La vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre second, Chapitre IX

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Louis Abelly · Année de la première publication : 1664.
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Chapitre neuvième : Institution des Filles de la Charité, servantes des pauvres malades.

Nous ne répéterons point ici ce qui a été dit au premier livre  touchant l’origine de la Compagnie des Filles de la Charité destinées au service des pauvres malades, l’occasion dont Dieu voulut se servir pour la faire naître, et comment M. Vincent, sans avoir contribué à cet établissement sinon par une fidèle correspondance aux desseins de Dieu lorsqu’ils lui furent manifestés, se trouva, presque sans y penser, l’auteur de cette charitable entreprise et le père spirituel de ces vertueuses filles.

Nous rapporterons seulement en ce chapitre quelques choses dignes de remarque dont il n’a point été parlé au premier livre, touchant cette dévote communauté, laquelle a été érigée en compagnie ou congrégation et société particulière par l’autorité de feu M. l’archevêque de Paris, dont les lettres d’érection portent les termes suivants:

« Et d’autant que Dieu a béni le travail que notre très aimé Vincent de Paul a pris pour faire réussir ce pieux dessein, nous lui avons confié et commis par ces présentes, confions et commettons la conduite et direction de la susdite société et communauté, sa vie durant; et après lui, à ses successeurs les supérieurs généraux de ladite Congrégation de la Mission; etc » Ensuite, il plut au roi donner, pour autoriser et confirmer cet établissement, des lettres patentes qui furent vérifiées et enregistrées au Parlement.M. Vincent, se voyant chargé de cette conduite par un ordre si exprès de la divine Providence, crut qu’il devait employer ses pensées et ses soins pour perfectionner l’ouvrage que Dieu lui avait fait la grâce de commencer. Pour cet effet, avant toutes choses il proposa à ces vertueuses filles pour maxime fondamentale de se considérer comme destinées par ]a volonté de Dieu pour servir Notre-Seigneur Jésus-Christ corporellement et spirituellement en la personne des pauvres malades, tant hommes que femmes et enfants, soit honteux ou nécessiteux; et, pour se rendre dignes servantes d’un tel Seigneur dans un emploi si saint, de travailler soigneusement à leur propre perfection: faisant tous leurs exercices en esprit d’humilité, simplicité, charité, en union de ceux que Notre-Seigneur Jésus-Christ a faits sur la terre et pour la même fin, qui exclut toute vanité ou respect humain, et tout amour-propre et satisfaction de la nature.

Il leur a aussi fort particulièrèment recommandé quelques autres vertus qu’il a jugées les plus nécessaires à leur état, comme l’obéissance à leurs supérieurs et à messieurs les curés; l’indifférence aux lieux, aux emplois et aux personnes; la pauvreté, pour s’affectionner à vivre pauvrement comme servantes des pauvres; et la patience, pour souffrir de bon cœur et pour l’amour de Dieu les incommodités, contradictions, moqueries, calomnies et autres mortifications qui leur arrivent, même pour avoir bien fait; se remettant en esprit que tout cela n’est qu’une partie de la croix que Notre-Seigneur veut qu’elles portent après lui sur la terre, pour mériter de vivre un jour avec lui dans le ciel.

Il n’est pas nécessaire d’entrer plus avant dans le détail de leur règlement, qui n’est que pour elles, et qui les porte à la pratique de l’oraison mentale, à la fréquentation des sacrements, aux retraites annuelles, aux conférences spirituelles entre elles, à l’union et charité mutuelle, à l’uniformité de vie, d’habits et d’actions, et à une modestie toute singulière

Outre ce règlement qui est commun pour toutes, M. Vincent leur en a laisse d’autres qui regardent chaque emploi et chaque office particulier; leur marquant ce qu’elles ont à faire en tous les lieux où elles se trouvent, dans les villes et dans les villages, tant à l’égard des dames et autres personnes qui les emploient, qu’à l’égard des pauvres qu’elles servent et qu’elles instruisent; et ces règlements particuliers sont au nombre de six, tous différents: le premier pour les sœurs qui assistent les malades des paroisses; le deuxième pour celles qui tiennent les écoles; le troisième pour celles qui ont soin des enfants trouvés; le quatrième pour celles qui aident les dames à servir les pauvres à l’Hôtel-Dieu de Paris; le cinquième pour les sœurs qui sont à l’hôpital des galériens; le sixième pour celles qui servent les malades dans les autres hôpitaux du royaume: et ces règlements leur marquent particulièrement les occasions dangereuses qu’elles ont à éviter, les précautions dont il leur faut user, les vues différentes qu’elles doivent avoir, enfin tout ce qu’elles ont à faire ou à dire, jusqu’aux moindres circonstances, pour bien nourrir, panser, médicamenter, nettoyer, édifier, consoler et admonester les pauvres, petits et grands, sains et malades.

