La vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre troisième, Chapitre XII, Section 1

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Louis Abelly · Année de la première publication : 1664.
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Chapitre XII : Sa douceur

«La charité est en sa perfection, dit le bienheureux François de Sales, lorsqu’elle est non seulement patiente, mais outre cela douce et débonnaire,» la douceur étant comme la fleur de cette divine vertu; elle relève d’autant plus son excellence, qu’il y a plus de difficulté à réprimer les saillies de la nature, qui se couvre souvent du manteau du zèle pour se laisser aller plus librement aux emportements de ses passions.

M. Vincent était d’un naturel bilieux et d’un esprit vif, et par conséquent fort sujet à la colère; néanmoins il a tellement dompté cette passion avec le secours de la grâce, par la pratique de la vertu contraire, qui est la douceur, que tant s’en faut qu’elle lui fît commettre aucune faute, même il ne paraissait presque pas qu’il en ressentît les premières atteintes. Il est vrai que du temps qu’il était chez Madame la Générale des galères (comme lui-même l’avoué à des personnes de confiance) il se laissait quelquefois un peu aller à son tempérament bilieux et mélancolique; de quoi cette bonne dame était parfois en peine, pensant qu’il eût quelque mécontentement en sa maison; mais comme il vit depuis que Dieu l’appelait à vivre en communauté, et que dans cet état il aurait affaire à toutes sortes de personnes de différentes complexions: « Je m’adressai, dit-il, à Dieu, et le priai instamment de me changer cette humeur sèche et rebutante, et de me donner un esprit doux et bénin: et par la grâce de Notre-Seigneur, avec un peu d’attention que j’ai faite à réprimer les bouillons de la nature, j’ai un peu quitté mon humeur noire.»

Or, quoique M. Vincent ne parlât jamais de soi que lorsqu’il le jugeait nécessaire, ou grandement utile pour l’édification de ceux avec lesquels il s’entretenait, son humilité néanmoins était telle, que souvent il en faisait après excuse, craignant d’avoir scandalisé en quelque façon ceux auxquels il avait ainsi parlé.

C’est donc de cette façon que M. Vincent s’est changé, et qu’il a travaillé, avec le secours de la grâce divine, pour acquérir cette vertu de douceur qu’il reconnaissait et confessait n’avoir point par nature, mais l’avoir obtenue de Dieu par la prière et par l’exercice: «Aussi (disait-il un jour, parlant à sa Communauté) l’on voit quelquefois des personnes qui semblent être douées d’une grande douceur, laquelle pourtant n’est bien souvent qu’un effet de leur naturel modéré; mais ils n’ont pas la douceur chrétienne, dont le propre exercice est de réprimer et étouffer les saillies du vice contraire. On n’est pas chaste pour ne point ressentir de mouvements déshonnêtes, mais bien lorsqu’en les sentant on leur résiste. Nous avons céans un exemple de la vraie douceur; je le dis, parce que la personne n’est pas présente, et que vous pouvez tous vous apercevoir de son naturel sec et aride, c’est monsieur N.; et vous pouvez bien juger s’il y a deux personnes au monde rudes et rébarbatives comme lui et moi; et cependant on voit cet homme se vaincre jusque-là qu’on peut dire vraiment qu’il n’est plus ce qu’il était; et qui a fait cela? C’est la vertu de douceur, à laquelle il travaille, pendant que moi, misérable, je demeure sec comme une ronce. Je vous prie, Messieurs, de ne point arrêter vos yeux sur les mauvais exemples que je vous donne, mais plutôt je vous exhorte, (pour me servir des termes du saint Apôtre), de marcher dignement et avec toute douceur et débonnaireté en l’état auquel vous avez été appelés de Dieu.»

Mais ce n’est pas assez d’avoir acquis une vertu, il la faut conserver et cultiver; et pour cela, il est nécessaire de s’y bien exercer, d’en faire souvent des actes, et de la mettre soigneusement en pratique. C’est ce que ce fidèle serviteur de Dieu a fait, comme il l’a enseigné aux siens, auxquels il ne disait rien qu’il n’eût mis le premier en exécution. Voici un petit abrégé de quelques avis qu’il leur donnait sur ce sujet, et qu’il pratiquait encore mieux lui-même: « En premier lieu, il disait que pour n’être point surpris des occasions dans lesquelles on pourrait manquer contre la douceur, il fallait les prévoir, et se représenter les sujets qui pouvaient vraisemblablement exciter à la colère, et former en son esprit par avance les actes de douceur qu’on se propose de pratiquer en toutes occasions.

