La vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre troisième, Chapitre XIII, Section 2

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Louis Abelly · Année de la première publication : 1664.
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Section II : Des sentiments de M. Vincent touchant la vertu d’humilité.

Quoique M. Vincent prit occasion de s’humilier en toutes rencontres, comme nous avons dit dans ce chapitre, et qu’on puisse bien dire que toute sorte de choses lui servaient de matière pour pratiquer l’humilité, il avait néanmoins deux principaux motifs, qui étaient comme les deux pivots sur lesquels roulaient tous les sentiments qu’il avait de cette vertu et toutes les pratiques qu’il en faisait et conseillait aux autres.

Le premier était la grande connaissance et les vues toutes singulières qu’il avait des infinies perfections de Dieu et des défauts des créatures, qui lui donnaient sujet de tenir pour injustice de ne se pas humilier toujours et en toutes choses, attendu la condition misérable de l’homme et la grandeur et sainteté de Dieu. Voici en quels termes il en parla un jour aux siens: «En vérité, Messieurs et mes Frères, si un chacun de nous veut s’étudier à se bien connaître, il trouvera qu’il est très juste et très raisonnable de se mépriser soi-même. Car si d’un côté nous considérons sérieusement la corruption de notre nature, la légèreté de notre esprit, les ténèbres de notre entendement, le dérèglement de notre volonté et l’impureté de nos affections; et d’ailleurs si nous pesons bien au poids du sanctuaire nos œuvres et nos productions, nous trouverons que le tout est très digne de mépris. Mais quoi? me direz-vous, mettez-vous de ce nombre les prédications que nous avons faites, les confessions que nous avons entendues, les soins et les peines que nous avons pris pour le prochain, et pour le service de Notre-Seigneur? Oui, Messieurs, si l’on repasse sur les meilleures actions, on trouvera qu’en la plupart on s’y est mal conduit quant à la manière et souvent quant à la fin, et que de quelque façon qu’on les regarde, il y peut avoir du mal autant que du bien: car, dites-moi, je vous prie, que peut-on attendre de la faiblesse de l’homme? qu’est-ce que peut produire le néant ? et peut faire le péché ? et qu’avons-nous de nous-mêmes autre chose, sinon le néant et le péché? Tenons donc pour certain qu’en tout et partout nous sommes dignes de rebut, et toujours très méprisables à cause de l’opposition que nous avons par nous-mêmes à la sainteté et aux autres perfections de Dieu, a la vie de Jésus-Christ et aux opérations de sa grâce; et ce qui nous persuade davantage cette vérité est la pente naturelle et continuelle que nous avons au mal, notre impuissance au bien, et l’expérience que nous avons tous que, lors même que nous pensons avoir bien réussi en quelque action, ou bien rencontré en nos avis, il arrive tout le contraire, et Dieu permet souvent que nous sommes méprisés. Si donc nous nous étudions à nous bien connaître, nous trouverons qu’en tout ce que nous pensons, disons et faisons, soit en la substance, soit dans les circonstances, nous sommes pleins et environnés de sujets de confusion et de mépris; et si nous ne voulons point nous flatter, nous nous verrons non seulement plus méchants que les autres hommes, mais pires en quelque façon que les démons de l’enfer; car si ces malheureux esprits avaient en leur disposition les grâces et les moyens qui nous sont donnés pour devenir meilleurs, ils en feraient mille et mille fois plus d’usage que nous n’en faisons pas.»

