La vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre second, Chapitre II, Section IV

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Louis Abelly · Année de la première publication : 1664.
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SECTION IV: Sentiments de M. Vincent touchant ces exercices des ordinands

Avant que de parler du progrès et des fruits de ces exercices, il ne sera pas hors de propos de rapporter ici les sentiments que M. Vincent en avait, et de quels termes il se servait pour exhorter ceux de sa Congrégation à s’y appliquer de toute leur affection.

« S’employer pour faire de bons prêtres, leur disait-il un jour, et y concourir comme cause seconde efficiente, instrumentale, c’est faire l’office de Jésus-Christ, qui pendant sa vie mortelle semble avoir pris à tâche de faire douze bons prêtres, qui sont ses Apôtres; ayant voulu pour cet effet demeurer plusieurs années avec eux, pour les instruire et pour les former à ce divin ministère. »

Et un autre jour faisant une conférence avec ceux de sa communauté sur ce même sujet, après qu’il en eut fait parler plusieurs, il conclut en ces termes: « Béni soyez-vous, Seigneur, des bonnes choses qu’on vient de dire, et que vous avez inspirées à ceux qui ont parlé. Mais, mon Sauveur, tout cela ne servira de rien si vous n’y mettez la main; il faut que ce soit votre grâce qui opère tout ce qu’on a dit, et qui nous donne cet esprit sans lequel nous ne pouvons rien. Que savons-nous faire, nous qui sommes de pauvres misérables ? O Seigneur ! donnez-nous cet esprit de votre sacerdoce qu’avaient les Apôtres, et les premiers prêtres qui les ont suivis. Donnez-nous le véritable esprit de ce sacré caractère que vous avez mis en de pauvres pécheurs, en des artisans, en de pauvres gens de ce temps-là, auxquels, par votre grâce, vous avez communiqué ce grand et divin esprit. Car, Seigneur, nous ne sommes aussi que de chétives gens, de pauvres laboureurs et paysans; et quelle proportion y a-t-il de nous misérables à un emploi si saint, si éminent et si céleste ? Oh  Messieurs et mes Frères ! que nous devons bien prier Dieu pour cela, et faire quelque effort pour ce grand besoin de l’Église, qui s’en va ruiné en beaucoup de lieux par la mauvaise vie des prêtres; car ce sont eux qui la perdent et qui la ruine; et il n’est que trop vrai que la dépravation de l’état ecclésiastique est la cause principale de la ruine de l’Église de Dieu. J’étais ces jours passés dans une assemblée où il y avait sept prélats, lesquels faisant réflexion sur les désordres qui se voient dans l’Eglise, disaient hautement que c’étaient les ecclésiastiques qui en étaient la principale cause.

« Ce sont donc les prêtres; oui, nous sommes la cause de cette désolation qui ravage l’Église, de cette déplorable diminution qu’elle a soufferte en tant de lieux, ayant été presque entièrement ruinée dans l’Asie et dans l’Afrique, et même dans une grande partie de l’Europe, comme dans la Suède, dans le Danemark, dans l’Angleterre, Écosse, Irlande, Hollande, et autres Provinces-Unies, et dans une grande partie de l’Allemagne. Et combien voyons-nous d’hérétiques en France ? Et voilà  la Pologne qui, étant déjà beaucoup infectée de l’hérésie, est présentement, par l’invasion du roi de Suède, en danger d’être tout à fait perdue pour la religion.