Secondement, qu’il fallait détester le vice de la colère en tant qu’il déplaît à Dieu, sans pour cela se fâcher, ou s’aigrir contre soi-même de s’y voir sujet, d’autant qu’il faut haïr ce vice et aimer la vertu contraire, non parce que celui-là nous déplaît et que celle-ci nous agrée, mais uniquement pour l’amour de Dieu, auquel cette vertu plaît et ce vice déplaît: et si nous faisons ainsi, la douleur que nous concevrons des fautes commises contre cette vertu sera douce et tranquille.

Troisièmement, que lorsqu’on se sentait ému de colère, il était expédient de cesser d’agir, et même de parler, et surtout de se déterminer, jusqu’à ce que les émotions de cette passion fussent accoisées1, parce que (disait-il) les actions faites dans cette agitation, n’étant pas pleinement dirigées par la raison, qui est troublée et obscurcie par la passion, quoique d’ailleurs elles semblent bonnes, ne peuvent pourtant jamais être parfaites.

Quatrièmement, il ajoutait que pendant cette émotion, il fallait faire effort sur soi-même pour empêcher qu’il n’en parût aucune marque sur le visage, qui est l’image de l’âme, mais le retenir et réformer par la douceur chrétienne: ce qui n’est point, disait-il, contre la simplicité, parce qu’on le fait, non pour paraître autre qu’on n’est pas, mais par un désir sincère que la vertu de douceur, qui est en la partie supérieure de l’âme, s’écoule sur le visage, sur la langue et sur les actions extérieures, pour plaire à Dieu, et au prochain pour l’amour de Dieu.

Cinquièmement enfin, qu’il fallait surtout en ce temps-là s’étudier à retenir sa langue; et malgré tous les bouillons de la colère, et toutes les saillies du zèle qu’on pense avoir, ne dire que des paroles douces et agréables, pour gagner les hommes à Dieu. « Il ne faut quelquefois, disait-il, qu’une parole douce pour convertir un endurci, et au contraire une parole rude est capable de désoler une âme, et de lui causer une amertume qui pourrait lui être très nuisible.» A ce propos on lui a ouï dire en diverses rencontres « qu’il n’avait usé que trois fois dans sa vie de paroles de rudesse pour reprendre et corriger les autres, croyant avoir quelque raison d’en user de la sorte, et qu’il s’en était toujours depuis repenti, parce que cela lui avait fort mal réussi, et qu’au contraire il avait toujours obtenu par la douceur ce qu’il avait désiré.»

Il faisait néanmoins une grande différence entre la véritable vertu de douceur et celle qui n’en a que l’apparence; car la fausse douceur est molle, lâche, indulgente; mais la véritable douceur n’est point opposée à la fermeté dans le bien, à laquelle même elle est plutôt toujours jointe, par cette connexion qui se trouve entre les vraies vertus. Et à ce sujet il disait «qu’il n’y a point de personnes plus constantes et plus fermes dans le bien que ceux qui sont doux et débonnaires; comme au contraire ceux qui se laissent emporter à la colère et aux passions de l’appétit irascible, sont ordinairement fort inconstants, parce qu’ils n’agissent que par boutades et par emportements; ce sont comme des torrents, qui n’ont de la force et de l’impétuosité que dans leurs débordements, lesquels tarissent aussitôt qu’ils sont écoulés: au lieu que les rivières, qui représentent les personnes débonnaires, vont sans bruit, avec tranquillité, et ne tarissent jamais.» Aussi était-ce une de ses grandes maximes, qu’encore qu’il faille tenir ferme pour la fin qu’on se propose dans les bonnes entreprises, il est néanmoins expédient d’user de douceur dans les moyens qu’on emploie; alléguant à ce propos ce que dit le Sage des conduites de la sagesse de Dieu, qui atteint fortement à ses fins, et toutefois dispose suavement les moyens pour y parvenir. Il rapportait à ce sujet l’exemple du bienheureux François de Sales, évêque de Genève, qu’il disait avoir été le plus doux et le plus débonnaire qu’il ait jamais connu; et que la première fois qu’il le vit, il avait reconnu en son abord, en la sérénité de son visage, en sa manière de converser et de parler, une image bien expresse de la douceur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui lui avait gagné le cœur.» L’on peut dire aussi avec vérité que M. Vincent a su bien profiter de l’exemple de ce bienheureux prélat; car, à son imitation, on remarquait en lui un abord ouvert, une douceur et affabilité merveilleuse, et des paroles toujours obligeantes envers toutes sortes de personnes. Parlant un jour sur ce sujet aux siens: «Nous avons, leur dit-il, d’autant plus besoin de l’affabilité, que nous sommes plus obligés par notre vocation de converser souvent ensemble, et avec le prochain; et que cette conversation est plus difficile, soit entre nous, en tant que nous sommes ou de divers pays, ou de complexions et humeurs fort différentes; soit avec le prochain, duquel il y a souvent beaucoup à supporter. C’est la vertu d’affabilité qui lève ces difficultés, et qui étant comme l’âme d’une bonne conversation, la rend non seulement utile, mais aussi agréable: elle fait que l’on se comporte dans la conversation avec bienséance, et avec condescendance les uns envers les autres: et comme c’est la charité qui nous unit ensemble, ainsi que les membres d’un même corps, c’est aussi l’affabilité qui perfectionne cette union.»

