Les sources de l’enseignement de monsieur Vincent de Paul (II)

Francisco Javier Fernández ChentoFormation VincentienneLeave a Comment

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Author: André Dodin, C.M. · Year of first publication: 1984 · Source: Vincentiana.
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vincent1II. – Essayons maintenant de voir la raison de la recherche de ces sources c. à. d. la finalité. Cette finalité qui soutient la minu­tieuse recherche des sources d’un auteur, c’est évidemment la déter­mination de sa nouveauté par rapport à ce qui a été dit auparavant et, deuxièmement, la caractérisation de son originalité. Autrement dit: ce qu’il dit est nouveau et cette nouveauté est de telle nature. L’accent est mis autrement.

Or, les motifs de l’opération sont d’une toute autre nature que celui du détecteur souvent hargneux qui veut dénoncer les opéra­tions de plagiat ou de recopieur d’un texte déjà écrit. Ceci peut arri­ver. Quiconque a été dans l’enseignement sait qu’il y a des sujets qui ont la facilité de recopier une colonne de dictionnaire de façon à la présenter comme leur oeuvre propre. Certains sujets ont une véritable virtuosité. Or, il ne s’agit pas de ce travail de correcteur, de ce travail de détective, voire de ce travail de blâme et de condam­nation.

L’enseignement de Vincent de Paul examiné, n’est-il qu’une répétition d’une doctrine qui est commune? Ou bien, est-ce un ensei­gnement entièrement nouveau? Ou bien, simplement, troisième hypothèse, la reviviscence d’un enseignement longtemps négligé ou délaissé?

Pour vous donner un exemple concret; si vous étudiez la doc­trine du Corps Mystique du Christ, vous pouvez, à travers les con­tributions du Père Mersch et d’un bon nombre d’autres historiens, vous apercevoir qu’il y a une période où cette notion de Corps du Christ qui est l’Eglise et de Corps Mystique est absolument absente. Or, Vincent de Paul va effectivement reprendre d’une façon con­crète cette notion de Corps du Christ et établir la double liaison entre Dieu et l’homme, et l’homme et l’humanité. Cette double restitu­tion est faite avec des éléments que Vincent de Paul n’a pas inventés mais qu’il a simplement remis au centre. Voyez ce qui est dit dans la conférence du 31 mai 1659 « Sur la charité ». « Que m’importe d’aimer Dieu si mon prochain ne l’aime » — « Il faut nous unir à Dieu en nous unis­sant au prochain par charité ». Or vous pourrez chercher longtemps dans les siècles antérieurs un rassemblement, un amalgame, une formule d’une telle force que ceci va déterminer pour l’enseignement et pour la pratique des auditeurs la notion de compassion qui est assez absente depuis des siècles dans l’Eglise.

La recherche des sources donc — et je voudrais ici le faire remar­quer — se situe dans le prolongement de la méthode historique. Elle bénéfi­cie du perfectionnement de cette méthode et même des techniques de la nouvelle Histoire. Remarquez que successivement la critique historique a investi et défriché des domaines qui auparavant lui étaient étrangers. Il y a bien des domaines qui n’étaient même pas soup­çonnés par tous les quatre grands biographes de Vincent de Paul et qui soudain nous montrent que le sol se soulève. Si nous prenons un sujet d’actualité — puisque nous sommes le 13 juillet — le dos­sier des grands révolutionnaires et, en l’occurrence, Danton, ce dos­sier doit être examiné avec les archives notariales de Arcis-sur-Aube. Nous nous apercevons que ce révolutionnaire était en réalité un puis­sant capitaliste. Il était pour l’égalité des autres mais pas pour la réduction de ses profits.

