La vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre troisième, Chapitre XI, Section 3

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Louis Abelly · Année de la première publication : 1664.
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Section III : Ses aumônes

Peut-être que le sujet dont nous allons traiter en cette section trouvera d’abord de la difficulté en quelques esprits, qui seront en peine de savoir comment le supérieur général d’une Congrégation, par son propre mouvement, et sans requérir le consentement de ceux de cette Congrégation, aura pu faire largesse aux pauvres des biens de la même Congrégation. Ils se demanderont comment M. Vincent, qui était si humble, si déférent et si grand amateur de la pauvreté évangélique, et qui même ne voulut pas, sans l’agrément exprès de sa Communauté, comme nous avons vu au premier livre, donner un très modique secours d’argent à son propre frère, venu exprès de deux cents lieues loin pour le visiter, ce qu’il n’avait pu faire sans intéresser notablement les petites facultés de sa pauvre famille; comment, dis-je, ce fidèle serviteur de Dieu a si souvent et si largement donné l’aumône à toutes sortes de pauvres aux dépens de sa même Communauté, ainsi que nous verrons dans la suite de cette section.

Il est vrai que cela paraîtra d’abord un peu surprenant; et ceux qui penseront en juger plus favorablement, estimeront que cela s’est fait par un mouvement extraordinaire du Saint-Esprit, qui porte quelquefois les saints à des pratiques de vertu plus admirables qu’imitables. Mais quoi que cela se puisse bien dire avec vérité sur ce sujet, et il est aisé de reconnaître en plusieurs rencontres de la vie de M. Vincent, une conduite de Dieu tout extraordinaire, et des maximes autant opposées à la commune prudence des hommes, qu’elles étaient conformes à la sagesse toute divine de Jésus-Christ; on peut néanmoins, outre cela, faire attention à diverses considérations sur lesquelles ce procédé de M. Vincent peut trouver un raisonnable et légitime appui.

Et premièrement, on doit considérer que M. Vincent était non seulement le supérieur général, mais encore l’auteur, le fondateur et l’instituteur d’une nouvelle Compagnie qui a pris naissance entre les bras de sa charité; et l’on peut dire que, durant qu’il vivait, elle est demeurée en quelque façon comme dans le berceau de son enfance. C’est lui qui après Dieu lui a donné l’être, la forme, et la consistance; qui a prescrit l’ordre qui se devait garder en toutes ses parties; qui a déterminé ses emplois et ses fonctions, et qui a élevé, instruit et perfectionne les sujets qui la composent, lesquels l’ont toujours regardé comme leur vrai père et lui réciproquement, il les a considérés comme ses chers enfants, auxquels il pouvait dire à l’imitation du saint Apôtre: Filioli, quos iterum parturio donec Christus formetur in vobis.

Cela étant de la sorte, il a bien pu, non pas comme supérieur général, mais seulement comme instituteur et père, disposer d’un bien qui lui était commun avec ses enfants, et dont il avait comme la garde-noble1 pendant la minorité de sa Compagnie, et en disposer non pour lui, ni pour ses intérêts particuliers, mais pour les intérêts de Jésus-Christ, et pour le secours et le service de ses membres qui’ sont les pauvres. Que si quelque rigoureux censeur, nonobstant tout cela, voulait encore dire et soutenir qu’il devait requérir le consentement de ses enfants, On lui répondra qu’il n’a pas jugé nécessaire de le requérir, ni de les obliger à le déclarer de vive voix, parce qu’il le lisait dans leurs cœurs: l’union très cordiale et très intime qu’ils ont toujours eue avec un tel père n’a jamais dû souffrir, entre eux et lui, aucune diversité de sentiments; ils adhéraient à tout ce que M. Vincent voulait; et il ne voulait que des choses si bonnes, si saintes, et si conformes aux desseins et aux ordres de Dieu, que ce serait faire tort à leur vertu, de croire qu’ils eussent eu la moindre pensée contraire.