On pouvait bien dire que les règlements qui sortaient des mains de M  Vincent étaient comme en leur perfection, parce qu’il ne se hâtait jamais de les donner: il voulait que Dieu seul en fût l’auteur, et que l’esprit humain n’y eût autre part que celle de la pratique: aussi ceux-là ont été dressés sur une longue expérience, et par concert avec Mademoiselle Le Gras, très éclairée, et toujours appliquée au service de toutes sortes de pauvres.

Ces règlements font que ces filles s’acquittent de leurs petits devoirs avec bénédiction, et au contentement d’un chacun: ce qui fait qu’on les demande de toutes parts. Plusieurs villes du royaume en veulent avoir, même des principales, sans parler de quantité de seigneurs et de dames qui désirent les établir en leurs terres: et on espère de leur en fournir à mesure que cette petite Compagnie se multipliera, comme elle fait, Dieu merci. C’est une belle occasion aux filles et aux veuves qui veulent se retirer du monde, pour assurer leur salut par des œuvres de charité; surtout à celles qui voudraient être religieuses et qui n’ont pas une dot suffisante; car elles peuvent entrer dans cette Compagnie sans aucune dot. On ne leur demande que ce qui est nécessaire pour leur premier habit, et principalement une bonne disposition de corps et d’esprit pour répondre à la grâce d’une si sainte vocation, qui est plus grande que les personnes peu charitables ne peuvent comprendre et que M. Vincent a exprimé en ce peu de paroles:

« Une Fille de la Charité, dit-il, a besoin de plus de vertu que les religieuses les plus austères. Il n’y a point de religion de filles qui ait tant d’emplois qu’elles en ont: car les Filles de la Charité ont presque tous les emplois des religieuses, ayant premièrement à travailler à leur propre perfection, comme les religieuses Carmélites et autres semblables; deuxièmement au soin des malades, comme le religieuses de l’Hôtel-Dieu de Paris et autres hospitalières; troisièmement à l’instruction des pauvres filles, comme les Ursulines »

Voici ce que portent quelques articles des règles particulières que M. Vincent a données aux sœurs qui servent les pauvres malades dans les paroisses: « Elles considéreront qu’encore qu’elles ne soient pas dans une religion, cet état n’étant pas convenable aux emplois de leur vocation, néanmoins parce qu’elles sont beaucoup plus exposées que les religieuses cloîtrées et grillées, n’ayant pour monastère que les maisons des malades; pour cellule, quelque pauvre chambre, et bien souvent de louage; pour chapelle, l’église paroissiale; pour cloître, les rues de la ville; pour clôture, l’obéissance;pour grille, la crainte de Dieu; et pour voile, la sainte modestie. Pour toutes ces considérations, elles doivent avoir autant ou plus de vertu que si elles étaient professes dans un ordre religieux. C’est pourquoi elles tâcheront de se comporter en tous ces lieux-là, du moins avec autant de retenue, de récollection et d’édification que font les vraies religieuses dans leurs monastères. Et pour obtenir de Dieu cette grâce, elles doivent s’étudier à l’acquisition de toutes les vertus qui leur sont recommandées par leurs règles, et particulièrement d’une profonde humilité, d’une parfaite obéissance et d’un grand détachement des créatures; et surtout elles useront de toutes les précautions possibles pour conserver parfaitement la chasteté du corps et du coeur.