Mais il recommandait particulièrement aux siens de pratiquer cette vertu envers les pauvres gens de la campagne: « Parce que autrement, disait-il, ils se rebutent et n’osent approcher de nous, croyant que nous sommes trop sévères, ou trop grands seigneurs pour eux. Mais quand on les traite affablement et cordialement, ils conçoivent d’autres sentiments pour nous, et sont mieux disposés à profiter du bien que nous leur voulons faire. Or, comme Dieu nous a destinés pour les servir, nous le devons faire en la manière qui leur est la plus profitable, et par conséquent les traiter avec grande affabilité, et prendre cet avertissement du Sage, comme s’adressant à un chacun de nous en particulier: Congregationi pauperum affabilem te facito: Rendez-vous affable à l’assemblée des pauvres.»

Or, quoique M. Vincent fut grandement affable en ses paroles, il n’était pas pourtant flatteur; mais au contraire, il blâmait fort ceux-là qui se servaient des paroles d’affabilité pour s’insinuer par un esprit de flatterie dans l’affection des autres: «Soyons affables, disait-il aux siens, mais jamais flatteurs; car il n’y a rien de si vil ni si indigne d’un cœur chrétien que la flatterie; un homme vraiment vertueux n’a rien tant en horreur que ce vice.»

Il tenait encore pour une autre maxime de cette vertu, de ne contester jamais contre personne, non pas même contre les vicieux, quand on était obligé de les reprendre; mais il voulait qu’on se servît toujours de paroles douces et affables, selon que la prudence et la charité le requéraient. Par ce même principe, il défendait aux siens d’entrer en des altercations ou aigreurs, quand il était question de conférer avec les hérétiques, parce qu’on les gagne bien plutôt par une douce et amiable remontrance; et lui-même, en ayant un jour converti trois en un voyage qu’il fit à Beauvais, déclara depuis que la douceur qu’il avait exercée envers eux avait plus contribué à leur conversion que tout le reste de leur conférence. « Quand on dispute, disait-il, contre quelqu’un, la contestation dont on use en son endroit lui fait bien voir qu’on veut emporter le dessus; c’est pourquoi il se prépare à la résistance, plutôt qu’à la reconnaissance de la vérité: de sorte que par ce débat, au lieu de faire quelque ouverture à son esprit, on ferme ordinairement la porte de son cœur; comme au contraire la douceur et l’affabilité la lui ouvrent. Nous avons sur cela un bel exemple en la personne du bienheureux François de Sales, lequel, quoiqu’il fût très savant dans les controverses, convertissait néanmoins les hérétiques plutôt par sa douceur que par sa doctrine. A ce sujet, M. le cardinal du Perron disait qu’il se faisait fort à la vérité de convaincre les hérétiques, mais qu’il n’appartenait qu’à M. l’évêque de Genève de les convertir. Souvenez-vous bien, Messieurs (ajoutait M. Vincent) des paroles de saint Paul à ce grand missionnaire saint Timothée: Servum Domini non oportet litigare; qu’il ne fallait point qu’un serviteur de Jésus-Christ usât de contestations ou de disputes; et je puis bien vous dire que je n’ai jamais vu, ni su, qu’aucun hérétique ait été converti par la force de la dispute, ni par la subtilité des arguments, mais bien par la douceur; tant il est vrai que cette vertu a de force pour gagner les hommes à Dieu.»

