La vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre troisième, Chapitre VIII, Section 1

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

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Author: Louis Abelly · Year of first publication: 1664.
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Chapitre VIII : Sa dévotion et piété envers Dieu

La dévotion est une vertu par laquelle nous nous portons à toutes les choses qui regardent le culte et le service de Dieu, avec une affection toute singulière, et avec un désir de le glorifier et honorer qui n’a point d’autres bornes que celles qui lui sont prescrites par la charité. Et comme nous pouvons honorer et glorifier Dieu par l’exercice de toutes sortes de vertus, pour cette raison, saint Ambroise a fort bien dit, que la dévotion était le fondement des autres vertus; et saint Augustin assure que les vraies vertus ne se peuvent trouver, sinon en ceux qui ont une véritable dévotion et piété envers Dieu.

Comme donc M. Vincent a excellé en toutes sortes de vertus, ainsi que nous avons commencé à voir aux chapitres précédents, et que nous continuerons dans tous les suivants, il n’y a pas lieu de douter qu’il n’ait possédé celle-ci en un degré très excellent, et qu’il n’ait été doué d’une dévotion sincère et parfaite pour tout ce qui concernait le culte et l’honneur de Dieu.

Et premièrement, la dévotion de ce saint homme était fondée sur une très haute estime de la grandeur infinie de Dieu et sur un très profond respect envers sa divine Majesté. Ses humiliations merveilleuses dans toutes les actions de religion, les termes remplis d’honneur et de respect qu’il employait quand il était question de parler de Dieu, et l’affection toute singulière avec laquelle il s’efforçait de répandre dans tous les esprits une très grande estime et reconnaissance des grandeurs et des perfections de Dieu, ont été des marques évidentes de cette sainte disposition qu’il avait dans le cœur.

«Etudions-nous, mes Frères, dit-il un jour à sa Communauté, à concevoir une grande, mais une très grande estime de la majesté et de la sainteté de Dieu. Si nous avions la vue de notre esprit assez forte pour pénétrer quelque peu dans l’immensité de sa souveraine excellence, ô Jésus ! que nous en rapporterions de hauts sentiments ! Nous pourrions bien dire, comme saint Paul, que les yeux n’ont jamais vu, ni les oreilles oui, ni l’esprit conçu rien qui lui soit comparable. C’est un abîme de perfections, un Etre éternel, très saint, très pur, très parfait et infiniment glorieux, un bien infini qui comprend tous les biens, et qui est en soi incompréhensible. Or, cette connaissance que nous avons, que Dieu est infiniment élevé au-dessus de toutes connaissances et de tout entendement créé, nous doit suffire pour nous le faire estimer infiniment, pour nous anéantir en sa présence, et pour nous faire parler de sa Majesté suprême avec un grand sentiment de révérence et de soumission; et à proportion que nous l’estimerons, nous l’aimerons aussi, et cet amour produira en nous un désir insatiable de reconnaître ses bienfaits et de lui procurer de vrais adorateurs. »

Il avait une aversion incroyable contre l’orgueil, à cause que ce vice ravit à Dieu l’honneur qui lui est dû, et fait que les superbes se l’attribuent avec autant de témérité que d’injustice; et pour cela il lui faisait une guerre continuelle, non seulement en lui-même, mais en tous ceux qui étaient sous sa conduite: ce que nous verrons plus amplement quand nous traiterons de son humilité. Nous rapporterons seulement ici quelques-uns de ses sentiments, qu’il écrivit un jour a un de ses prêtres, qui travaillait en mission: «O que je suis consolé, lui dit-il, de ce que vous me mandez que ce bon peuple fait bien son devoir ! car je ne saurais vous dire combien je craignais qu’il ne le fît pas. A Dieu seul en soit la gloire, et que ceux qui travaillent lui rendent fidèlement cette reconnaissance. Que si leurs petits travaux ont quelque succès, et s’ils produisent quelque bon effet, (Domino factum est istud), c’est Dieu qui l’a fait, et c’est à lui seul qu’il en faut rendre tout l’honneur. O Monsieur ! que celui-là apporterait un grand empêchement à la sanctification du nom de Dieu et à la justification des âmes, qui s’attribuerait l’une ou l’autre, ou qui penserait y avoir quelque part ! Plaise à la divine bonté qu’il n’arrive jamais qu’aucun de la Mission admette en son esprit une telle pensée: ce serait sans doute un grand sacrilège qu’il commettrait; et tout le corps de la Congrégation de la Mission se rendrait coupable du même crime, s’il se flattait de cette malheureuse opinion, que par ses emplois il convertit les peuples à Dieu, et qu’il est pour cela digne d’être estimé et considéré. O que je désire que nous gravions bien avant dans nos cœurs cette vérité: que ceux-là qui pensent être les auteurs de quelque bien, ou y avoir quelque part, et qui prennent quelque complaisance en cette pensée, perdent beaucoup plus qu’ils ne gagnent en ce même bien»

