La vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre second, Chapitre VII

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Louis Abelly · Année de la première publication : 1664.
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Chapitre septième : Les assistances et services rendus aux Monastères des religieuses de la Visitation de Sainte-Marie du Diocèse de Paris, par M. Vincent, pendant qu’il en a été Supérieur et Père spirituel.

Les assistances et les services que les religieuses de l’ordre de la Visitation de Sainte-Marie du diocèse de Paris ont reçus de M. Vincent, pendant trente-huit ans qu’il a été leur supérieur et père spirituel, méritent bien d’avoir place ici; car, cet ouvrage non seulement témoigne l’étendue de sa charité, mais il fait aussi connaître combien son esprit était éclairé de la lumière du ciel pour le discernement des choses spirituelles, et quelles étaient sa prudence, sa douceur, sa fermeté et ses autres excellentes vertus pour la conduite des âmes.

Or, ce n’est pas notre dessein de nous étendre sur ce sujet autant qu’il mérite, mais de rapporter simplement ce que nous avons recueilli de quelques mémoires qu’on nous a mis entre les mains, et dont la plupart ont été fournis par les religieuses de ce saint ordre.

Le bienheureux François de Sales, évêque de Genêve, instituteur de l’ordre de la Visitation de Sainte-Marie, et la vénérable mère Jeanne-Françoise Frémiot, fondatrice et première mère et religieuse de ce saint ordre et supérieure du premier monastère de la Visitation de la ville de Paris, ayant appris et bien reconnu les rares qualités qui étaient en M. Vincent pour une sage et sainte conduite, se résolurent de le prier de vouloir être le premier supérieur et père spirituel des maisons de ce saint Institut en cette grande ville, et ils l’en prièrent instamment  Et en même temps ils lui firent donner ordre par feu monseigneur le cardinal de Retz, alors évêque de Paris, en l’année 1622, d’accepter cet emploi et de prendre soin de la conduite de ces vertueuses filles.

Cette vénérable mère, leur fondatrice, expérimenta bientôt en la personne de ce digne supérieur la valeur du présent que Dieu leur avait fait: pour lequel elle conçut  une telle estime, qu’elle ne prenait presque conseil que de lui pour le bon ordre et le progrès de son Institut, non plus que les autres supérieures qui lui ont succéde; lesquelles ont toujours suivi la direction de ce vertueux supérieur, sans chercher ailleurs d’autres lumières; et les autres religieuses ayant fait de même, il s’en est suivi de grandes bénédictions de Dieu, tant pour la conservation de l’union et de la régularité que pour l’avancement intérieur et la multiplication extérieure des religieuses et des maisons de leur Institut.

Le premier monastère en forma bientôt après un second, et ensuite un troisième: celui-là fut établi au faubourg Saint-Jacques, et celui-ci en la ville de Saint-Denis, et tous sous la conduite de M. Vincent, par laquelle il a plu à Dieu leur communiquer les mêmes grâces qu’il avait faites au premier. Depuis quelques années le monastère de Saint-Jacques en a encore produit un autre dans Paris, qui a été établi en la rue Montorgueil, et qui, ayant aussi eu M. Vincent pour son premier supérieur, a ressenti pareillement les effets de ses bons avis. De cette sorte, il a été chargé du soin et de la conduite de ces quatre maisons jusqu’à la mort, ayant ainsi employé trente-huit ans au service de ce saint Institut, avec tant de bénédiction et de succès que des deux premières maisons de Paris il est sorti médiatement ou immédiatement environ une vingtaine d’autres en diverses villes du royaume, et ailleurs, où les filles d’un si sage père spirituel sont allées répandre l’odeur de leurs vertus et communiquer l’esprit de leur bienheureux instituteur, et, par ce moyen, attirer d’autres filles au parti de leur céleste époux.

Le bienheureux François de Sales ayant connu, dans Paris, et fréquenté fort particulièrement M. Vincent, disait qu’il ne connaissait point d’homme plus sage ni plus vertueux que lui; de quoi feu M. Coqueret, docteur en théologie de la Faculté de Paris, de la maison de Navarre, qui l’avait ouï parler de la sorte, a rendu un fidèle témoignage. Ce bienheureux prélat ayant ainsi confié à M. Vincent la conduite de ses chères Filles de la Visitation, dans la première ville du royaume, s’en alla bientôt après au ciel, très consolé d’avoir mis en si bonne main l’ouvrage de sa piété, qu’il chérissait très particulièrement entre tous les autres.

Pour ce qui est de la vénérable Mère fondatrice, elle a survécu près de vingt années au bienheureux Instituteur de son ordre; et comme elle était obligée d’aller et de venir en divers lieux pour la nécessité des affaires et pour le bien général de sa Congrégation, elle communiquait souvent par lettres avec M. Vincent, sur le sujet de sa conduite intérieure particulière et de celle de son Institut; et elle en a toujours reçu beaucoup de lumière et de consolation. Au mois de novembre de l’année 1627, pendant qu’il travaillait à quelques missions, elle lui écrivit une lettre touchant la disposition de son intérieur, laquelle témoigne assez la confiance toute particulière qu’elle avait en ce sage supérieur; nous la rapporterons ici pour l’édification du lecteur chrétien .

« Vous voilà donc, mon très cher Père (lui dit-elle), engagé à travailler dans la province de Lyon, et par conséquent nous voilà privées de vous voir de longtemps. Mais à ce que Dieu fait, il n’y a rien à redire, ains à le bénir de tout, comme je fais, mon très cher Père, de la liberté que votre charité me donne de vous continuer ma confiance et de vous importuner; je le ferai tout simplement. J’ai donc fait quatre jours d’exercices, et non plus à cause de plusieurs affaires qui me sont survenues. J’ai vu le besoin que j’ai de travailler à l’humilité et au support du prochain, vertus que j’avais prises l’année passée et que Notre-Seigneur m’a fait la grâce de pratiquer un peu; mais c’est lui qui a tout fait, et le fera encore, s’il lui plaît, puisqu’il m’en donne tant d’occasions. Pour mon état, il me semble que je suis dans une simple attente de ce qu’il plaira à Dieu faire de moi; je n’ai ni désirs, ni intentions, chose aucune ne me tient que de vouloir laisser faire Dieu; encore je ne le vois pas, mais il me semble que cela est au fond de mon âme: je n’.ai point de vue ni de sentiment pour l’avenir, mais je fais à l’heure présente ce qui me semble être nécessaire à faire, sans penser plus loin. Souvent tout est révolté en la partie inférieure, ce qui me fait bien souffrir; et je suis là, sachant que par la patience je posséderai mon âme. De plus, j’ai un surcroît d’ennuis pour ma charge; car mon esprit hait grandement l’action, et me forçant pour agir dans la nécessité, mon corps et mon esprit en demeurent abattus; mon imagination, d’un autre côté, me peine grandement en tous mes exercices, et avec un ennui assez grand. Notre-Seigneur permet aussi qu’extérieurement j’aie plusieurs difficultés, en sorte que chose aucune ne me plaît en cette vie, que la seule volonté de Dieu, qui veut que j’y sois. Et Dieu me fasse miséricorde, ce que je vous supplie de lui demander fortement, et je ne manquerai pas de le prier, comme je fais de tout mon cœur, qu’il vous fortifie pour la charge qu’il vous a donnée. »

Et par une autre lettre, écrite une autre fois sur divers sujets, elle commence ainsi : « Quoique mon cœur, mon très cher Père, soit insensible à toute autre chose qu’à la douleur, si est-ce que jamais il n’oubliera la charité que vous lui fîtes le jour de votre départ; car, mon très cher Père, il s’est trouvé soulagé dans son mal, et même fortifié dans les occasions qui se trouvent et qui viennent de part et d’autre; et je me prosterne en esprit à vos pieds, vous demandant pardon de la peine que je vous donnai par mon immortification, de laquelle j’aime et embrasse chèrement l’abjection qui m’en revient. Mais à qui puis-je faire voir et savoir mes infirmités, qu’à mon très unique Père qui les saura bien supporter ? J’espère de votre bonté qu’elle ne s’en lassera point, etc.»