Le second motif était l’exemple et les paroles de Jésus-Christ qu’il avait toujours en vue, et qu’il exposait aux yeux d’un chacun. Rapportant un jour sur ce sujet, dans un discours qu’il fit aux siens, ces paroles de Jésus-Christ: «Apprenez de moi que je suis humble de cœur »; et ces  autres: «Celui qui s’humiliera sera exalté, et celui qui s’élèvera sera abaissé»; il ajouta ce qui suit: «Qu’est-ce que la vie de ce divin Sauveur, sinon une humiliation continuelle, active et passive? Il l’a tellement aimée, qu’il ne l’a jamais quittée sur la terre pendant sa vie; et même après sa mort, il a voulu que l’Église nous ait représenté sa personne divine par la figure d’un crucifix, afin de paraître à nos yeux dans un état d’ignominie, comme avant été pendu pour nous ainsi qu’un criminel, et comme ayant souffert la mort la plus honteuse et la plus infâme qu’on ait pu s’imaginer. Pourquoi cela ? C’est parce qu’il connaissait l’excellence des humiliations, et la malice du péché contraire, qui non seulement aggrave les autres péchés, mais qui rend vicieuses les œuvres qui de soi ne sont pas mauvaises, et qui peut infecter et corrompre celles qui sont bonnes, même les plus saintes.

M. Vincent ayant l’esprit et le cœur rempli de ces deux grands et puissants motifs de l’humilité, il ne faut pas s’étonner si en toutes rencontres il témoignait tant d’estime pour cette vertu, et s’il s’efforçait de la planter bien avant dans les cœurs de toutes sortes de personnes, particulièrement de ses chers enfants, afin qu’elle y pût jeter de profondes racines. Voici en quels termes il leur en parla un jour:

«L’humilité est une vertu si ample, si difficile et si nécessaire, que nous n’y saurions assez penser: c’est la vertu de Jésus-Christ, la vertu de sa sainte Mère, la vertu des plus grands saints, et enfin c’est la vertu des Missionnaires. Mais que dis-je ? je me reprends, je souhaiterais que nous l’eussions; et quand j’ai dit que c’était la vertu des Missionnaires, j’entends que c’est la vertu dont ils ont plus de besoin, et dont ils doivent avoir un très ardent désir: car cette chétive Compagnie, qui est la dernière de toutes, ne doit être fondée que sur l’humilité, comme sur sa vertu propre; autrement nous ne ferons jamais rien qui vaille, ni au dedans ni au dehors; et sans l’humilité nous ne devons attendre aucun avancement pour nous, ni aucun profit envers le prochain. O Sauveur ! donnez-nous donc cette sainte vertu, qui nous est propre, que vous avez apportée au monde, et que vous chérissez avec tant d’affection; et vous, Messieurs, sachez que celui qui veut être un véritable Missionnaire doit travailler sans cesse à acquérir cette vertu, et à s’y perfectionner; et surtout se donner de garde de toutes les pensées d’orgueil, d’ambition et de vanité, comme des plus grands ennemis qu’il puisse avoir; leur courir sus aussitôt qu’ils paraissent. pour les exterminer, et veiller soigneusement pour ne leur donner aucune entrée. Oui, je le dis derechef, que si nous sommes véritables Missionnaires, chacun de nous en son particulier doit être bien aise qu’on nous tienne pour des esprits pauvres et chétifs, pour des gens sans vertu, qu’on nous traite comme des ignorants, qu’on nous injurie et méprise, qu’on nous reproche nos défauts, et qu’on nous publie comme insupportables pour nos misères et imperfections. Je passe encore plus avant, et je dis que nous devons être bien aises qu’on dise de notre Congrégation en général qu’elle est inutile à l’Église, qu’elle est composée de pauvres gens, qu’elle réussit mal en tout ce qu’elle entreprend, que ses emplois de la campagne sont sans fruit, les séminaires sans grâce, les ordinations sans ordre. Oui, si nous avons le véritable esprit de Jésus-Christ, nous devons agréer d’être réputés tels que je viens de dire. Mais, répliquera quelqu’un, Monsieur, qu’est-ce que vous nous dites ? Durus est hic sermo. Il est vrai, je vous l’avoue, que cela est dur à la nature, et qu’il lui est bien difficile de se persuader qu’elle a mal fait, et encore plus de souffrir qu’on le croie, et qu’on le lui reproche; mais aussi cela est bien facile à comprendre à une âme qui possède la vraie humilité, et qui se connaît telle qu’elle est; et tant s’en faut qu’elle s’en attriste, qu’au contraire elle s’en réjouit, et est très contente de voir que, par ses humiliations et par sa petitesse, Dieu soit exalté et glorifié. Je sais bien que Notre-Seigneur fait la grâce à plusieurs de la Compagnie d’aller à tire d’ailes à cette vertu, et d’animer leurs actions du désir de leur propre anéantissement et de l’affection de se cacher et de se confondre: mais il faut demander à Dieu qu’il fasse la même grâce à tous les autres, afin que nous n’ayons point d’autres prétentions que de nous abaisser et anéantir pour l’amour et pour la gloire de Dieu, et qu’enfin la vertu propre de la Mission soit l’humilité. Pour vous y affectionner davantage, remarquez ce que je vais vous dire, qui est que si jamais vous avez ouï raconter par des personnes du dehors quelque bien qui ait été fait par la Compagnie, vous trouverez que c’est parce qu’il leur a paru en elle quelque petite image d’humilité, et qu’elles lui ont vu pratiquer quelques actions basses et abjectes, comme d’instruire les paysans et de servir les pauvres: de même, si vous voyez les ordinands sortir de leurs exercices édifiés de la maison, si vous y prenez bien garde, vous reconnaîtrez que c’est parce qu’ils y ont remarqué une manière d’agir humble et simple, qui est une nouveauté pour eux, et un charme et attrait pour tout le monde. Je sais qu’en la dernière ordination, un ecclésiastique qui était céans aux exercices à exprimé dans un écrit qu’il a laissé par mégarde les grands sentiments de piété qu’il remportait de céans, pour quelque teinture d’humilité qu’il y avait aperçue.»