Mais c’était principalement en la célébration publique des divins Offices que la dévotion de ce grand serviteur de Dieu paraissait avec une édification toute singulière des assistants: lorsqu’il pouvait assister au chœur pour chanter ou psalmodier, il le faisait avec un grand recueillement d’esprit, en sorte qu’on le voyait comme tout ravi et élevé en Dieu. Il recommandait aussi souvent à sa Communauté de s’acquitter de ce devoir envers Dieu avec respect et sentiment de piété, d’aller posément, de tenir les yeux baissés ou arrêtés sur le bréviaire ou le diurnal, sans regarder ni d’un côté ni d’un autre; et quoiqu’il eût un cœur tout rempli de mansuétude, il ne pouvait néanmoins souffrir les moindres fautes qui se commettaient dans les divins Offices; comme au contraire il ne pouvait assez témoigner sa joie, quand on faisait cette action en la manière qu’il convient.

Quand il devait célébrer l’Office solennellement, il avait un grand soin de se faire instruire de tout ce qu’il y avait de propre et particulier à observer, selon que requérait la solennité de la fête; et en ses dernières années, il s’humiliait beaucoup de ce que ses incommodités ne lui permettaient pas de faire tout à fait les génuflexions qui sont prescrites par l’ordre de l’Église. Il aimait fort et recommandait la propreté dans les ornements sacrés, et surtout l’exactitude dans l’observation des rubriques; et lorsqu’on manquait à quelqu’une, il voulait qu’on s’en humiliât beaucoup .

Sa dévotion ne paraissait pas seulement en la célébration publique des Offices divins, mais aussi en la récitation particulière qu’il en faisait toujours dans une posture humble et respectueuse, la tête nue et les genoux en terre, excepte les deux ou trois dernières années de sa vie, qu’il était obligé, a cause de ses grandes incommodités, de réciter son bréviaire assis, ne le pouvant plus faire autrement.

Dieu lui avait donné une dévotion très grande pour tous les mystères de notre religion, et particulièrement pour ceux de la très Sainte-Trinité, de l’Incarnation du Fils de Dieu, et du très Saint-Sacrement de l’autel. Pour ce qui est de celui de la très Sainte-Trinité, comme il contient la première et principale des vérités qu’il faut croire et adorer, il avait une grande affection d’en procurer la connaissance et l’estime dans les âmes, et de l’enseigner et faire enseigner dans les missions. Il rendait tous les jours, avec une dévotion spéciale qu’il a inspirée à tous ceux de sa Congrégation, un particulier hommage le matin et le soir à ce très adorable mystère. Il fit en sorte que Notre Saint-Père le Pape, par la bulle de l’érection de la Congrégation de la Mission, obligeât tous ceux qui en seraient d’honorer d’une manière toute particulière cet ineffable mystère et celui de l’Incarnation. Il en fit même une règle expresse en ces termes:

« Nous tâcherons de nous acquitter de ce devoir avec un très grand soin, et, si cela se peut, en toutes manières, mais principalement en faisant ces trois choses: 1° en produisant souvent du fond du cœur des actes de foi et de religion sur ces mystères; 2° en offrant tous les jours en leur honneur quelques prières et bonnes œuvres, et en célébrant leurs fêtes avec le plus de solennité et de dévotion qu’il nous sera possible; 3° en nous étudiant soigneusement à faire, soit par nos instructions, soit par nos exemples, que les peuples les connaissent, les honorent et les aient en grande vénération.»

