Chapitre XVI : Sa prudence
Nous joignons ici la prudence à la simplicité, parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ les a mises ensemble dans son Évangile, lorsqu’il instruisit ses apôtres, et en leur personne tous les fidèles, particulièrement ceux qui devaient, être employés à la conduite des autres: parce que ces deux vertus ont une telle connexion que l’une sans l’autre, (comme dit saint Augustin) est peu ou n’est point du tout profitable; car la simplicité sans prudence passe pour folie, et la prudence sans la simplicité dégénère en astuce et finesse; et comme il est indigne d’un chrétien d’user de tromperie, aussi il ne lui est pas convenable ni expédient de se laisser surprendre et séduire par les artifices des méchants. C’est ce que M. Vincent savait fort bien, et ce qu’il a excellemment pratiqué, ayant uni en son âme ces deux vertus dans un très haut degré de perfection.
Nous avons déjà vu au chapitre précédent quelque crayon de sa simplicité; nous considérerons en celui-ci quelques traits de sa prudence.
Entre les autres vertus de ce fidèle serviteur de Dieu, celle-ci a paru avec tant d’éclat, qu’il a passé dans l’estime commune pour l’un des plus sages et des plus avises de son temps. C’est ce qui faisait qu’on recourait a lui de tous côtés pour le conseil, qu’on le priait de se trouver aux assemblées où il fallait délibérer des choses les plus considérables touchant la religion et la piété, et que l’on voyait presque tous les jours aborder à Saint-Lazare des personnes de toutes sortes de conditions, qui venaient exprès pour recevoir ses avis dans leurs doutes et difficultés. MM. les nonces Bagni et Piccolomini lui ont fait l’honneur de venir plusieurs fois conférer avec lui sur divers sujets importants au bien de l’Église. Quantité d’ecclésiastiques, curés, chanoines, abbés, et même divers prélats de grand mérite l’ont très souvent consulté par écrit, lorsqu’ils ne le pouvaient faire de vive voix. Plusieurs religieux aussi se sont adressés à lui pour prendre son conseil touchant les réformes et autres principales affaires de leurs Ordres. Diverses personnes seculières de condition et de vertu, qui d’ailleurs étaient estimées des plus sages et des mieux sensées de la ville de Paris, n’ont point fait difficulté de venir à Saint-Lazare rechercher ses avis. Enfin, l’on peut dire avec vérité que de son temps il ne s’est guère traité dans Paris d’affaires de piété, qui fussent de quelque conséquence, auxquelles il n’ait eu part, et souvent même aussi en celles qui se traitaient dans les autres provinces, et sur lesquelles il était consulté par lettres.
Et certes ce n’était pas sans raison qu’on avait conçu cette estime de M. Vincent; car, outre qu’il avait un esprit fort éclairé et capable de grandes choses, comme il a été remarqué au premier livre, il avait encore reçu de Dieu diverses lumières et grâces particulières, qui donnaient un merveilleux surcroît à sa prudence acquise, et qui attiraient la bénédiction du ciel sur les conseils qu’il donnait a ceux qui avaient recours à lui.
Mais avant que de produire des exemples plus particuliers de sa prudence, il ne sera pas hors de propos que nous l’entendions parler lui-même de cette vertu, et nous en tracer les traits, tels que le Saint-Esprit les avait formés dans son âme. C’est dans un entretien qu’il fit un jour aux siens sur ce sujet, ou il leur parla de la prudence en ces termes: «C’est le propre de cette vertu de régler et de conduire les paroles et les actions: c’est elle qui fait parler sagement et à propos, et qui fait qu’on s’entretient avec circonspection et jugement des choses bonnes en leur nature et en leurs circonstances; elle fait supprimer et retenir dans le silence celles qui vont contre Dieu, ou qui nuisent au prochain, ou qui tendent a la propre louange, ou à quelque autre mauvaise fin. Cette même vertu nous fait agir avec considération, maturité, et par un bon motif, en tout ce que nous faisons, non seulement quant à la substance de l’action, mais aussi quant aux circonstances, en sorte que le prudent agit comme il faut, quand il faut, et pour la fin qu’il faut; l’imprudent, au contraire, ne prend pas la manière, ni le temps, ni les motifs convenables, et c’est là son défaut; au lieu que le prudent, agissant discrètement, fait toutes choses avec poids, nombre et mesure.