Une autre fois parlant de cette même vertu aux siens: « Faites attention, leur dit-il, à la recommandation que Notre-Seigneur nous en a faite par ces paroles: «Apprenez de moi que je suis humble de cœur» et le suppliez de vous en donner l’intelligence Que si tant est qu’il nous enflamme seulement du désir des humiliations, ce sera bien assez, quoique nous n’avons pas la connaissance de cette vertu telle que Notre-Seigneur, qui savait le rapport qu’elle a aux perfections de Dieu son Père, et à la vileté de l’homme pécheur. Il est vrai que nous ne verrons jamais cela que fort obscurément pendant cette vie; mais nous devons néanmoins avoir confiance parmi ces ténèbres, que si notre cœur s’affectionne aux humiliations, Dieu nous donnera l’humilité, nous la conservera, et l’accroîtra en nous, par les actes qu’il nous en fera faire: car un acte de vertu bien fait dispose pour en produire un autre; et le premier degré d’humilité sert pour monter au second, et le second au troisième, et ainsi des autres. Souvenez-vous, Messieurs et mes Frères, que Jésus-Christ parlant du publicain humilié a dit que sa prière avait été exaucée. Que s’il a rendu ce témoignage d’un homme qui avait été méchant toute sa vie, que ne devons-nous pas espérer, si nous sommes vraiment humbles ? Au contraire, qu’est-il arrivé du pharisien ? C’était un homme séparé du reste du peuple par sa condition, qui était comme une espèce de religion parmi les Juifs, dans laquelle il priait, il jeûnait et faisait beaucoup d’autres bonnes œuvres, nonobstant lesquelles il ne laisse pas d’être réprouvé de Dieu; et pourquoi cela? Parce qu’il regardait ses bonnes œuvres avec complaisance, et qu’il s’en donnait de la vanité comme s’il les eût faites par sa propre vertu. Voilà donc un juste et un pécheur devant le trône de Dieu; et parce que ce juste est sans humilité, il est rejeté et réprouvé avec ses bonnes œuvres, et ce qui paraissait de vertueux en lui devient vice. Au contraire, voila un pécheur lequel, reconnaissant sa misère et touché d’un vrai ressentiment d’humilité, se tient à la porte du temple, frappe sa poitrine, et n’ose lever les yeux au ciel; et par cette humble disposition de son cœur, quoiqu’il fût entre dans ce temple, coupable de plusieurs péchés, il en sort néanmoins justifié, et une seule humiliation lui a été un moyen de salut. En quoi nous pouvons reconnaître que l’humilité, quand elle est véritable, introduit en l’âme les autres vertus, et qu’en s’humiliant profondément et sincèrement, de pécheur qu’on était, on devient juste. Oui, quand bien nous serions des scélérats, si nous recourons à l’humilité, elle nous fera devenir justes: et au contraire, quoique nous fussions comme des anges, et que nous excellassions dans les plus grandes vertus, si toutefois nous sommes dépourvus d’humilité, ces vertus n’ayant point de fondement ne peuvent subsister; et étant ainsi détruites, faute d’humilité, nous devenons semblables aux damnés qui n’en ont aucune. Retenons donc bien cette vérité, Messieurs, et qu’un chacun de nous la grave bien avant dans son cœur, et qu’il dise parlant à soi-même: Quoique j’eusse toutes les vertus, si toutefois je n’ai pas l’humilité, je me trompe; et pensant être vertueux, je ne suis qu’un superbe pharisien, et un Missionnaire abominable.

