Antide Touret, elle-même ancienne Fille de la Charité, institut qui compte plus de 10 000 membres ; de même, dans les pays de langue germanique, les diverses com­munautés analogues aux Filles de la Charité (incluant dans leur nom, la Cha­rité ou la Miséricorde, et se référant à saint Vincent). Au cours de ce xixe siècle virent le jour, fondées par des Lazaristes : les Soeurs de la Sainte Agonie, par M. Nicolle ; les Soeurs de Nazareth, par M. Durando, de Turin ; les Soeurs de l’Eucharistie, dans les Balkans, par M. Aloatti.

En 1833, Frédéric Ozanam, après avoir consulté Soeur Rosalie Rendu, réunit la première Conférence de Saint Vincent de Paul. L’association se répand rapidement et, actuellement, dépasse largement le demi-million de membres.

  • L’un des compagnons d’Ozanam, fonda une communauté religieuse pour l’apostolat parmi les pauvres du monde ouvrier dans les grandes villes : les Frères de saint Vincent de Paul. L’Institut se scinda par la suite en deux branches : les Religieux de saint Vincent de Paul, et les Fils de la Charité organisés par le Père Anizan.
  • Influencé par les écrits et l’action d’Ozanam, le Père Chevrier se consacre à l’apostolat populaire et fonde le Prado.

S’inspirant également de saint Vincent, l’abbé Rodhain, du diocèse de Saint-Dié, fonde pendant la dernière guerre une oeuvre d’assistance aux pri­sonniers de guerre qui prendra, par la suite, une extension considérable et deviendra le Secours Catholique avec ses diverses filiales.

De même l’abbé Pierre, qu’on a plus d’une fois comparé à saint Vin­cent, lance une oeuvre d’aide aux « clochards », les amenant à se prendre en charge eux-mêmes et à redevenir des hommes debout, grâce aux Communau­tés d’Emmaüs.

Une telle énumération est forcément très incomplète car la filiation par rapport à saint Vincent n’est pas toujours évidente au premier abord, mais souvent revendiquée.

La société civile elle-même a hérité, de l’action de M. Vincent, tout un tissu d’oeuvres sociales, telles que : les Enfants trouvés, l’Aide aux prison­niers et galériens, les Petits ménages, les Secours aux régions dévastées et aux réfugiés pour n’en citer que quelques-unes. Elles se retrouvent actuellement dans la D.A.S.S. (Direction de l’action sanitaire et sociale) qui a absorbé l’Assistance publique, les Groupes de visiteurs de prisons et les Comités post-pénaux ; les plans ORSEC pour répondre aux urgences dans les cas de catas­trophes ; l’organisation des Hospices et Maisons de retraite ; le Haut comité de Secours aux réfugiés, et bien d’autres organismes sur le plan national ou international. Certains de ces organismes reconnaissent officiellement et explicitement leur filiation par rapport à saint Vincent ; d’autres ne s’en dou­tent même pas, tellement l’aide à celui qui est dans le besoin est devenue, grâce à cet initiateur, un réflexe naturel dans nos sociétés… quelles qu’en soient les modalités, les motivations et les limites.

Outre les organismes religieux ou civils qui sont, de fait, ses héritiers, l’action de saint Vincent continue à travers un certain esprit dans l’Eglise et dans la société civile.

Précisons d’abord quelques traits du mécanisme qui engendrait les pauvres du temps de M. Vincent et qui les engendre encore aujourd’hui.

Il existait au xviie siècle « un monde des humbles » qui était essentiel­lement rural, mis à part un petit artisanat urbain. C’est sur le monde paysan que reposait l’impôt ; c’est lui qui était pressuré et tondu, même s’il n’avait pas beaucoup de laine. Le monde de la noblesse et de la cour était censé défendre et administrer le pays avec l’aide de la bourgeoisie. Non seulement il était exempt d’impôts mais, en plus de la rente de ses terres, il recevait sa part, sa large part des deniers publics : en dons, gratifications, pensions qui

lui étaient attribués pour récompenser ses mérites ou’ acheter sa neutralité. L’administration et la justice étaient, pour la noblesse et la bourgeoisie, une source d’enrichissement… entre autres !

Le clergé, quant à lui, était censé prier pour le peuple et se trouvait, du fait, exempt d’impôts (il faisait cependant un don annuel) mais il vivait, lui aussi, des dîmes et autres revenus payés par le peuple.

Tout, en temps normal, reposait donc sur le peuple et essentiellement sur le peuple des campagnes. Mais, en temps de guerre, c’était encore lui qui nourrissait les armées, lui qui supportait sans aucune compensation les rava­ges des récoltes, les destructions des maisons, les pillages auxquels se livraient la soldatesque des deux camps. On comprend qu’à certaines périodes, sous l’excès de la misère, il se soit révolté. C’est directement et principalement à ces pauvres gens des champs que s’adresse M. Vincent ; c’est pour eux sur tout qu’il veut un clergé instruit, digne et soucieux des pauvres.