« Elles penseront souvent à la fin principale pour laquelle Dieu a voulu qu’elles fussent envoyées en la paroisse où elles se trouvent, qui est de servir les pauvres malades, non seulement corporellement en leur administrant la nourriture et les médicaments, mais encore spirituellement en procurant qu’ils reçoivent de bonne heure les sacrements. En sorte que tous ceux qui tendront à la mort partent de ce monde en bon état, et que ceux qui guériront fassent une bonne résolution de bien vivre à l’avenir. Et pour mieux leur procurer ce secours spirituel, elles y contribueront autant que leur petit pouvoir et le peu de temps qu’elles ont pour cela le leur permettront, et selon que la qualité et condition des malades le requerront. Or, le secours qu’elles tâcheront de leur donner sera particulièrement de les consoler, encourager et instruire des choses nécessaires à salut; leur faisant faire des actes de foi d’espérance et de charité envers Dieu et envers le prochain, et de contrition; les exhortant de pardonner à leurs ennemis, et de demander pardon à ceux qu’ils ont offensés; de se résigner au bon plaisir de Dieu, soit pour souffrir, soit pour guérir, soit pour mourir, soit pour vivre, et autres semblables actes, non tout à la fois, mais un peu chaque jour et le plus succinctement qu’il leur sera possible, de peur de les ennuyer.

« Surtout elles se donneront à Dieu, pour les disposer à faire une bonne confession générale de toute leur vie, particulièrement s’ils sont pour mourir de leur maladie; leur représentant l’importance qu’il y a de la faire, et leur enseignant la manière de la bien faire; leur disant, entre autres choses, qu’ils ne rendront pas seulement compte des péchés commis depuis leur dernière confession, mais encore de tous les autres qu’ils ont jamais faits, tant confessés qu’oubliés: que s’ils ne sont pas en état de faire cette confession de toute leur vie, elles les exciteront à concevoir du moins une contrition générale de tous leurs péchés, avec un ferme propos de vouloir plutôt mourir que de les plus commettre, moyennant la grâce de Dieu.

« Si les malades reviennent en convalescence et puis retombent une ou plusieurs fois, elles auront soin de les exhorter à recevoir derechef les sacrements, même celui de l’Extrême-Onction, et de leur procurer ce grand bien. Si elles se trouvent à leur dernier passage, elles les aideront à bien mourir, en leur faisant faire quelques-uns des actes ci-dessus rapportés et priant Dieu pour eux.

« Et s’ils guérissent, elles redoubleront leurs soins pour les exciter à profiter de leur maladie et de leur guérison, en leur représentant que Dieu les a faits malades du corps pour guérir leurs âmes, et qu’il leur a redonné la santé corporelle pour la bien employer à faire pénitence et à mener une bonne vie; et partant qu’ils doivent faire de fortes résolutions d’accomplir tout cela, et renouveler celles qu’ils ont faites au fort de leur mal; leur conseillant quelques petites pratiques selon leur portée, comme de prier Dieu à genoux soir et matin, se confesser et communier plusieurs fois l’année, fuir les occasions du péché, et semblables: le tout brièvement, simplement et humblement.

» Et de peur que ces services spirituels qu’elles leur rendent ne préjudicient aux corporels qu’elles leur doivent, ce qui arriverait si, pour s’amuser trop longtemps à parler à un malade, elles faisaient souffrir les autres faute de leur porter de bonne heure la nourriture ou les médicaments nécessaires, elles tâcheront de bien prendre en cela leurs mesures, réglant leur temps et leurs exercices selon que le nombre et le besoin des malades sera grand ou petit. Et parce que leurs emplois du soir ne sont pas ordinairement si pressants que ceux du matin, elles pourront prendre ce temps-là pour les instruire ou exhorter en la manière qui a été marquée, particulièrement lorsqu’elles leur portent les remèdes.

« En servant les malades, elles ne doivent considérer que Dieu, et partant ne prendre non plus garde aux louanges qu’ils leur donnent qu’aux injures qu’ils leur disent, si ce n’est pour en faire un bon usage, rejetant intérieurement celles-là en se confondant dans leur néant, et agréant celles-ci pour honorer les mépris faits du Fils de Dieu en la croix par ceux mêmes qui avaient reçu de lui tant de faveurs et de grâces.

e Elles ne recevront aucun présent, tant petit soit-il, des pauvres qu’elles assistent; se gardant bien de penser qu’ils leur soient obligés pour le service qu’elles leur rendent; vu qu’au contraire elles leur en doivent de reste, puisque pour une petite aumône qu’elles font, non de leurs biens propres, mais seulement d’un peu de leurs soins, elles se font des amis dans le ciel, qui ont droit de les recevoir un jour dans les tabernacles éternels; et même, des cette vie, elles recoivent, au sujet de ces pauvres qu’elles assistent, plus d’honneur et de vrai contentement qu’elles n’en eussent jamais osé espérer dans le monde, dont elles ne doivent pas abuser, mais plutôt entrer en confusion, dans la vue qu’elles en sont indignes. »