Or, comme l’Église, dans ses fêtes principales, nous invite à honorer plus particulièrement les mystères dont elle solennise la mémoire, c’était en ces jours-là que M. Vincent faisait paraître une dévotion tout extraordinaire, il y célébrait ordinairement la grand messe et officiait à vêpres, mais avec une telle récollection, modestie et gravité, qu’il était aise de connaître combien il était appliqué intérieurement à Dieu. Et quoique sa dévotion fût telle pour la célébration des grandes fêtes, elle ne paraissait pas moindre aux autres jours, pour toutes les actions qui concernaient le culte et l’honneur qu’il rendait à Dieu.

Il se levait régulièrement à quatre heures (comme il a été dit) quoiqu’il se couchât toujours fort tard, et qu’il passât beaucoup de nuits sans pouvoir reposer plus de deux heures, comme il l’a quelquefois lui-même avoué. Nonobstant cela, dès le premier signal, il se levait avec une telle promptitude et ferveur, que le second coup de la cloche qu’on sonnait ne le trouvait jamais en la même posture que le premier; il ne manquait pas de rendre ensuite avec grande humilité ses premiers devoirs à Dieu. Voici ce qui a été trouvé écrit de sa propre main, et qu’il a donné à une personne de très grande qualité, pour bien faire cette action:

«Étant levé, j’adorerai la Majesté de Dieu et lui rendrai grâces de la gloire qu’il possède, de celle qu’il a donnée à son Fils, à la sainte Vierge, aux saints Anges, à mon Ange gardien, à saint Jean-Baptiste, aux Apôtres, à saint Joseph et à tous les saints et saintes du paradis; je le remercierai aussi des grâces qu’il a faites à la sainte Église, et en particulier de celles que j’ai reçues de lui, nommément de ce qu’il m’a conservé durant la nuit. Je lui offrirai mes pensées, mes paroles et mes actions, en l’union de celles de Jésus-Christ, et je le prierai qu’il me garde de l’offenser, et qu’il me donne la grâce d’accomplir fidèlement tout ce qui lui sera le plus agréable. »

Après ces actes de religion et de reconnaissance, il faisait son lit; et puis il s’en allait à l’église devant le Saint-Sacrement, où, nonobstant l’incommodité de ses jambes enflées qu’il lui fallait bander tous les matins, il arrivait ordinairement avant la demi-heure, et plus tôt que beaucoup d’autres. Il témoignait une grande joie de voir tous les matins la Communauté assemblée devant Notre-Seigneur, et il congratulait fort les plus diligents et les plus assidus, et avait peine quand il en voyait quelques-uns traîner après les autres.

La méditation étant achevée, il récitait tout haut les litanies du saint Nom de Jésus, avec une dévotion qu’on ne saurait expliquer, goûtant et savourant les épithètes d’honneur et de louange qu’il présentait à ce divin Sauveur, et répandant par ce moyen l’onction et le baume de ce sacré Nom dans les cœurs. Ensuite il allait faire sa préparation pour la sainte Messe avec un grand recueillement, y employant un temps raisonnable sans en être détourne par la multitude des affaires qu’il avait, et assez souvent il se confessait. Voici ce qu’en a écrit en peu de mots un de ses prêtres: «J’ai eu la consolation de lui servir de confesseur pendant le séjour que j’ai fait à Paris; j’ai connu plus particulièrement en cette occasion la sainteté et pureté de son âme, qui ne pouvait pas même souffrir l’apparence du péché.»

Il prononçait toutes les paroles de la sainte Messe fort intelligiblement, et d’une façon si dévote et si affectueuse, que l’on voyait bien que son cœur parlait par sa bouche, ce qui donnait de grands sentiments de piété aux assistants: c’était d’un ton de voix médiocre et agréable, d’un air libre et dévot, qui n’était ni trop lent ni trop hâté, mais convenable à la sainteté de l’action; on voyait pour lors particulièrement en lui deux choses qui se trouvent rarement en un même sujet, à savoir une profonde humilité, et un port grave et majestueux. Aussi entrait-il dans l’esprit de Jésus-Christ, qui porte à ce sacrifice deux qualités fort différentes, l’une d’hostie et l’autre de sacrificateur. Dans la vue de la première, M. Vincent s’abaissait intérieurement, comme un criminel coupable de mort devant son juge; et comme tout saisi de crainte il prononçait le Confiteor et ces autres paroles: In spiritu humilitatis et in animo contrito, etc., Nobis quoque peccatoribus, etc., Domine, non sum dignus, etc., et semblables, avec un très grand sentiment de contrition et d’humilité. En qualité de sacrificateur, il offrait avec toute l’Église des prières et des louanges à Dieu, et tout ensemble les mérites et la personne même de Jésus-Christ sacrifié; ce qu’il faisait dans un esprit de religion, de respect et d’amour envers Dieu.

