Chapitre XVII : Sa justice et sa gratitude
Nous ne prenons pas ici le mot de justice au sens que les saintes Écritures l’emploient quelquefois, pour signifier la grâce qui justifie et sanctifie les âmes, ou l’état de justice et de sainteté; mais nous entendons une vertu particulière, et l’une des plus excellentes entre les vertus morales, laquelle, comme l’enseigne saint Ambroise, rend à un chacun ce qui lui appartient, et qui non seulement ne s’attribue pas le bien d’autrui, mais même abandonne ses plus légitimes intérêts, quand l’équité commune le requiert pour conserver ceux de son prochain. Et c’est en ce sens que nous pouvons vraiment dire que M. Vincent a possédé cette vertu en un degré très excellent, et qu’il a su la réduire parfaitement en pratique dans toutes les occasions qui se sont présentées.
Il avait souvent dans la pensée et dans la bouche cette parole de Jésus-Christ: «Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu, et à César ce qui appartient à César.» Et selon cette divine règle, il a soigneusement rendu à Dieu tous les devoirs de religion auxquels il était obligé en qualité d’homme raisonnable, de chrétien, de prêtre et de missionnaire. Il a semblablement rendu à son prochain en général, et à chacun en particulier, selon son rang et sa condition, tout ce que la justice pouvait désirer de lui, sans se détourner jamais, en aucune façon, du droit sentier de cette vertu. Sur ce sujet il disait souvent aux siens, particulièrement dans les consultations qu’il faisait avec eux: «Messieurs, ayons égard aux intérêts d’autrui comme aux nôtres; allons droit, agissons loyalement et équitablement.» Et il avait une telle affection de s’acquitter des moindres obligations de la justice, qu’il croyait les devoir préférer à toutes les autres. Ce fut dans ce sentiment qu’écrivant à une personne de confiance il lui dit: «Souvenez-vous particulièrement de prier Dieu pour moi, qui, me trouvant hier obligé en même temps d’accomplir une promesse que j’avais faite, ou d’exercer une action de charité à l’égard d’une personne qui nous peut faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, et ne pouvant satisfaire à l’un et à l’autre, j’ai laissé l’acte de charité pour accomplir ma promesse, dont cette personne est restée fort mal contente: mais je n’en suis pas tant fâché comme de ce que j’ai, ce me semble, trop suivi mon inclination en faisant cette action de justice. »
Il prenait un grand soin que la Communauté satisfît promptement à ce qu’elle devait, et avait peine que ceux à qui l’on devait quelque chose fussent obligés de venir plusieurs fois le demander; et quand ces personnes s’adressaient à lui, il les priait de ne se point donner la peine de revenir, promettant de leur envoyer en leur maison l’argent qui leur était dû. L’on a vu aussi diverses fois que lorsqu’on lui apportait des lettres de change qu’il devait acquitter, il prenait un mémoire de la demeure de ceux auxquels il fallait faire le payement; et aussitôt que le temps était expiré, il envoyait exprès quelqu’un de la maison pour leur porter l’argent. Et comme on lui représentait qu’il fallait attendre qu’ils vinssent, ou envoyassent quérir leur argent, sans se mettre en peine de le leur faire porter, il témoignait n’approuver pas un tel procédé, estimant qu’il n’était pas juste de leur donner la peine de revenir pour demander une chose qui leur était légitimement due.
Un jour le cocher, reculant son carrosse près la porte Saint-Denis, renversa quelques pains de la boutique d’un boulanger, dont un ou deux furent un peu salis de la boue; aussitôt M. Vincent se montra si juste, que, craignant que ces pains en fussent peut-être moins vendus, il les fit payer au boulanger au prix qu’il voulut, et les fit apporter à Saint-Lazare.
Une autre fois, le même cocher reculant contre une grande porte cochère, qui était fermée par dedans avec une vieille barre de bois demi-pourrie, cette barre se rompit fort facilement. Or, personne ne demeurait pour lors en cette maison, qu’un homme pour la garder, qui pouvait fermer cette porte d’une autre manière; néanmoins M. Vincent, de son mouvement, envoya le frère qui l’accompagnait quérir le menuisier pour faire une barre toute neuve, qu’il paya, et qui coûta trois ou quatre fois plus que l’autre ne valait.