«O Sauveur Jésus-Christ ! répandez sur nos esprits ces divines lumières dont votre sainte âme était remplie, et qui vous ont fait préférer la contumélie à la louange ! Embrasez nos cœurs de ces affections saintes qui brûlaient et consumaient le vôtre, et qui vous ont fait chercher la gloire de votre Père céleste dans votre propre confusion. Faites par votre grâce que nous commencions dès maintenant à rejeter tout ce qui ne va pas à votre honneur et a notre mépris, tout ce qui ressent la vanité, l’ostentation et la propre estime. Que nous renoncions une bonne fois pour toutes à l’applaudissement des hommes abusés et trompeurs, et a la vaine imagination du bon succès de nos œuvres; enfin, mon Sauveur, que nous apprenions à être véritablement humbles de cœur par votre grâce et par votre exemple. ;~

Un matin, au sortir de la méditation, M. Vincent de manda à l’un des siens, en présence de la Communauté assemblée, quelles pensées il avait eues en sa méditation; celui-ci ayant répondu qu’il en avait passé une partie en quelque peine d’esprit, alors prenant sujet de parler à toute la Compagnie, il lui dit: «C’est une bonne pratique de venir au détail des choses humiliantes, quand la prudence permet qu’on les déclare tout haut, à cause du profit qu’on en tire, se surmontant soi-même dans la répugnance qu’on ressent à découvrir et à manifester ce que la superbe voudrait tenir caché. Saint Augustin a lui-même publié les péchés secrets de sa jeunesse, en ayant composé un livre, afin que toute la terre sût toutes les impertinences de ses erreurs et les excès de ses débauches. Et ce vaisseau d’élection, saint Paul, ce grand apôtre qui a été ravi jusqu’au ciel, n’a-t-il pas avoue qu’il avait persécuté l’Église? Il l’a même couché par écrit, afin que jusqu’à la consommation des siècles on sût qu’il avait été un persécuteur. Certes, si on n’est bien attentif sur soi-même, et si on ne se fait quelque violence pour déclarer ses misères et ses défauts, on ne dira que les choses qui peuvent faire estimer, et on cachera celles qui donnent de la confusion; c’est ce que nous avons hérité de notre premier père, Adam, lequel, après avoir offensé Dieu, s’alla cacher.