Voilà les principaux règlements que M. Vincent a donnés à ces vertueuses filles,. par lesquels on peut connaître dans quel esprit il les élevait et à quel degré de perfection il les portait; et, à plus forte raison, de quel esprit il était rempli lui-même, et combien abondantes étaient les grâces et les lumières dont Dieu avait comblé son âme et qu’il répandait avec tant de bénédiction sur les autres .

Il leur a encore donné en diverses rencontres plusieurs bons avis pour se bien comporter à l’égard de quelques personnes particulières, par exemple, envers messieurs. les ecclésiastiques des paroisses où elles seraient résidantes: « Il leur recommandait d’un côté un grand respect envers eux, et d’un autre de ne les visiter ni leur parler qu’au confessionnal, sans nécessité; de n’aller jamais seules chez eux, ni les recevoir de même chez elles dans leurs chambres; dans les maladies, de ne les traiter ni leur fournir de remèdes; ne se charger du blanchissage des surplis, aubes et autre linge d’église, ni de la netteté et ornement des églises et des autels, ni du soin et entretien de la lampe, et autres semblables occupations; lesquelles, quoique saintes, ne sont pas conformes à leur Institut, parce qu’elles les détourneraient du service des pauvres.

« Et à l’égard des laïques et séculiers, de quelque condition qu’ils soient, il leur recommandait de ne les pas visiter non plus sans nécessité; de ne pas perdre le temps ni se familiariser trop chez eux; de ne se charger, quand ils sont malades, ni du traitement de leurs personnes ni de leurs enfants, serviteurs ou domestiques; et enfin de ne pas s’occuper de leurs affaires, ménages, remèdes, etc.; tout cela n’étant point de leur Institut, qui les applique au service des pauvres malades et non pas des riches. Et il leur recommandait toutes ces choses comme plus importantes qu’elles ne paraissaient d’abord, vu que ces occupations étant ordinairement plus faciles, plus agréables et plus honorables selon le monde, elles s’y adonneraient plus volontiers selon l’inclination de la nature, et ainsi peu à peu elles s’éloigneraient de ce que Notre Seigneur demande d’elles, et de la fin pour laquelle leur petite Compagnie a été instituée.»

Outre les paroisses dans lesquelles ces bonnes filles travaillent pour le service des pauvres malades, il y a encore cinq hôpitaux dans Paris ou elles sont employées pour le même effet: 1° celui de l’Hôtel-Dieu, où elles aident les dames qui vont visiter les malades; 2° celui des enfants-Trouvés, où leur charité trouve un très grand exercice; et ne se passant aucune année sans qu’on ne leur apporte trois ou quatre cents de ces enfants qu’elles nourrissent et élèvent avec un soin admirable; 3° celui des criminels condamnés aux galères, ou elles exercent les œuvres de miséricorde en un très haut degré, car c’est à l’égard de gens plus misérables au corps et en l’âme qu’on ne saurait presque s’imaginer; c’est pourquoi les sœurs qui y sont employées ont besoin d’une grâce extraordinaire de Dieu, et M. Vincent leur a aussi prescrit des pratiques conformes à ce besoin; 4° celui des Petites-Maisons, ou elles ont soin de la nourriture, entretien et netteté des pauvres aliénés d’esprit qui y sont en grand nombre, de l’un et de l’autre sexe: elles les servent tant en santé qu’en maladie, les traitant avec grande douceur et charité. MM. les administrateurs de cet hôpital ont rendu témoignage que ces bonnes filles avaient retranché quantité de désordres qui allaient à l’offense de Dieu, à la ruine des biens de la maison et à l’altération de ces pauvres insensés, en sorte qu’on a été très édifié et satisfait de leur conduite; 5° enfin il y a l’hôpital du Nom-de-Jésus, où plusieurs tant hommes que femmes avancés en âge sont servis, accommodés et assistés en toutes façons par ces charitables filles