Mais la douceur de M. Vincent excellait surtout dans les corrections et répréhensions qu’il était obligé de faire, dans lesquelles il agissait alors avec une telle modération et une telle douceur d’esprit, il parlait d’une manière si suave, et néanmoins si efficace, que les cœurs les plus durs en étaient amollis, et ne pouvaient résister à la force de sa douceur. Nous en produirons seulement ici un exemple, qui fera voir quelle était non seulement la douceur, mais aussi la prudence de ce sage et charitable supérieur quand il était question de reprendre ou corriger quelqu’un des siens. Il fut un jour averti qu’un prêtre de sa Congrégation ne s’appliquait pas assez au travail des missions, quoiqu’il le pût bien faire; et que lorsqu’il y travaillait, il traitait le peuple dans ses prédications avec un peu de rudesse; sur quoi il lui écrivit une lettre pour l’exhorter à se rendre plus assidu aux missions, et plus doux envers les pauvres gens des champs, ce qu’il fit d’une manière aussi suave que prudente et énergique, lui donnant cet avertissement, sans témoigner aucune mésestime de sa personne, ni faire connaître qu’on lui avait donné avis de son défaut: «Je vous écris, lui dit-il, pour vous demander de vos nouvelles, et vous en donner des nôtres. Comment vous portez-vous après tant de travaux? Combien de missions avez-vous faites? Trouvez-vous le peuple disposé à faire un bon usage de vos exercices, et en tirer le fruit et le profit qui est à désirer? Je serai consolé d’apprendre ces choses dans le détail. J’ai de bonnes relations des autres maisons de la Compagnie, dans toutes lesquelles on travaille avec fruit et satisfaction, grâce à Dieu. Il n’y a pas jusques à M. N. qui ne soit en campagne depuis neuf mois, travaillant aux missions presque sans cesse; c’est une chose merveilleuse de voir les forces que Dieu lui donne, et les biens qu’il fait, qui sont extraordinaires, comme je l’apprends de tous côtés: MM. les grands-vicaires me l’ont mandé, et d’autres me l’ont dit ou écrit, et même des religieux voisins des lieux où il travaille. On attribue cet heureux succès au soin qu’il prend de gagner les pauvres gens par douceur et par bonté; ce qui m’a fait résoudre de recommander plus que jamais à la Compagnie de s’adonner de plus en plus à la pratique de ces vertus. Si Dieu a donné quelque bénédiction à nos premières missions, on a remarqué que c’était pour avoir agi amiablement, humblement et sincèrement envers toutes sortes de personnes; et s’il a plu à Dieu de se servir du plus misérable pour la conversion de quelques hérétiques, ils ont avoué eux-mêmes que c’était par la patience et par la cordialité qu’il avait eues pour eux. Les forçats même avec lesquels j’ai demeuré ne se gagnent pas autrement; et lorsqu’il m’est arrivé de leur parler sèchement, j’ai tout gâté; et au contraire lorsque je les ai loués de leur résignation, que je les ai plaints en leurs souffrances, que je leur ai dit qu’ils étaient heureux de faire leur purgatoire en ce monde, que j’ai baisé leurs chaînes, compati à leurs douleurs, et témoigné affliction pour leurs disgrâces, c’est alors qu’ils m’ont écouté, qu’ils ont donné gloire à Dieu, et qu’ils se sont mis en état de salut. Je vous prie, Monsieur, de m’aider à rendre grâces à Dieu de cela, et à lui demander qu’il ait agréable de mettre tous les Missionnaires dans cet usage de traiter doucement, humblement et charitablement le prochain, en public et en particulier, et même les pécheurs et les endurcis, sans jamais user d’invectives, de reproches ou de paroles rudes contre personne. Je ne doute pas, Monsieur, que vous ne tâchiez de votre côté d’éviter cette mauvaise façon de servir les âmes, qui, au lieu de les attirer, les aigrit et les éloigne. Notre-Seigneur Jésus-Christ est la suavité éternelle des hommes et des anges, et c’est par cette même vertu que nous devons faire en sorte d’aller à lui en y conduisant les autres. »

Section I : Continuation du même sujet

Cette grande douceur dont M. Vincent usait dans les corrections et répréhensions provenait de ce qu’il était fortement persuadé d’une maxime qu’il avait apprise du grand saint Grégoire, c’est à savoir, que les fautes du prochain nous doivent plutôt exciter à la pitié qu’à la colère, et que la véritable justice porte plutôt à la compassion qu’à l’indignation envers les pécheurs. Sur quoi ce saint homme disait souvent, «qu’il ne faut pas s’étonner de voir faire des manquements aux autres, parce que, comme le propre des ronces et des chardons était de porter des piquants, ainsi dans l’état de la nature corrompue le propre de l’homme était de faillir, puisqu’il était conçu et naissait dans le péché, et que le juste même, selon le sentiment de Salomon, tombait sept fois, c’est-à-dire plusieurs fois le jour. Il ajoutait que l’esprit de l’homme a ses sortes d’intempéries et de maladies comme le corps; et qu’au lieu de s’en troubler et de s’en décourager, il devait, en reconnaissant sa condition misérable, s’en humilier, pour dire à Dieu, comme David après son péche: Bonum mihi quia humiliasti me, ut discam justificationes tuas: «Il m’est bon que vous m’ayez humilié, afin que j’apprenne vos justifications; qu’il fallait se supporter soi-même dans ses faiblesses et imperfections, et néanmoins travailler à s’en relever.»