«La prudence et simplicité tendent à même fin, qui est de bien parler et de bien faire dans la vue de Dieu; et comme l’une ne peut être sans l’autre, Notre-Seigneur les a recommandées toutes deux ensemble. Je sais bien qu’on trouvera de la différence entre ces deux vertus, par distinction de raisonnement; mais en vérité elles ont une très grande liaison, et pour leur substance, et pour leur objet. Pour ce qui est de la prudence de la chair et du monde, elle a pour son but et pour sa fin la recherche des honneurs, des plaisirs et des richesses; aussi est-elle entièrement opposée à la prudence et simplicité chrétiennes, qui nous éloignent de ces biens trompeurs, pour nous faire embrasser les biens solides et perdurables, et qui sont comme deux bonnes sœurs inséparables, et tellement nécessaires pour notre avancement spirituel, que celui qui saurait s’en servir comme il faut amasserait sans doute de grands trésors de grâces et de mérites. Notre-Seigneur les a pratiquées toutes excellemment en diverses rencontres, et particulièrement lorsqu’on lui amena cette pauvre femme adultère pour la condamner; car ne voulant pas faire l’office de juge en cette occasion, et la voulant délivrer: « Que celui d’entre vous (dit-il aux Juifs) qui est sans péché, lui jette la première pierre». En quoi il a excellemment pratiqué ces deux vertus: la simplicité, dans le dessein miséricordieux qu’il avait de sauver cette pauvre créature, et de faire la volonté de son Père; et la prudence, dans le moyen qu’il employa pour faire réussir ce bon dessein. De même quand les Pharisiens le tentèrent, lui demandant s’il était licite de payer le tribut à César: car d’un côté il voulait maintenir l’honneur de son Père et ne faire aucun préjudice à son peuple, et de l’autre il ne voulait pas s’opposer aux droits de César, ni aussi donner sujet à ses ennemis de dire qu’il favorisait les exactions et monopoles. Qu’est-ce donc qu’il leur répondra, pour ne rien dire mal à propos, et pour éviter toute surprise? Il demande qu’on lui montre la monnaie du tribut; et apprenant de la bouche même de ceux qui !a lui faisaient voir que c’était l’image de César qui était gravée dessus, il leur dit: «Rendez donc à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu». La simplicité paraît en cette réponse, par le rapport qu’elle a avec l’intention que Jésus-Christ avait dans le cœur de faire rendre au Roi du ciel et à celui de la terre l’honneur qui leur convient; et la prudence s’y rencontre aussi, lui faisant éviter sagement le piège que ces méchants lui tendaient pour le surprendre.
C’est donc le propre de la prudence de régler les paroles et les actions. Mais elle a encore outre cela un autre office, qui est de choisir les moyens propres pour parvenir à la fin qu’on se propose, laquelle n’étant autre que d’aller à Dieu, elle prend les voies les plus droites et les plus assurées pour nous y conduire. Nous ne parlons pas ici de la prudence politique et mondaine, laquelle ne tendant qu’a des succès temporels, et quelquefois injustes, ne se sert aussi que de moyens humains fort douteux et fort incertains; mais nous parlons de cette sainte prudence que Notre-Seigneur conseille dans l’Évangile, qui nous fait choisir les moyens propres pour arriver à la fin qu’il nous propose, laquelle étant toute divine, il faut que ces moyens y aient du rapport et de la proportion. Or nous pouvons choisir les moyens proportionnés à la fin que nous nous proposons, en deux manières: ou par notre seul raisonnement, qui est souvent bien faible; ou bien par les maximes de la foi que Jésus-Christ nous a enseignées, qui sont toujours infaillibles, et que nous pouvons employer sans aucune crainte de nous tromper. C’est pourquoi la vraie prudence assujettit notre raisonnement à ces maximes, et nous donne pour cette règle inviolable de juger toujours de toutes choses comme Notre-Seigneur en a jugé; en sorte que dans les occasions nous nous demandions à nous-mêmes: Comment est-ce que Notre-Seigneur a jugé de telle et telle chose? Comment s’est-il comporté en telle ou telle rencontre? Qu’a-t-il dit, et qu’a-t-il fait sur tels et tels sujets? Et qu’ainsi nous ajustions toute notre conduite selon ses maximes et ses exemples. Prenons donc cette résolution, Messieurs, et marchons en assurance dans ce chemin royal dans lequel Jésus-Christ sera notre guide et notre conducteur; et souvenons-nous de ce qu’il a dit, que «le ciel et la terre passeront, mais que ses paroles et ses vérités ne passeront jamais. Bénissons Notre-Seigneur, mes Frères, et tâchons de penser et de juger comme lui, et de faire ce qu’il a recommandé par ses paroles et par ses exemples. Entrons en son esprit pour entrer en ses opérations; car ce n’est pas tout de faire le bien, mais il le faut bien faire, à l’imitation de Notre-Seigneur, duquel il est dit: Bene omnia fecit, qu’il a bien fait toutes choses. Non, ce n’est pas assez de jeûner, d’observer les règles, de s’occuper aux fonctions de la Mission; mais il le faut faire dans l’esprit de Jésus-Christ, c’est-à-dire avec perfection, pour les fins et avec les circonstances que lui-même les a faites. La prudence chrétienne donc consiste à juger, parler et opérer, comme la sagesse éternelle de Dieu revêtue de notre faible chair a jugé, parlé et opéré.»
