Chapitre XX : Sa chasteté
M. Vincent portant ainsi en son corps la mortification de Jésus-Christ, la vie du même Jésus-Christ, selon la parole du saint Apôtre, s’est aussi manifestée en lui, par une pureté tout angélique, et une chasteté à l’épreuve de tout ce qui lui pouvait être contraire; il l’a bien fait paraître en sa manière de converser, lorsqu’il y était obligé, avec des personnes de l’autre sexe et de tout âge, s’y étant toujours comporté de telle sorte qu’il n’a jamais donné la moindre occasion à la calomnie, mais plutôt sujet d’édification à chacun.
Or comme il connaissait bien de quelle importance était cette vertu, et combien elle est nécessaire à ceux qui sont obligés de s’employer au bien spirituel des antres, et de traiter souvent avec le prochain, tels que sont les Missionnaires; aussi leur donnait-il divers avis salutaires sur ce sujet. Il leur disait entre autres choses «que à ce n’est pas assez aux Missionnaires d’exceller en cette vertu, mais qu’ils doivent encore faire tout leur possible, et se comporter de telle sorte que personne n’ait sujet de concevoir à leur égard le moindre soupçon du vice contraire; parce que ce soupçon, quoique très mal fondé, nuisant à leur réputation, serait plus préjudiciable à leurs saints emplois que tous les autres crimes qu’on pourrait faussement leur imposer. Selon cela, ajoutait-il, ne nous contentons pas d’user des moyens ordinaires pour prévenir ce mal, mais employons-y les extraordinaires, si besoin est, comme de s’abstenir parfois de faire des actions qui d’ailleurs seraient licites, et même bonnes et saintes, telles que sont d’aller visiter les pauvres malades, lorsque, au jugement de ceux qui nous conduisent, ces choses pourraient donner quelque lieu à ces soupçons.»
Un prêtre qui faisait les fonctions curiales dans une paroisse lui proposa un jour sur cette matière une question qui fait voir d’un côté la naïveté de ce bon prêtre, et de l’autre l’exactitude de M. Vincent: il lui demanda s’il était à propos de toucher le pouls d’une fille ou d’une femme fort malade, pour voir si elle était proche de la mort, afin de lui donner le dernier sacrement, ou pour dire les prières de la recommandation de l’âme. A quoi il répondit «qu’il fallait bien se donner de garde d’user de cette pratique, et que le malin esprit se pouvait bien servir de ce prétexte pour tenter le vivant et la mourante même; que le diable en ce passage fait flèche de tout bois pour attraper une âme; que la vigueur de l’esprit peut rester, quoique celle du corps soit affaiblie: qu’il se souvînt de l’exemple de ce saint qui étant malade ne voulut point que sa femme le touchât, après l’avoir quittée par un mutuel consentement, criant avec ce qui lui restait de voix qu’il y avait encore du feu sous la cendre; Qu’au reste s’il voulait connaître les symptômes d’une prochaine séparation de l’âme d’avec le corps, qu’il priât quelque chirurgien ou autre personne qui se trouverait là de lui rendre cet office, y ayant moins de danger; ou bien qu’il s’informât du médecin ce qu’il en pensait; mais, quoi qu’il arrivât, qu’il ne se hasardât jamais de toucher ni fille ni femme sous quelque prétexte que ce fût. Il était rigoureux en cette matière, quoique condescendant à toute autre chose.
Il écrivit un jour à un frère de sa Congrégation de s’abstenir de fréquenter une personne de l’autre sexe, quoiqu’à bonne intention, «parce que, dit-il, en tels entretiens particuliers, s’il n’y a pas du mal, il y a toujours sujet d’y en penser, et que d’ailleurs le moyen de conserver la pureté est d’éviter les occasions qui la peuvent flétrir. »
Un autre frère, souffrant des tentations contre la chasteté à cause de la vue des objets qui se présentaient à lui allant et venant pour les affaires de la maison, eut en pensée, pour se rédimer de ces peines d’esprit, de sortir de la Congrégation de la Mission, et de se faire religieux solitaire. Il en écrivit à M. Vincent, et voici la réponse qui lui fut donnée: «D’un côté, j’ai reçu consolation de votre lettre, voyant votre candeur à découvrir ce qui se passe en vous; mais, d’un autre, elle m’a donné la même peine que saint Bernard reçut autrefois d’un sien religieux qui, sous prétexte d’une plus grande régularité, voulait quitter sa vocation pour passer à un autre Ordre, quoique ce saint abbé lui dît que c’était une tentation, et que l’esprit malin ne demandait pas mieux que ce changement, sachant bien que s’il le pouvait ôter du premier état, il lui serait facile de le tirer du second, et après de le précipiter dans le désordre de la vie, comme il arriva. Ce que je vous puis dire, mon cher frère, est que si vous n’êtes pas continent en la Mission, vous ne le serez point en lieu du monde, et de cela je vous en assure. Prenez garde qu’il n’y ait quelque légèreté dans le désir que vous avez de changer; et en ce cas, le remède, après la prière, qui est nécessaire en tous nos besoins, serait de considérer qu’il n’y a condition sur la terre en laquelle il n’arrive des dégoûts, et parfois des désirs de passer en d’autres; et après cette considération estimez que, Dieu vous ayant appelé en la Compagnie ou vous êtes, il y a vraisemblablement attaché la grâce de votre salut, laquelle il vous refuserait ailleurs, où il ne vous appelle pas. Le second remède contre les tentations de la chair est de fuir la communication et la vue des personnes qui les excitent, et de les communiquer aussitôt à votre directeur, lequel vous donnera d’autres remèdes. Celui que je vous conseille encore est de vous confier fort en Notre-Seigneur et en l’assistance de l’Immaculée Vierge sa Mère, à qui je vous recommanderai souvent, etc.»