Outre ces cinq hôpitaux qui les occupent dans la seule ville de Paris, et toutes les paroisses où elles sont employées tant en la même ville qu’en plusieurs lieux de France, il y a encore beaucoup d’autres hôpitaux où elles rendent service aux pauvres, comme Angers, Chartres, Châteaudun, Hennebon, Saint-Fargeau, Ussel, Cahors, Gex, etc., et même jusqu’en Pologne, en la ville de Varsovie, en tous lesquels lieux elles rendent service aux pauvres avec grande bénédiction. Nous rapporterons ici sur ce sujet une lettre que M. Vincent écrivit à Mademoiselle Le Gras, lorsqu’il fut question d’envoyer trois de ses filles travailler en Poitou

« Je prie Notre-Seigneur dit-il, qu’il donne sa sainte bénédiction à nos très chères sœurs, et qu’il leur fasse part de l’esprit qu’il a donné aux saintes dames qui l’accompagnaient et qui coopéraient avec lui à l’assistance des pauvres malades et à l’instruction des enfants. O bon Dieu ! quel bonheur à ces bonnes filles d’aller continuer au lieu ou elles sont envoyées la charité que Notre-Seigneur a exercée sur la terre ! Oh ! que le ciel se réjouira de voir cela, et que les louanges qu’elles en auront en l’autre vie seront admirables ! Mais avec quelle sainte confiance paraîtront-elles au jour du jugement, après tant de saintes œuvres de charité qu’elles auront exercées ! Certainement il me semble que les couronnes et les empires de la terre ne sont que de la boue, en comparaison du mérite et de la gloire dont il y a sujet d’espérer qu’elles seront un jour couronnées .

« Il ne reste sinon qu’elles se comportent dans l’esprit de la sainte Vierge en leur voyage et en leurs emplois; qu’elles la voient souvent des yeux et de l’esprit, et qu’elles fassent toutes choses ainsi qu’elles se représenteront dans la pensée que pourrait faire cette très sainte Dame. Qu’elles considèrent surtout sa charité et son humilité Qu’elles soient bien humbles à l’égard de Dieu, cordiales entre elles, bienfaisantes à tous, et à édification en tous lieux. Qu’elles fassent leurs exercices de piété tous les matins ou avant que les coches partent, ou sur les chemins; qu’elles disent leur chapelet et portent avec elles quelque petit livre de piété pour le lire; qu’elles contribuent aux entretiens qui se feront de Dieu et nullement à ceux du monde, et moins encore à ceux qui seraient trop libres; enfin, qu’elles soient des rochers contre les familiarités que les hommes voudraient prendre avec elles.

« Étant arrivées au terme de leur voyage, elles iront d’abord saluer le Très Saint Sacrement, verront M. le curé, recevront ses ordres, et tâcheront de les accomplir à l’égard des malades et des enfants qui iront à l’école. Elles feront ce qu’elles pourront pour profiter aux âmes pendant qu’elles traiteront les corps des pauvres malades; elles obéiront aux officières de la Charité, et les animeront à s’affectionner à la pratique du règlement; elles se confesseront tous les huit jours, etc. Et continuant de la sorte, il se trouvera devant Dieu qu’elles auront mené une vie fort sainte, et que, n’étant que de pauvres filles sur la terre, elles deviendront de grandes reines dans le ciel. C’est ce que je demande à Dieu, etc. »

Or, comme dans tous ces hôpitaux, il y a souvent un grand nombre de malades à servir, et qu’elles sont ordinairement en petit nombre en chaque hôpital, cela est cause qu’elles se trouvent assez souvent fort surchargées. C’est ce qu’une des sœurs qui avait été envoyée en un hôpital représenta un jour par lettre à M. Vincent, en ces termes:

« Monsieur, nous sommes accablées de travail et nous y succomberons si nous ne sommes secourues: je suis contrainte de vous tracer ce peu de lignes la nuit en veillant nos malades, n’ayant aucun relâche le jour; et en vous écrivant, il faut que j’exhorte deux moribonds. Je vais tantôt à l’un, lui dire:  Mon ami, élevez votre cœur à  Dieu, demandez-lui miséricorde;  cela fait, je reviens écrire une ou deux lignes, et puis je cours à l’autre lui crier:  Jesus Maria !  mon Dieu, j’espère en vous; et puis je retourne encore à ma lettre, et ainsi je vais et viens, et je vous écris à diverses reprises, et ayant l’esprit tout divisé. C’est pour vous supplier très humblement de nous envoyer encore une sœur, etc. »

M. Vincent, lisant cette lettre, admira l’esprit de cette fille dans ce trait de son éloquence naturelle, qui était très puissant pour exprimer son besoin, et pour le persuader d’y apporter remède et de lui envoyer du secours.