Pendant le séjour que cette vénérable Mère fit à Annecy, elle eut quelque espérance d’y voir M. Vincent, auquel elle en écrivit en ces termes: « Hélas ! mon vrai et très cher Père, serait-il bien possible que mon Dieu me fît cette grâce de vous amener en ce pays ? Ce serait bien la plus grande consolation que je puisse recevoir en ce monde; et il m’est avis que ce serait par une spéciale miséricorde de Dieu sur mon âme, qui en serait soulagée non pareillement, comme il me semble, en quelque peine intérieure que je porte il y a plus de quatre ans et qui me sert de martyre, etc. »

M. Vincent faisait la visite de temps en temps dans ces maisons de Paris et de Saint-Denis, pour prendre connaissance de leur état en général et de chaque religieuse en particulier, afin de les relever des déchets auxquels notre nature est sujette et pour les encourager à la perfection: en quoi il se comportait en cela avec tant d’humilité, de recueillement, de prudence et de charité, qu’elles le voyaient tout plein de l’esprit de Dieu, par lequel il agissait si prudemment en leur endroit, qu’elles ont estimé que cette sainte ardeur qui l’animait était une opération du Saint-Esprit qui rendait ses visites fructueuses, et qui leur donnait toujours un succès très notable. La communauté restait tout embaumée de sa dévotion, et remplie du désir de se perfectionner, mais d’un désir ferme et effectif, qui paraissait par la ferveur en tous les exercices des religieuses. Il les portait toutes à une grande estime de leur vocation et à mener une vie conforme à l’esprit de leur saint institut; il leur inspirait une estime toute particulière des maximes de l’Evangile et des préceptes de leur bienheureux Instituteur, contenus dans leurs règles et constitutions. C’est où il faisait tendre les bons avis qu’il leur donnait et les pratiques qu’il leur recommandait, sachant qu’en cela consistait la perfection de leur état. Il louait fort les autres . écrits de leur bienheureux fondateur et de leur digne Mère fondatrice, pour leur en donner une grande estime; lui-même les estimait à un tel point, qu’il ne les pouvait lire sans en avoir le cœur attendri; et on lui a vu verser des larmes en lisant le livre des Réponses de cette vénérable Mère fondatrice, de laquelle nous ajouterons encore ici l’extrait d’une lettre qu’elle écrivit d’Annecy, à ce cher supérieur, au mois de septembre de l’année 1631

« Vous êtes toujours admirable, lui dit-elle, en votre humilité, dont je reçois une très grande et très particulière consolation, mais spécialement de la satisfaction que vous dites avoir reçue en la visite que vous avez faite de notre maison du faubourg. Ma Sœur la supérieure m’écrit aussi qu’elle et toutes ses Filles en ont reçu un très grand contentement. Dieu soit béni, loué et glorifié de tout, et veuille donner à mon très cher Père une grande couronne pour les peines et charités qu’il exerce envers nos bonnes Soeurs. Hélas ! mon très cher Père, que vous m’êtes toujours bon; je le connais par cette petite parcelle de larmes que vous avez jetées, voyant en gros nos dernières Réponses, etc.»

Après ces lettres de la vénérable Mère fondatrice, nous mettrons ici les témoignages rendus par les anciennes et principales religieuses des monastères de ce saint ordre qui sont à Paris, lesquelles ont plus particulièrement connu M. Vincent « Nous pouvons assurer avec certitude, disent-elles, que plusieurs fois il nous est arrivé des choses presque miraculeuses dans le temps de ses visites, ou bientôt après. Dès le commencement qu’il nous rendit ce charitable office, il délivra presque en un instant une de nos soeurs d’une peine d’esprit qui était si violente, qu’elle réagissait sur son corps, et la rendait incapable de rendre aucun service au monastère: ce qui faisait grande compassion à ceux qui la voyaient. Et néanmoins, depuis sa guérison, elle a exercé avec grande bénédiction les charges de maîtresse des novices et de supérieure durant plusieurs années; et enfin, par la grâce de Dieu, elle est morte saintement. D’autres fois, plusieurs religieuses qui souffraient des peines et des tentations fâcheuses, s’en trouvaient entièrement délivrées en les découvrant à ce charitable Père; et d’autres faisaient un changement notable de mœurs par la communication de la grâce abondante qui résidait en lui. Enfin, toutes se renouvelaient à chaque visite, et marchaient plus gaiement que jamais en la voie de la perfection; et nous ne pouvons omettre que même ses bénédictions se sont étendues jusqu’aux choses temporelles en suite de ses visites.

« Cet humble serviteur de Dieu a fait voir, en plusieurs autres rencontres, la grâce très particulière qu’il avait reçue de Dieu, pour éclairer, consoler et fortifier les âmes, et pour rendre le calme aux plus affligées, et entre toutes à la défunte mère Hélène-Angélique Lhuillier, qui était conduite de Dieu par de grandes souffrances intérieures qu’on pouvait nommer agonies, pressures de cœur et angoisses extrêmes: or, elle ne pouvait trouver consolation, après Dieu, qu’en ce cher Père, lequel se portait avec grande affection au secours de ces personnes angoissées. Dans une occasion ou l’on craignait de lui donner trop de peine, il dit qu’il n’avait point d’affaire qu’il estimât si importante que celle de servir une âme en cet état. Il disait à ces personnes affligées des choses agréables et des mots de récréation, par une sainte gaieté, pour divertir leur tristesse et leur douleur.

« Sa charité pour le soulagement du prochain lui donnait une sensible peine, quand ses propres infirmités ne lui permettaient pas d’aller voir et de consoler les religieuses malades qui le souhaitaient. Il ne se contentait pas de compatir aux personnes souffrantes de corps ou d’esprit, mais il faisait tous ses efforts pour les soulager. Un jour, une bonne sœur domestique, dont il estimait beaucoup la vertu, étant fort malade, et avec une grosse fièvre, lui dit qu’elle eût été bien aise de mourir. O ma sœur (répliqua-t-il), il n’est pas encore temps. Et s’approchant d’elle, il lui fit une croix de son pouce sur le front; à l’instant la malade se sentit guérie, et depuis elle n’eut ni fièvre ni douleur.

