Les Séminaires en France avant Saint Vincent de Paul (II)

Francisco Javier Fernández ChentoAu temps de Vincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Marc Venard · Année de la première publication : 1981 · La source : Vincent de Paul.
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Conception et fonctionnement

Vincent_de_PaulRéalisés non sans peine, que sont-ils au juste, ces premiers séminaires français?

II convient tout d’abord de lever certaines équivoques, car plusieurs prétendus séminaires n’en sont point véritablement. Tel, par exemple, n’est qu’un simple collège. N’est-ce pas du reste ce qu’attendaient les villes dont j’ai mentionné plus haut les requêtes? Reprenons celle de Cavaillon, en 1569: on demande à l’évêque d’ériger un séminaire

«pour et aux fins que les enfans de ladite cité et de son diocèse, attendu la calamité et injure du temps, et pour éviter et obvier aux faux dogmatiseurs, prêcheurs et semeurs des he­rezies, fussent elevés, enseignés et endoctrinés tant en la loy nostre chrestienne catholique romaine, que autres bonnes et saintes lettres permises, et aussi aux arts liberaux, pour par­venir à toutes choses vertueuses, bonnes et honnestes».

En somme, ce qu’on veut à Cavaillon, c’est un établissement secondaire (comme nous dirions aujourd’hui) catholique; mais il n’est pas question de formation du clergé, même si, indirecte­ment, le collège pourra y contribuer. C’est si vrai que l’évêque et le clergé de Cavaillon, contraints par la Légation d’Avignon de subventionner ce collège, le feront sous réserve que leur contribution cessera le jour où un seminariutn sera « parfait inté­gralement », par autorité du pape ou du concile provincial. ce qui arrivera, nous le savons, en 1586.

Combien de séminaires, d’autre part, ne sont pas autre chose que des maîtrises d’enfants de choeur? On n’en saurait douter pour Valence, en 1585. Ici, ce que le chanoine Jules Chevalier a publié comme étant l’« Acte de fondation du premier séminaire de Valence » est en réalité un acte par lequel l’évêque autorise le chapitre à appliquer le revenu d’une chapellenie pour nourrir et instruire un groupe de clergeons, recrutés entre sept et dix ans, avec leur précepteur; mais la confusion est excusable, car cela est bel et bien présenté comme l’érection d’un séminaire, mot qui se trouve maintes fois répété dans le texte.

A vrai dire, la confusion entre maîtrises et séminaires sera tenace. On verra des chapitres refuser de contribuer au sémi­naire diocésain sous prétexte qu’ils entretiennent déjà des en­fants de choeur. On verra des évêques découragés par les déboires que leur apporte leur séminaire suggérer que les maîtrises de cathédrale valent autant. Le séminaire de Reims, avant la fin du XVIe siècle, est devenu une maîtrise. Mais déjà, au début du siècle, l’oeuvre tant vantée du célèbre Giberti à Vérone était- elle autre chose?

S’agissant maintenant des séminaires tridentins, nous n’en connaissons, le plus souvent, le fonctionnement qu’à travers des règlements. Or ceux-ci peuvent n’être que des modèles théori­ques: c’est le cas des constitutions de Melun, ou des règlements adoptés par les conciles de Rouen et de Bordeaux. Dans les meilleurs cas, ils sont propres à tel ou tel séminaire effec­tivement fondé: ainsi Cavaillon a son règlement, rédigé par l’évê­que dès la fondation, en 1586; mais le règlement du séminaire d’Avignon ne nous est connu qu’à travers une réforme introduite en 1608; celui de Rouen est fixé par le testament de son fon­dateur, le cardinal de Joyeuse, en 1615 Aucun règlement de séminaire n’a égalé la minutie incroyable avec laquelle Gaspar Dinet, évêque de Mâcon, a rédigé le sien, en 1613, avant de le faire imprimer. Mais dans tous ces documents se reconnaît une filiation plus ou moins étroite — cela va parfois jusqu’à la traduction pure et simple — par rapport aux Institutiones ad uni­versum seminarii regimen pertinentes de saint Charles Borromée

L’âge de recrutement des élèves du séminaire, fixé à douze ans par le concile de Trente et ensuite dans les constitutions de Melun, a été retenu par la plupart des règlements. Toutefois Cavaillon requiert quinze ans, et Toulouse dix-huit. A Mâcon, on envisage deux possibilités: entrer à douze ans, en sachant lire et écrire; ou entre treize et dix-huit ans, mais déjà initié à la grammaire (c’est-à-dire au latin). Substituer un critère de connaissance scolaire à un simple critère d’âge, c’est aussi ce que fait Rouen en fixant comme âge de recrutement quatorze ans ou le niveau de la classe de 3e (fin de la grammaire).

En demandant que les enfants soient de naissance légitime et de famille catholique, on ne fait que s’aligner sur les condi­tions ordinaires d’accès à la cléricature. Mâcon, toujours poin­tilleux, exige une attestation du curé portant sur les bonnes dispositions de l’enfant et de ses parents.

Un des buts essentiels des séminaires est d’accueillir des en­fants pauvres. Certes, on admet aussi des riches, moyennant qu’ils paient- leur pension. Mais le séminaire fonctionne d’abord comme un système de bourses pour des familles qui n’auraient pu autrement songer à pousser leurs enfants aux études; avec l’idée que des prêtres d’humble origine seront d’autant mieux soumis aux exigences de leur évêque et à leur devoir pastoral. Cependant le problème est de s’assurer qu’après avoir profité des études du séminaire, ils demeureront fidèles à l’engagement ecclésiastique. Aussi la solution partout adoptée consiste à exi­ger une caution financière, versée par quelque parent ou protec­teur du jeune clerc.