Outre cela il était question, en ces premiers commencements d’une Compagnie naissante, d’en bien établir non seulement le temporel, mais encore plus le spirituel. Ce n’était pas assez d’en former le corps; mais il fallait aussi lui inspirer et communiquer l’esprit propre aux fins pour lesquelles elle était établie. Or, comme l’une de ses principales fins, ainsi que nous avons vu, était d’évangéliser les pauvres, et de leur rendre tous les services et toutes les assistances convenables pour cet effet, il fallait l’élever dans un esprit de compassion, de tendresse et d’amour envers les pauvres; et puisque le dessein de ce saint fondateur était que ceux de sa Compagnie fussent dans une disposition continuelle d’exposer et sacrifier leur vie, autant qu’il en serait besoin, pour procurer le salut des pauvres, il avait une juste raison de les disposer à faire volontiers une bonne part de leurs biens extérieurs aux mêmes pauvres, particulièrement lorsque cette assistance pouvait aussi contribuer à leur bien spirituel.

Enfin, la condition du temps que la Congrégation de la Mission a vu dans ses commencements; les calamités et misères qui ont inondé la plupart des provinces de ce royaume, et même de toute l’Europe; l’extrême nécessité où les pauvres de la campagne et des villes aussi ont été réduits par le malheur des guerres et d’autres funestes accidents, pressaient le cœur charitable de M. Vincent de s’employer pour les secourir, et étant pour cela nécessaire d’exciter les personnes riches à la compassion et à la miséricorde, et leur persuader de faire des aumônes proportionnées aux besoins extrêmes d’une infinité de pauvres répandus de tous côtés, qui étaient sur le point de périr, ce prudent et fidèle serviteur de Jésus-Christ a très bien reconnu qu’il fallait les exhorter plus par exemples que par paroles; et il est certain qu’il ne pouvait employer un plus puissant motif pour les porter à ces œuvres extraordinaires de charité, qui ont été pratiquées avec tant de bénédiction durant un si grand nombre d’années, qu’en commençant à faire le premier ce qu’il recommandait aux autres, et en cela l’exemple des aumônes qu’il a faites a été d’autant plus efficace, que l’on voyait bien qu’elles allaient au-dessus de ses forces, et qu’il ôtait de sa bouche et de celle de ses enfants ce qu’il donnait aux pauvres: ce qui pourtant ne diminuait en aucune façon, mais plutôt augmentait l’affection et le désir que lui et les siens avaient de travailler, de s’employer et de se consumer pour l’assistance spirituelle des mêmes pauvres.

Cela donc étant supposé, voyons quelque petite partie des libéralités et des charités que ce vrai père des pauvres a exercées en leur endroit: je dis quelque petite partie, parce qu’il n’y a que Dieu seul qui connaisse le tout, l’humilité de son serviteur l’ayant toujours porté à cacher, autant qu’il pouvait, aux yeux des hommes ce qu’il faisait par le seul motif de son amour. Il était bien éloigné des sentiments de ceux dont Jésus-Christ parle dans l’Évangile, qui sonnent de la trompette pour publier leurs aumônes et qui emploient toutes sortes d’artifices pour se mettre en crédit, et se faire estimer, par quelques offices de charité qu’ils exercent envers les pauvres; il faisait au contraire tout son possible pour cacher ses aumônes, il n’en parlait jamais et ne souffrait point qu’on en parlât. Et quoique qu’outre cela il fît encore plusieurs autres dépenses très notables pour le service des pauvres, comme de fournir souvent aux frais des voyages que les siens entreprenaient pour les aller secourir en des lieux fort éloignés, de payer tous les ports de lettres qui lui étaient adressées pour ce même sujet, tant des provinces éloignées que des pauvres esclaves d’Alger, de Tunis, de Biserte, et autres lieux, ce qui se montait à des sommes fort considérables; il n’en a pourtant jamais voulu parler, ni la faire entrer en aucune considération, se contentant que Dieu la connût et l’eût agréable Que s’il ne pouvait empêcher quelquefois que quelques-unes de ses charitables œuvres ne fussent connues, il les rabaissait et en diminuait l’estime, disant que c’étaient des gueux qui faisaient part de leurs haillons et de leurs bribes à d’autres gueux.