« Comme il avait expérimenté en lui presque tous les états de la vie humaine, d’infirmités, d’humiliations et de tentations, pour consoler ceux qui étaient inquiétés de quelques peines semblables il leur disait pour l’ordinaire qu’il en avait eu de pareilles, que Dieu l’en avait délivré, et qu’il leur ferait la même grâce:  Ayez patience, leur disait  il, conformez-vous au bon plaisir de Dieu et usez de tel  et tel remède.  Une bonne sœur domestique lui disant un jour qu’elle avait l’esprit trop grossier pour s’appliquer aux choses spirituelles, parce qu’étant en son pays elle avait été employée à garder les bestiaux de son père, il lui dit:  Ma sœur, c’est là le premier métier que j’ai fait, j’ai gardé  les pourceaux ; mais pourvu que cela serve à nous humilier, nous en serons plus propres au service de Dieu:  Courage !

« Une autre sœur lui découvrant une tentation qui la travaillait, elle lui donna sujet de lui dire que Dieu l’avait exercé de la même peine pendant plusieurs années, sans avoir eu matière de se confesser sur ce point; faisant ainsi connaître à cette fille que sa tentation n’était pas péché et qu’il ne fallait pas s’en troubler comme elle faisait, puisque son consentement en était bien éloigné. Il lui recommanda le secret de ce qu’il venait de dire de soi-même, parce qu’un de ses grands soins était de cacher les grâces que Dieu lui avait faites et de n’en parler jamais, s’il n’y allait de l’édification d’une âme, comme en cette rencontre-ci.

« Il ne jugeait pas qu’il fût utile ni même expédient, que les religieuses eussent de trop fréquentes et familières communications avec les supérieurs; et quand quelqu’une voulait lui parler, s’il n’y voyait grande nécessité, il la faisait attendre longtemps, pour l’obliger a bien peser ce qu’elle avait à dire.

« Il disait qu’une chose était grandement à craindre et à éviter: c’est de donner lieu aux inférieures de faire de certaines petites intrigues contre le gouvernement des Mères supérieures; que c’était ce qui avait nui à plusieurs, et gâté beaucoup de maisons. C’est pourquoi lorsqu’une ou plusieurs religieuses se plaignaient à lui de la supérieure, il en examinait bien la cause, et jugeait avec poids si c’était par mouvement de nature ou par un bon zèle; et connaissant le juste sujet de leur mécontentement, il y apportait remède et faisait la correction en particulier à la supérieure.: mais il ne se mettait jamais du côté des mécontentes contre leur Mère, tâchant plutôt de l’excuser autant qu’il pouvait justement, pour la maintenir en estime et en autorité, sachant que cela est nécessaire pour une bonne conduite.

« Il recommandait sur toutes choses à ces maisons de Paris et à toutes celles qu’elles avaient fondées, de prendre garde que les ecclésiastiques qui  fréquenteraient chez elles ne fussent pas infectés des opinions nouvelles: car, disait-il, ceux qui sont dans une mauvaise doctrine ne cherchent qu’à la répandre; et néanmoins ils ne se déclarent pas d’abord; ce sont comme des loups qui se coulent doucement dans la bergerie, pour la ravager et pour la perdre.»

« Ce fut par son avis que la défunte Mère Hélène-Angélique Lhuillier, supérieure du premier monastère de Paris, refusa une somme notable qu’une dame de haute condition offrait à sa communauté, pour lui permettre de s’y retirer, et pour souffrir que quelques jansénistes lui vinssent parler quelquefois à la grille

« Lorsque quelque religieuse ou plusieurs ensemble lui demandaient sa bénédiction, il se mettait à genoux et se récolligeait pour la donner, en la vue de son néant et de la majesté de Dieu; ce qu’il faisait avec des paroles fort dévotes et touchantes, y ajoutant toujours quelque souhait de bénédiction pour leurs emplois et pour leurs personnes, avec quelque mot d’encouragement.

« Quoiqu’il eût une douceur non pareille, il était pourtant ferme à reprendre les manquements de conséquence; et néanmoins sa prudence lui faisait attendre le temps propre, afin que la correction eut un bon effet. Un jour on lui proposa de mortifier une fille pour quelque défaut qu’elle avait; à quoi il fit cette réponse: on ne donne pas médecine sans grande nécessité à ceux qui ont la fièvre; parce que l’esprit de cette personne n’était pas pour lors disposé à recevoir ce remède. Il donna cette méthode aux supérieures, de faire leurs avertissements avec grande circonspection et charité, afin qu’ils profitassent. Et pour lui, il en apportait tant, quand il était obligé de donner des pénitences, qu’il faisait assez voir qu’il aurait eu moins de peine à les faire qu’à les imposer.

« Il trouva un jour quelques religieuses, qui, sous ombre de l’esprit de sainte liberté, trouvaient à redire à celles qui étaient plus exactes et de meilleure observance; mais il les tira bientôt de cet abus, leur faisant voir que ce n’était pas la l’esprit de sainte liberté, laquelle ne se trouve que dans la parfaite mortification qui rend la personne maîtresse de ses passions.

« Il avait une adresse merveilleuse pour humilier les âmes hautaines, et cela comme en se récréant et sans qu’elles y pensassent, mais où il montrait un zèle plus vigoureux, c’était contre celles qui avaient désobéi en chose d’importance: car il les réprimait d’une manière si humiliante que cela les anéantissait, et leur faisait penser ce que ce serait quand Dieu les reprendrait au jour de son redoutable jugement, puisque la parole d’un homme les abattait et humiliait si puissamment.

« Il était incomparable au support des infirmités d’autrui, tant de l’esprit que du corps; et quoique sa présence portât à un grand respect, ce respect, néanmoins, au lieu de resserrer les cœurs, les ouvrait; et il n’y avait personne qui donnât plus de confiance que lui à lui manifester les pensées les plus secrètes et les faiblesses les plus difficiles à dire; il les supportait et les excusait, comme fait une mère bien tendre celles de son enfant. »

Une des Mères supérieures des plus éclairées et des plus capables de tout l’ordre, s’excusant de parler de M. Vincent, sur ce que déjà sa maison en avait donné quelques mémoires, l’a fait en cette sorte: « Comme ces choses, dit-elle, qu’on a écrites sont à peu près celles que je pourrais dire, je confesse que j’ai peine a faire des redites, ne pouvant me résoudre à dire des choses générales, quoique admirables, et que sa profonde humilité n’a pu cacher à toute la terre; et quant aux choses particulières, je suis certaine que nous les avons mandées. C’est pourquoi je tâcherai d’honorer ici le silence que je lui ai tant vu garder en mille rencontres et qui nous a tenues dans l’admiration. Pour moi, j’ai admiré souvent la profondeur de son esprit: je ne sortais guère d’avec lui qu’avec un sentiment de la petitesse du mien, qui avouait intérieurement ne pouvoir pénétrer jusqu’où il me semblait que le sien allait; et ainsi, par la grandeur des lumières que j’apercevais en lui, sans qu’il les découvrît tout à fait, il me semblait que j’étais la plus pauvre et la plus incapable du monde.