Voilà quels étaient les sentiments de M. Vincent touchant la vertu de prudence, et voici quel a été l’usage qu’il en a fait. Premièrement, lorsqu’il était question de délibérer de quelque affaire, ou de donner quelque conseil ou résolution, avant d’ouvrir la bouche pour parler, et même avant de s’appliquer à penser aux choses qu’on lui proposait, il élevait toujours son esprit à Dieu, pour implorer sa lumière et sa grâce: on lui voyait ordinairement alors élever les yeux au ciel, et puis les tenir quelque temps fermes, comme consultant Dieu en lui-même avant que de répondre. S’il s’agissait de quelque affaire de conséquence, il voulait toujours qu’on prît du temps pour la recommander à Dieu, et pour invoquer le secours du Saint-Esprit: et comme il s’appuyait uniquement sur la Sagesse divine, et non sur sa prudence particulière, aussi recevait-il du ciel des grâces et des lumières qui lui faisaient quelquefois découvrir des choses que le seul esprit humain n’eut jamais su pénétrer. Il disait a ce propos que « là où la prudence humaine déchéait et ne voyait goutte, la commençait à prendre la lumière de la Sagesse divine.»
Un certain personnage lui demandant conseil s’il devait se retirer d’un emploi, afin qu’il pût vaquer avec plus de soin à son salut, il lui répondit qu’il ne devait point écouter cette pensée, et que ce n’était qu’une tentation. Ayant été encore importuné, par trois diverses fois, de la même personne, pour sortir de son emploi, il lui repartit toujours que c’était une tentation, et que s’il voulait se donner un peu de patience, et y résister avec un peu de courage, il en serait victorieux. Et en effet, ayant suivi son conseil, il a reconnu et avoue depuis que c’était l’esprit malin qui le tentait; auquel ayant résisté, et s’étant soumis au sentiment de M. Vincent, toutes ses peines s’étaient évanouies.
Une dame de condition, ayant embrassé un état de vie contre le sentiment de M. Vincent, fut obligée quelques mois après de l’abandonner, et reconnut bien qu’elle est beaucoup mieux fait de s’arrêter aux avis d’un homme si sage et si éclairé.
Sa prudence allait jusqu’à une prévoyance toute singulière des choses qui devaient arriver: de sorte que lorsqu’on lui proposait quelque affaire qui paraissait bonne, utile, et même en quelque façon nécessaire, son esprit perçait dans l’avenir, et en prévoyait les suites et les inconvénients. C’est ce qui a paru en plusieurs occasions, dans lesquelles il a fait connaître la force de son esprit et les lumières dont il était éclaire; et la où les autres ne voyaient aucune difficulté, sa prudence lui en faisait prévoir plusieurs, et juger par avance ce qui était le plus expédient de faire ou de ne pas faire.
Section unique : Continuation du même sujet
Nous avons déjà remarqué que M. Vincent tenait cette maxime, lorsqu’on lui demandait conseil sur quelque affaire, de ne rien précipiter, pesant mûrement toutes les circonstances de la chose sur laquelle il fallait délibérer. Pour cet effet, quand il n’y avait rien qui pressât, il prenait ordinairement du temps, afin d’y penser devant Dieu plus à loisir, et pour y apporter une plus attentive considération; en voici quelques exemples, entre plusieurs autres.