« Ne semble-t-il pas, Messieurs, que Dieu veut transporter son Eglise en d’autres pays ? Oui, si nous ne changeons, il est à craindre que Dieu ne nous l’ôte tout à fait, vu principalement que  nous voyons ces puissants ennemis de l’Église entrer dedans à main forte. Ce redoutable roi de Suède, qui en moins de quatre mois a envahi une bonne partie de ce grand royaume, nous devons craindre que Dieu ne l’ait suscité pour nous punir de nos désordres. Ce sont les mêmes ennemis dont Dieu s’est servi autrefois pour le même effet; car c’est des Goths, Visigoths et Vandales, sortis de ces quartiers-là, dont Dieu s’est servi il y a douze cents ans pour affliger son Église. Ces commencements, les plus étranges qui aient jamais été, nous doivent faire tenir sur nos gardes. Un royaume d’une si grande étendue presque envahi en moins de rien, en l’espace de quatre mois ! O Seigneur ! qui sait si ce redoutable conquérant en demeurera là ? qui le sait ? Enfin, ab Aquilone pandetur omne malum, c’est de là que sont venus les maux que nos ancètres ont soufferts, et c’est de ce côté-là que nous devons craindre. Songeons donc à l’amendement de l’état ecclésiastique, puisque les méchants prêtres sont la cause de tous ces malheurs, et que ce sont eux qui les attirent sur l’Église. Ces bons prélats l’ont reconnu par leur propre expérience, et l’ont avoué devant Dieu, et nous lui devons dire: Oui, Seigneur, c’est nous qui avons provoqué votre colère; ce sont nos péchés qui ont attiré ces calamités. Oui, ce sont les clercs et ceux qui aspirent à l’état ecclésiastique, ce sont les sous-diacres, ce sont les diacres, ce sont les prêtres, nous qui sommes prêtres, qui avons fait cette désolation dans l’Église. Mais quoi, Seigneur ! que pouvons-nous faire maintenant si ce n’est nous en affliger devant vous, et nous proposer de changer de vie ? Oui, mon Sauveur, nous voulons contribuer tout ce que nous pourrons pour satisfaire à nos fautes passées, et pour mettre en meilleur ordre l’état ecclésiastique; c’est pour cela que nous sommes ici assemblés, et que nous vous demandons votre grâce. Ah ! Messieurs, que ne devons-nous pas faire ? C’est à nous à qui Dieu a confié une si grande grâce que celle de contribuer à rétablir l’état ecclésiastique. Dieu ne s’est pas adressé pour cela, ni aux docteurs, ni à tant de communautés et religions pleines de science et de sainteté; mais il s’est adressé: à cette chétive, pauvre et misérable Compagnie, la dernière de toutes et la plus indigne. Qu’est-ce que Dieu a trouvé en nous pour un si grand emploi ? où sont nos beaux exploits? où sont les actions illustres et éclatantes que nous avons faites ? ou cette grande capacité ? Rien de tout cela; c’est à de pauvres misérables idiots que Dieu par sa pure volonté s’est adressé, pour essayer encore à réparer les brèches du royaume de son Fils et de l’état ecclésiastique. O Messieurs ! conservons bien cette grâce que Dieu nous a faite, par préférence à tant de personnes doctes et saintes qui le méritaient mieux que nous; car si nous venons à la laisser inutile par notre négligence, Dieu la retirera de nous pour la donner à d’autres, et nous punir de notre infidélité. Hélas ! qui sera-ce de nous qui sera la cause d’un  si grand malheur, et qui privera l’Église d’un si grand bien ? Ne sera-ce point moi misérable ? Qu’un chacun de nous mette la main sur sa conscience, et dise en lui-même: Ne serai-je pas ce malheureux ? Hélas ! il ne faut qu’un misérable, tel que je suis, qui par ses abominations détourne les faveurs du Ciel de toute une maison, et y fasse tomber la malédiction de Dieu. O Seigneur, qui me voyez tout couvert et tout rempli de péchés qui m’accablent, ne privez pas pour cela de vos grâces cette petite Compagnie ! Faites qu’elle continue à vous servir avec humilité et fidélité, et qu’elle coopère au dessein qu’il semble que vous avez de faire par son ministèreun dernier effort pour contribuer à rétablir l’honneur de votre Église.