« Il imprimait dans les cœurs une très grande confiance de lui découvrir les choses les plus pénibles, et cette confiance n’empèchait pas que l’on ne ressentît pour lui un très profond respect; ses paroles faisaient un merveilleux effet dans les âmes, soit pour les calmer dans leurs troubles, soit pour les mettre dans un doux recueillement.

« Son support était extrême pour les défaillantes et nous a toujours été fort remarquable, sans pourtant que la fermeté de son zèle en fût intéressée.; il tenait la balance bien juste quand il fallait corriger quelqu’une; et quand elle penchait d’un côte plus que de l’autre, c’était toujours de celui de ces deux grandes vertus les plus chères de son cœur, l’humilité et la charité. Je me suis échappée insensiblement à tomber dans les redites que je voulais éviter, et cela de l’abondance de mon coeur, qui conserve pour ce saint Père plus d’estime, d’amour et de respect qu’on n’en peut exprimer ni s’imaginer.»

M. Vincent n’avait aucun respect humain; il tenait ferme pour les intérêts de Dieu et pour le bien spirituel des maisons religieuses, quelque mépris ou préjudice temporel qui lui en put arriver. C’était particulièrement au sujet des entrées, dont il se trouvait souvent importuné par des dames de la plus haute condition, même des princesses, qui ayant la curiosité de voir au dedans ces saintes communautés, ou bien ayant la dévotion d’aller passer un bon jour avec elles, ou plusieurs mauvais,  auxquels les grands comme les petits sont sujets par les accidents de la vie, pensaient que cela leur devait être accordé., mais il s’en excusait généralement et généreusement envers toutes celles qui n’avaient aucun droit d’y prétendre, avec respect néanmoins, tâchant de leur faire agréer son refus par de bonnes raisons, même de conscience. Et parce qu’il y en avait quelques-unes qui avaient acquis ce privilège, il assembla plusieurs fois, en divers temps, les supérieures et principales religieuses des monastères, pour voir quelles dames étaient les fondatrices et bienfaitrices, à qui il était juste d’accorder quelquefois l’entrée; et en ayant convenu, on les mit en écrit et on prit résolution d’en exclure toutes les autres.; et il le désira ainsi, tant afin de dire dans les occasions qu’il ne pouvait pas aller contre, que pour obliger les religieuses à ne se laisser pas vaincre de leur côte, parce que quand elles ne tenaient pas ferme, il semblait à ces grandes dames qu’il leur faisait tort de leur résister Il craignait extrêmement que l’esprit du monde ne se glissât en ces maisons et que les Filles, après l’avoir quitté, n’en reçussent quelque nouvelle atteinte par la vue et la conversation de ces personnes séculières, qui souvent portent sur elles la vanité en triomphe jusque dans les lieux et parmi les exercices de piété. Il s’est même comporté avec fermeté envers la reine,mère du roi, sans manquer pourtant au respect qui était dû à Sa Majesté, pour lui faire trouver bon  qu’une de ses dames d’honneur ne lût point reçue dans le premier monastère, comme Sa Majesté en avait témoigné le désirer;et quand il était question de faire de tels refus, il ne renvoyait jamais aux religieuses pour s’en décharger sur elles, mais il répondait et pour lui et pour elles en ces occasions-là, ce qu’il ne faisait pas toutefois en d’autres; car il y a ceci de remarquable en sa conduite, qu’il ne permettait et n’ordonnait rien d’extraordinaire et qui fût de quelque conséquence, qu’il n’en eût prit auparavant l’avis des supérieures et quelquefois des conseillères, désirant en toutes choses, autant qu’il le jugeait raisonnable et possible, agir de concert avec elles et dans une conformité de sentiments. Mais elles ont remarqué qu’il était encore plus soigneux de consulter l’oracle de la vérité, et qu’il était fort absorbé en Dieu quand elles lui parlaient, parce que, pour répondre aux choses qui lui étaient proposées, il en demandait conseil à son divin Esprit au dedans de lui-même: de sorte que, le voyant revenir de ce saint recueillement, elles recevaient les avis qu’il leur donnait comme des lumières envoyées du Ciel. Aussi commençait il souvent ses réponses par ces paroles : In nomine Domini, qui lui étaient fort familières et ordinaires.

S’il fallait rapporter ici en détail tout ce qui est écrit dans les Mémoires de ces bonnes Mères à la louange de leur digne supérieur, ce chapitre aurait une étendue excessive. C’est pourquoi nous nous contenterons d’ajouter à ce que nous venons de rapporter quelques remarques plus particulières, faites par les religieuses du monastère de Saint-Denis.

« Sa conduite, disent-elles, nous a toujours paru extraordinairement désintéressée, ne regardant jamais que les seuls intérêts de la gloire de Dieu dans toutes les affaires qu’il traitait.

« Dès le moment qu’il reconnaissait les ordres de Dieu et ses volontés, il s’y attachait indispensablement, disant, en ces rencontres avec une suavité merveilleuse, qu’il côtoyait en toutes choses la Providence.

« Dans les conseils qu’il donnait sur les propositions qui lui étaient faites, nous avons remarqué qu’il agissait avec une grande prudence et un jugement si profond et si clair, qu’aucune circonstance n’échappait à ses lumières. Cela nous a paru dans quelque affaire fort obscure et embrouillée qui avait été consultée à plusieurs Pères de religion fort éclaires, et à des docteurs très savants, qui furent assez longtemps sans en pouvoir donner la décision: ayant recours à ce digne Père, il nous en écrivit avec tant de clarté et de solidité, pénétrant le fond de cette affaire, qu’il nous donna moyen d’en sortir heureusement sans intéresser notre communauté ni la charité du prochain. Ce qui fit avouer à plusieurs que véritablement il fallait qu’il eût l’esprit de Dieu pour faire un discernement si équitable et si judicieux: aussi a-t-on remarqué que jamais il ne donnait de conclusion en quelque affaire que ce fût, qu’on ne le vît auparavant rentrer en lui-même, comme invoquant la grâce du Saint-Esprit .

« Nous avons toujours reçu une entière satisfaction de sa digne conduite, reconnaissant en lui une grande plénitude de Dieu et de l’esprit évangélique, par un zèle suave, puissant et embrasé de la gloire de Dieu; une fermeté douce, mais inébranlable à maintenir l’observance de nos règles; s’enquérant toujours de ce qui était marqué, et des sentiments de notre bienheureux Père et de notre digne Mère, pour les faire suivre exactement; nous faisant autant peser les plus petites observances que les plus importantes. Jamais il ne s’est servi de son autorité pour y apporter aucun changement, mais plutôt pour les confirmer et pour les établir.

« Nous en avons un exemple mémorable qui nous a extrêmement édifiées dans la fermeté qu’il a eue à préférer l’observance exacte de notre clôture à toutes les considérations humaines et à ses intérêts particuliers: refusant constamment l’entrée de notre maison à des personnes puissantes dont la qualité et les biens lui eussent pu servir, et à nous aussi, d’un grand appui temporel, préférant l’incomparable bonheur de notre solitude à toutes les vaines espérances du siècle.