La même situation, aggravée, se reproduira lors de l’industrialisation de nos pays et elle continue sous nos yeux à l’égard des gens du tiers monde qui sont, pour la plupart, des ruraux.

Attirés par un travail plus régulier et mieux rémunéré, les émigrants de la campagne proche ou lointaine vont constituer, au xixe siècle et jusqu’à aujourd’hui, le monde ouvrier des villes, qui finit par s’organiser et se faire respecter. Ne restent aux champs, dans les cas extrêmes, que ceux qui n’ont pas su ou pas pu partir et les vieux.

En outre, en entrant de plus en plus dans le circuit de la consommation et de la commercialisation, le monde rural voit les produits qu’il fournit à la consommation urbaine et à l’industrie payés à des prix qui lui sont imposés et qui vont en décroissant en valeur absolue, alors que tout ce qu’il achète, machines, produits transformés, lui est vendu à des prix qui sont eux aussi imposés et qui généralement vont croissant. Même s’il participe à une cer­taine prospérité générale, les termes du marché lui sont défavorables, à cause du choix politique qui a été fait, dans les pays marxistes comme dans les pays libéraux, en faveur de l’industrie.

Or ce même processus, qu’on le déplore ou non, est en train de s’éten­dre au monde entier : à cause de la mainmise des économies libérales et marxistes sur les autres systèmes économiques traditionnels. Des sociétés existaient et vivaient dans un certain équilibre ; elles avaient en elles-mêmes leur raison d’être et leur centre vital. Le modèle de développement des socié­tés techniquement avancées est en train de destructurer les sociétés tradition­nelles, créant un courant d’aspiration de leurs ressources naturelles et faisant refluer vers elles les produits fabriqués et, en même temps, les faux besoins de notre monde sophistiqué, leur achetant les matières premières à des prix fixés par les pays industriels, et leur vendant les produits fabriqués à des prix avantageant évidemment les pays industriels.

Le tiers monde, qui est demeuré rural à 80 %, est ainsi entraîné dans une économie d’appauvrissement des pauvres au profit des riches, répétant ainsi ce qui s’était déjà passé dans nos pays.

Bien que la situation économique soit différente de celle du xvie siècle, une similitude demeure frappante : le monde riche, noblesse, cour, administration, haut clergé, pesait sur le monde des pauvres qui était surtout rural ; aujourd’hui, le monde riche qui est le monde industrialisé, tant de l’Ouest que de l’Est, continue à peser sur le monde des pauvres qui, à l’échelon de l’univers, demeure majoritairement un monde de ruraux.

On aura beau plaquer sur ces réalités un essai d’explication par le schéma de la lutte des classes, on n’empêchera pas que cette situation d’iné­galité et d’exploitation se vérifie aussi bien du côté des pays marxistes que dans les pays se disant libéraux et qu’ils ont le même comportement par rap­port au tiers monde.

L’opposition entre le monde riche et le monde pauvre qui, bien plus que l’opposition Est-Ouest, constitue le problème majeur de cette fin de siè­cle, est encore aggravée par la course aux armements. Deux cataclysmes, tels que la guerre 14-18 et la guerre 39-45, n’ont pas suffi à engager les hommes sur la voie de la sagesse. Séparés idéologiquement en deux blocs rivaux, armés jusqu’aux dents, ils se font peur l’un l’autre et, tantôt ici ou là, se font déjà la guerre par pays tiers interposés. Ils répètent, en quelque sorte, ce que pourrait être le prochain conflit généralisé.

Cette opposition et ce gaspillage pour entretenir un arsenal insensé amènent le monde riche à ignorer hypocritement le monde des pauvres, sauf à lui fournir aussi des armes chaque fois que cela est possible et rentable. Tout entiers à leur jeu, les deux systèmes n’accordent aux pauvres que de misérables miettes mais, par contre, tirent à eux subtilement la substance du reste de l’univers, engendrant une pauvreté qui est la plus grande menace et le plus grand facteur de destabilisation pour les prochaines décennies.

Quant à l’Eglise, elle a longtemps vécu sur le schéma d’un univers stati­que où chacun avait sa place selon un ordre immuable. Au cours des boule­versements des cent dernières années, alors que le monde évoluait vers un enrichissement inégal, elle a condamné sans équivoque le marxisme, à cause surtout de son matérialisme de principe et de sa négation de Dieu ; elle a con­damné aussi le matérialisme pratique du libéralisme économique. Mais en fait, c’est surtout dans ce système qu’elle a développé librement son aposto­lat, ses oeuvres, son influence et c’est dans ce système qu’elle possède des biens. Aussi il lui est difficile de s’en abstraire totalement et parfois, héritière de certaines situations politiques, elle a pu paraître cautionner un état de choses dans lequel existaient beaucoup trop d’injustices sociales.