S’il croyait avoir contristé quelqu’un par quelque parole ou action qu’il n’estimât pas tout à fait juste, il ne manquait pas non plus de lui en faire satisfaction.
Le gouverneur d’une ville considérable le pria un jour de lui rendre un bon office à la cour, et l’assura qu’il soutiendrait les Missionnaires de la même ville contre plusieurs personnes puissantes, qui s’opposaient à leur établissement et qui faisaient contre eux leurs efforts au parlement. M. Vincent lui fit réponse que s’il pouvait le servir, il le ferait; mais qu’il le suppliait de laisser l’affaire des prêtres de la Mission entre les mains de Dieu et de la justice pour en juger, ne désirant point être en aucun lieu par la faveur, ni par l’autorité des hommes.
Dans les procès un peu considérables que sa Compagnie était obligée d’avoir, il allait ou envoyait quelquefois voir les juges, non tant pour leur recommander la cause de sa Compagnie que pour les prier de n’avoir égard qu’à la justice. Et l’on pouvait bien dire de lui, qu’il était le solliciteur de la justice, et non pas de ses intérêts. Il n’était ni pour, ni contre personne; mais il sollicitait également pour le demandeur et pour le défendeur, parce qu’il ne demandait autre chose, sinon qu’il fût rendu à chacun ce qui se trouverait lui appartenir; il avait même peine de s’en mêler. Et comme un jour un frère de la maison de Saint-Lazare, qui en faisait les affaires, lui représenta au sujet d’un procès qui était prêt à juger, qu’il était à propos qu’il allât voir ses juges pour leur recommander le droit de la Compagnie, il témoigna répugnance à cela, disant qu’il fallait laisser faire la Providence de Dieu et la justice, et qu’il ne croyait pas que les recommandations fissent beaucoup, surtout à l’égard de certaines personnes; que lui-même, lorsqu’il était employé à pourvoir aux bénéfices, n’avait aucun égard aux recommandations qu’on lui faisait, mais qu’il regardait si la chose demandée était juste et à la plus grande gloire de Dieu, et qu’en cette vue il l’appuyait sans s’arrêter aux sollicitations.
Une autre fois il dit au même frère qu’il fallait avoir pour maxime, lorsque l’on consultait une affaire, d’alleguer toujours tout ce qui faisait pour la partie adverse, sans en rien omettre, de même que si elle était présente pour déduire ses raisons et se défendre, et que c’était ainsi qu’il fallait faire en matière de consultation.
Les Missionnaires, qui ont quelque bien dans les provinces où ils sont établis, ont beaucoup à souffrir de la part des fermiers, et autres personnes qui leur doivent, lesquels, sachant qu’ils ne sont pas pour les maltraiter, abusent de leur patience, et étant faits à la chicane du pays, ne se soucient pas beaucoup de plaider devant leurs juges naturels. Pour cela les supérieurs de quelques maisons de la Congrégation ont souvent importuné M. Vincent de leur obtenir un committimus, afin d’intimider ces personnes qui ne veulent se réduire à la raison; mais cet homme de Dieu les a ordinairement divertis de cette pensée, leur disant qu’ils fissent comme ils pourraient. Il avait même peine que la maison de Saint-Lazare, qui a ses causes commises aux requêtes de l’Hôtel, et aux requêtes du Palais à Paris, fît assigner ceux qui étaient éloignés, particulièrement s’ils étaient pauvres, à cause que cela leur coûterait davantage de venir plaider à Paris. «Cela est-il juste (disait-il) de faire venir ces pauvres gens-là plaider si loin?»
Étant le chef de la seigneurie de Saint-Lazare, où il y a justice haute, moyenne et basse, il donnait les offices gratis. Et pour cela il choisissait des hommes capables et gens de bien qui n’y pensaient pas, les préférant à d’autres qui briguaient ces charges et qui étaient puissamment recommandés: aussi a-t-il laissé cette justice très bien administrée à la gloire de Dieu, et au contentement et satisfaction des justiciables.