«J’ai fait diverses fois la visite en quelques maisons de religieuses, et j’ai souvent demandé à plusieurs d’entre elles pour quelle vertu elles avaient plus d’estime et d’attrait; je le demandais même à celles que je savais avoir plus d’éloignement des humiliations; mais à peine, entre vingt, en ai-je trouvé une qui ne me dît que c’était pour l’humilité, tant il est vrai que chacun trouve cette vertu belle et aimable. D’où vient donc qu’il y en a si peu qui l’embrassent, et encore moins qui la possèdent ? C’est qu’on se contente de la considérer, et on ne prend pas la peine de l’acquérir: elle est ravissante dans la spéculation, mais dans la pratique elle a un visage désagréable à la nature; et ses exercices nous déplaisent, parce qu’ils nous portent à choisir toujours le plus bas lieu, à nous mettre au-dessous des autres et même des moindres, à souffrir les calomnies, chercher le mépris, aimer l’abjection, qui sont choses pour lesquelles naturellement nous avons de l’aversion. Et partant il est nécessaire que nous passions pardessus cette répugnance, et que chacun fasse quelque effort pour venir à l’exercice actuel de cette vertu, autrement nous ne l’acquerrons jamais. Je sais bien que, par la grâce de Dieu, il y en a parmi nous qui pratiquent cette divine vertu, et qui non seulement n’ont aucune bonne opinion, ni de leurs talents, ni de leur science, ni de leur vertu; mais qui s’estiment très misérables, et qui veulent être reconnus pour tels, et qui se placent au-dessous de toutes les créatures: et il faut que je confesse que je ne vois jamais ces personnes qu’elles ne me jettent de la confusion dans l’âme; car elles me font un reproche secret de l’orgueil qui est en moi, abominable que je suis ! Pour ces âmes, elles sont toujours contentes, et leur joie rejaillit jusque sur leur face, parce que le Saint-Esprit, qui réside en elles, les comble de paix, en sorte qu’il n’y a rien qui soit capable de les troubler. Si on les contredit, elles acquiescent; si on les calomnie, elles le souffrent; si on les oublie, elles pensent qu’on a raison; si on les surcharge d’occupations, elles travaillent volontiers; et pour difficile que soit une chose commandée, elles s’y appliquent de bon cœur, se confiant en la vertu de la sainte obéissance; les tentations qui leur arrivent ne servent qu’a les affermir davantage dans l’humilité, à les faire recourir à Dieu, et à les rendre ainsi victorieuses du diable: de sorte qu’elles n’ont aucun ennemi à combattre que le seul orgueil, qui ne nous donne jamais de trêve pendant cette vie, mais qui attaque même les plus grands saints qui sont sur la terre, en diverses manières, portant les uns à se complaire vainement dans le bien qu’ils ont fait, et les autres dans la science qu’ils ont acquise; ceux-ci à présumer qu’ils sont les plus éclairés, et ceux-là à se croire les meilleurs et les plus fermes. C’est pourquoi nous avons grand sujet de prier Dieu qu’il lui plaise nous garantir et préserver de ce pernicieux vice, qui est d’autant plus à craindre que nous y avons tous une inclination naturelle. Et puis, nous devons nous tenir sur nos gardes, et faire le contraire de ce à quoi la nature corrompue nous veut porter: si elle nous élève, abaissons nous; si elle nous excite aux désirs de l’estime de nous-mêmes, pensons à notre faiblesse; si au désir de paraître, cachons ce qui nous peut faire remarquer, et préférons les actions basses et viles à celles qui ont de l’éclat et qui sont honorables. Enfin, recourons souvent à l’amour de notre abjection, qui est un refuge assuré pour nous mettre à couvert de semblables agitations, que cette pente malheureuse que nous avons à l’orgueil nous suscite incessamment. Prions Notre-Seigneur qu’il ait agréable de nous attirer après lui par le mérite des humiliations adorables de sa vie et de sa mort. Offrons-lui, chacun pour soi, et solidairement les uns pour les autres, toutes celles que nous pourrons pratiquer, et portons-nous à cet exercice par le seul motif de l’honorer et de nous confondre.»