Or, la méthode historique s’introduit au XVIe siècle dans l’His­toire profane comme dans l’Histoire de l’Eglise. A preuve Laurent Valla, Nicolas de Cusa et le sort qui est fait à la donation de Cons­tantin qui est un faux. Puis dans l’Histoire Sainte, dans les Ecritu­res avec Richard Simon, Astruc, Welhausen (1844-1918). Et elle trouveses maîtres pour l’Histoire de la littérature avec Gustave Lan­son dès 1894 et Abel Lefranc qui s’attaque au problème de l’authen­ticité des pièces de Shakespeare. Les auteurs spirituels, à leur tour, deviennent la proie des historiens critiques. C’est ainsi que le pro­testant Etchegoyen publie « L’amour divin. Essai sur les sources de Saint Thérèse », Bordeaux, Paris, 1923. Avec une vigueur accrue, Jean Orcibal « La rencontre du carmel thérésien avec les mystiques du Nord », Paris, Presses Universitaires, 1959. C’est également à ce travail de détection des sources que je puis dire nous, Jean Orci­bal et votre serviteur, avons pendant des années essayé de repérer les sources de la « Règle de perfection » qui a été éditée finalement après des années et des années de recherches, aux Presses Universi­taires — voici le volume — dans lequel vous trouverez quelques expressions familières de Monsieur Vincent de Paul, dès le tome pre­mier, page 68 de l’édition Coste: « ne pas enjamber sur la Providence ». C’est Benoît de Canfield, édition 1609, unique exemplaire conservé à la Bibliothèque de Troyes. Vous ne trouverez plus dans les édi­tions postérieures, la notion d’enjamber sur la Providence mais seu­lement l’expression beaucoup plus vague de « anticiper sur l’ordre ou la nature de Dieu ».

Constatons d’abord les quatre grands biographes, Abelly, Collet (1748), Maynard (1860) et Coste (1932); l’ignorance abyssale de Pierre Coste sur le mouvement spirituel du XVIF siècle. A cer­tains moments, elle me fait perdre le souffle. C’est ainsi que, retrou­vant la signature de Vincent de Paul comme approbateur du livre de Noulleau, contre les blasphémateurs, Coste écrit: « un certain Noulleau ». Ce certain Noulleau est simplement l’auteur de 30 à 35 volumes. Il l’ignorait totalement. Il y a aussi des erreurs de prénoms qui sont assez ennuyeuses. Voyez plutôt à la table 14 au mot Sin­glin, quel prénom il lui est donné. Si ce n’est lui, c’est donc son frère. Voyez aussi l’erreur considérable au mot Avila. Coste interpréte Avila, ville d’Espagne. Pas de tout. Il s’agit de Jean Avila. Ce n’est pas une ville, c’est un homme et cet homme est cité effectivement par Saint-Cyran, par François de Sales, comme étant un des maîtres et, d’autre part, il est traduit. Coste met; Avila, ville d’Espagne.

Or, les quatre grands biographes ignorent même la possibilité d’une évolution doctrinale et morale de Vincent de Paul. Ils sont diversement fidèles au schéma hagiographique: la vie, les oeuvres, les vertus, comme si Vincent de Paul était unique, sans antécédent, solitaire et magnifique dans le désert de son temps. Pourquoi ces qua­tre grands — mais comment donner la mesure de la grandeur — n’ont-ils pas lu le « Premier règlement de la charité » de Châtillon­les-Dombes, 23 août 1617? Car, dans ce règlement, il est fait allu­sion à la « Charité de Rome » et il est fait allusion aussi à la lecture de l’ « Introduction à la vie dévote » de Messire François de Sales. Et il faut dire que les quatre grands biographes qui ont fonctionné à Saint-Lazare, Paris, ont été encouragés au départ par le brave frère Ducournau qui, le 15 août 1657, donne toutes les assurances pour que les biographes se cantonnent dans le modeste territoire de l’analyse sans regarder un peu plus loin dans le passé et dans les envi­rons. Il dit: « Monsieur Vincent ne dit, pour l’ordinaire, que des choses com­munes » (« Entretiens », p. 1037).

Or, il est opportun de rappeler que la distinction scolaire, dogme, morale, ascétique et mystique, n’était pas aussi tranchée au XVIIè – 551 –

siècle que de nos jours et que l’implication de la morale dans le dogme, autant que l’intégration de l’ascétique et de la mystique dans la morale venait d’être rappelée, réinsérée, par l' » Introduction à la vie devote » de François de Sales en 1609 (Louis Rigaud, Lyon), dans le « Traité de l’amour de Dieu » (Louis Rigaud, Lyon), 31 juillet 1616.