Une personne de piété ayant écrit une lettre trop tendre et trop affectueuse à une autre personne qui était sous la direction de M. Vincent, celle-ci l’envoya à ce sage directeur, qui après l’avoir vue, lui manda: «Je veux croire que cette personne qui vous a écrit si tendrement n’y pense pas de mal; mais si faut-il avouer que sa lettre est capable de donner quelque atteinte à un cœur qui y aurait quelque disposition, et serait moins fort que le vôtre. Plaise à Notre-Seigneur nous garder de la fréquentation d’une personne qui peut donner quelque petite altération à notre esprit !»
Selon cela M. Vincent a donné pour règle à ses enfants de s’abstenir entièrement de parler et d’écrire aux femmes et filles en termes trop affectifs, quoique ce fût en matière de dévotion. et lui-même était extrêmement réservé sur ce point; il parlait et écrivait bonnement et respectueusement à tout le monde, mais jamais trop amiablement ni mollement aux personnes de l’autre sexe; et qui plus est, il évitait d’user de termes, quoique honnêtes, qui fussent capables de donner la moindre mauvaise pensée à qui que ce fût qu’il parlât: le mot de chasteté même était trop expressif pour lui, il le prononçait rarement pour ne pas faire penser à son contraire; il se servait de celui de pureté, qui est plus étendu; et s’il était obligé de parler de quelque femme ou fille débauchée, pour remédier à son désordre, c’était pour l’ordinaire sous un autre nom que celui de fille ou de femme comme de pauvre créature, et il faisait entendre sa faute par des termes fort généraux, tels que sont sa faiblesse, son malheur. En un mot, il ne se peut dire quel était l’éloignement qu’il avait de toutes les choses qui portaient quelque ombre ou quelque image de deshonnêteté.
La pudeur de son cœur rejaillissait surtout son visage, et réglait si parfaitement sa langue, que ses paroles procédant d’une source très pure faisaient évidemment connaître que la chasteté lui était extrêmement précieuse. C’est pourquoi, selon la Règle qu’il a donnée à ses enfants, il apportait toutes les précautions imaginables pour la conserver. Nous avons déjà vu combien il matait son corps par l’excès du travail et par sa pénitence continuelle; quelles étaient ses humiliations, et combien grande sa tempérance au boire et au manger. Il trempait si fort son vin, qu’une personne de piété et très digne de foi, qui l’a remarqué, s’est étonnée souvent qu’un vieillard comme lui se soit passé d’en boire si peu, même à l’âge de quatre-vingts ans et plus.
Il tenait tous ses sens dans une grande retenue, particulièrement la vue, ne regardant ni légèrement, ni curieusement, ni hors de propos, ni d’un regard fixe les personnes de l’autre sexe; il ne leur parlait point seul à seule, mais à la vue d’autres personnes, ou la porte ouverte.
Il n’allait jamais voir les dames de son assemblée en leurs maisons sans nécessité, pas même Mademoiselle Le Gras, supérieure des Filles de la Charité qu’il a instituées. Voici ce qu’il lui écrivit un jour sur ce sujet pendant qu’elle demeurait au village de La Chapelle, à un quart de lieue de Paris: «Je dois aller tantôt à La Chapelle; s’il est besoin que j’aille chez vous, vous me le manderez, s’il vous plaît; je suis bien aise de n’y aller point autrement, selon la résolution que nous en avons prise dès le commencement.» Et par une autre lettre écrite en un temps où cette Demoiselle était malade: «Si vous désirez que j’aie le bien de vous voir en votre maladie, mandez-le moi: je me suis imposé la loi de ne vous aller voir sans être mandé pour chose nécessaire ou fort utile.»