« Dans ses visites il n’épargnait ni soin ni peine pour les rendre utiles, faisant toutes choses avec grande exactitude, paix et attention. Il avait une bénignité qui ressentait tout à fait l’esprit de Dieu, écoutant avec une égale patience la dernière novice de la maison comme il eût fait la plus ancienne. Lorsqu’il reprenait des défauts, il préparait et disposait les esprits avec tant de charité et de douceur, que l’on ressentait plutôt l’onction de ses paroles que l’amertume de la correction: tant il avait de vertu pour porter les âmes à Dieu.

« Pour connaître et remarquer nos défauts, il nous faisait entrer en jugement avec Dieu et avec nous-mêmes (c’était son terme); il nous disait que les fautes les plus légères étaient grandes, eu égard aux desseins et à l’attente de Dieu sur nous.

« Nous avons remarqué que, bien que ses répréhensions fussent toujours accompagnées d’une extrême charité et support, toutefois, lorsqu’il reprenait les manquements que l’on commettait à l’office divin, il semblait reprendre un nouvel esprit, et, s’enflammant d’un saint zèle, il parlait avec tant de vigueur et de force, qu’il imprimait dans nos cœurs la crainte et le respect de la majesté de Dieu, comme un caractère qui y demeurait à jamais ineffaçable: il voulait qu’on y observât jusques aux moindres cérémonies marquées, et  disait que Dieu recommandait à son peuple de garder les cérémonies et les commandements; et qu’il a fulminé des malédictions aussi bien contre ceux qui manquaient aux cérémonies que contre les infracteurs de ses lois. Il nous ordonnait souvent de lire nos règles, nos directoires et tout ce qui est de notre Institut; et il voulait que nous le fissions dans les dispositions des Israélites lors que après leur captivité ils fondaient en larmes de contrition, entendant la lecture de la loi de Dieu et voyant les manquements qu’ils y avaient commis.

« Il nous recommandait fréquemment dans ses visites l’union avec nos supérieures; mais, disait-il, l’union des cœurs, et la déférence à leurs sentiments, même en choses indifférentes; le respect et la condescendance entre nous, et surtout de déférer aux avis des anciennes, dans lesquelles il voulait que l’on honorât l’Ancien des jours. Quand il reprenait de quelque défaut contraire à la charité, il invoquait sur nous l’esprit de douceur de notre saint Fondateur. Il nous enseignait que notre silence devait honorer celui du Verbe divin sur la terre, et nous disait de nous donner à lui par la pratique d’une parfaite obéissance à Dieu, à nos règles et à nos supérieurs, et que faisant vœu d’obéissance, nous avions quitté notre propre conduite.

« Il voulait qu’après les Visites l’on fît un petit extrait des choses plus utiles qui s’y étaient passées, et que l’on en fit lecture de temps en temps dans le Chapitre: Cette lecture, disait-il, attire grâce: et en effet, selon ses desseins, elle avait toujours la bénédiction de nous renouveler dans les dispositions de ferveur, d’exactitude et de recueillement où elles nous avaient mises.

« Il conduisait les maisons qu’il gouvernait à un grand dénûment et parfaite abnégation, enseignant d’éviter tout ce qui porte à l’éclat, à l’estime des créatures et à tout ce qui peut exposer et engager les religieuses à la communication des séculiers. Il nous faisait fort goûter le bonheur que nous avons d’être hors de Paris et séparées du commerce du grand monde, nous portant à mortifier toutes curiosités, comme les livres, et la communication des personnes spirituelles qui pouvaient être soupçonnées des opinions dangereuses du temps; nous conseillant de tenir nos esprits renfermés dans les écrits de notre bienheureux Père pour lequel il avait une vénération toute particulière.

« Dans cet esprit d’abnégation il nous fit faire un cordial refus aux révérendes Mères Ursulines, proches voisines de notre monastère, d’user de la permission qu’elles avaient obtenue de monsieur leur supérieur d’entretenir quelques unes de nos sœurs leurs parentes et de voir notre communauté, lorsque le mur mitoyen qui nous séparait fut abattu,  nous disant que les religieuses sont mortes au monde et ne doivent plus reconnaître de parents sur la terre.

« Il nous parlait peu, mais nous avons remarqué qu’une seule de ses paroles faisait plus d’effet que des sermons entiers, par l’efficace de l’Esprit de Dieu qui parlait en lui et par les solides fondements que sa vie donnait à l’estime que l’on avait de sa sainteté. Et une sœur nous a dit qu’ayant eu le bonheur de se confesser à lui, il lui dit en quatre mots ce dont elle avait le plus de besoin sur un état de peine ou elle était; mais si à propos, qu’elle en demeura autant étonnée que satisfaite.

« Il dit à une autre, lui conseillant l’exercice de la présence de Dieu, que depuis qu’il s’était donné à Dieu, il n’avait jamais rien fait dans le particulier qu’il n’eût voulu faire dans une place publique: parce que, disait-il, la  présence de Dieu, doit avoir plus de puissance sur notre esprit que la vue de toutes les créatures ensemble.

« Pour ce qui est de sa charité, entre un très grand nombre d’exemples que nous en pourrions rapporter, nous l’avons vu exposer sa santé et son temps, qui était si cher et si précieux; prenant  la peine, sur la fin de sa vie, lorsqu’il était accablé d’affaires et de maux, de venir plusieurs fois céans pour détourner une pauvre fille que nous avions pour tourière du dehors, du dessein qu’elle avait de se faire relever de son vœu pour se marier: ce saint homme croyant qu’en ce changement il y avait du péril pour son salut, il lui parlait avec des raisons si touchantes qu’elles eussent été capables d’amollir un cœur d’acier.

« Il traitait avec tant de circonspection les matières qui regardent la charité, que jamais il ne disait la moindre parole qui la pût en aucune façon intéresser. Et lorsqu’il était nécessité de découvrir quelque défaut du prochain pour s’assurer de la vérité, dès le moment qu’il l’avait découverte, il avait une sainte adresse qui lui faisait rechercher et manifester les avantages de cette personne, pour effacer entièrement les impressions du mal.

« L’on avait une suavité non pareille à le voir agir dans les affaires: il donnait tout le temps nécessaire pour les traiter à fond; son égalité inaltérable lui donnait une présence d’esprit à tout, même à divertir ceux avec qui il agissait, surtout les malades et les personnes affligées, pour lesquelles il avait une charité incomparable; son bon cœur s’accommodait à toutes leurs faiblesses, tant du corps que de l’esprit; pouvant véritablement dire avec saint Paul: Je me suis fait tout à tous pour les gagner tous à Dieu.

« Sa déférence et son respect pour toutes sortes de personnes était admirable, et l’attention qu’il avait à en dire du bien aussi grande que celle qu’il a toujours eue à se mépriser, à se publier pécheur et à s’avilir en toute rencontre, à la très grande gloire de Dieu, et à l’édification du prochain.»