Signalons que les sources, ces irrigations vivifiantes et stimu­lantes de la vie de piété, ne doivent pas être réduites au catalogue des imprimés. Il faut prendre en charge une suite de volumes que Vincent de Paul avait paisiblement à sa disposition. Dès 1938, j’ai fait l’inventaire du catalogue de la Bibliothèque de Saint-Lazare qui se trouve à la Bibliothèque Mazarine, numéro du manuscrit 4169. Le travail est fait. Je vous indique simplement que ce catalogue, qui comportera en 1789 vingt mille volumes, ce catalogue est beaucoup plus restreint pour la période 1660-1670. Je suis absolument formel sur la date de composition. Ce catalogue comporte vingt-six catégo­ries de volumes. En ce qui concerne les livres de piété, « pii et asce­tici », voici très exactement l’inventaire: il y a 30 volumes in-folio, 43 volumes in-quarto, 107 volumes in 8, 186 (?) volumes in 12, 146 volumes in 16, soit 518 volumes. Ce catalogue, qui est écrit au fur et à mesure de la survenue des volumes, je l’ai mis par ordre alpha­bétique dans ce petit travail qui date de 1938, 1939, 1940…

Or, il faut signaler que tous ces volumes peuvent être pris en considération et qu’un volume comme l' »Introduction à la vie dévote » est reproduit en plusieurs exemplaires. A titre de super- preuve, j’ai photocopié le manuscrit de toute la catégorie « pii et asce­tici ». Pour François de Sales, je m’aperçois qu’il y a non seulement un exemplaire mais 5 ou 6 exemplaires de l' »Introduction à la vie dévote ». Nous avons là un premier repérage, celui de la bibliothè­que. Dans cette bibliothèque, il y a des livres que Vincent de Paul a toujours sous la main, à savoir « La règle de perfection » de Benoît de Canfield, de sorte qu’avant sa conférence du 7 mars 1659, il aura relu et donnera exactement les comparaisons, les divisions, mais il se brouille un peu lorsqu’il aborde « des choses qui sont dites indif­férentes ». Il dit: « il faudra que l’on revoit cela, ce n’est pas clair ». Entre parenthèses: ce n’est pas clair dans sa tête (étant donné son âge, il est difficile de retenir), mais c’est clair dans Benoît de Canfield.

Là où les personnes rencontrées peuvent jouer un rôle révélateur et du mystère de l’amour de Dieu, plus qu’un texte, c’est une personne vivante qui peut rendre attentive à tout ce qui peut être regardé sans être vu. Ces livres transforment le regard du lecteur en vision.

Les choix: Il y a des choix qui nous sont imposés tels les événe­ments. Je vous signale l’événement de 1609, à savoir l’accusation de vol par ce juge qui est probablement Dulon, juge de Sore. Vous trouverez le cheminement et, d’autre part, l’expression religieuse qui se transformera en 1658 par un article des Règles et Constitutions. Il n’aura fallu que 49 ans et la conférence du 6 juin 1659 vous don­nera comme chassis indestructible l’attitude qu’il faut avoir lorsque la Compagnie, une Maison, un particulier sont calomniés Vincent de Paul dira — et là cette conférence est majeure:

pour voir comment Vincent de Paul transforme l’expérience en existence;

pour voir également que son choix dans la lecture de l’Evan­gile est théologiquement et philosophiquement assuré. A cette même période, Dieu sait s’il y avait des rumeurs et, d’autre part, des alter­cations. C’est la période des « Provinciales » et les jésuites font feu de tous côtés pour trouver l’auteur des « Provinciales ». Ils vont mâle jusqu’à envoyer à la Bastille un bon père jésuite qui dira à Bussy- Rabutin: on vous fera sortir de la Bastille si vous écrivez la réponse aux « Provinciales ». Bussy-Rabutin s’y refuse. Réflexion de Bernard Dorival, spécialiste de Port-Royal et de Philippe de Champagne: « démarche qui faisait plus honneur à l’esprit qu’à la moralité de la Compagnie de Jésus ». Le texte est imprimé et il est enregistré.

Alors, le choix accidentel, voire conseillé, de certains ouvrages — il est certain que Monsieur Vincent a toujours à sa portée les ouvrages dont je vous ai parlés, mais qui a mis la première main à ce qu’on peut appeler nos Règlements? Voyez en particulier les avis donnés en 1632 et en 1635. Attention, il y a une faute de lecture très grave dans l’édition Coste. Au sujet de la première communion, Coste lit mal: « faire de grandes cérémonies et des pompes ». L’édi­tion critique, 1960, 2e édition 1965, après vérification des textes indi­que: « fuit les pompes ».

Or il est certain qu’il y a d’autres ouvrages qui sont cités par Vincent de paul.

Peut-être devrais-je stopper. Après je vous donnerai un inven­taire sommaire.

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