Il était pourtant obligé de parler quelquefois à cette vertueuse Demoiselle et à ses filles en particulier, et de conférer de leur conscience, comme lorsqu’elles faisaient leurs retraites annuelles, et en d’autres occasions, étant leur instituteur et leur père; Mais il l’en fallait prier et presser plusieurs fois auparavant, et il n’y allait que le moins et le plus tard qu’il pouvait. Il faisait entrer son compagnon dans la même chambre où il entrait, et ne voulait point qu’il en sortît avant lui, le faisant seulement retirer un peu à l’écart. Il voulait toujours des témoins quand il parlait à qui que ce fût de ce sexe, afin de se rendre par ce moyen impossible l’occasion du péché, et de mettre sa vertu hors des atteintes de la médisance en ce point, auquel les esprits faibles et malins soupçonnent facilement, et en quoi la calomnie ternit davantage la réputation des plus gens de bien: c’est pourquoi Notre-Seigneur n’a pas permis que, lorsqu’on lui a faussement reproché d’autres crimes, on ait osé toucher à sa virginale pureté, qui était plus brillante que la lumière du soleil.
M. Vincent s’entremit un jour pour mettre la paix dans une famille de Paris, ou le mari et la femme étaient en divorce, la femme, encore jeune et bien faite, étant hors la maison du mari, exposée au danger. Comme M. Vincent parlait à cette femme au parloir de Saint-Lazare, le frère qui était auprès de lui, pour ne pas entendre ce qu’ils disaient, sortit et tira la porte sur soi; mais M. Vincent s’en étant aperçu, l’appela aussitôt et lui dit de laisser la porte ouverte, ce qu’il fit. Il en usait toujours de même lorsqu’il était obligé de parler à des personnes de ce sexe.
Il alla un jour en ville parler à une dame de médiocre condition, séparée aussi de biens et d’habitation d’avec son mari, pour quelque affaire qui requérait un long discours; mais l’ayant trouvée encore au lit, il lui parla de cette affaire à la vue de plusieurs personnes si brièvement et en si peu de mots, que son compagnon qui était présent, et qui avait une connaissance particulière de l’affaire, en fut tout étonné, et même édifié, voyant bien qu’il avait ainsi tranché court à cause qu’elle était au lit, quoiqu’il fût pour lors âgé de plus de soixante-dix ans.
L’affection toute singulière qu’il avait pour cette vertu l’a porté en tout temps à retirer quantité de filles et de femmes des occasions du vice contraire. Premièrement dans les missions, les séparant et les éloignant des personnes qui les poussaient au mal.
Secondement dans les provinces désolées par les guerres, faisant assister d’habits et de nourriture celles que la nécessité mettait en péril de s’abandonner, particulièrement en Lorraine. Il fit même venir de cette province à Paris plusieurs troupes de filles qui étaient les plus exposées à la séduction des gens de guerre; et, par l’entremise des Dames de la Charité, il les fit mettre en condition, et autant qu’il se pouvait chez des personnes connues et de piété.
Troisièmement, par le moyen de Mademoiselle Poulaillon, qui non seulement était du nombre des Dames de la Charité de Paris, mais qui était en outre sous la direction particulière de M. Vincent, et qui, par ses avis, sa conduite et son assistance, a retiré un grand nombre d’honnêtes filles du péril de se perdre; ce qui est connu de tout Paris. Cette vertueuse Demoiselle vint voir un jour M. Vincent, accompagnée d’une de ces filles âgée de quatorze ou quinze ans, fort belle, et à qui M. Vincent dit «qu’elle était beaucoup obligée à Dieu de l’avoir mise dans une maison de piété et entre les mains d’une personne si charitable, qui prenait soin de son bonheur et de son salut; qu’elle en devait être fort reconnaissante, et beaucoup estimer le bonheur qu’elle avait d’être ainsi à couvert; qu’elle usât bien de cette grâce, et que Notre-Seigneur lui en ferait d’autres, parce qu’il aime les vierges, et qu’il veut en être toujours accompagne partout où il va; de quoi elle se devait réjouir.»
Quatrièmement, par le moyen de Mademoiselle Le Gras, sa fille spirituelle. Il fit en tout temps recevoir chez elle plusieurs filles et femmes sollicitées au mal, ou en danger d’y tomber, afin de les en tirer, de leur donner quelques avis, et de leur faire faire la retraite spirituelle en attendant qu’on les pût mettre en un lieu de sûreté.
Nous avons vu ailleurs ce qu’il a fait en faveur des filles de Sainte-Madeleine. Un bourgeois de Paris a rendu encore ce témoignage que M. Vincent lui avait dit, peu avant sa mort, qu’il eût bien désiré qu’il y eût un hôpital à Paris pour y renfermer les femmes et les filles abandonnées, surtout celles qui s’emploient à débaucher les autres. Ils en parlèrent ensemble diverses fois; et quoique M. Vincent vît de grandes difficultés en l’exécution de ce dessein, il avait néanmoins donné quelque Commencement au projet de cette sainte œuvre avec quelques autres personnes de piété. Il y a apparence que s’il eût vécu quelque temps, son zèle pour la chasteté en serait venu à bout, comme il a fait de tant d’autres œuvres où il a mis la main. Depuis sa mort, les mêmes personnes qui contribuaient avec lui à ce bon dessein l’ont tellement avancé, qu’il est sur le point d’être enfin achevé.