« Ce n’est pas assez, disait-il un jour sur ce sujet à ses prêtres, que nous célébrions la Messe, mais nous devons aussi offrir ce sacrifice avec le plus de dévotion qu’il nous sera possible, selon la volonté de Dieu, nous conformant, autant qu’il est en nous, avec sa grâce, à Jésus-Christ s’offrant lui-même, lorsqu’il était sur la terre, en sacrifice à son Père éternel. Efforçons-nous donc, Messieurs, d’offrir nos sacrifices à Dieu dans le même esprit que Notre-Seigneur a offert le sien, et autant parfaitement que notre pauvre et misérable nature le peut permettre. »

Un des plus anciens de sa Compagnie a observé que la dévotion de M. Vincent était toute singulière en la célébration de la Messe, et qu’elle paraissait particulièrement lorsqu’il récitait le saint Évangile: d’autres ont remarqué que, lorsqu’il rencontrait quelques paroles que Notre-Seigneur avait proférées, il les prononçait d’un ton de voix plus tendre et plus affectueux, ce qui donnait de la dévotion aux assistants qui l’écoutaient.; et on a diverses fois entendu des personnes, lesquelles ne le connaissant point, avaient assisté à sa Messe, dire entre elles comme par admiration: «Mon Dieu, que voilà un prêtre qui dit bien la Messe; il faut que ce soit un saint homme.» D’autres ont dit qu’il leur semblait voir un ange à l’autel.

Quelques-uns ont encore observé que lorsqu’il lisait au saint Évangile quelques passages où Notre-Seigneur avait dit: Amen, amen dico vobis, c’est-à-dire (En vérité, en vérité je vous le dis) il se rendait très attentif aux paroles qui suivaient, comme étonné de cette double affirmation que le Dieu même de vérité employait; et reconnaissant qu’il y avait du mystère, et que la chose était de grande importance, il témoignait par un ton de voix encore plus affectif et dévot la prompte soumission de son cœur. Il semblait sucer le sens des passages de l’Écriture comme un enfant le lait de sa mère, et en tirait la moelle et la substance pour en sustenter et nourrir son âme; ce qui faisait qu’en toutes ses actions et paroles il paraissait tout rempli de l’esprit de Jésus-Christ.

Quand il se tournait vers le peuple, c’était avec un visage fort modeste et serein; et par le geste qu’il faisait, ouvrant les mains et étendant ses bras, il donnait à connaître la dilatation de son cœur, et le grand désir qu’il avait que Jésus-Christ fût en chacun de ceux qui étaient présents.

Comme il reconnaissait le sacrifice de la Messe pour le centre de la dévotion chrétienne et pour le plus digne exercice de la piété des prêtres, il n’omettait jamais de la célébrer chaque jour; il ne s’en abstenait que les trois premiers jours de ses retraites annuelles, selon l’usage de sa Compagnie, afin de se conformer aux autres, lesquels emploient ordinairement ces premiers jours pour entrer dans un esprit de pénitence, repassant en leur mémoire leurs défauts et manquements passés, et pour cet effet ne s’approchent des saints autels qu’après leur confession annuelle ou générale. Hors ce temps-là, ce dévot serviteur de Jésus-Christ célébrait régulièrement tous les jours la sainte Messe, en quelque lieu qu’il se trouvât, à la ville ou aux champs, et même en voyage; et il a donné pour règle aux prêtres de sa Compagnie d’en faire de même. On ne sait point qu’il ait jamais manque à la célébration de ce saint sacrifice tant qu’il a pu se tenir debout; car ses indispositions ordinaires ne l’en empêchaient pas; et souvent il allait à l’autel aussi bien qu’à l’oraison, avec la fièvre, qu’il appelait ordinairement sa petite fièvrote.

Il ne se contentait pas de célébrer tous les jours la sainte Messe, il avait encore la dévotion de servir quelquefois lui-même les autres prêtres au saint autel. C’est ce qu’on lui a vu faire de tout temps, quoiqu’il fut accablé d’affaires, même en sa vieillesse, ayant plus de 75 ans, lorsqu’il ne pouvait presque plus marcher sans bâton, ni se mettre à genoux qu’à grand’peine, à cause de son mal de jambes. C’est en cet âge vénérable et en cet état d’infirmité qu’on a vu ce premier supérieur général de la Congrégation de la Mission faire l’office de clerc, et aller servir un prêtre à l’autel, avec un respect et une dévotion qui édifiaient grandement les assistants.