Une personne de sa connaissance, souhaitant fort qu’un jeune avocat eût entrée dans une grande maison, pour en avoir l’intendance et pour en négocier les affaires, pria M. Vincent, qui y pouvait beaucoup, de s’employer pour cela; à quoi il répondit: «Nous y penserons, mais avant que d’y travailler nous garderons le silence un mois entier sur cette affaire, pour écouter Dieu, et pour honorer le silence que Notre-Seigneur a gardé si souvent sur la terre.» Il voulait ainsi réprimer l’ardeur qui paraissait en cette personne, et l’empressement qu’elle témoignait avoir sur cette affaire, et consulter la volonté de Dieu. Mais après avoir différé quatre ou cinq mois, il fit en sorte que cet avocat fût reçu dans cet emploi. En quoi sa manière d’agir était fort opposée à la procédure ordinaire du monde, qui veut promptement et sans aucun délai employer toutes sortes de moyens, et remuer ciel et terre, comme l’on dit, pour faire réussir ses desseins.
Lorsqu’il fut question de donner à sa Congrégation des règles sans lesquelles il savait bien qu’elle ne pouvait subsister, son cœur était grandement pressé de mettre la dernière main à un ouvrage qui lui était si cher; comme la chose néanmoins était d’une extrême conséquence, il attendit trente-trois ans avant que de les donner, les faisant cependant pratiquer par ceux de sa Compagnie; ayant ainsi jugé, par une maxime de très haute prudence, que pour rendre ces règles non seulement parfaites, autant que cela dépendait de lui, mais encore stables et de durée, il fallait commencer à les pratiquer avant que de les écrire, et faire en sorte qu’elles fussent gravées dans les cœurs de tous les siens, avant même qu’elles fussent tracées sur le papier.
Il était extrêmement retenu et circonspect en ses paroles, on seulement pour ne rien dire ni répondre qui pût causer aucun ombrage ou défiance, ou qui donnât sujet de peine a personne, mais même pour ne rien avancer qui ne fût mûrement considéré et digéré en son esprit; et il y a sujet de croire que c’est pour cela qu’il parlait peu, et fort posément.
« Il disait que c’était un effet de prudence et de sagesse, non seulement de parler bien et de dire de bonnes choses, mais aussi de les dire à propos, en sorte qu’elles fussent bien reçues, et qu’elles profitassent à ceux a qui l’on parlait: que Notre-Seigneur en avait donné l’exemple en plusieurs rencontres, et particulièrement lorsque, parlant à la Samaritaine, il prit occasion de l’eau qu’elle venait puiser, pour lui parler de la grâce, et lui inspirer le désir d’une parfaite conversion. »
Allant par la campagne, et rencontrant un jeune prêtre de village qui lui était inconnu, et qui tenait un livre à la main, sa prudence et sa charité lui firent prononcer ces paroles en le saluant: «O Monsieur! que voilà qui est bien de vous entretenir ainsi avec Notre-Seigneur par cette bonne lecture, vous m’édifiez beaucoup, et votre exemple montre bien comme il se faut entretenir de bonnes pensées. M. Vincent ne savait pas si ce livre que tenait cet ecclésiastique était bon ou mauvais; néanmoins, par un trait de prudence et de charité tout ensemble, supposant qu’il fut bon, il voulut employer ces paroles en le congratulant, pour lui persuader par cette gracieuse approbation de faire quelque bonne lecture.