Il avait établi la Confrérie de la Charité dans la paroisse de Saint-Laurent; et parce que cette paroisse est située dans la seigneurie de Saint-Lazare, il donnait tous les ans libéralement et par pure charité deux cents livres, pour subvenir à la dépense tant de cette Confrérie que des Filles de la Charité pour l’assistance des pauvres malades; et de plus, il envoyait tous les vendredis de l’année deux ecclésiastiques de sa maison, pour les visiter et consoler dans leurs maladies.

Quand quelques pauvres mouraient dans le voisinage de Saint-Lazare, soit qu’ils fussent de sa connaissance, soit qu’ils n’en fussent pas, il faisait donner des draps pour les ensevelir, lorsqu’ils n’en avaient point: et ayant un jour fait enterrer honnêtement une pauvre femme à ses frais, il reçut ensuite à Saint Lazare son mari, qui y fut malade assez longtemps, et fit encore la même charité à un autre pauvre homme, lequel enfin y mourut.

Ayant un jour rencontré dans la rue auprès de Saint-Lazare un pauvre homme presque nu, il lui fit donner aussitôt un habit: ce qui lui était assez ordinaire, et ce qu’il a souvent pratiqué à l’égard de plusieurs autres, faisant donner aux uns des souliers aux autres des chapeaux, aux autres des chemises, et le tout aux dépens de sa maison .

Il recevait tous les jours à Saint-Lazare, pour les faire dîner avec sa Communauté, deux pauvres, auxquels on donnait auparavant l’instruction spirituelle dont ils avaient besoin; et on a vu souvent ce véritable ami des pauvres, après les avoir salués avec grande affabilité, les aider à monter les degrés du réfectoire, les faire placer au-dessus de lui, prendre soin de les faire bien servir, et leur rendre lui-même plusieurs petits services.

Outre ces deux pauvres il faisait encore distribuer tous les jours à de pauvres familles des portions de pain, de potage et de viande, qu’elles envoyaient prendre à la porte de Saint-Lazare, et de tout temps, il a fait faire en cette même maison de Saint-Lazare deux autres sortes d’aumônes ordinaires, sans compter les extraordinaires: l’une de pain ou d’argent, pour les pauvres passants à toutes les heures du jour; et l’autre de potage rempli de pain, que l’on distribuait trois fois par semaine, à une heure réglée, à tous les pauvres qui se présentaient, de quelque lieu qu’ils fussent. Outre cette aumône, on leur faisait encore chaque fois une instruction particulière sur quelque point du catéchisme, ou des devoirs de la vie chrétienne conformes à leur condition; et, après leur avoir expliqué les principaux mystères que tous doivent savoir et croire, on leur parlait tantôt de la manière de bien prier Dieu, tantôt de ce qu’il faut faire pour vivre en bon pauvre, ou bien comment ils devaient souffrir avec patience leur pauvreté et affliction, et ainsi des autres sujets qui leur étaient propres et convenables, le tout suivant les ordres qui en étaient donnés par M. Vincent.

Les pauvres se trouvaient à centaines, en tout temps, à ces aumônes corporelles et spirituelles, et on en a vu quelquefois jusqu’à cinq et six cents. Il est vrai qu’il fit cesser cette distribution de potages deux ou trois ans avant son décès, à cause des défenses qui en furent faites, après l’établissement de l’Hôpital général, pour ôter la mendicité de Paris; et comme les pauvres s’en plaignaient, lui disant: « Mon père, Dieu n’a-t-il pas commandé de faire l’aumône aux pauvres ?» il leur répondit: «Il est vrai, mes amis, mais il a commandé aussi d’obéir aux magistrats. Et néanmoins depuis cette défense, à l’occasion d’un rude hiver qui réduisit quantité de pauvres familles dans une extrême nécessité, il leur fit donner chaque jour du pain et du potage.