Il recommandait aux clercs de sa Compagnie de ne souffrir jamais, lorsqu’ils assistaient à quelque Messe qu’elle fût servie par un laïque, mais d’aller prendre un surplis, et de la servir eux-mêmes: «parce que, disait-il les laïques n’ayant droit de le faire qu’en cas de nécessité c’est un sujet de honte à un ecclésiastique, qui a le caractère pour le service des autels, qu’en sa présence ceux qui ne l’ont pas fassent son office.»

Section première : Sa dévotion particulière envers le très saint Sacrement de l’Autel

Mais une des plus grandes et des plus particulières dévotions de M. Vincent a été envers la très sainte Eucharistie, considérée non seulement comme sacrifice, dont nous avons parlé  en ce chapitre, mais aussi comme sacrement, sous les espèces duquel le Fils de Dieu se rend réellement présent dans nos églises, et accomplit d’une manière autant véritable que merveilleuse la promesse qu’il a faite de demeurer avec nous jusqu’à la consommation des siècles.

Cette dévotion de M. Vincent s’est manifestée premièrement par le très grand respect avec lequel il se comportait dans les églises où reposait ce Sacrement très adorable, et par l’affection très grande qu’il avait pour ces saints lieux que Jésus-Christ honorait de sa présence. Voici ce qu’un personnage de très grande vertu en a témoigné: « J’ai remarqué plusieurs fois, dit-il, lorsque M. Vincent était en prière devant le Saint-Sacrement, qu’on pouvait aisément reconnaître en son extérieur la véritable et sincère dévotion de son intérieur: il se tenait toujours prosterné à deux genoux, avec une contenance si humble, qu’il semblait qu’il se fût volontiers abaissé jusqu’au centre de la terre, pour témoigner davantage son respect envers la Majesté de Celui qu’il reconnaissait présent. Et certes en considérant cette modestie respectueuse qui paraissait en son visage, on eût pu dire qu’il voyait de ses yeux Jésus-Christ; et la composition de son extérieur était si dévote et si religieuse, qu’elle était capable de réveiller la foi la plus endormie, et de donner aux plus insensibles des sentiments de piété envers cet adorable mystère.»

Or ce n’était pas seulement en offrant ses prières, qu’il faisait paraître son respect et sa dévotion envers ce très Saint-Sacrement; mais toutes les fois qu’il se trouvait dans les églises où il reposait pour quelque occasion que ce fût, il se tenait toujours dans une très grande modestie; et autant qu’il lui était possible, il évitait de parler à personne en ces saints lieux; que s’il se trouvait en quelque nécessité de le faire, il tâchait de faire sortir hors de l’église ceux qui lui voulaient parler; ce qu’il observait aussi envers les personnes les plus qualifiées, et même envers les prélats, sans toutefois rien dire ni faire qui pût blesser le respect qui leur était dû.

L’affection particulière qu’il avait pour les lieux honorés de cette divine présence était telle, que les jours auxquels il n’était pas si fort embarrassé d’affaires ni obligé de sortir de la maison, on le voyait aller a l’église, où il demeurait devant le très Saint-Sacrement tout le temps qu’il pouvait avoir libre, et quelquefois plusieurs heures. Il recourait surtout, comme un autre Moïse, a ce sacré tabernacle, dans la rencontre des affaires épineuses et difficiles, pour y consulter l’oracle de la vérité; et on l’a vu souvent, lorsqu’il recevait des lettres qu’il prévoyait contenir la nouvelle de quelque bon ou mauvais succès en chose importante, s’en aller derrière le grand autel de Saint-Lazare, et là, mettant les genoux en terre, et ayant la tête nue, ouvrir et lire ses lettres en la présence de Notre-Seigneur; ce qu’il faisait aussi en tous les autres lieux où il se rencontrait. Un jour, comme on lui eut présenté une lettre dans la cour du Palais à Paris, il se douta qu’elle lui annoncerait l’événement d’une affaire fort considérable pour la gloire de Dieu; et quoique pour lors il fut fort incommodé de ses jambes, il ne laissa pas de monter l’escalier, pour aller à la haute chapelle du Palais, où repose le très Saint-Sacrement; l’ayant trouvée fermée, il se mit néanmoins à genoux à la porte, et en cet état il fit la lecture de sa lettre. Il en usait sans doute de la sorte pour protester plus parfaitement de sa soumission à toutes les dispositions de la volonté de Dieu qui lui seraient manifestées par ces lettres, et pour lui faire un sacrifice de tous les mouvements de joie, ou de tristesse, que les nouvelles qui y étaient contenues pourraient exciter en son âme.