Une autre fois, parlant aux mêmes sur le sujet de ce qui s’était dit dans une conférence: «Ces Messieurs les ecclésiastiques qui s’assemblent ici, leur dit-il, prirent pour sujet de leur entretien, mardi dernier, ce que chacun d’eux avait remarqué des vertus de feu M. l’abbé Olier, qui était de leur Compagnie; et entre autres choses que l’on dit, une des plus considérables fut que ce grand serviteur de Dieu tendait ordinairement à s’avilir par ses paroles, et qu’entre toutes les vertus il s’étudiait particulièrement à pratiquer l’humilité. Or, pendant qu’on parlait, je considérais les tableaux de ces saints personnages qui sont en notre salle, et je disais en moi-même: Seigneur, mon Dieu, si nous pouvions bien pénétrer les vérités chrétiennes comme ils ont fait, et nous conformer à cette connaissance, ô que nous agirions bien d’une autre manière que nous ne faisons pas ! Par exemple, m’étant arrête sur le portrait du bienheureux évêque de Genève, je pensais que si nous regardions les choses du monde du même œil qu’il les regardait, si nous en parlions avec le sentiment qu’il en parlait, et si nos oreilles n’étaient ouvertes qu’aux vérités éternelles non plus que les siennes, la vanité n’aurait garde d’occuper nos sens et nos esprits.

«Mais surtout, Messieurs, si nous considérons bien ce beau tableau que nous avons devant les yeux, cet admirable original de l’humilité, Notre-Seigneur Jésus-Christ, se pourrait il faire que nous donnassions entrée en nos esprits à aucune bonne opinion de nous-mêmes, nous voyant si fort éloignés de ses prodigieux abaissements ? Serions-nous si téméraires que de nous préférer aux autres, voyant qu’il a été postposé1 à un meurtrier? Aurions-nous quelque crainte d’être reconnus pour misérables, voyant l’innocent traité comme un malfaiteur, et mourir entre deux criminels comme le plus coupable ? Prions Dieu, Messieurs, qu’il nous préserve de cet aveuglement; demandons-lui la grâce de tendre toujours en bas; confessons devant lui et devant les hommes que nous ne sommes de nous-mêmes que péché, qu’ignorance et que malice: souhaitons qu’on le croie, qu’on le dise et qu’on nous en méprise. Enfin ne perdons aucune occasion de nous anéantir par cette sainte vertu, mais ce n’est pas encore assez de s’y affectionner et de s’y résoudre, comme plusieurs le font; il faut se faire violence pour venir à la pratique des actes; et c’est ce qu’on ne fait pas assez.»

Un prêtre de la Mission travaillant dans l’Artois, d’où il était originaire, fit imprimer de son propre mouvement un petit abrégé de l’Institut de la Congrégation de la Mission; ce qui ayant été su par M. Vincent, il en fut fort touché, voyant que cela était fort opposé a cet esprit d’humilité qu’il s’étudiait et s’efforçait en toutes manières d’inspirer à tous les sujets de sa Compagnie. C’est pourquoi il lui écrivit en ces termes: «Si je suis consolé d’un côté, apprenant que vous êtes de retour à Arras, je suis fort affligé de l’autre, voyant l’impression qui a été faite en ces quartiers-là de l’abrégé de notre Institut: j’en ai une douleur si sensible que je ne puis vous l’exprimer, parce que c’est une chose fort opposée à l’humilité de publier ce que nous sommes et ce que nous faisons; c’est aller contre l’exemple de Notre-Seigneur, qui n’a pas voulu que, pendant le temps qu’il a été sur la terre, on ait écrit ses paroles ni ses œuvres. S’il y a quelque bien en nous et en notre manière de vivre, il est de Dieu, et c’est a lui de le manifester s’il le juge expédient. Mais quant a nous, qui sommes de pauvres gens ignorants et pécheurs, nous devons nous cacher comme inutiles a tout bien, et comme indignes qu’on pense a nous. C’est pour cela, Monsieur, que Dieu m’a fait la grâce de tenir ferme jusqu’à présent pour ne point consentir qu’on fît imprimer aucune chose qui fît connaître et estimer la Compagnie, quoique j’en aie été fort pressé, particulièrement au sujet de quelque relation venue de Madagascar, de Barbarie, et des îles Hébrides; et encore moins aurais-je permis l’impression d’une chose qui regarde l’essence et l’esprit, la naissance et le progrès, les fonctions et la fin de notre Institut. Et plût à Dieu, Monsieur, qu’elle fût encore a faire mais puisqu’il n’y a plus de remède, j’en demeure là. Je vous prie seulement de ne plus jamais rien faire qui regarde la Compagnie sans m’en avertir auparavant.»