Un curé célèbre de Paris, ayant dessein de prendre pour vicaire un ecclésiastique, lequel, après avoir demeure quelque temps dans la Congrégation de la Mission, en était sorti, écrivit à M. Vincent, le priant de lui faire savoir pour quel sujet il était sorti de sa Compagnie, comment il s’y était comporté, et s’il jugeait qu’il fût propre pour l’emploi auquel il le destinait. Monsieur Vincent se trouva en peine touchant ce qu’il devait répondre; car il ne voulait pas nuire à cet ecclésiastique, dont néanmoins il savait les défauts, pour lesquels il ne jugeait pas qu’il put réussir dans la condition de vicaire; il ne voulait pas non plus tromper le curé, ni lui faire croire les choses autrement qu’elles étaient; c’est pourquoi, pour ne tomber ni en l’un ni en l’autre de ces inconvénients, sa prudence lui suggéra un moyen, qui fut de faire la réponse suivante au curé: « Je ne connais pas assez, Monsieur, l’ecclésiastique duquel vous m’écrivez, pour vous en pouvoir rendre aucun témoignage, quoiqu’il ait demeuré assez longtemps parmi nous.» Un prêtre ancien de la Compagnie était présent lorsque M. Vincent dictait cette réponse; et comme il n’en pénétrait pas le secret, il l’interrompit pour lui dire que ce curé aurait sujet de s’étonner, s’il lui mandait qu’il ne connaissait pas assez un prêtre qui avait demeure un temps notable dans sa Compagnie, et sous sa conduite. A quoi il répartit: «Je vois bien cela; mais puis-je mieux faire que Notre-Seigneur, qui dit des réprouvés qui ont prophétisé en son nom qu’il ne les connaît pas ? ce qui s’entend d une connaissance d’approbation. Trouvez donc bon que je suive son exemple et sa façon de parler.»
Comme il n’avait point d’autre vue en la distribution des bénéfices, pendant le temps qu’il fut employé dans les conseils de Sa Majesté, sinon de procurer le plus grand bien de l’Eglise, il n’usait point aussi d’autres artifices pour les faire donner à ceux qu’il en jugeait les plus dignes, que de représenter leur vertu et leur mérite, avec les avantages qui en arriveraient au service de Dieu et au bien du public, sans jamais diminuer la bonne opinion qu’on pouvait avoir des autres prétendants, pour ne leur faire aucun tort. En quoi il était obligé d’user d’une très grande prudence et circonspection en ses paroles, pour soutenir l’intérêt de l’Eglise, et ne blesser ni la vérité ni la charité.
Mais surtout il faisait paraître une merveilleuse prudence, quand il était obligé d’avertir ou de reprendre quelqu’un, en telle sorte qu’il n’en fût point contristé ni aigri, et qu’il fît un bon usage de l’avertissement ou de la correction qui lui était faite. Voici comme il se comporta sur ce sujet en quelques rencontres, d’où l’on pourra juger des autres.
Ayant un jour appris de bonne part qu’un ecclésiastique savant et grand prédicateur, qui le venait souvent voir pour quelque dessein, n’avait pas de bons sentiments de la foi, et en ayant d’ailleurs quelque conjecture plus que probable, il usa d’une adresse non moins prudente que charitable, dans la correction fraternelle qu’il lui fit, en la manière suivante, selon le récit qu’il en à lui-même rédigé par écrit sous un nom emprunté:
«Considérant devant Dieu, dit-il, ce que je devais faire en cette rencontre, je pensai que, selon la règle de l’Evangile, je devais dire la chose à Damasus en secret, et par manière de parabole. Traitant donc un jour familièrement avec lui, je lui dis: Monsieur, comme vous êtes un grand prédicateur, j’ai un conseil à vous demander touchant une chose qui nous arrive à nous autres Missionnaires, quand nous allons travailler à la campagne, où nous trouvons quelquefois des personnes qui ne croient pas aux vérités de notre religion; et nous sommes en peine de quelle façon nous devons agir pour les leur persuader; c’est pourquoi je vous prie de me dire ce que vous jugez que nous puissions faire en ces rencontres pour les porter à croire les choses de la foi. A quoi Damasus me répondit avec quelque émotion: Pourquoi me demandez-vous cela? Je lui répliquai: C’est, Monsieur, que les pauvres s’adressent aux riches pour quelque assistance et charité; et comme nous sommes de pauvres ignorants, nous ne savons pas de quelle