Quand il sortait de la maison de Saint-Lazare, il allait premièrement se prosterner devant Notre-Seigneur en ce très Saint-Sacrement, pour demander sa bénédiction; et aussitôt qu’il était de retour, il allait derechef se présenter devant lui, comme pour lui rendre compte de ce qu’il avait fait à la ville, le remercier des grâces qu’il avait reçues, et s’humilier des manquements qu’il pouvait avoir commis: ce qu’il faisait non par manière d’acquit, mais avec un véritable sentiment de religion et de piété, se tenant chaque fois un temps assez long devant le très Saint-Sacrement avec une posture fort humble et dévote. Il a mis les siens dans cette pratique, disant qu’il était bien juste qu’on rendît ce devoir au maître de la maison.

Lorsqu’allant par la ville il rencontrait le Saint-Sacrement dans les rues, il se mettait à genoux en quelque endroit qu’il se trouvât, et demeurait en cette humble posture autant de temps qu’il le pouvait voir, si ce n’est qu’on le portât le long de son chemin; en ce cas, il le suivait tête nue, quoique de fort loin, ne pouvant le suivre de près a cause de la difficulté qu’il avait à marcher.

Dans ses voyages, il avait cette sainte coutume, passant par les villages, si les églises se rencontraient ouvertes, de descendre de cheval pour aller visiter et adorer le très Saint-Sacrement; si elles se trouvaient fermées, il y entrait en esprit et rendait intérieurement les mêmes devoirs à Notre-Seigneur; et lorsqu’il était arrivé aux lieux où il fallait s’arrêter pour dîner ou pour coucher, avant toute autre chose, il allait à l’église rendre ses respects et ses hommages au très Saint-Sacrement.

Dans ses grandes maladies, lorsqu’il ne pouvait point marcher ni se soutenir pour célébrer la sainte Messe, il avait la dévotion de communier tous les jours, s’il ne survenait quelque empêchement insurmontable qui le privât de cette consolation; et dans ses communions journalières, il apportait de si grandes dispositions, et témoignait un tel respect et une telle affection envers celui qu’il adorait et recevait en ce Sacrement, qu’il semblait être comme transporté et ravi hors de lui-même. Sur ce sujet, parlant un jour aux siens des effets que ce divin Sacrement opère en ceux qui le reçoivent avec les dispositions convenables, il leur dit: « Ne sentez-vous pas, mes frères, ne sentez-vous pas ce feu divin brûler dans vos poitrines, quand vous avez reçu le corps adorable de Jésus-Christ dans la communion ? » C’était de l’abondance de son cœur que sortaient ces paroles, qui faisaient assez connaître ce que, par sa propre expérience, il goûtait et ressentait en ses communions. C’était aussi ce qui le portait à exhorter un chacun à se bien disposer pour recevoir dignement et fréquemment la sainte communion du corps de Jésus-Christ; Car il n’approuvait pas qu’on s’en éloignât sans grande raison. Et une personne de piété, qui prenait conseil et conduite de lui, s’étant une fois abstenue de recevoir ce Sacrement pour quelque peine intérieure qui lui était survenue, voici ce qu’il lui en écrivit le même jour, dans un billet: «Vous avez un peu mal fait de vous être aujourd’hui retirée de la sainte communion pour la peine intérieure que vous avez ressentie: ne voyez-vous pas que c’est une tentation, et que vous donnez par ce moyen prise à l’ennemi de ce très adorable Sacrement? Pensez-vous devenir plus capable et mieux disposée de vous unir à Notre-Seigneur en vous éloignant de lui? Oh ! certes, si vous aviez cette pensée, vous vous tromperiez grandement et ce serait une pure illusion.»