Voilà ce que ces Vertueuses religieuses de Sainte-Marie ont témoigné de leur Père supérieur; au moins c’est le principal de ce qui a été recueilli de leurs Mémoires. Nous omettons pour abréger plusieurs autres avis spirituels contenus en ces mêmes Mémoires et que M. Vincent a donnés en diverses occasions à ses chères Filles, tant en général qu’en particulier, touchant la pratique des vertus qui leur étaient les plus convenables: ces avis étaient spécialement de l’union et charité qu’elles devaient avoir entre elles, de l’obéissance envers celles qui sont chargées de leur conduite, de la fidélité aux observances, de la récollection intérieure, de l’oraison, de la préparation aux sacrements, de la pureté d’intention, de l’amour de la pauvreté, de la nécessite de la mortification, de la persévérance, et autres semblables.

Comme M. Vincent avait un cœur tout embrasé de charité envers le prochain, il ne pouvait qu’il ne communiquât quelque étincelle de cette ardeur à ses chères Filles, et qu’il ne les portât autant que leur condition le leur pouvait permettre à procurer le salut et la consolation des âmes, non seulement par leurs prières mais aussi par des assistances effectives; ce qu’il croyait être conforme à l’esprit de leur institut et aux intentions de leur bienheureux Père et instituteur: de sorte qu’il n’estimait pas que ce fût assez qu’elles exerçassent leur charité seulement entre elles; mais il souhaitait que la lumière et la chaleur de ce feu divin qu’il tâchait d’allumer dans leurs cœurs, sortît même au dehors de leur monastère, pour se communiquer à d’autres et y procurer l’ordre, la régularité, l’union et toutes sortes d’autres biens spirituels. C’est ce qui a fait que ce charitable Supérieur a toujours porté les religieuses de Sainte-Marie à embrasser les occasions qui se sont présentées d’aller établir la réforme en divers monastères qui en avaient besoin: nous n’en produirons ici qu’un seul exemple, qui suffira pour faire connaître les saintes dispositions de ce charitable Père spirituel et de ses vertueuses Filles sur ce sujet .

Il y a déjà plusieurs années que, par la piété et par les bienfaits de feu Madame la marquise de Maignelay dont la mémoire est en bénédiction, et par l’entremise de quelques personnes vertueuses et charitables, l’on fonda le monastère de Sainte-Magdeleine près le Temple, à Paris, pour servir de retraite aux filles et aux femmes, qui, ayant vécu dans le désordre, auraient dessein de s’en retirer et de se convertir véritablement à Dieu. Or comme dès le commencement de cette fondation l’on reconnut que manquait la principale partie, qui était une bonne conduite au dedans de la maison, les personnes qu’on y avait reçues n’ayant ni l’expérience ni les autres qualités requises pour cela; l’on pensa aux moyens de suppléer à ce défaut, et dès lors on conçut le dessein d’y mettre des religieuses de la Visitation et de les charger de la conduite de ce nouveau monastère,dont on les jugea plus capables que d’autres, à cause de l’esprit de leur Institut qui les oblige de faire une profession particulière de charité et de douceur, qui étaient  des vertus pour gagner l’affection de ces pauvres créatures pénitentes, et pour les attirer avec des liens d’amour à Jésus-Christ. On en parla même au bienheureux évêque de Genève qui prédit que cela se pourrait faire un jour, mais que le temps n’en était pas encore venu. Enfin quelques années après, la proposition en fut faite à M. Vincent. Ayant considéré devant Dieu l’importance de cette œuvre, il fut entièrement persuadé que les religieuses de Sainte-Marie la devaient embrasser: c’est pourquoi il en parla à la mère Hélène-Angélique Lhuillier, supérieure du premier monastère,et il la disposa avec sa communauté, nonobstant l’appréhension qu’elle et ses filles avaient d’une si difficile entreprise, de s’y engager, les y ayant encouragées par le mérite de l’œuvre et par les assistances qu’elles devaient espérer de Dieu

Ce fut en l’année 1629 qu’il destina quatre religieuses de ce premier monastère de la Visitation pour aller en celui de Sainte-Madeleine, dont les premières charges, comme celles de prieure, directrice, portière, etc., leur furent données par l’autorité de Mgr l’archevêque de Paris; et de temps en temps on les a changées pour les soulager du grand travail qui s’y rencontre. Or leur conduite a été accompagnée de tant de bénédictions, qu’elles ont établi un très bon ordre dans cette grande communauté; en sorte que depuis plus de trente ans, tout s’y est passé avec édification; et même ce monastère de Sainte-Madeleine en a produit deux autres, l’un à Rouen, et l’autre à Bordeaux: à quoi M. Vincent a beaucoup contribué par ses sages conseils et par ses soins charitables, allant ou écrivant souvent en cette maison et lui procurant de vertueux confesseurs qui pussent contribuer à y maintenir la paix, l’obéissance, et le bon ordre de tout ce qui concernait le service de Dieu.

Et parce qu’au commencement il y eut de grands obstacles à l’exécution de ce bon dessein et beaucoup de choses à régler, M. Vincent, usant de sa prudence ordinaire, procura diverses assemblées de docteurs et autres personnes d’insigne piété, pour aviser aux moyens de lever les difficultés et résoudre les doutes; tout cela, afin d’agir avec plus grande sûreté dans une affaire de cette importance, qui regardait la décharge et l’édification du public et le bien spirituel de tant de pauvres créatures, lesquelles par ce moyen sont tirées du naufrage et amenées en ce lieu comme dans un port de salut.

Elles sont pour l’ordinaire cent ou six-vingts, dont les unes font les trois vœux solennels de religion; les autres ne les font pas, et toutefois demeurent là de leur bon gré et y mènent une vie réglée. Il y en a encore quelquefois d’autres qu’on y mène par force et qui sont retenues malgré elles; néanmoins, Dieu qui est riche en miséricorde a fait la grâce à quelques-unes de passer de ce troisième état au second, et du second au premier, par les charitables soins qu’en prennent les religieuses de la Visitation; lesquelles ont eu sans doute beaucoup à souffrir, et du dedans et du dehors, depuis qu’elles ont été chargées de cette conduite: mais Dieu leur a fait la grâce de surmonter par leur humilité, douceur et patience toutes les contradictions, persécutions et calomnies que le diable et le monde ont suscitées contre elles.; à quoi elles y ont été beaucoup aidées par M. Vincent qui les encourageait toujours à la persévérance, leur remontrant combien leur patience et leur charité rendaient de gloire à Dieu, leur acquéraient de mérite et même attiraient de bénédictions sur tout leur saint ordre:  que c’était un grand honneur pour elles de faire ce que les Apôtres ont fait et ce que Jésus-Christ même est venu accomplir sur la terre, qui est de convertir les âmes à Dieu. Voici ce qu’il écrivit un jour sur ce sujet à la mère Anne-Marie Bollain, qui a été la première supérieure envoyée en ce monastère de Sainte-Magdeleine, où elle a travaillé plusieurs années avec grand fruit