Cette connaissance donc qu’il avait de la misère commune des hommes le faisait agir avec compassion et douceur envers les pécheurs, et même couvrir leurs défauts avec une prudence et une charité merveilleuses, il disait que, «s’il était défendu de juger mal d’autrui, il était encore moins licite d’en parler, étant le propre de la charité, comme dit le saint Apôtre, de couvrir la multitude des péchés.» Et sur ce sujet il alléguait cette parole du Sage: Audisti verbum adversus proximum tuum? Commoriatur in te: « Avez-vous entendu quelque discours contre votre prochain? étouffez-le et le faites mourir en vous. » Il louait aussi souvent cette vertu en la personne de Madame la Générale des galères, laquelle, par une tendresse et pureté de conscience, ne parlait jamais, et ne pouvait souffrir qu’en sa présence on s’entretînt des défauts d’autrui.

Quelques-uns étant sortis de la Compagnie de la Mission par tentation ou autrement, il y en avait d’autres qui s’en étonnaient, et même en murmuraient, n’en sachant pas la cause; parce que M. Vincent tenait cette maxime, de ne faire jamais aucune plainte de ceux qui sortaient, et de ne rien dire des causes de leur sortie. Mais au contraire, quand l’occasion s’en présentait et qu’il le pouvait avec vérité, il parlait a leur avantage; même, dans les occasions, il leur rendait toutes sortes de bons offices, quoiqu’il connût bien la mauvaise disposition de quelques-uns à son égard; et plusieurs de ceux qui ont persévéré dans la Compagnie, tant des premiers qui ont commencé l’Institut que des autres qui sont venus depuis, ont avoué qu’après Dieu ils avaient obligation de leur persévérance à la douceur et au support charitable de M. Vincent à leur égard.

Or quoiqu’il corrigeât les défauts du prochain sans les flatter, c’était néanmoins toujours en les excusant et en les diminuant autant qu’il pouvait; et il y procédait avec un tel témoignage d’estime et d’affection pour ceux qui avaient failli, qu’il s’en faut que sa correction leur causât aucun abattement d’esprit; au contraire, elle relevait leur courage, augmentait leur confiance en Dieu, et leur donnait ordinairement une grande édification, lorsqu’ils voyaient que par une charité merveilleuse il s’humiliait le premier.

Nous insérerons ici fort à propos sur ce sujet les extraits de quelques lettres qui feront connaître encore mieux quels étaient ses sentiments touchant la douceur qu’il fallait mêler dans la correction, et le grand soin qu’il prenait d’établir un support mutuel parmi ceux de sa Congrégation.

«Je loue Dieu (dit-il, écrivant au supérieur d’une de ses maisons) de ce que vous êtes allé vous-même expédier les choses que Monsieur N. vous avait refusé de faire, vous avez bien fait d’en user ainsi, plutôt que de le presser; car il y a des personnes bonnes et vertueuses qui craignent Dieu, et ne voudraient pas l’offenser, lesquelles ne laissent pas de tomber en de certaines faiblesses: et quand il s’en présente de telles, il faut les supporter, et non pas se raidir contre. Puisque Dieu donne bénédiction à ce sien serviteur dans le Tribunal, je pense que vous ferez bien de le laisser agir selon son esprit, et de donner quelque chose en cette occasion à ses petites volontés, puisque, grâce à Dieu, il n’en a point de mauvaises. Pour ce qui est de l’autre prêtre dont vous me parlez, la parole qui lui est échappée est peut-être une saillie de la nature plutôt qu’une indisposition de l’esprit. Les plus sages disent quelquefois des choses, étant préoccupés de quelque passion, de quoi néanmoins ils se repentent bientôt après. Il y en a d’autres qui témoignent quelquefois leurs aversions et leurs sentiments, tant à l’égard des personnes que des emplois, et qui pourtant ne laissent pas de bien faire. Tant il y a, Monsieur, avec quelques personnes que nous soyons, il y a toujours à souffrir, mais aussi a mériter. J’espère que celui-là dont je viens de vous parler se pourra gagner, pourvu qu’on le supporte charitablement, qu’on l’avertisse avec douceur et prudence, et qu’on prie Dieu pour lui, comme je fais pour votre famille, etc.»