Pendant les troubles de Paris, il fit faire la même distribution tous les jours à près de deux mille pauvres, ce qui causa une grande dépense à la maison de Saint-Lazare, laquelle en demeura encore plus endettée qu’elle n’était. Il fut en ce temps-là obligé de sortir de Paris, comme il a été dit au premier livre; et, quoiqu’on lui eût mandé les pillages, les dégâts, et les pertes très notables que souffrait alors cette maison par le logement de huit cents soldats et autres gardes qu’on y avait envoyés, sachant néanmoins la grande nécessité que souffraient les pauvres, il écrivit plusieurs foi a son assistant, pour lui recommander que l’on continuât toujours ces aumônes de pain, employant jusqu’à trois setiers de blé chaque jour, sans avoir égard qu’il était pour lors extrêmement cher, et qu’on n’en pouvait même trouver dans Paris pour de l’argent: la charité de ce vrai père des pauvres passant par-dessus toutes ces considérations, qui eussent été capables d’en arrêter toute autre moindre que la sienne. Le frère boulanger de la maison, qui avait en sa charge le gouvernement des grains, a déclaré que, pendant l’espace de trois mois, il en avait employé dix muids en pain, qu’on distribua aux pauvres. En quoi il y a sujet d’admirer la conduite de la Providence de Dieu: car à la fin de ces trois mois, qui fut environ la fête de Pâques, toute la provision de blé ayant été ainsi consumée, et la Communauté se trouvant réduite à n’avoir pas de pain pour sa subsistance, et sur le point de succomber à la nécessité, les affaires publiques s’accommodèrent; et les passages étant ouverts, on acheta du blé pour vivre, avec de l’argent qui fut emprunté: et en cela l’on reconnut manifestement le soin que la bonté de Dieu prend de secourir dans leurs besoins ceux qui assistent les pauvres.

Voici le témoignage qu’a rendu sur ce sujet un très vertueux ecclésiastique: « Pour faire voir, dit-il, le grand cœur de M. Vincent et son amour incomparable pour les pauvres, ayant appris, continue-t-il, ce qui s’était passé dans Saint-Lazare, et comme tout y avait été consumé, ou par le feu ou par la dissipation que les soldats en avaient faite, et prévoyant par sa prudence à quelle extrémité seraient réduits les pauvres par le blocus de Paris et par la grande cherté des vivres, qui serait inévitable, il manda à feu M. Lambert, qui tenait sa place, qu’il donnât ordre que, tous les jours, on fit de grosses aumônes aux pauvres, et qu’à cet effet la maison empruntât seize ou vingt mille livres pour y subvenir: ce qui fut fidèlement exécuté, en sorte que tous les jours on distribuait un grand nombre de pains, et deux ou trois grandes chaudières de potage aux pauvres, avec la même abondance et libéralité que si le blé n’eût rien coûté à la maison. Ce qui fut continué durant plusieurs mois, et même après l’accroissement de ces troubles, et depuis imité avec grande bénédiction par diverses Communautés et autres personnes riches. Et ce n’est pas une des moindres louanges dues à la charité saintement ingénieuse de M. Vincent pour le soulagement des pauvres, dont il a toujours été le père nourricier, en tous lieux et en toutes occasions.»

Mais ce qui est encore digne de remarque est que ce charitable proviseur des pauvres donnait non seulement les ordres nécessaires pour assister ceux qui venaient demander l’aumône à la porte de Saint-Lazare, mais de plus il envoyait chercher les pauvres réfugiés à Paris jusque dans leurs taudis et galetas, employant à cet effet un prêtre et un frère, qui allaient en ces lieux voir quels étaient leurs besoins pour les soulager, et surtout visiter les malades. Or, comme sa charité était sans mesure et sans bornes, il en étendait les soins sur toutes sortes de personnes, de quelque condition ou nation qu’elles fussent. C’est pourquoi ayant appris en ce temps-là qu’il y avait dans Paris quantité de pauvres catholiques Hibernais bannis pour la foi, et réduits en grande misère, il appela un jour un des prêtres de sa Congrégation, Hibernais de naissance, et lui demanda ce qu’il pensait qu’on pourrait faire pour assister ces pauvres réfugiés d’Hibernie: «N’y aurait-il point moyen, lui dit-il, de les assembler, pour les consoler et pour les instruire ? Ils n’entendent pas notre langue, et je les vois comme abandonnés, ce qui me touche le cœur et me donne un grand sentiment de compassion pour eux.» A quoi ce bon prêtre ayant répondu qu’il y ferait son possible: «Dieu vous bénisse! lui répliqua M. Vincent; tenez, voilà dix pistoles; allez au nom de Dieu, et leur donnez la consolation que vous pourrez.» Il faut remarquer que cette assistance est différente de celle qu’il rendit à des ecclésiastiques du même pays d’Hibernie, dont il sera parlé ci-après.