Nous joindrons ici la vertu de gratitude à celle de justice; selon la doctrine de saint Thomas, elle lui est particulièrement annexée, et ce serait manquer à l’un des plus justes devoirs du chrétien que de se rendre ingrat ou méconnaissant des bienfaits reçus, soit à l’égard de Dieu, qui en est la première et principale source, soit à l’égard du prochain, dont la divine bonté se sert quelquefois comme d’un canal pour faire découler sur nous diverses sortes de biens. Or M. Vincent était autant éloigné de ce vice que son cœur se sentait porté par son inclination naturelle, et encore plus par le mouvement de la grâce, à la vertu de gratitude et de reconnaissance, tant envers Dieu qu’envers le prochain.
Il disait sur ce sujet qu’il n’y a rien qui ait tant d’efficace pour gagner le cœur de Dieu, que de lui offrir un cœur reconnaissant de ses dons et de ses bienfaits. Dans ce sentiment, il avait coutume de remercier Dieu souvent de tous les biens que sa bonté infinie communique incessamment à toutes sortes de créatures, et qu’il a communiqués dès le commencement du monde, comme aussi de toutes les bonnes œuvres et actions de vertu qui ont été pratiquées par le mouvement de sa grâce; et il conviait les autres à faire de même. Et descendant plus au particulier, il invitait souvent les siens à rendre à Dieu de très fréquentes actions de grâces pour la protection et pour le progrès que Dieu donnait à son Église et aux principales parties dont elle est composée, surtout aux prélats, pasteurs et autres ouvriers ecclésiastiques qui travaillent pour sa conservation et son avancement. Il avait aussi grand soin de remercier Dieu de tous les fruits que faisaient dans l’Église les Compagnies et Congrégations bien réglées. Et pour ce qui regardait la sienne, on ne saurait assez expliquer avec quels sentiments de reconnaissance il remerciait la divine bonté pour toutes les bénédictions qu’elle versait sur chacune des fonctions auxquelles les siens s’appliquent, comme sur les missions, les exercices des ordinands, les retraites, les conférences, les séminaires, et autres services qu’ils rendent à l’Église. Il remerciait encore souvent la divine bonté pour les assistances qu’on rendait aux pauvres, pour la promotion des bons ecclésiastiques aux charges et dignités de l’Église, pour les heureux succès que Dieu donnait aux bons desseins du roi, pour les victoires remportées, soit par Sa Majesté, soit par les autres princes et États chrétiens sur les infidèles, hérétiques et schismatiques, et généralement pour tous les événements avantageux à la gloire de Dieu et au bien de la religion catholique. C’étaient là les plus ordinaires sujets de ses reconnaissances envers Dieu, lesquelles lui semblant trop chétives, il invitait toutes les personnes de piété et les Communautés entières, et principalement la sienne, à en louer et glorifier Dieu avec lui, et à offrir leurs sacrifices et prières à cette intention.
On lui a souvent ouï dire «qu’il fallait employer autant de temps à remercier Dieu de ses bienfaits que l’on en employait pour les lui demander.» Il se plaignait avec un très grand ressentiment de l’ingratitude extrême des hommes envers Dieu, rapportant sur ce sujet la plainte que Jésus-Christ même en a faite dans l’Évangile, lorsqu’ayant guéri dix lépreux, il n’y en eut qu’un qui se rendit reconnaissant de ce bienfait: et pour cela il exhortait incessamment les siens à la pratique de cette vertu de gratitude et reconnaissance, dont le défaut, comme il disait, nous rend indignes de recevoir aucune faveur de Dieu et des hommes.
On ne sait pas de quelle grâce particulière à son égard il remerciait Dieu, parce qu’il n’en parlait jamais, son humilité lui faisant tenir les dons qu’il recevait de Dieu sous le sceau du silence; mais il avait cette coutume, tous les ans, au jour de son baptême, de prier ceux de sa Communauté de l’aider a remercier Dieu de ce qu’il y avait tant d’années que sa bonté le supportait sur la terre; nous pouvons juger par la reconnaissance vraiment inconcevable qu’il avait pour les hommes, quelle pouvait être celle qu’il avait pour Dieu; et cela d’autant plus que, recevant les bienfaits des hommes comme lui étant départis de la main libérale de Dieu, il avait l’intention de lui rapporter les remerciements qu’il rendait aux hommes.