Écrivant sur un semblable sujet à un autre supérieur: «Le prêtre, lui dit-il, dont vous me parlez, est un homme de bien; il se porte à la vertu; et il était en bonne réputation dans le monde avant qu’il fût reçu dans la Compagnie. Que si maintenant qu’il est parmi nous, il a l’esprit inquiet, s’il s’embarrasse de quelque soin temporel et de l’affection des parents, et si enfin il fait quelque peine à ceux qui sont avec lui, il le faut supporter avec douceur. S’il n’avait ces défauts, il en aurait d’autres; et si vous n’aviez rien à souffrir, votre charité n’aurait pas beaucoup d’exercice, ni votre conduite assez de rapport à celle de Notre-Seigneur, qui a bien voulu avoir des disciples grossiers et sujets à divers manquements, pour avoir occasion, en pratiquant la douceur et le support, de nous montrer par son exemple comme doivent agir ceux qui sont en charge. Je vous prie, Monsieur, de vous régler sur ce saint Modèle, qui vous apprendra non seulement à supporter vos confrères, mais aussi la manière de les aider à se défaire de leurs imperfections. Il ne faut pas négliger le mal par une tolérance trop lâche, mais il faut aussi tâcher d’y remédier avec douceur.»

Il écrivit encore sur le même sujet à un troisième, qui travaillait avec un autre prêtre de la Compagnie dans un diocèse éloigné. Voici en quels termes: «J’espère de la bonté de Notre-Seigneur qu’il donnera sa bénédiction à vos emplois, si la cordialité et le support est entre vous deux; et je vous prie, au nom de Dieu, Monsieur, que ce soit là votre grand exercice. Et parce que vous êtes le plus ancien et le supérieur, supportez tout avec douceur de celui qui est avec vous; je dis, tout, en sorte que, déposant en vous-même la supériorité, vous vous ajustiez à lui dans un esprit de charité. C’est la le moyen par lequel Notre-Seigneur a gagné et perfectionné ses apôtres, et celui aussi par lequel seul vous viendrez à bout de ce bon prêtre. Selon cela, donnez un peu d’espace à son humeur, ne lui contredisez jamais à l’heure même que vous croyez en avoir sujet, mais avertissez-le quelque temps après, humblement et cordialement; et surtout comportez-vous de telle façon, qu’il ne paraisse aucune division entre vous et lui; car vous êtes la, comme sur un théâtre, exposés à la vue de toutes sortes de personnes, dans l’esprit desquelles un seul acte d’aigreur qu’on verrait en vous serait capable de tout gâter. J’espère que vous ferez usage de ces avis que je vous donne, et que Dieu se servira d’un million d’actes de vertus que vous pratiquerez, comme de base et de fondement du bien qu’il veut faire par vous.»

Enfin il ne recommandait rien tant, par ses lettres et de vive voix, aux supérieurs et aux particuliers de ses maisons, que la douceur et le support réciproque comme une source de paix, et un lien de perfection qui unit les cœurs. Quand les supérieurs de quelques-unes des maisons de sa Compagnie demandaient d’être déchargés de quelque infirme qui ne pouvait plus travailler, il leur représentait, qu’étant devenu infirme en leur maison, il était juste qu’il y demeurât, afin qu’elle eût occasion de pratiquer en son endroit le support et la charité; que s’ils demandaient le changement de quelqu’un à cause de ses défauts, il leur disait qu’il le fallait supporter, qu’il n’y avait personne qui n’en eût, et que celui qu’on enverrait en sa place en aurait peut-être de plus grands.

Quand les officiers ou autres des siens manquaient à suivre ses ordres, comme il est arrivé quelquefois, faisant autrement qu’il ne leur avait prescrit, même jusqu’à plusieurs fois, il ne leur disait autre chose sinon: « Monsieur, ou mon frère, peut-être que si vous aviez fait cela en la manière que je vous avais prié, Dieu y aurait donné sa bénédiction.» D’autres fois il n’en disait rien, voulant que son silence et sa patience servissent de correction, si ce n’était dans les choses de quelque conséquence, à quoi il fût nécessaire de pourvoir, ou en cas de désobéissance formelle, s’il en remarquait quelqu’une.