« Mais les moyens de cela, quels sont-ils ? que devons-nous faire pour le bon succès de cette prochaine ordination ? Il faut prier beaucoup, vu notre insuffisance: offrir pour cela durant ce temps ses communions, ses mortifications et toutes ses oraisons et ses prières; rapportant tout à l’édification de ces messieurs les ordinands, à qui il faut rendre, de plus, toutes sortes de respects et de déférences, ne faire point les entendus, mais les servir cordialement et humblement. Ce doivent être la les armes des Missionnaires; c’est par ce moyen que tout réussira; c’est par l’humilité qui nous fait désirer la confusion de nous-mêmes.; car croyez, Messieurs et mes frères, croyez-moi, c’est une maxime infaillible de Jésus-Christ, que je vous ai souvent annoncée de sa part, que d’abord qu’un cœur est vide de soi-même, Dieu le remplit; c’est Dieu qui demeure et qui agit là-dedans., et c’est le désir de la confusion qui nous vide de nous-mêmes, c’est l’humilité, la sainte humilité; et alors ce ne sera pas nous qui agirons, mais Dieu en nous, et tout ira bien. »

« O vous qui travaillez immédiatement à cette œuvre; vous qui devez posséder l’esprit de prêtrise, et l’inspirer à ceux qui ne l’ont pas; vous à qui Dieu a confié ces âmes pour les disposer à recevoir cet esprit saint et sanctifiant, ne visez qu’à la gloire de Dieu: ayez la simplicité de cœur vers lui, et le respect vers ces messieurs. Sachez que c’est par là que vous profiterez: tout le reste vous servira de peu; il n’y a que l’humilité, et la pure intention de plaire à Dieu, qui aient fait réussir cette œuvre jusqu’à maintenant. Je recommande aussi les cérémonies, et je prie la Compagnie d’éviter les fautes qu’on y peut faire. Les cérémonies ne sont à la vérité que l’ombre, mais c’est l’ombre des plus grandes choses, qui requièrent qu’on les fasse avec toute l’attention possible, et qu’on les montre avec un silence religieux et une grande modestie et gravité. Comment les feront ces messieurs, si nous ne les faisons pas bien nous-mêmes ? Qu’on chante posément, avec modération; qu’on psalmodie avec un air de dévotion. Hélas ! que répondrons-nous à Dieu quand il nous fera rendre compte de ces choses, si elles sont mal faites ?

« Or sus, Messieurs et mes frères, leur dit-il une autre fois, nous voici donc à la veille de cette grande œuvre que Dieu nous a mise entre les mains; c’est demain, mon Dieu, que nous devons recevoir ceux que votre Providence a résolu de nous envoyer, afin de nous faire contribuer avec vous à les rendre meilleurs. Ah ! Messieurs, que voilà une grande parole, rendre meilleurs les ecclésiastiques ! Qui pourra comprendre la hauteur de cet emploi ? c’est le plus relevé qui soit. Qu’y a-t-il de si grand dans le monde que l’état ecclésiastique ? Les principautés et les royautés ne lui sont point comparables: vous savez que les rois ne peuvent pas, comme les prêtres, changer le pain au corps de Notre-Seigneur, remettre les péchés,  et tous les autres avantages qu’ils ont par-dessus les grandeurs temporelles: et voilà néanmoins les personnes que Dieu nous envoie pour les sanctifier; qu’y a-t-il de semblable ? O pauvres et chétifs ouvriers, que vous avez peu de rapport à la dignité de cet emploi ! Mais puisque Dieu fait cet honneur à cette petite Compagnie, la dernière de toutes et la plus pauvre, que de l’appliquer à cela, il faut que de notre côté nous apportions tout notre soin à faire réussir ce dessein apostolique qui tend à disposer les ecclésiastiques aux ordres supérieurs, et à se bien acquitter de leurs fonctions: car les uns seront curés, les autres chanoines, les autres prévôts, abbés, évêques, oui, évêques: voilà les personnes que nous recevrons demain.