Pour ce qui est de sa gratitude envers les hommes, elle était si grande, qu’il en rendait des témoignages particuliers, non seulement pour les bienfaits signales et les services considérables qu’il recevait, mais même pour les moindres choses que l’on faisait pour lui; ce qui provenait de sa profonde humilité, qui lui faisait croire que rien ne lui était dû, et que chacun lui faisait plus d’honneur et de grâce qu’il ne méritait, en sorte qu’il trouvait sujet de remerciement en des choses où les personnes les plus reconnaissantes n’en eussent pu apercevoir. Dans cet esprit de gratitude il disait à ceux qui l’approchaient, quoique ce ne fût que par manière de visite, ou pour lui rendre le moindre devoir, aux uns: «Je vous remercie de ce que vous ne méprisez point la vieillesse.» A d’autres: «de ce que vous supportez un misérable pécheur;» à quelque autre: «de ce que vous m’avez enseigné une chose que je ne savais pas;» ou bien, «de la patience que avez exercée à m’entendre,» ou «de me souffrir en votre présence,» ou «de la charité que Dieu vous donne pour moi,» etc. et il faisait ces remerciements jusqu’aux moindres des frères, et même à celui qui était plus ordinairement auprès de sa personne dans ses maladies, le remerciant des plus petits services, comme de lui allumer une lampe, lui apporter un livre, ouvrir ou fermer une porte, etc., témoignant faire état des moindres choses, et de les recevoir avec esprit de reconnaissance; ce qui faisait qu’un chacun prenait plaisir a lui rendre quelque sorte de service.
Il en usait de même dans les voyages pour les moindres assistances qu’on lui rendait, comme de l’aider a monter a cheval, ou autres semblables, dont il faisait plusieurs remerciements avec grande cordialité et d’une manière fort gracieuse, même aux enfants, ajoutant souvent aux paroles quelque rétribution; et il était si exact en cette reconnaissance, que si celui qui l’accompagnait dans ses voyages ne remerciait pas assez, ou le faisait froidement, il l’en avertissait comme d’une faute.
Ce vénérable prêtre, qui en toutes choses imitait Notre-Seigneur, l’a imité particulièrement en ceci, de tenir fait à sa personne ce qui était fait au moindre des siens; et pour cela il remerciait et récompensait ceux qui rendaient quelque bon office au frère qui avait le bonheur de l’accompagner, comme de ceux qui étaient faits à lui-même.
Nous avons dit ailleurs que M. Vincent faisant voyage tomba dans l’eau auprès de Durtal, en allant du Mans à Angers, et qu’un prêtre de sa Congrégation, qui pour lors se rencontra avec lui, se jeta aussitôt dans l’eau pour l’en retirer. Or il arriva depuis que ce prêtre se relâcha beaucoup de sa première ferveur; n’étant plus guère à bon exemple, il quitta enfin la Mission pour s’en aller en son pays, contre l’avis de M. Vincent, qui lui avait dit que ce dessein était une tentation du diable, pour lui faire perdre sa vocation. Comme en effet Dieu lui retira tout à fait l’esprit qu’il avait eu au commencement, et l’abandonna au sien propre; de sorte que, bien loin d’exécuter les beaux projets qu’il avait faits, il se trouva saisi d’ennuis, environné de difficultés, et pressé des ennemis de son salut.