Ce serviteur de Dieu vraiment humble ne se pouvait lasser de répéter et d’inculquer à sa Compagnie ces belles leçons de l’humilité. Voici comme il leur parla dans une autre rencontre: «Dieu ne nous a pas envoyés pour avoir des charges et des emplois honorables, ni pour agir ou parler avec pompe et avec autorité; mais pour servir et évangéliser les pauvres, et faire les autres exercices de notre Institut d’une façon humble, douce et familière; c’est pourquoi nous pouvons nous appliquer ce que saint Jean Chrysostome a dit en une de ses homélies, que tant que nous demeurerons brebis par une véritable et sincère humilité, non seulement nous ne serons pas dévorés des loups, mais nous les convertirons même en brebis; au contraire, des le moment que nous sortirons de cette humilité et simplicité qui est le propre de notre Institut, nous perdrons la grâce qui y est attachée, et nous n’en trouverons aucune dans les actions éclatantes; et certes, n’est-il pas juste qu’un Missionnaire qui s’est rendu digne dans sa petite profession de la bénédiction du Ciel, et de l’approbation et estime des hommes, soit privé de l’une et de l’autre, lorsqu’il se laisse aller aux œuvres qui se ressentent de l’esprit du monde, par l’éclat qu’on y recherche, et qui sont opposées à l’esprit de sa condition ? N’y a-t-il pas su jet de craindre qu’il ne s’évanouisse dans le grand jour, et qu’il ne tombe dans le dérèglement, conformément à ce qui se dit du serviteur devenu maître, qu’il est devenu en même temps fier et insupportable ? Feu Monseigneur le cardinal de Bérulle, ce grand serviteur de Dieu, avait coutume de dire qu’il était bon de se tenir bas, que les moindres conditions étaient les plus assurées, et qu’il y avait je ne sais quelle malignité dans les conditions hautes et relevées; que c’était pour cela que les saints avaient toujours fui les dignités, et que Notre-Seigneur, pour nous convaincre par son exemple, aussi bien que par sa parole, avait dit, en parlant de lui-même, qu’il était venu au monde pour servir, et non pour être servi.»

Il tenait pour maxime que l’humilité était la racine de la charité, et que plus une personne était humble, plus aussi se rendait-elle charitable envers le prochain. A ce sujet, parlant un jour aux siens, il leur dit: «Depuis 67 ans que Dieu me souffre sur la terre, j’ai pensé et repensé plusieurs fois aux moyens les plus propres pour acquérir et conserver l’union et la charité avec Dieu et avec le prochain; mais je n’en ai point trouvé de meilleur ni de plus efficace que la sainte humilité, de s’abaisser toujours au-dessous de tous les autres, ne juger mal de personne, et s’estimer le moindre et le pire de tous. Car c’est l’amour-propre et l’orgueil qui nous aveugle, et qui nous porte a soutenir nos sentiments contre ceux de notre prochain.»

Il disait une autre fois: «Que nous ne devions jamais jeter les yeux ni les arrêter sur ce qu’il y a de bien en nous, mais nous étudier à connaître ce qu’il y a de mal et de défectueux; et que c’était là un grand moyen pour conserver l’humilité.» Il ajoutait «que ni le don de convertir les âmes, ni tous les autres talents extérieurs, qui étaient en nous, n’étaient point pour nous, que nous n’en étions que les portefaix, et qu’avec tout cela on pouvait bien se damner, et partant, que personne ne devait se flatter, ni se complaire en soi-même, ni en concevoir aucune propre estime, voyant que Dieu opère de grandes choses par son moyen; mais qu’il devait d’autant plus s’humilier, et se reconnaître pour un chétif instrument dont Dieu daigne se servir, ainsi qu’il fit de la verge de Moïse, laquelle faisait des prodiges et des miracles, et n’était pourtant qu’une chétive verge et une frêle baguette.»

  1. Postposer, c’est-à-dire mettre après.

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