Mais surtout il se comportait avec une douceur et un support merveilleux envers les infirmes, ou du corps ou de l’esprit; il n’en faisait jamais aucune plainte, et ne témoignait point qu’il s’en trouvât chargé; mais se mettant en leur place, par une charitable condescendance, il leur faisait les mêmes traitements qu’il eût voulu recevoir s’il eût été dans les mêmes infirmités. Nous remarquerons seulement ici qu’entre ceux qu’on admettait à l’épreuve dans sa Congrégation, il s’en est trouvé de tout temps quelques-uns qui avaient des incommodités pour lesquelles, selon les apparences, ils ne pouvaient être reçus au corps de la Compagnie; nonobstant cela M. Vincent ne laissait pas d’essayer de les remettre, leur faisant prendre des remèdes, leur donnant du repos, et employant les autres moyens qu’il jugeait propres pour cet effet. Et quoique plusieurs lui représentassent qu’il les fallait renvoyer, lui au contraire, disait qu’il fallait attendre et les supporter: et en effet, après avoir quelquefois bien attendu, quelques-uns ont été guéris, et ont depuis rendu de bons services à Dieu dans la Compagnie.

Que s’il exerçait une si charitable douceur envers ceux qui n’étaient que dans la probation pour être incorporés à sa Congrégation, il en usait encore bien davantage à l’égard des autres qui y étaient déjà reçus: car tant s’en faut qu’il en renvoyât aucun pour quelque infirmité que ce fût, que même il ne voulait pas permettre qu’aucun s’en retirât de lui-même sous ce prétexte; considérant les infirmes comme autant de sujets qui attiraient les bénédictions du ciel sur sa Compagnie. Voici ce qu’il en écrivit un jour à un prêtre de sa Congrégation qui, parce qu’il n’avait pas de santé, avait quelque pensée de se retirer: «Ne craignez point, lui dit-il, d’être en aucune façon à charge à la Compagnie à cause de vos infirmités, et croyez que vous ne le serez jamais pour ce sujet: car, par la grâce de Dieu, elle ne se trouve point chargée des infirmes; au contraire, ce lui est une bénédiction d’en avoir. » Voilà les sentiments et la pratique de M. Vincent sur ce point, et c’est ainsi que sa Compagnie en use dans le même esprit, ne renvoyant aucun de ses sujets pour infirmité.

Il traitait encore avec une douceur toute particulière les frères de sa Congrégation qui étaient les plus grossiers et les moins utiles, ne voulant point les renvoyer pour leur rusticité ou leur peu d’utilité à la maison. Il les faisait même parler dans les conférences et colloques spirituels de la Communauté, pour leur ouvrir l’esprit; et quoique leurs discours fussent quelquefois trop longs, ennuyeux, et hors du sujet, il les laissait pourtant dire tout ce qu’ils voulaient, sans jamais les interrompre, et sans jamais leur témoigner qu’il n’approuvât pas ce qu’ils avaient dit, si ce n’est qu’ils eussent avancé quelque chose fausse ou erronée, qui eût besoin de correction; car alors il les redressait paternellement, et avec grande douceur, pour ne les pas contrister ou décourager, interprétant en bien ce qu’ils avaient dit, ou les excusant adroitement, et leur faisant néanmoins assez remarquer en quoi ils s’étaient trompés.

La douceur de sa charité passait encore plus avant, et supportait non seulement les défauts naturels du corps ou de l’esprit, mais même ceux qui se commettaient contre les mœurs: car il s’en est trouvé de temps en temps quelques uns dans sa Congrégation, aussi bien que dans les autres Communautés, qui, s’étant relâchés dans le chemin de la vertu, y faisaient plus de mal que de bien par leurs murmures, médisances et autres dérèglements, qui étaient connus des autres de sa Compagnie; on s’étonnait que M. Vincent ne les mît point dehors, on le pressait même de le faire; mais ce charitable et débonnaire supérieur les supportait avec une douceur, une charité et une patience incroyables pour leur donner loisir de se reconnaître, employant cependant tous les moyens qu’il jugeait propres pour remédier à leurs fâcheuses dispositions.