Au bout d’un an ou environ, qu’il fut en cet état, il ouvrit les yeux pour connaître son malheur spirituel, quoique d’ailleurs il fût assez à son aise pour le temporel: il commença à reconnaître que M. Vincent avait eu raison de le détourner de ce voyage, et qu’il avait eu grand tort d’être sorti de la Compagnie, où Dieu l’avait appelé. Il fit comme l’enfant prodigue, se proposant de retourner à son père: il lui écrivit pour cet effet lettre sur lettre, lui demanda pardon de son égarement, et le pria de le recevoir en quelqu’une de ses maisons; à quoi M. Vincent ne fit point de réponse. Ce prêtre redoubla ses lettres et lui mande ouvertement qu’il est perdu s’il ne lui prête sa main secourable. M. Vincent, ne jugeant pas a propos pour le bien de sa Congrégation que cet homme y retournât, lui fit connaître que ses déportements passés ne donnaient pas sujet d’espérer grande satisfaction de sa conduite, et tint ferme à ne le point recevoir. Enfin ce prêtre s’avisa de gagner M. Vincent par l’endroit le plus sensible de son cœur, qui fut sa reconnaissance, sachant que c’était une de ses grandes vertus. Il vint donc frapper à cette porte avec ces paroles: «Monsieur, je vous ai une fois sauvé la vie du corps, sauvez-moi celle de l’âme.» Aussitôt ce supérieur reconnaissant, voyant sa persévérance, et espérant qu’il ferait mieux, lui écrivit qu’il s’en vînt droit à Saint-Lazare, où il serait reçu à bras ouverts. Ce prêtre ayant eu cette bonne réponse, tout joyeux d’avoir trouvé grâce dans l’esprit de M. Vincent, se disposait au départ, lorsque Dieu lui envoya une maladie de laquelle il mourut.
Après que M. Vincent fut hors de l’eau où il était tombé comme nous venons de le dire, il entra dans une maisonnette qu’il rencontra; c’était le logis d’un homme fort pauvre, auquel il témoigna autant dé reconnaissance de l’avoir reçu chez lui pour y sécher ses habits qu’il en aurait rendu à un gentilhomme qui l’aurait accueilli dans son château; et après ce remerciement il le paya fort bien, et au-delà de ce qu’il lui fallait. Mais ce ne fut pas tout. Cet homme lui ayant dit qu’il était fort incommodé d’une descente, M. Vincent lui fit espérer qu’il lui enverrait un bandage qui le soulagerait fort.; et en effet, quoiqu’il ne retournât à Paris que trois ou quatre mois après, il n’oublia pas pourtant de le faire acheter dès qu’il fut arrivé, et de l’envoyer à ce pauvre paysan, avec une lettre qu’il lui écrivit pour le remercier derechef de l’avoir reçu dans son logis; et ce qui est remarquable, c’est que n’ayant point de voie assurée pour lui faire tenir cela, il ne fit point de difficulté d’employer une dame de grande qualité, maréchale de France, à qui ce lieu-là appartenait, lui écrivant exprès pour la supplier de faire rendre ce bandage et sa lettre à cet homme incommodé, lui marquant l’endroit de sa demeure.
Il avait même de la reconnaissance pour ceux qui n’en attendaient aucune de lui: par exemple, envers les peuples qui labourent et cultivent les terres, et qui par là donnent moyen au clergé et à la noblesse de vivre selon leur condition. Voici comme il exprima un jour son sentiment à sa Communauté sur ce sujet: «Dieu nous sert ici de pourvoyeur, il nous fournit tous nos besoins, et plus que nos besoins; il nous donne la suffisance et au delà. Je ne sais si nous pensons assez a l’en remercier: nous vivons du patrimoine de Jésus-Christ, de la sueur des pauvres gens. Nous devrions penser quand nous allons au réfectoire Ai-je gagné la nourriture que je m’en vais prendre? J’ai souvent cette pensée, qui me fait entrer en confusion: Misérable, as tu gagné le pain que tu vas manger, ce pain et ces commodités qui te viennent du travail des peuples! Au moins si nous ne le gagnons pas comme ils font, prions Dieu pour eux, et qu’il ne se passe jour que nous ne les offrions à Notre-Seigneur, afin qu’il lui plaise leur faire la grâce de faire un bon usage de leurs peines et de leurs souffrances, et un jour de leur donner sa gloire.»
Il était si reconnaissant, que quand il avait reçu assistance ou faveur de quelqu’un pour sa Compagnie, il ne manquait pas de le publier partout, et de l’appeler protecteur, bienfaiteur, et lui donner d’autres semblables titres obligeants, exhortant ses enfants à le recommander à Notre-Seigneur, et lui témoignant toujours aux rencontres le souvenir de ce bienfait.