« Notre-Seigneur, lui dit-il, qui nous appelle au plus parfait, aura plus agréable la continuation de vos services à Sainte-Magdeleine, qu’il n’aurait ailleurs. La grâce de la persévérance est la plus importante de toutes, et qui couronne toutes les autres grâces; et la mort qui nous trouve les armes à la main pour le service de notre divin Maître est la plus glorieuse et la plus désirable. Notre-Seigneur a fini comme il a vécu: sa vie ayant été rude et pénible, sa mort a été rigoureuse et pleine d’angoisses, sans mélange d’aucune consolation humaine. C’est pour cela que plusieurs saints ont eu cette dévotion d’aimer à mourir seuls, et d’être abandonnés des hommes, dans la confiance qu’ils auraient Dieu seul pour les secourir. Je suis assuré, ma chère sœur, que vous ne cherchez que lui seul, et qu’entre les bonnes actions qui se présentent à faire, vous préférerez toujours celles où il y a plus de sa gloire et moins de votre intérêt. »

Outre les considérations précédentes pour lesquelles M. Vincent portait avec tant d’affection ces bonnes Filles de la Visitation à persister dans cette entreprise charitable, comme elles ont toujours fait depuis et le font encore présentement, nonobstant les peines et traverses qu’elles y ont souffertes, il y en avait encore une qu’il n’estimait pas moins importante que les autres: c’était la crainte qu’il avait que, si ces religieuses s’en retiraient et quittaient cette conduite, on ne fît couler en cette maison le venin des nouvelles erreurs qu’on tâchait de répandre partout. Il disait qu’outre le préjudice qu’en recevait la foi et la religion, c’était une zizanie très dangereuse et une source de division pour les communautés, que l’ennemi semait secrètement lorsqu’on n’y prenait pas garde, comme l’expérience ne l’avait que trop fait connaître.

Avant que de finir ce chapitre, nous avons encore jugé expédient, pour l’édification du lecteur, d’y insérer deux pièces qui ont été trouvées écrites de la propre main de M. Vincent, touchant deux grandes servantes de Dieu de ce saint Institut de la Visitation, et qui feront connaître quelques grâces remarquables et extraordinaires qu’il a plu à Dieu faire à son fidèle serviteur, et lles manifesteront aussi de plus en plus la sainteté du bienheureux François de Sales instituteur de ce saint ordre, et de la vénérable mère Jeanne-Françoise Frémiot, qui en a été la fondatrice. Voici comme il parle en la première

« Il plaît à la bonté de Dieu d’opérer parfois des miracles par ses saints, pour témoigner leur sainteté. J’en mettrai ici un dont je suis témoin, arrivé en la personne de sœur M. M…, religieuse de la Visitation de Sainte-Marie, au monastère du faubourg Saint-Jacques, à Paris.

« Le fait est qu’il y a environ six ans que ladite religieuse était travaillée d’une horrible tentation d’aversion contre Dieu, contre le Saint Sacrement et contre tous les exercices de la sainte religion; de sorte qu’elle blasphémait contre Dieu et le maudissait autant de fois qu’on lui disait qu’elle le louât, ou bien qu’elle l’entendait louer par les autres religieuses; et, étant au chœur, on lui entendait proférer assez haut et distinctement des blasphèmes et des malédictions étranges contre Dieu. Et comme sa supérieure lui voulait faire faire quelque acte pour s’offrir à Dieu, elle lui répondait qu’elle n’avait d’autre Dieu que le diable. En un mot, elle sentait tant de furie et de rage en elle-même contre sa divine majesté, qu’elle a été plusieurs fois sur le point de se tuer, pour être plus tôt, disait-elle, en enfer, où elle se désirait,  pour avoir moyen de maudire Dieu éternellement à son souhait, et que c’était là toutes ses délices.  Or, la révérende mère supérieure l’ayant fait voir à des prélats et à des pères de religion et autres personnes entendues aux choses intérieures, et, par leurs avis, l’ayant même fait voir à des médecins par l’ordonnance desquels elle lui fit user de quantité de remèdes, et le tout en vain; enfin, cette bonne mère, pleine de confiance que si elle lui appliquait un peu du rochet du bienheureux évêque de Genève, elle en guérirait, fit en effet cette application, d’où la guérison suivit peu de jours après en un instant: en sorte que l’esprit qui était ainsi troublé devint tout à coup tranquille; le corps qui était affaibli reprit ses forces; comme aussi l’appétit et le sommeil qu’elle avait perdus lui revinrent, et tout cela se fit en un moment; tellement qu’elle a toujours eu depuis l’esprit aussi bon et aussi fort, et le corps à proportion, comme si elle n’avait eu aucun mal par le passé, dont il n’a rien paru depuis; et elle s’est trouvée en tel état, qu’elle a exercé avec bénédiction les principales charges du monastère, et est encore aujourd’hui maîtresse des novices.

« Or, ce qui me fait croire que cette guérison est miraculeuse et qu’elle s’est ensuivie de l’application du rochet du bienheureux évêque de Genève, c’est que les remèdes humains ne lui ont de rien servi; que son mal augmenta après l’applicalion du rochet, ce qui arrive ordinairement aux guérisons miraculeuses; qu’elle a été guérie en un instant, selon la parfaite confiance de la mère supérieure; et qu’elle-même croit aussi certainement, comme si elle le voyait ou le touchait, que Notre-Seigneur lui a fait cette miséricorde par les mérites de ce bienheureux évêque, et par l’application de son rochet. Ce que j’atteste pour avoir parlé à la religieuse pendant son grand mal, et après sa guérison, et en avoir appris les particularités de la mère supérieure et de la même religieuse bientôt après sa guérison, qui arriva le jour que je faisais la visite dans le monastère, de l’autorité de Mgr l’illustrissime et révérendissime archevêque de Paris. »

Quoique, après l’attestation de cet humble serviteur de Dieu, il n’y ait aucun lieu de douter de cette guérison extraordinaire et miraculeuse, arrivée par les mérites du bienheureux évêque de Genève, instituteur de l’ordre de la Visitation, qui a depuis opéré tant d’autres miracles, et qu’il soit juste que ce saint évêque en soit reconnu le véritable auteur après Dieu, qui en sera d’autant plus honoré et glorifié en son saint; il y a néanmoins quelques circonstances considérables qui ont accompagné ou suivi cette guérison miraculeuse, qui regardent M. Vincent, et qui font connaître que Dieu a voulu qu’il eût part à ce bien:

Il faut donc remarquer, en premier lieu, qu’il a plu à Dieu faire cette grâce à ce digne supérieur, que les visites qu’il a faites de temps en temps dans les maisons de la Visitation, selon le témoignage même des religieuses ont ordinairement produit en elles quelques grâces particulières, et, entre les autres, que plusieurs des religieuses qui souffraient de très grandes peines et qui étaient travaillées de tentations très fâcheuses s’en trouvaient entièrement délivrées, et quelquefois même en un instant, lorsqu’il leur avait parlé.

2 La visite dont il parle en cet écrit était la première de celles qu’il a faites dans le second monastère de la Visitation de Paris, qui fut environ l’an 1623, du temps qu’il demeurait encore chez feu M. le général des galères, quelques années avant la fondation de la Congrégation de la Mission.