façon il faut traiter les choses divines, et nous nous adressons à vous pour vous prier de nous instruire sur cela. Damasus, s’étant remis tout aussitôt, me répondit qu’il voudrait enseigner les vérités chrétiennes: premièrement par la Sainte Écriture; secondement, par les Pères; troisièmement, par quelque raisonnement; quatrièmement, par le commun consentement des peuples catholiques des siècles passés; cinquièmement, par tant de martyrs qui avaient répandu leur sang pour la confession de ces mêmes vérités, sixièmement, par tous les miracles que Dieu avait faits en leur confirmation. Après qu’il eut achevé, je lui dis que cela était fort bien, et je le priai de mettre toutes ces choses par écrit tout simplement et sans façon, et de me les envoyer; ce qu’il fit deux ou trois jours après, me les ayant apportées lui-même: de quoi je le remerciai, lui disant: Je vous suis bien obligé, et je reçois une joie particulière de vous voir dans ces bons sentiments, et de les apprendre de vous-même; car outre le profit que j’en tirerai pour mon usage particulier, cela me servira même pour votre justification. Vous aurez peut-être peine de croire ce que je vais vous dire, qui est néanmoins très véritable; c’est qu’il y a des personnes qui sont persuadées, et qui disent que vous n’avez point de bons sentiments touchant les choses de la foi. Voyez donc, Monsieur, d’achever ce que vous avez si bien commencé; et après avoir si dignement soutenu votre foi par votre écrit, donnez-vous à Dieu pour vivre d’une manière non seulement éloignée de l’apparence de ce qu’on dit de vous, mais aussi qui puisse être à édification au public. Je lui ajoutai que, d’autant plus qu’une personne était de grande condition, comme lui, elle était aussi plus obligée de s’adonner à la vertu; que c’était pour cette raison que ceux qui ont écrit la vie de saint Charles Borromée disaient que la vertu était d’autant plus vertu qu’elle se trouvait dans une personne de plus grande qualité; et qu’il en était comme d’une pierre précieuse, laquelle avait un éclat bien plus brillant étant enchâssée dans quelque bague d’or que si cette bague n’était que de plomb. Ce que Damasus ayant approuvé, et témoigné que dorénavant il voulait en user de la sorte, il se retira, et me laissa fort satisfait de le voir dans une si bonne résolution. »
Étant un jour en la compagnie de plusieurs personnes de grande condition, il arriva qu’un d’entre eux, par une vicieuse habitude qu’il avait contractée depuis longtemps, s’échappa de dire «que le diable l’emportât», et quelques autres semblables imprécations: ce que M. Vincent ayant entendu, il s’approcha aussitôt de lui, et l’embrassant de bonne grâce, lui dit en souriant: «Et moi, Monsieur, je vous retiens pour Dieu.» Ce qui édifia beaucoup toute la Compagnie, et servit d’une correction douce et efficace à celui qui se laissait emporter à proférer ces paroles; en sorte que, confessant qu’il avait tort, il promit de s’abstenir de semblables façons de parler.
Un vertueux ecclésiastique a témoigné qu’il lui vit faire un jour une semblable action, quoiqu’en un sujet fort différent, à l’égard d’un grand prélat qu’il rencontra dans la rue, auquel, après quelque civilité, il dit fort gracieusement: « Monseigneur, je vous prie de vous ressouvenir de la bague. » A quoi ce prélat répondit en riant: « Ah ! Monsieur, vous m’y prenez. » Cet ecclésiastique, qui était présent, lui ayant demandé l’explication de cette bague, il lui dit «que ce bon prélat, qui lui témoignait beaucoup d’amitié, lui avait plusieurs fois protesté que jamais il ne changerait son épouse, c’est-à-dire son Eglise, pour une autre, quelque belle et riche qu’elle pût être;» lui montrant à cet effet la bague qu’il portait à la main droite, et ajoutant ces paroles du Psalmiste: Oblivioni detur dextera mea, si non meminero tui; et il est à remarquer que pour lors l’on parlait d’un riche archevêché pour ce même prélat. Il se trouve dans le cours de la vie de M. Vincent un nombre presque innombrable d’autres actions semblables à celle-ci, lesquelles, bien qu’il les fît comme en riant, partaient néanmoins d’une très grande prudence, et produisaient ordinairement de très bons effets.