Le supérieur d’une des maisons de sa Compagnie, se trouvant bien d’avoir été déchargé de quelques personnes lâches et d’une humeur difficile, écrivit à M. Vincent qu’il serait à propos de purger la Compagnie de telles gens. Voici la réponse qu’il lui fit, et qui est très remarquable, sur le sujet que nous traitons:  «Je suis de votre avis, lui dit-il, touchant le personnage dont vous m’écrivez. Je ne crois pas qu’il revienne de l’état où il est; au contraire, je crains qu’il ne fasse beaucoup de peine à cette maison ici où nous l’avons fait venir; et non seulement je le crains, mais je commence à l’expérimenter, et je vous avoue que lui et deux autres nous ont donné beaucoup d’exercice, l’un est dehors, après l’avoir supporté autant qu’il nous a été possible; et il serait expédient que les autres en fussent bien loin; ce serait faire justice à la Compagnie que de retrancher ces membres gangrenés, et la prudence même semble le requérir; mais parce qu’il faut donner lieu à toutes les vertus, nous exerçons maintenant le support, la douceur, la longanimité et la charité, dans le désir de leur amendement: nous appliquons des remèdes au mal, employant les menaces, les prières, les avertissements, et tout cela sans espérance d’autre bien que de celui qu’il plaira à Dieu y opérer par sa grâce. Notre-Seigneur ne rejeta pas saint Pierre pour l’avoir renié trois fois, ni même Judas, quoiqu’il prévît bien qu’il mourrait en son péché: ainsi j’estime que sa divine bonté aura bien agréable que la Compagnie étende sa charité sur ces discoles, pour ne rien omettre ni épargner qui les puisse gagner à Dieu. Ce n’est pas qu’enfin il n’en faille venir au retranchement, s’ils ne se changent.»

Quelques âmes timorées et embarrassées de scrupules, qui rendaient leur conduite très pénible et en quelque façon insupportable, ont aussi exercé souvent la charité de M. Vincent et lui ont bien fourni de quoi pratiquer la douceur et le support; et parmi les siens mêmes, il s’en est trouve qui durant plusieurs années, pour des scrupules fondés sur des sujets de néant, étaient incessamment à lui donner de la peine par leurs importunité continuelles; pourtant il ne s’en plaignait point et ne les rebutait nullement, mais il les supportait et même s’étudiait à les accueillir gracieusement, pour ne leur donner aucun sujet de découragement ou de tristesse: en quelque compagnie qu’il fût, il se levait aussitôt qu’il les voyait venir, et allait leur parler dans quelque coin du lieu où il se trouvait: et quoiqu’ils retournassent vers lui plusieurs fois pour le même sujet, (s’en est trouvé quelques-uns qui sont venus l’interrompre trois et quatre fois en une heure) il les recevait toujours avec la même sérénité de visage, les écoutait avec une égale patience, et leur répondait avec la même douceur. Voici le témoignage qu’un de ces esprits malades a rendu sur ce sujet. «M. Vincent, dit-il, a toujours eu un très grand support pour moi, et m’a traité avec grande douceur pendant mes peines d’esprit. J’allais l’interrompre continuellement, même lorsqu’il se disposait à célébrer la Messe ou à réciter son office; et quand j’avais eu sa réponse, je sortais, et puis je retournais encore au même temps pour lui parler, et ainsi consécutivement plusieurs fois de suite; ce qui a duré longtemps, sans que j’aie remarqué qu’il m’ait dit aucune parole rude ; au contraire, il me répondait toujours avec grande douceur, sans me rebuter, ce qu’il eût pu faire justement, vu la continuation de mes importunités; et même après m’avoir dit ce que j’avais à faire, voyant que je tombais en de nouveaux doutes, il a pris la peine de m’écrire de sa propre main ce qu’il m’avait dit, pour me le mieux faire retenir; et même pour cet effet, il me priait de le lire tout haut en sa présence; et enfin à quelque heure que je l’allasse trouver, quoique ce fût souvent fort tard et fort avant dans la nuit, ou même d’autres fois lorsqu’il était engagé en des compagnies pour des affaires, il me recevait toujours avec une égale bonté, m’écoutait et me répondait avec une douceur et une charité que je ne puis expliquer.»

Un autre a encore déclaré qu’il avait bien souvent exercé la patience et la charité de M. Vincent, l’obligeant de répéter plusieurs fois ce qu’il lui avait dit: ce que néanmoins ce charitable supérieur faisait bien volontiers, sans lui en témoigner aucune peine, répétant plusieurs fois, et autant qu’il le désirait, la chose qu’il lui avait déjà dite, et la lui expliquant plus distinctement, et même avec plus de plaisir, la dernière fois que la première. Une fois entre les autres qu’il était occupé en quelque affaire avec des personnes considérables, il appela un frère pour lui dire quelque chose; mais ce frère, ne la concevant pas bien, la lui fit répéter plus de quatre fois sans que M. Vincent lui en témoignât le moindre signe d’impatience, faisant cette répétition la cinquième fois avec la même douceur et tranquillité d’esprit que la première, témoignant avec un visage riant y prendre plutôt plaisir qu’y ressentir aucune peine.

  1. apaisées

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