Un prêtre de la Mission étant mort en Lorraine dans une maison des Révérends Pères Jésuites, qui le firent enterrer honorablement, M. Vincent fit faire pour cela une conférence à sa Communauté sur la reconnaissance, afin d’exciter ses enfants à prier Dieu pour ces bons Pères, et à lui demander la grâce et les occasions de reconnaître ce bienfait; il l’a reconnu en son particulier dans toutes les manières possibles, prenant toujours le parti de cette sainte Compagnie, lorsqu’il s’est élevé des persécutions contre elle, tâchant d’en détourner les calomnies, et publiant les vertus qu’elle pratique et les grands biens qu’elle fait.
Il a pourvu a la nourriture d’une pauvre femme depuis 25 ou 30 ans, et fait payer le louage de sa chambre proche le collège des Bons-Enfants, parce qu’elle avait servi un ou deux pestiférés de la maison de Saint-Lazare au commencement que les Missionnaires y furent établis.
S’entretenant un jour en particulier avec un prêtre de sa Congrégation, et ayant dit quelque parole de louange d’une personne pour quelque bonne action qu’elle avait faite, il fit réflexion sur cette louange qu’il venait de donner, et dit: «J’ai deux choses en moi, la reconnaissance, et que je ne me puis m’empêcher de louer le bien. » Il est vrai aussi qu’il avait ces deux choses bien avant dans le cœur, de l’abondance duquel sa bouche parla en cette occasion contre son ordinaire, ne parlant jamais de soi à son avantage sans une très grande nécessité.
Il avait surtout une très grande reconnaissance envers les fondateurs des maisons de sa Congrégation, en sorte qu’il ne mettait point de bornes dans tous les témoignages de gratitude qu’il pouvait leur rendre. Écrivant sur ce sujet à l’un de ses prêtres: «Nous ne saurions (lui dit-il) avoir jamais assez de reconnaissance ni de gratitude pour nos fondateurs. Dieu nous a fait la grâce ces jours passés d’offrir au fondateur d’une de nos maisons le bien qu’il nous a donné, parce que je pensais qu’il en avait besoin; et il me semble que s’il l’eût accepté, j’en aurais reçu une très sensible consolation; et je crois qu’en ce cas la divine bonté se rendrait elle-même notre fondatrice, et que rien ne nous manquerait. Mais quand bien cela n’arriverait pas, quel bonheur serait-ce, Monsieur, de nous appauvrir pour accommoder celui qui nous aurait fait du bien? Dieu nous a déjà fait la grâce d’en user une fois de la sorte, ayant effectivement rendu à un bienfaiteur ce qu’il nous avait donné, et toutes les fois que j’y pense, j’en ai une consolation que je ne puis exprimer.»
Cette lettre était du mois de septembre de l’an 1654 et l’année suivante il en écrivit une autre à un bienfaiteur de sa Compagnie, offrant de lui rendre ce qu’il lui avait donné, parce qu’il croyait qu’il en pourrait avoir besoin. «Je vous supplie, lui dit-il, d’user du bien de notre Compagnie comme du vôtre; nous sommes prêts à vendre tout ce que nous avons pour vous, et jusques à nos calices: en quoi nous ferons ce que les saints canons ordonnent, qui est de rendre à notre fondateur en son besoin ce qu’il nous a donné en son abondance. Et ce que je vous dis, Monsieur, n’est point par cérémonie; mais cela en la vue de Dieu, et comme je le sens au fond de mon cœur.»
M. Vincent a bien fait voir la vérité de ces paroles en plusieurs autres rencontres; car ayant été informé de quelque besoin pressant où se trouvait un bienfaiteur de sa Compagnie, il lui fit présenter pour ;e secourir deux cents pistoles; celui-ci néanmoins les refusa, craignant de causer trop d’incommodité à lui et aux siens.
Une autre fois il emprunta trois cents pistoles pour les offrir à un des fondateurs de sa Compagnie qui se trouvait dans le besoin; mais cette personne sachant bien qu’il ne pouvait faire cela sans incommoder beaucoup sa Communauté, ne les voulut jamais prendre, quelque instance qu’on lui en fît.