C’était encore un effet de sa prudence d’user d’une telle circonspection en ses paroles, qu’il ne contristait jamais personne, et ne renvoyait jamais aucun mécontent d’auprès de lui. «Pour mon particulier (dit le supérieur d’une de ses maisons) je n’ai jamais eu l’honneur de l’approcher, que je n’en aie retiré toute la satisfaction que je pouvais prétendre, soit qu’il m’accordât, ou qu’il me refusât ce que je lui demandais; et même la veille du jour que je partis de Paris pour aller où il m’envoyait, je demeurai avec lui un temps assez long, pendant lequel plusieurs personnes vinrent lui parler; et j’admirai, comme j’avais toujours fait, de quelle manière il renvoyait un chacun content. On lui vint demander deux choses entre plusieurs autres: la première fut la délivrance d’un criminel qui avait fait un meurtre sur le grand chemin de Saint-Denis dans le détroit de la juridiction de Saint-Lazare. Il reçut fort cordialement un ecclésiastique qui lui en vint parler, et lui témoigna toute la bienveillance possible: mais comme la chose ne dépendait pas absolument de lui, il lui fit connaître qu’elle était la conduite de Dieu dans les effets de sa justice, aussi bien que dans ceux de sa miséricorde, et qu’il fallait respecter les uns aussi bien que les autres: il lui parla ensuite des circonstances du meurtre qui avait été commis, et de la justice des châtiments que Dieu avait établis pour de semblables crimes; ce qu’il fit avec tant de grâce, que cet honnête ecclésiastique se retira content, n’ayant rien à répliquer à ce qu’il venait d’entendre. La seconde chose fut qu’un séculier vint lui demander de l’argent à emprunter; sur quoi M. Vincent lui fit mille excuses de ce que la maison n’était pas en état d’en pouvoir prêter, et qu’il était bien marri de ne pouvoir le servir en cette occasion, et lui parla enfin avec tant de douceur et de prudence, que son refus n’eut aucun mauvais effet dans l’esprit de ce séculier, lequel se retira fort content.»
Dans le voyage qu’il fit en l’année 1649, il visita plusieurs de ses maisons, et entre les autres un séminaire qui avait été établi dans une ville épiscopale dont le siège était vacant: il est vrai qu’il y avait un évêque nouvellement nommé qui n’avait pas encore ses bulles; M. Vincent lui avait été contraire en sa promotion à cet évêché, de quoi ce prélat avait fait de grandes plaintes. Or s’étant pour lors trouvé en cette ville-là, contre l’attente de M. Vincent, il se mit à penser de quelle façon il se comporterait envers lui: « Car, disait-il, si je le vais saluer, vraisemblablement il en sera surpris, et peut-être ému et touché; de lui envoyer demander s’il aura ma visite agréable, je ne sais pas comment il recevra ce compliment; de n’y aller et de n’y envoyer pas, ce bon seigneur aurait raison de s’indigner davantage contre moi, et c’est ce qu’il faut éviter. Que ferai-je donc? Voici ce que la prudente humilité de ce sage prêtre lui suggéra dans cette rencontre. Il envoya vers ce prélat le supérieur de la maison avec un autre prêtre, pour lui dire qu’il venait d’arriver en son diocèse, qu’il n’osait y faire aucun séjour sans sa permission, et qu’il le suppliait très humblement d’agréer qu’il demeurât sept ou huit jours chez les prêtres de la Mission. Cet humble compliment fut fort bien reçu de ce prélat, et il en eut une telle satisfaction, qu’il lui manda qu’il consentait très volontiers qu’il y demeurât autant de temps qu’il voudrait, et que s’il n’eût eu une maison en cette ville-là il lui eut offert la sienne. M. Vincent voulut prendre sujet d’une réponse si obligeante d’aller remercier ce prélat et lui rendre ses respects, pour tâcher de l’adoucir entièrement; mais il ne lui en donna pas le loisir, étant parti le même jour inopinément pour s’en aller en quelque autre lieu.
Or M. Vincent tenait cette grande maxime en toutes ses délibérations, conseils et résolutions, de consulter toujours et avant toute autre chose l’oracle de la divine vérité, c’est-à-dire, de voir et considérer ce que Notre-Seigneur avait dit et avait fait qui eût quelque rapport à la chose dont il était question, pour se conformer à ses exemples et se soumettre à ses enseignements. C’était comme la fontaine d’où il puisait tous les plus sages conseils qu’il donnait aux autres, et toutes les plus saintes résolutions qu’il prenait pour lui-même. Après quoi il ne faut pas s’étonner s’il agissait avec une si grande prudence, et s’il réussissait avec tant de bénédiction, puisqu’il allait à la source de la sagesse même, qui est la parole divine incarnée, et que l’on pouvait bien dire que, selon le souhait du Sage, cette divine sagesse l’assistait, le conduisait, et opérait avec lui en toutes ses entreprises. A ce propos, demandant un jour avis à un de ses prêtres sur un doute ou il se trouva, et ce prêtre lui ayant dit qu’il fallait faire la chose, à cause des suites fâcheuses qui lui arriveraient s’il ne la faisait pas; M. Vincent le reprit, lui disant qu’il ne fallait pas tant prendre garde aux suites comme à la substance de la chose et au rapport qu’elle pouvait avoir avec les paroles et les exemples de Jésus-Christ.