Un bon garçon tailleur, s’étant retiré de Saint-Lazare en son pays, après avoir vu et expérimenté la grande charité de M. Vincent, prit la liberté au bout de quelque temps, lorsque ce saint homme était le plus occupé dans les grandes affaires de la cour, de lui écrire une lettre pour le prier de lui envoyer un cent d’aiguilles de Paris; ce que M. Vincent reçut en très bonne part: il prit très volontiers le soin de les faire acheter et de les lui envoyer, sans témoigner en aucune façon qu’il trouvât étrange que ce garçon se fut adressé si librement à lui pour des choses de si petite conséquence.

Retournant un jour de la ville, il trouva à la porte de Saint-Lazare quelques pauvres femmes, lesquelles lui ayant demandé l’aumône, il leur dit qu’il allait leur envoyer quelque chose. Mais quand il fut entré, il l’oublia à cause de quelques affaires pressantes et importantes qui lui occupèrent l’esprit; et comme on l’en eut fait ressouvenir, il leur porta lui-même l’aumône; et, s’étant mis à genoux devant elles, il leur demanda pardon de ce qu’il les avait oubliées.

Une pauvre femme ayant fait demander l’aumône à M. Vincent, il lui envoya un demi-écu; mais elle lui manda que cela était peu, eu égard à sa grande pauvreté; et M . Vincent lui envoya aussitôt encore un autre demi-écu. On lui a vu souvent faire des choses semblables.

Un pauvre charretier, ayant perdu ses chevaux, eut recours à M. Vincent, pour le prier d’avoir pitié de lui, et lui faire quelque charité pour l’aider à réparer cette perte; et aussitôt ce charitable aumônier lui fit donner cent livres.

Un fermier de la Communauté de Saint-Lazare ne pouvant payer ce qu’il devait, M. Vincent lui fit encore donner de l’argent; et on ne saurait dire combien a été charitable son support pour tous les fermiers, tenanciers et débiteurs de sa Communauté, qui différaient à payer; aimant mieux leur faire de nouvelles avances et se mettre en danger de tout perdre, que d’user d’aucune contrainte ou rigueur en leur endroit.

Un laboureur des champs, qui tenait de longue main par bail d’emphytéose une ferme qui dépendait d’un hôpital, en fut dépossédé par arrêt; ensuite de cela étant mort, et ayant laissé sa femme et ses enfants dans une grande pauvreté, M. Vincent par pure charité retira ses deux petits garçons en la maison de Saint-Lazare, où ils ont été nourris et entretenus près de dix ans et y ont appris un métier pour gagner leur vie. Il contribua aussi en même temps pour faire subsister la pauvre veuve.

La réputation, que M. Vincent s’était acquise d’être un homme fort charitable, a de tout temps attiré à Saint-Lazare un grand nombre de pauvres honteux de toutes sortes de conditions, tant de Paris que d’ailleurs. Quelques-uns, ayant été dans les honneurs et dans les biens, venaient en confiance lui découvrir leurs nécessites; les autres, ayant honte de lui demander, le priaient de leur prêter quelque argent: il leur faisait donner à tous quelque chose, aux uns plus, aux autres moins, et souvent il épuisait jusqu’au dernier sol; et lorsqu’il n’y avait plus rien dans la bourse de la maison, il envoyait chez Mademoiselle Le Gras emprunter de l’argent, pour ne pas renvoyer ces pauvres honteux sans quelque consolation.