3 Ayant vu en cette visite cette bonne religieuse obsédée de la sorte et travaillée d’une peine si effroyable, il en fut touché d’un grand sentiment de compassion; et, par un particulier mouvement de charité, il se mit à faire oraison pour elle:. Ensuite de quoi cette religieuse fut soudainement délivrée; de sorte qu’encore, comme il a été déjà dit, qu’après Dieu, la principale gloire de cette guérison miraculeuse appartienne au bienheureux François de Sales, évêque de Genève, par les intercessions duquel il y a tout sujet de croire que Dieu a délivré cette bonne religieuse de ses horribles peines et tentations; néanmoins, sans déroger à l’honneur qui en est dû à ce saint prélat, on peut dire aussi que l’entremise de M. Vincent dont il avait grandement estime et chéri la vertu pendant sa vie, l’a pu inviter d’une manière plus particulière, d’employer ses intercessions auprès de Dieu pour favoriser celui qui lui rendait un si fidèle et si agréable service en la personne de ses chères filles.

Le second écrit contient les paroles suivantes  « Nous, Vincent de Paul, supérieur général très indigne de la Congrégation de la Mission, certifions qu’il y a environ vingt ans que Dieu nous a fait la grâce d’être connu de défunte notre digne Mère de Chantal, fondatrice du saint ordre de la Visitation de Sainte-Marie, par des fréquentes communications de paroles et par écrit, qu’il a plu à Dieu que j’aie eues avec elle, tant au premier voyage qu’elle fit en cette ville, il y a environ vingt ans, qu’aux autres qu’elle y a faits depuis, en tous lesquels elle m’a honoré de la confiance de me communiquer son intérieur; qu’il m’a toujours paru qu’elle était accomplie en toutes sortes de vertus, particulièrement qu’elle était pleine de foi, quoiqu’elle ait été toute sa vie tentée de pensées contraires; qu’elle avait une très grande confiance en Dieu, et un amour souverain de sa divine bonté; qu’elle avait l’esprit juste, prudent, tempéré et fort en un degré très éminent; que l’humilité, la mortification, l’obéissance, le zèle de la sanctification de son saint ordre, et du salut des âmes du pauvre peuple, étaient en elle en un souverain degré; en un mot, que je n’ai jamais remarqué en elle aucune imperfection, mais un exercice continuel de toutes sortes de vertus; et que, quoiqu’elle ait joui en apparence de la paix et tranquillité d’esprit dont jouissent les âmes qui sont parvenues à un si haut degré de vertu, elle a néanmoins souffert des peines intérieures si grandes qu’elle m’a dit et écrit plusieurs fois qu’elle avait l’esprit si plein de toute sorte de tentations et d’abominations, que son exercice continuel était de se détourner du regard de son intérieur, ne pouvant se supporter elle-même en la vue de son âme si pleine d’horreur, qu’elle lui semblait l’image de l’enfer; et que, quoiqu’elle souffrit de la sorte, elle n’a jamais perdu la sérénité de son visage, ni ne s’est relâchée de la fidélité que Dieu demandait d’elle dans l’exercice des vertus chrétiennes et religieuses, ni dans la sollicitude prodigieuse qu’elle avait de son saint ordre; et que de la vient que je crois qu’elle était une des plus saintes âmes que j’aie jamais connues sur la terre, et qu’elle est maintenant bienheureuse au ciel. Je ne fais pas de doute que Dieu ne manifeste un jour sa sainteté, comme j’apprends qu’il fait déjà en plusieurs endroits de ce royaume et en plusieurs manières, dont en voici une qui est arrivée à une personne digne de foi, laquelle j’assure qu’elle aimerait mieux mourir que de mentir.

« Cette personne ayant eu nouvelle de l’extrémité de la maladie de notre défunte  se mit à genoux pour prier Dieu pour elle; et la première pensée qui lui vint en l’esprit fut de faire un acte de contrition des péchés qu’elle avait commis et qu’elle commet ordinairement; et, immédiatement après, il lui parut un petit globe, comme de feu, qui s’élevait de terre et s’alla joindre en la supérieure région de l’air à un autre globe plus grand et plus lumineux, et les deux réduits en un s’élevèrent plus haut, entrèrent et se répandirent dans un autre globe infiniment plus grand et plus lumineux que les autres; et il lui fut dit intérieurement que ce premier globe était l’âme de notre digne Mère, le second de notre bienheureux Père, et l’autre, l’essence divine; que l’âme de notre digne Mère s’était réunie à celle de notre bienheureux Père, et les deux a Dieu, leur souverain principe.

« De plus, la même personne, qui est un prêtre célébrant la sainte messe pour notre digne Mère, incontinent après qu’il eut appris la nouvelle de son heureux trépas, et étant au second Memento, où l’on prie pour les morts, il pensa qu’il ferait bien de prier pour elle; que peut-être elle était dans le purgatoire, à cause de certaines paroles qu’elle avait dites il y avait quelque temps, qui semblaient tenir du péché véniel; et en même temps il vit derechef la même vision, les mêmes globes, et leur union; et il lui resta un sentiment intérieur que cette âme était bienheureuse, qu’elle n’avait point besoin de prières: ce qui est demeuré si bien imprimé dans l’esprit de ce prêtre, qu’il lui semble la voir en cet état toutes les fois qu’il pense à elle.

« Ce qui pourrait faire douter de cette vision est que cette personne a une si grande estime de la sainteté de cette âme bienheureuse, qu’il ne lit jamais ses réponses sans pleurer, dans l’opinion qu’il a que c’est Dieu qui lui a inspiré ce qu’elles contiennent, et que cette vision par conséquent est un effet de son imagination: mais ce qui fait penser que c’est une vraie vision est qu’il n’est point sujet à en avoir, et n’a jamais eu que celle-ci. En foi de quoi j’ai signé la présente de ma main, et scellé de notre sceau »

Cette déclaration de M. Vincent est de l’année 1642. C’est de lui-même qu’il parle en tierce personne quand il parle de la vision des globes; c’est à lui que Dieu a manifesté la béatitude des saints fondateurs de ce dévot Institut de la Visitation: mais avant que d’en rien écrire et d’en parler à personne, il eut recours à feu M. l’archevêque de Paris auquel il raconta la chose, et lui dit tout simplement comme elle s’était passée pour en avoir son avis, afin de n’y pas être trompé. Il en communiqua aussi avec le R. P. dom Maurice, barnabite, qu’il trouva au monastère de Sainte-Marie du faubourg Saint-Jacques, le lendemain qu’on apprit la mort de la Mère de Chantal, et lui demanda s’il se pouvait assurer qu’il n’y eût point de tromperie du diable; et tous deux lui avant dit qu’il y avait toutes les marques qu’on pouvait souhaiter pour juger que c’était l’esprit de Dieu qui lui avait révélé ce secret, et qu’il s’en pouvait assurer, il crut qu’il devait pour lors faire part de cette consolation à quelques religieuses de ce même ordre qu’il voyait sensiblement touchées de la perte de leur bonne Mère, leur ayant pour cela fait le récit des particularités de cette vision, qu’il mit après par écrit pour en conserver la mémoire.

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