Moyennant quoi, l’admission des élèves du séminaire est dé­cidée par une commission qui réunit, autour de l’évêque, des représentants du chapitre et le supérieur du séminaire; ou bien, dans certains cas, par les bienfaiteurs fondateurs: c’est ainsi que le cardinal de Joyeuse réserve à ses héritiers le privilège de décerner les « brevets » d’admission pour le séminaire qu’il a fondé à Rouen; tandis qu’au séminaire de Carpentras, les muni­cipalités de certaines villes disposent, en raison de leur parti­cipation financière, du droit de nommer un de leurs enfants comme élève.

La formation donnée dans le séminaire tend d’abord à in­culquer aux élèves la piété. Cela par des exercices réguliers, prières quotidiennes, messe, rosaire, litanies, office canonial pour les plus avancés; une place est faite à la pratique de l’oraison mentale (Bordeaux, Mâcon); chaque soir, la journée s’achève par l’examen de conscience. Les sacrements tiennent une grande pla­ce: la confession et la communion, mensuelles dans les règlements du XVIe siècle, sont encore plus fréquentes au XVIIe siècle, à Mâcon.

On cultive également les autres vertus convenables à de futurs prêtres: l’obéissance, notamment, et la « modestie » —entendons: la chasteté — au sujet de laquelle les constitutions de Melun répètent les sévères précautions du règlement milanais.
Sont prévus des exercices proprement ecclésiastiques et pastoraux: les séminaristes s’initient à la liturgie et au chant sacré en servant à la cathédrale les dimanches et fêtes; ils apprennent le catéchisme du concile de Trente et se forment aux cas de conscience.

Sur les études, en revanche, les indications données par la plupart de règlements sont excessivement sommaires. Seul Mâ­con fournit des précisions, sur la progression, d’ailleurs, plus que sur le contenu, que rien n’interdit de généraliser à d’autres maisons.

«Les jeunes enfans, depuis douce jusques à quinse ans, leur capacité, et n’en sortiront et congrus. Depuis quinse jus- ils estudieront aux humanités, n’en sortiront qu’ils ne sachent

estudieront en grammaire selon point qu’ils ny soënt bien versés ques à dix sept ans complets, c’est-à-dire poésie, rhétorique, et composer élégamment ».

Donc, à la base, les lettres classiques. Le latin, bien sûr, mais le grec? Sauf dans les constitutions de Melun, il n’est plus question, dans aucun règlement de séminaire, de la langue des Septante, des Evangiles et de saint Paul, que les protestants, après les humanistes, considéraient comme essentielle à la cul­ture religieuse, pour leurs pasteurs en particulier.

Ensuite, à Mâcon, l’on va séparer les séminaristes en deux catégories, selon leur aptitude aux études:

«Ceux qu’on jugera capables de haultes sciences seront ins­truicts dans le séminaire depuis dix-sept jusque à vingt ans et seront repolis en l’éloquence et feront le cours de philoso­phie. Depuis vingt ans jusques à vingt et deux, ils estudieront en la scholastique et controverses, depuis vingt et deux jus­ques à vingt et quatre en la positive et cas de conscience».

Pour les élèves doués, donc, l’éloquence, la philosophie et les diverses branches de la théologie. Pour les autres, un cycle court d’enseignement exclusivement pratique, orienté vers l’hum­ble pastorale des campagnes:

« Ceux qu’on trouvera incapables de passer les humanités, et que partant on y formera autant qu’on pourra gagner sur leur industrie et travail, pour les faire utiles au bien des âmes, on les instruira trois ans durant au catechisme et cas de cons­cience, en la Sainte Escriture qu’on leur expliquera positive­ment, en la façon d’administrer les sacremens, à faire des pe­tites exhortations au prosne et autres occasions».

Si les règlements de séminaires négligent en général de don­ner de telles précisions sur le cursus et le contenu des études, c’est que l’enseignement est presque toujours donné, du moins pour les étapes littéraires, dans un collège voisin — même Mâ­con ne fait pas exception à cette règle — et, mieux encore, dans un collège de Jésuites.

Associer le séminaire à un collège de la Compagnie, ce n’est pas seulement une donnée très fréquente: c’est considéré comme une condition indispensable pour la réussite du séminaire. L’évê­que, Sacrato, à Carpentras, aussitôt après avoir fondé son sé­minaire, se démène pour obtenir un collège jésuite (il l’aura seulement en 1607). Lors du concile d’Embrun (1583), on prévoit que même si on ouvre un séminaire à Grasse, la plupart des candidats préféreront venir à Embrun, « pour la raison, princi­palement, que l’on a décidé d’y ériger un collège de Jésuites ». L’évêque de Béziers, nous l’avons vu, projette de créer simul­tanément un séminaire et un collège jésuite. Enfin le séminaire de Joyeuse, à Rouen, est conçu d’emblée comme un simple pensionnat annexé au collège des Jésuites (n’oublions pas que ceux- ci, à l’époque, n’avaient point d’internat).

Au terme de cette rapide incursion dans le statut de nos premiers séminaires français, retenons surtout les conclusions suivantes: même quand ces séminaires sont vraiment conçus comme des écoles de formation de futurs prêtres,

  • le recrutement est partiel (limité par les ressources de l’ins­titution) et jamais obligatoire; l’accès à la prêtrise reste possible par d’autres voies;
  • les exigences intellectuelles sont généralement réduites; on vise à former un clergé pieux et soumis, pour des tâches subalternes;
  • les liens avec les collèges jésuites sont très étroits: cette der­nière particularité va peser lourd sur les destinées de ces séminaires.

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