Il y en avait encore d’autres auxquels il faisait donner tous les mois quelque argent; et un peu avant sa mort, il en vint un qui, ne pouvant lui parler à cause de sa maladie, dit qu’il y avait bien dix-sept ans qu’il venait quérir cette aumône, qui était de deux écus tous les mois, laquelle il faisait passer comme une rente qui lui était due.

Venant un jour des champs à Paris dans un carrosse, et ayant rencontré sur le chemin une pauvre personne toute pleine d’ulcères et autres incommodités qui faisaient horreur, il la fit monter dans le carrosse, et la mena jusqu’au lieu où elle voulait aller dans Paris. Il a fait souvent la même chose, particulièrement pendant l’hiver, lorsque revenant le soir à Saint-Lazare il rencontrait de pauvres vieillards ou autres personnes incommodées, auxquels il donnait place dans le carrosse, qu’il nommait par humilité son infamie; faisant cela par quelque sorte de compensation de ce qu’il s’estimait indigne de ce petit soulagement, comme voulant en payer un tribut, et en faire part aux pauvres, avec lesquels il estimait que ce qu’il avait de bien et de soulagement lui devait être commun; tant il avait d’amour, de tendresse et de compassion pour eux !

Quand il voyait des pauvres malades couchés le long des rues ou des chemins, il allait à eux, ou il y envoyait, pour savoir quel était leur mal et leur besoin, afin de leur procurer quelque soulagement; lorsqu’il ne reconnaissait point de feintise en leur fait, et qu’ils étaient vraiment malades, il leur offrait de les mener à l’Hôtel-Dieu dans son carrosse; ou bien s’il n’avait point de carrosse, il les y faisait porter, et non content de payer les porteurs, il leur donnait encore quelque aumône.

Passant un jour dans une rue de Paris, il entendit un jeune enfant qui se lamentait; et ayant aussitôt fait arrêter le carrosse, il descendit, alla vers lui, pour lui demander quel mal il avait et pourquoi il pleurait de la sorte; et l’enfant lui ayant montré un mal qu’il avait à la main, il le mena lui-même chez un chirurgien, le fit panser en sa présence, paya le chirurgien et donna encore quelque argent à ce pauvre enfant.

Un vieux soldat qu’on appelait le Criblé, à cause de quantité de blessures qu’il avait reçues à la guerre, vint un jour à Saint-Lazare sans y être connu de personne; et s’adressant librement à M. Vincent sur la confiance qu’il prenait en sa charité, dont il avait ouï parler, il lui demanda qu’il le souffrît dans sa maison pour quelques jours, ce que celui-ci lui accorda bien volontiers; ce soldat étant un jour ou deux après tombé malade, M. Vincent le fit mettre dans une chambre à feu, où il fut entretenu et médicamenté l’espace de deux mois; et même il lui donna un frère pour lui rendre tous les services nécessaires jusqu’à ce qu’il fût entièrement rétabli.

Voilà quelques petits échantillons des charités que ce saint homme exerçait envers les pauvres, dont on ne doit pas s’étonner: il pouvait bien leur faire largesse des biens extérieurs, puisqu’il leur avait donne son coeur, et qu’il était toujours prêt à exposer sa vie pour procurer le bien à leurs âmes. Il ne désirait rien tant que de leur rendre toutes sortes de services pour l’amour de Jésus-Christ qu’il honorait particulièrement en eux, les regardant comme les vives images de la charité incompréhensible qui avait porté ce divin Sauveur à se dépouiller de toutes ses richesses, en se faisant pauvre pour l’amour de nous, afin, comme dit le saint Apôtre, qu’il nous enrichît par sa pauvreté.

  1. Garde-noble, droit qu’avait le survivant de deux époux nobles de jouir du bien des enfants, jusqu’à ce qu’ils eussent atteint un certain âge, à la charge de les nourrir et de les entretenir, sans être tenu de rendre aucun compte.

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