C’est alors que certains clercs, passant d’un extrême à l’autre et suivis en cela par de nombreux chrétiens, ont cru devoir adopter l’analyse marxiste et le schéma de la lutte des classes, tenant pour négligeables les prises de position matérialistes et athées des marxistes, et la persécution exercée contre les chrétiens dans les pays où le marxisme est au pouvoir, sans tenir compte enfin de l’opposition entre l’encouragement à la haine et le précepte évangéli­que de l’amour. Que n’ont-ils lu l’Evangile de saint Luc et médité les ensei­gnements et l’action de saint Vincent ?

Ces excès expliquent en partie l’extrême prudence, pour ne pas dire la réserve, dans laquelle l’Eglise a abordé les questions sociales craignant de paraître donner des gages au communisme.

Des esprits généreux dans l’épiscopat avaient pensé, avec le cardinal Lercaro, de Bologne, que le concile de Vatican II serait centré sur l’« l’évan­gélisation des pauvres » : il l’a dit lui-même dans un discours au début du concile. Sans être aussi radical, le concile a cependant pris des attitudes et mis en avant des principes dont nous n’avons pas fini de tirer toutes les con­séquences, et dont un lecteur attentif de saint Vincent trouve déjà le pressen­timent et la préfiguration dans les écrits et l’action du saint.

Qu’il nous suffise de relever quelques-uns de ces points.

Ainsi que le pensait saint Vincent et après lui Bossuet, qui fut l’un de ses auditeurs aux Conférences des Mardis, l’Eglise n’est pas en premier lieu un système hiérarchique, mais elle est d’abord LE PEUPLE DE DIEU, l’immense foule des petits et des humbles. Les clercs et la hiérarchie ne sont pas, quant à eux, une caste existant en soi et pour soi, mais ils sont au service de la communauté. Bossuet le disait admirablement et fortement dans son sermon « sur l’éminente dignité des pauvres » de novembre 1659. C’est bien de cette manière que le concile présente l’Eglise (Lumen Gentium, n° 9-13, 18), mais ce fut pour beaucoup de chrétiens un bouleversement auquel nous ne sommes pas encore habitués.

De même le Concile met l’accent sur la présence de l’Eglise et des chré­tiens au monde, au milieu des hommes qui peinent et qui souffrent (Gau­dium et Spes, n° 1) et non pas au-dessus de ce monde dans un ciel de séré­nité. Or qui plus que M. Vincent a voulu et réalisé cette présence du chrétien et du prêtre au milieu du monde, de ses épreuves et de ses souffrances, regar­dant en cet homme de souffrances, centre de son attention et objet de son amour, la présence même de celui qui est, aux yeux du Père, l’Homme vérita­ble, l’homme des douleurs, le Fils de Dieu lui-même. La priorité donnée au Pauvre, par le chrétien et par l’Eglise, fait de Jésus-Christ le Divin pauvre, le centre et la norme de toute vie spirituelle, l’âme, le coeur et le moteur de la vie même de l’Eglise. L’Eglise est justement en train de redevenir crédible, dans la mesure où elle prend sa part de la misère du monde et où elle redevient l’espérance des pauvres, l’Eglise des pauvres, la voix de ceux qui ne peuvent se faire entendre. Par contre, si elle se contente d’être l’alliée silencieuse du pouvoir politique ou économique, elle perd sa raison d’être, elle trahit ses origines et son fondateur.

Son rôle n’est pas de bâtir un système politique ou économique idéal, mais de rappeler aux systèmes existants que la présence des pauvres aux por­tes du festin du monde est un scandale, que les biens de la terre ont été faits pour tous et que tous ont le droit d’y avoir leur part dans la fraternité univer­selle.

Donner la priorité aux pauvres, sur le plan de la société civile, c’est mettre en relief les manques, les tares, les maladies de la société et, pour tout dire, l’inhumanité d’un monde dont la priorité n’est pas l’homme mais l’argent et le pouvoir…; c’est en appeler à l’avènement d’une autre société qui, elle, serait fraternelle.

Donner la priorité aux pauvres, c’est se préoccuper des causes de la pauvreté, les déterminer, remonter à leurs racines pour les extirper, c’est faire prendre conscience aux malheureux eux-mêmes de leur situation pour les aider à. se prendre en charge et en sortir.

Tel est le programme que saint Vincent a conçu et réalisé en son siècle, au point de transformer la société, en rappelant ses devoirs au monde de la richesse et du pouvoir et en créant à travers la société un tissu de liens nou­veaux. En notre temps d’égoïsme, de repliement frileux sur soi, sur ses inté­rêts, saint Vincent nous appelle plus que jamais à sortir de nous-mêmes, à nous ouvrir à autrui, aux faibles, aux démunis, à tous ceux qui sont victimes sans défense de ce monde de dureté. Il nous appelle à une fraternité par­dessus les limites de classes, de religion, de race, de pays, faite d’accueil de l’isolé, de l’abandonné, de l’étranger, faite d’attention aux misères les plus proches comme aux plus lointaines ; faite enfin de partage afin que, s’il était possible, il n’y ait plus parmi les hommes, des pauvres, mais seulement des frères.

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