Une autre fois, parlant à ceux de sa Communauté sur le même sujet, il leur dit « qu’ils devaient demander à Dieu qu’il lui plût leur donner le désir de communier souvent; qu’il y avait sujet de gémir devant Dieu et de s’attrister de ce qu’on voyait cette dévotion se refroidir parmi les chrétiens, et qu’en partie les opinions nouvelles en étaient la cause.» Sur quoi s’entretenant avec le supérieur d’une sainte Compagnie et avec un autre qui était grand directeur des âmes, il leur avait demandé s’ils voyaient maintenant autant de personnes que par le passé se présenter à leurs confessionnaux et fréquenter la sainte communion. Il en avait reçu cette réponse: «Qu’il s’en fallait beaucoup, et que le nombre en était notablement diminué; que l’Eucharistie était pourtant le pain quotidien que Notre-Seigneur voulait qu’on lui demandât, et que c’était la pratique des premiers chrétiens de communier tous les jours; mais que ces nouveaux venus en avaient détourné grand nombre de personnes; que ce n’était pas merveille si on les écoutait, parce que la nature y trouvait son compte, et que ceux qui suivaient ses inclinations embrassaient volontiers ces nouvelles opinions, qui semblaient les soulager, en les déchargeant du soin et de la peine qu’il y a de se mettre et de se maintenir dans les dispositions requises pour recevoir dignement et fréquemment la sainte communion. Il ajouta qu’il avait connu une dame de condition et de piété, laquelle avait, par le conseil de ses directeurs, continué longtemps à communier les dimanches et les jeudis de chaque semaine; et s’étant mise depuis entre les mains d’un confesseur qui suivait cette nouvelle doctrine, par je ne sais quelle curiosité et affectation de plus grande perfection, et qui l’avait détournée de cette sainte pratique, ne la faisant communier au commencement qu’une fois en l’espace de huit jours; puis il l’avait remise à la quinzaine, ensuite au mois, etc.; après être demeurée huit mois dans ce relâchement, faisant un jour réflexion sur elle-même, cette dame s’était trouvée dans un état très déplorable, toute pleine d’imperfections, et sujette à commettre un grand nombre de fautes, à se plaire dans la vanité, à se laisser emporter à la colère, à l’impatience et à ses autres passions, et enfin tout autre qu’elle n’était avant cet éloignement de la sainte communion. De quoi étant extrêmement étonnée et touchée: «O malheureuse ! (dit-elle en pleurant) en « quel état je me trouve maintenant? d’où est-ce que je suis déchue, et où est-ce qu’aboutiront tous ces désordres et emportements ? Mais d’où m’est arrivé un si malheureux changement? C’est sans doute d’avoir quitté ma première conduite, et d’avoir écouté et suivi les conseils de ces nouveaux directeurs, qui sont bien pernicieux puisqu’ils produisent de si mauvais effets, comme je le connais par ma propre expérience. O mon Dieu! qui m’ouvrez les yeux pour le reconnaître, donnez-moi la grâce de m’en dégager entièrement ! » Après quoi s’étant séparée de ces nouveaux directeurs, et ayant renoncé à leurs dangereuses maximes qui l’avaient toute détraquée et presque perdue, elle se remit par des conseils plus salutaires dans ses premières pratiques; et fréquentant comme auparavant les sacrements avec les dispositions requises, elle y trouva le repos de sa conscience et le remède pour tous ses défauts.»

M. Vincent s’est plusieurs fois servi de cet exemple pour faire mieux connaître, par l’opposition de son contraire, les grandes bénédictions qui se recueillaient par la fréquente et digne réception de ce très Saint-Sacrement dans lequel Notre-Seigneur nous donne non seulement une abondance de grâces, mais aussi la source de toutes les grâces, qui n’est autre que lui-même. Et comme ce dévot serviteur de Jésus-Christ était touché d’un grand sentiment de cet excès d’amour et de charité d’un Dieu envers ses créatures, il exhortait souvent les siens à lui rendre des actions de grâces toutes particulières d’un si incompréhensible bienfait, à reconnaître cette incomparable obligation par de fréquentes adorations, humiliations et glorifications envers le Fils de Dieu résidant en ce très Saint-Sacrement, à se confesser même incapables d’y satisfaire, priant les saints anges de les aider à lui rendre ces justes reconnaissances.