Mais ce qui met le comble à la charité de ces bonnes filles est le grand travail qu’elles ont entrepris par obéissance, et avec une sincère affection, non seulement dans tous les lieux dont nous avons parlé, mais jusque dans les hôpitaux des armées, où le zèle de leur charitable supérieur les a envoyées, avec les précautions nécessaires, pour y prendre le soin des soldats blessés et des autres malades, comme à l’hôpital de Rethel pendant le dernier siège, et depuis. à Calais durant le siège de Dunkerque, où il y en eut deux qui consumèrent saintement leur vie dans cet office de charité.

M. Vincent, recommandant un jour aux prières de sa Communauté ces bonnes filles, dit les paroles suivantes, que nous avons cru devoir insérer en ce lieu:

« Je recommande, dit-il, à vos prières les Filles de la Charité que nous avons envoyées à Calais pour assister les pauvres soldats blessés; de. quatre qu’elles étaient, il y en a deux décédées, qui étaient des plus fortes et robustes de leur Compagnie; cependant les voilà qui ont succombé sous le faix. Imaginez-vous. Messieurs, ce que c’est que quatre pauvres filles à l’entour de cinq ou six cents soldats blessés et malades. Voyez un peu la conduite et la bonté de Dieu de s’être suscité en ce temps une Compagnie de la sorte: pourquoi faire ? Pour assister les pauvres corporellement et même spirituellement en leur disant quelques bonnes paroles qui les portent à penser à leur salut; particulièrement aux moribonds, pour les aider à bien mourir, leur faisant faire des actes de contrition et de confiance en Dieu. En vérité, Messieurs, cela est touchant: ne vous semble-t-il pas que c’est une action de grand mérite devant Dieu que des filles s’en aillent avec tant de courage et de résolution parmi des soldats, les soulager en leurs besoins, et contribuer à les sauver; qu’elles aillent s’exposer à de si grands travaux, et même à de fâcheuses maladies, et enfin à la mort, pour ces gens qui se sont exposés aux périls de la guerre pour le bien de l’État.

« Nous voyons donc combien ces pauvres filles sont pleines de zèle de sa gloire et de l’assistance du prochain. La reine nous a fait l’honneur de nous écrire pour nous mander d’en envoyer d’autres à Calais, afin d’assister ces pauvres soldats. Et voilà que quatre s’en vont partir aujourd’hui pour cela. Une d’entre elles, âgée d’environ cinquante ans, me vint trouver vendredi dernier à l’Hôtel-Dieu, où j’étais, pour me dire qu’elle avait appris que deux de ses sœurs étaient mortes à Calais, et qu’elle venait s’offrir à moi pour y être envoyée à leur place, si je le trouvais bon. Je lui dis: Ma Sœur, j’y penserai: et hier elle vint ici pour savoir la réponse que j’avais à lui faire. Voyez, Messieurs et mes Frères, le courage de ces filles à s’offrir de la sorte, et s’offrir d’aller exposer leur vie, comme des victimes, pour l’amour de Jésus-Christ et le bien du prochain: cela n’est-il pas admirable ? Pour moi, je ne sais que dire à cela, sinon que ces filles seront mes juges au jour du jugement. Oui, elles seront nos juges, si nous ne sommes disposés comme elles à exposer nos vies pour Dieu, etc. Comme notre Congrégation a quelque relation à leur Compagnie, et que Notre-Seigneur s’est voulu servir de celle de la Mission pour donner commencement à celle de ces pauvres filles, nous avons aussi obligation de remercier Dieu de toutes les grâces qu’il leur a faites, et de le prier qu’il leur continue par sa bonté infinie les mêmes bénédictions à l’avenir.