Dans la même vue de se conformer à ce divin exemplaire, il tenait cette autre maxime, de faire toute chose à petit bruit, sans faste et sans éclat, choisissant les œuvres et les voies les plus humbles, aussi bien que les plus charitables, pour ne pas exciter l’envie, ni la contradiction des hommes; et quand le démon en a suscité quelques-unes, il n’a point employé d’autres armes pour les surmonter que l’humilité, la patience, la pénitence et la prière; il ne s’est jamais voulu défendre ni justifier pour repousser la médisance et la calomnie, ni se servir d’aucune force ni autorité temporelle pour réussir dans ses bons desseins: jugeant prudemment que par ce moyen il triompherait de cet ennemi, comme il a fait.
Enfin, M. Vincent a fait paraître la pureté et la solidité de sa prudence et de sa sagesse en ce qu’il a toujours cherché de suivre et d’accomplir en toutes choses la très sainte volonté de Dieu, par préférence à tout le reste, et ans avoir aucun égard aux intérêts temporels, qu’il méprisait et foulait aux pieds quand il s’agissait des intérêts du service et de la gloire de Jésus-Christ. C’était le grand et l’unique principe sur lequel il fondait ses résolutions, et par lequel il exécutait fidèlement et constamment ce qu’il avait résolu, préférant souverainement et incomparablement la volonté de Dieu et ce qui regardait sa gloire et son service à toute autre chose, sans en excepter aucune.
Pour conclusion de ce chapitre, nous rapporterons ici le témoignage qu’un très vertueux ecclésiastique a donné par écrit touchant la prudente et sage conduite de M. Vincent, principalement dans ses réponses à ceux qui le consultaient et qui lui demandaient ses avis; car voici l’ordre qu’il tenait, selon ce que cet ecclésiastique a dit l’avoir souvent remarqué:
Premièrement et avant toute autre chose, il élevait son esprit à Dieu pour implorer son assistance, conviant ordinairement ceux qui venaient lui demander conseil de faire de même; et par une courte et fervente prière qu’il faisait avec eux, il demandait lumière et grâce pour connaître la volonté de Dieu dans les choses dont il fallait délibérer. Secondement, il écoutait fort attentivement ce qu’on lui proposait, le considérant et pesant à loisir; et, s’il le jugeait nécessaire, il en demandait de plus grands éclaircissements, pour en connaître mieux toutes les circonstances. Troisièmement, il ne précipitait jamais son avis; et même, si le mérite de la chose le requérait, il demandait du temps pour y penser, exhortant de la recommander cependant à Dieu. Quatrièmement, il était bien aise qu’on prît conseil des autres, et lui-même le demandait bien volontiers, et déférait toujours. autant que la justice et la charité le lui pouvaient permettre, aux avis d’autrui, qu’il suivait plus volontiers que les siens propres. Cinquièmement enfin, lorsqu’il était obligé de proposer ses sentiments, il le faisait d’une manière si judicieuse, et néanmoins si humble, qu’en faisant voir ce qu’il estimait de plus expédient, il laissait à la personne à se déterminer elle-même, disant par exemple: Il y a telle et telle raison qui semblent convier à prendre une telle résolution. Ou bien, si on le pressait absolument de déterminer et dire son avis, il le proposait d’un même style, disant: Il me semble qu’il serait bon, ou qu’il serait plus expédient de faire une telle chose, ou de se comporter d’une telle façon. Après quoi il observait deux choses: l’une, de tenir sous le sceau du secret les affaires sur lesquelles on le consultait, sans en parler jamais, sinon avec l’agrément de la personne qui l’avait consulté, et pour quelque évidente nécessité ou utilité; l’autre, de demeurer constant dans les résolutions qu’il avait prises. Car après qu’il avait une fois connu la volonté de Dieu, il ne variait plus; mais il tenait pour maxime qu’il en fallait venir à l’exécution, et se garder du vice de l’inconstance, qui est fort opposé à la véritable prudence, et qui ruine les plus saintes et les plus solides résolutions.»