Une personne de grande piété ayant légué par testament quelque somme d’argent à sa Congrégation pour l’employer en œuvres conformes à son Institut, M. Vincent en ayant été averti fit assembler les officiers et quelques anciens de sa Communauté; et l’un d’entre eux ayant dit qu’il croyait qu’il y aurait beaucoup de charges, et qu’il n’en viendrait rien dans la bourse du procureur de la maison, à cause que la même personne avait déjà fait quelque fondation fort onéreuse, M. Vincent entendant ces paroles ferma les yeux, et puis les ouvrit regardant vers le ciel, et dit: «Encore que la chose fût de la sorte que vous le dites, (posons le cas qu’elle soit ainsi) c’est toujours beaucoup nous donner que de nous donner moyen de servir Dieu et de le faire connaître; et partant nous ne devrions pas laisser pour cela d’en être beaucoup reconnaissants, et de prier Dieu pour lui comme pour notre bienfaiteur. Nous voyons que l’Église même a eu tant de reconnaissance envers les bienfaiteurs, qu’elle s’est relâchée pour eux, accordant aux laïques le droit de patronage, comme l’on voit en plusieurs endroits, quoique ce droit ne devrait appartenir qu’à l’Eglise. Pourquoi en a-t-elle use ainsi, sinon par un témoignage de gratitude envers ses bienfaiteurs ? »
Il avait tant de reconnaissance pour feu M. le prieur de Saint-Lazare, et pour les religieux qui avaient substitué les Missionnaires en leur place dans cette maison, qu’il priait Dieu avec instance de leur appliquer, autant qu’il se pouvait, le mérite des petits travaux de sa Compagnie, et de les faire participants du fruit des bonnes œuvres qui se feraient en conséquence de leur bienfait. Il leur témoignait d’ailleurs tant de gratitude, que jamais il ne leur refusait rien de ce qu’il pouvait en conscience leur accorder. Il leur portait un grand respect, et leur rendait une singulière déférence, non par mine ni par manière de compliment, mais par un vrai sentiment de reconnaissance, dont il rendait témoignage en tous lieux, aussi bien en leur absence qu’en leur présence.
Nous n’aurions jamais fait, si nous voulions rapporter tous les exemples qu’il a donnés de sa reconnaissance. Nous nous contenterons de ce que nous en avons dit, et nous finirons ce chapitre par le témoignage qu’un prêtre de sa Congrégation en a donné en ce peu de paroles: «La reconnaissance de M. Vincent envers nos bienfaiteurs était tout extraordinaire. J’ai été témoin des actes de cette vertu qu’il a pratiquée envers feu M. Lebon, ancien prieur de Saint-Lazare. Il le nommait notre Père; il le visitait souvent; et lorsqu’il revenait de quelque voyage, la première chose qu’il faisait après avoir adoré le Saint-Sacrement à l’église, était d’aller saluer ce bon prieur. Je fus ravi, un jour que je m’y rencontre, de voir les respects qu’il lui rendit, et les assurances qu’il lui donna du souvenir qu’il conservait très chèrement tant de sa personne que de la charité qu’il avait eue pour la Congrégation de la Mission. Il l’assista à la mort avec une charité très particulière; et ayant fait venir toute la Communauté dans sa chambre pour recevoir sa bénédiction, il la lui demanda au nom de tous, d’une manière qui me toucha sensiblement, aussi bien que toutes les autres choses qu’il fit et dit en cette occasion et qui témoignaient sa grande reconnaissance en son endroit. Je lui ai entendu dire, parlant de la vertu de gratitude, qu’il nous fallait réjouir quand la Providence de Dieu nous présentait les occasions de faire quelque acte signalé de cette vertu, qui lui est si agréable, il l’a fait connaître par les sacrifices d’action de grâces qu’il avait établis en l’ancienne loi, et par celui de l’Eucharistie dans la loi nouvelle, qui s’appelle ainsi, non seulement parce qu’il contient l’Auteur de la grâce, mais aussi parce que Notre-Seigneur en l’instituant rendit grâces à son Père, et nous obligea de l’offrir de même en action de grâces des bienfaits innombrables que nous avons reçus, et que nous recevons continuellement de sa bonté.»