« Vous ne sauriez croire combien Dieu bénit partout ces bonnes filles, et en combien de lieux elles sont désirées. Un évêque en demande pour trois hôpitaux, un autre pour deux; un troisième, dont on me parla encore il n’y a que trois jours, en demande aussi, et on me pressa de lui en envoyer. Mais quoi ? il n’y a pas moyen, nous n’en avons pas assez. Je demandais l’autre jour à un curé de cette ville qui en a dans sa paroisse, comment elles faisaient ? Je n’oserais vous rapporter le bien qu’il m’en a dit. Il en va ainsi des autres, qui plus, qui moins. Ce n’est pas qu’elles n’aient des défauts; hélas ! qui est-ce qui n’en a point ? mais elles ne laissent pas d’exercer la miséricorde, qui est cette belle vertu de laquelle il est dit que le propre de Dieu est la miséricorde. Nous autres, nous l’exercons aussi, et nous la devons exercer toute notre vie; miséricorde corporelle miséricorde spirituelle, miséricorde aux champs dans les missions, en accourant aux besoins de notre prochain; miséricorde à la maison, à l’égard des exercitants qui sont en retraite chez nous, et à l’égard des pauvres, et en tant d’autres occasions que Dieu nous présente. Enfin nous devons toujours être gens de miséricorde, si nous voulons faire en tout et partout la volonté de Dieu, etc. »

Nous ne devons pas omettre ici une chose digne de remarque, qui est que, comme les premières missions que M. Vincent a faites dans les paroisses des villages ont donné occasion à la naissance d’une Congrégation de Missionnaires, de même aussi les Confréries de la Charité qu’il a établies dans les paroisses ont produit une compagnie de Filles de la Charité, sans aucun dessein prémédité, mais par un ordre secret de la divine Providence. De sorte qu’après Dieu, l’institution de ces deux Compagnies, leur accroissement, leur utilité, leurs règlements et leurs pratiques viennent du zèle, de la prudence et de la piété de ce sage Instituteur: il les a vues éclore de ses travaux et les a cultivées par sa douce conduite, soutenues et affermies sur des appuis et sur des fondements infaillibles, tels que sont ceux de l’Evangile, il les a enfin consacrées toutes deux à l’amour de Dieu et du prochain, mais a un amour effectif et de pratique, qui embrasse toutes les œuvres de miséricorde, spirituelles et corporelles. C’est à quoi il s’est lui-même dédié et consumé; c’est le chemin qu’il a frayé à l’un et à l’autre sexe, pour parvenir assurément à leur perfection. Et pour faire voir la sainte convenance que ces deux Compagnies ont entre elles, et avec les chrétiens de la primitive Eglise, je rapporterai ici ce que lui-même en a remarqué dans une lettre qu’il a écrite à un prêtre de sa Congrégation, lequel lui avait fait cette objection: Pourquoi les Missionnaires, qui ont pour règle de ne se point charger de la conduite d’aucunes religieuses, ont néanmoins la direction des Filles de la Charité ? A quoi il fit la réponse suivante qui est considérable sur ce sujet. Elle est du 7 février 1660:

«Je rends grâces à Dieu des sentiments qu’il vous a donnés sur ce que je vous ai écrit touchant les religieuses; j’en suis fort consolé, voyant que vous avez connu l’importance des raisons que la Congrégation a eues de s’éloigner de leur service, pour ne mettre empêchement à celui que nous devons au pauvre peuple.

« Et parce que vous désirez être éclairci du sujet qui nous a fait prendre le soin des Filles de la Charité, en demandant pourquoi la Congrégation, qui a pour maxime de ne s’occuper à la direction des religieuses, se mêle néanmoins de ces filles-là.

« 1° Je vous dirai, Monsieur, que nous ne blâmons pas l’assistance des religieuses: au contraire, nous louons ceux qui les servent comme les épouses de Notre-Seigneur, lesquelles ont renoncé au monde et à ses vanités pour s’unir à leur souverain bien: mais tout ce qui est loisible aux autres prêtres n’est pas expédient pour nous;

« 2° Que les Filles de la Charité ne sont pas religieuses, mais des filles qui vont et viennent comme des séculières. Ce sont des personnes de paroisses sous la conduite de MM. les curés où elles sont établies. Et si nous avons la direction de la maison où elles sont élevées, c’est parce que la conduite de Dieu, pour donner naissance à leur petite Compagnie, s’est servie de la notre: et vous savez que des mêmes causes que Dieu emploie pour donner l’être aux choses, il s’en sert pour le leur conserver;

« 3° Notre petite Congrégation s’est donnée à Dieu pour servir le pauvre peuple corporellement et spirituellement, et cela dès son commencement: en sorte qu’en même temps qu’elle a travaillé au salut des âmes par les missions, elle a établi un moyen de soulager les malades par les Confréries de la Charité, et le Saint-Siège a approuvé cela par les bulles de notre institution.