Dans ce même sentiment, il les avertissait de s’acquitter soigneusement de tous les devoirs extérieurs de révérence envers le très Saint-Sacrement. Il reprenait ceux qu’il voyait y manquer; en quoi il était si exact, que s’il s’apercevait que quelqu’un, en passant devant le grand autel de l’église où il repose, ne fît pas la génuflexion jusqu’à terre, ou la fît trop brusquement, il l’en avertissait en particulier, ou même en public quand il le jugeait expédient. disant qu’il ne fallait pas se présenter devant Dieu comme des marionnettes auxquelles on fait faire des mouvements légers et des révérences sans âme et sans esprit et ayant un jour remarqué qu’un Frère n’avait pas fait la génuflexion entière, il l’appela, et lui montra jusqu’où et de quelle façon il la fallait faire. Pour lui, il s’est toujours acquitté exactement de ce devoir et a fait cette génuflexion autant qu’il l’a pu et même au delà, puisque souvent il avait besoin d’aide pour se relever; et lorsque son grand âge et les fâcheuses incommodités de ses jambes ne lui permirent plus de la faire du tout, il en demandait pardon de fois à autre publiquement devant toute sa Communauté, disant que ses péchés l’avaient privé de l’usage libre de ses genoux. Une fois entre autres, après avoir représenté avec son humilité ordinaire qu’il avait un grand regret de ce que son âge et ses infirmités l’empêchaient de faire cette génuflexion, il dit: «Si néanmoins je vois que la Compagnie s’y relâche, je m’efforcerai de mettre le genou en terre, quoi qu’il m’en coûte, sauf à me relever le mieux que je pourrai en m’appuyant des mains sur la terre, pour donner par ce moyen l’exemple tel que je le dois; car les fautes qui se commettent dans une Communauté sont imputées au supérieur, et celles de la Congrégation en ce point sont de conséquence. Il s’agit d’un devoir de religion et d’une révérence extérieure qui marque le respect intérieur que nous rendons à Dieu: et si nous sommes les premiers a y manquer, ne faisant qu’une petite ou demi-génuflexion, les ecclésiastiques de dehors qui viennent ici croiront qu’ils ne sont pas obligés d’en faire davantage; et ceux de la Compagnie qui viendront après nous, et se régleront sur nous, en feront encore moins; et ainsi tout s’en ira en décadence: car si l’original est défectueux, que sera-ce des copies? Je vous prie donc, Messieurs et mes Frères, d’y faire grande attention et de vous comporter en cette action en telle sorte que la révérence intérieure prévienne et accompagne toujours l’extérieure. Dieu veut être adoré en esprit et en vérité, et tous les véritables chrétiens doivent se comporter de la sorte, à l’exemple du Fils de Dieu, lequel se prosternant la face contre terre au Jardin des Olives, accompagna cette dévote posture d’une humiliation intérieure très profonde, par respect pour la Majesté souveraine de son Père. »

Que s’il avait une telle affection pour faire en sorte qu’on ne manquât point à la moindre partie du respect, même extérieur, qui était dû a cet adorable Sacrement, à plus forte raison peut-on croire que c’était avec un déplaisir extrême et une douleur très sensible, qu’il entendait les nouvelles qu’on lui a quelquefois rapportées des profanations et impiétés que l’insolence des soldats et des hérétiques avait commises, pendant le malheur des guerres, contre ce même Sacrement. Il ne se peut dire combien il en était touche, quels sentiments il en a eus, combien de larmes il a versées pour ce sujet, et combien de pénitences extraordinaires il a faites pour réparer autant qu’il était en lui ces injures et ces attentats commis contre la personne de Jésus-Christ. Mais, non content de ce qu’il pouvait faire par lui-même, et des autres remèdes qu’il procurait par l’entremise des personnes charitables, envoyant des ciboires, des calices et d’autres semblables ornements aux églises qui avaient été pillées, il voulait encore que ceux de sa Communauté fussent employés à ces mêmes réparations: il les envoyait les uns après les autres faire des pèlerinages et visiter en esprit de pénitence les églises où ces profanations sacrilèges avaient été commises. Les prêtres y célébraient la sainte Messe, et les autres, tant clercs que laïques, communiaient. Après cela, il leur ordonnait de faire des missions dans les villages et autres lieux où ces malheurs étaient arrivés, pour exciter le peuple à faire pénitence et à pratiquer d’autres œuvres de piété propres pour apaiser l’indignation de Dieu, et réparer en quelque façon les injures et offenses commises contre sa souveraine Majesté.

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