« Or, comme la vertu de miséricorde a diverses opérations, elle a porté la Congrégation à plusieurs et différentes manières d’assister les pauvres: témoin le service qu’elle rend aux forçats des galères et aux esclaves de Barbarie; témoin ce qu’elle a fait pour la Lorraine en sa grande désolation; et depuis, pour les frontières ruinées de Champagne et de Picardie où nous avons encore un des nôtres incessamment appliqué à la distribution des aumônes. Vous êtes vous-même témoin, Monsieur, du secours qu’elle a apporté au peuple des environs de Paris, accablé de famine et de maladie, en suite du séjour des armées. Vous avez eu votre part à ce grand travail, vous en avez pensé mourir, ainsi que beaucoup d’autres qui ont donné leur vie pour la conserver aux membres souffrants de Jésus-Christ, lequel en est maintenant leur récompense, et un jour il sera la vôtre. Les Dames de la Charité de Paris sont encore autant de témoins de la grâce de notre vocation, pour contribuer avec elles à quantité de bonnes œuvres qu’elles font, et dedans et dehors la ville.

« Cela posé, les Filles de la Charité étant entrées dans l’ordre de la Providence, comme un moyen que Dieu nous donne de faire par leurs mains ce que nous ne pouvons faire par les nôtres en l’assistance corporelle des pauvres malades, et de leur dire par leur bouche quelque mot .d’instruction et d’encouragement pour leur salut, nous avons aussi obligation de les aider à leur propre avancement en la vertu, pour se bien acquitter de leurs exercices charitables.

« Il y a donc cette différence entre elles et les religieuses, que la plupart des religieuses n’ont pour fin que leur propre perfection; au lieu que ces Filles sont appliquées, comme nous, au salut et au soulagement du prochain. Et si je dis avec nous, je ne dirai rien de contraire à l’Évangile, mais fort conforme à l’usage de la primitive Église; car Notre-Seigneur prenait soin de quelques femmes qui le suivaient; et nous voyons dans les Actes des Apôtres qu’elles administraient les vivres aux fidèles et qu’elles avaient relation aux fonctions apostoliques.

« Si l’on dit qu’il y a danger pour nous de converser avec ces filles, je réponds que nous avons pourvu à cela, autant qu’il se peut faire, en établissant cet ordre en la Congrégation, de ne les jamais visiter chez elles, dans les paroisses, sans nécessité et sans permission expresse du supérieur. Et elles-mêmes ont pour règle de faire leur clôture de leur chambre et de n’y jamais laisser entrer les homme

« J’espère, Monsieur, que ce que je viens de répondre à votre difficulté vous satisfera, etc. »

M. Vincent faisait à ces filles des conférences spirituelles, où se trouvaient celles qui sont dans les paroisses et hôpitaux de Paris, au nombre de quatre-vingts ou cent, qui s’assemblaient pour cet effet en la maison où réside leur supérieure, selon l’avis qu’on leur donnait auparavant; on leur envoyait même par écrit le sujet qu’on y devait traiter, sur lequel elles s’appliquaient dans l’oraison. Il en faisait ordinairement parler plusieurs, tant pour leur ouvrir l’esprit aux choses spirituelles que pour faire part aux autres des bonnes pensées que Dieu leur avait données, et pour leur faire mieux considérer l’importance de la vie chrétienne et parfaite à laquelle il voulait les élever: et lui même, pour conclure, leur faisait chaque fois pendant une demi- heure, et quelquefois une heure et plus, un discours si conforme à leurs besoins et à leur portée, si net et si persuasif, qu’elles en retenaient et emportaient la meilleure part, et devenaient, par la pratique de ces saints enseignements, plus intérieures et spirituelles. Elles ont même recueilli plus de cent de ces entretiens de leur bon Père, qu’elles lisent et relisent encore tous les jours en leur maison maternelle pour s’en nourrir, en attendant qu’on les fasse imprimer, afin que celles qui sont plus éloignées participent aux fruits de cette bonne lecture

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