« La semaine passée il se fit une assemblée d’évêques pour remédier à l’ivrognerie des prêtres d’une certaine province: à quoi on est bien empêché. Les saints docteurs disent que le premier pas d’une personne qui veut acquérir la vertu est de se rendre maître de sa bouche; or la bouche maîtrise les personnes qui lui donnent ce qu’elle demande; quel désordre ! Ils sont ses serviteurs, ses esclaves; ils ne sont que ce qu’elle veut; il n’y a rien de si vilain, ni de si déplorable que de voir des prêtres, et la plupart de ceux d’une province, asservis à ce vice, jusque-là qu’il faille assembler des prélats, et les mettre tous bien en peine pour trouver quelque remède à ce malheur. Et le peuple, que fera-t-il après cela ? Mais que ne devons-nous pas faire, Messieurs, pour nous donner à Dieu, afin d’aider à retirer ses ministres et son épouse de cette infamie, et de tant d’autres misères où nous ne les voyons que trop ? Ce n’est pas que tous les prêtres soient dans le déréglement, non, ô Sauveur ! Qu’il y a de saints ecclésiastiques ! il nous en vient tant ici en retraite, des curés et autres qui viennent de bien loin exprès pour mettre bon ordre à leur intérieur. Et combien de bons et de saints prêtres à Paris ? il y en a grand nombre; et entre ces Messieurs de la conférence  qui s’assemblent ici, il n’y en a pas un qui ne soit homme d’exemple, ils travaillent tous avec des fruits non pareils.

Il y a aussi de méchants ecclésiastiques dans le monde, et je suis le pire, le plus indigne, et le plus grand pécheur de tous. Mais aussi en revanche il y en a qui louent hautement Dieu par la sainteté de leur vie. Oh quel bonheur de ce que non seulement Dieu veut se servir de pauvres gens comme nous, sans science et sans vertu, pour aider à redresser les ecclésiastiques déchus et déréglés, mais encore à perfectionner les bons, comme nous voyons par sa grâce que cela se fait ! Que bienheureux êtes-vous, Messieurs, de répandre par votre dévotion, douceur, affabilité, modestie et humilité, l’esprit de Dieu dans ces âmes, et de servir Dieu en la personne de ses plus grands serviteurs ! que vous êtes heureux, vous qui leur donnerez bon exemple, aux conférences, aux cérémonies, au chœur, au réfectoire et partout ! Oh qu’heureux serons-nous tous, si par notre silence, discrétion et charité nous répondons aux intentions pour lesquelles Dieu nous les envoie; usant d’une vigilance particulière à voir, à rechercher et à leur apporter sans délai tout ce qui les pourra contenter, et étant ingénieux à pourvoir à leurs besoins,et à les servir !  nous les édifierons si nous faisons cela. Il faut bien demander cette grâce à Notre-Seigneur; je prie les prêtres de dire ]a sainte messe, et nos frères de l’entendre à cette intention.»

« Voici l’ordination qui s’approche, dit-il une autre fois; nous prierons Dieu qu’il donne son esprit à ceux qui leur parleront, et dans les entretiens, et dans les conférences. Surtout, chacun tâchera de les édifier par l’humilité, et par la modestie; car ce n’est pas par la science qu’ils se gagnent, ni par les belles choses qu’on leur dit; ils sont plus savants que nous: plusieurs sont bacheliers, et quelques-uns licenciés en théologie, d’autres docteurs en droit, et il y en a peu qui ne sachent la philosophie, et une partie de la théologie; ils en disputent tous les jours, et presque rien de ce qu’on leur peut dire ici ne leur est nouveau  ils l’ont déjà lu, ou ouï; ils disent eux-mêmes que ce n’est pas cela qui les touche, mais bien les vertus qu’ils voient pratiquer ici. Tenons-nous bas, Messieurs, en la vue d’un emploi tant honorable, comme est celui d’aider à faire de bons prêtres: car qu’y a-t-il de plus excellent ? Tenons-nous bas, messieurs, en  la vue d’un emploi  tant honorable, comme est celui d’aider à faire de bons prêtres: car qui a t-il de plus excellent ? tenons-nous bas en la vue de notre chétiveté,nous qui sommes pauvres de science, pauvres d’esprit, pauvres de condition. Hélas ! comment Dieu nous a-t-il choisis pour une chose si grande ? C’est que pour l’ordinaire il se sert des matières les plus basses pour les opérations extraordinaires de sa grâce; comme dans les sacrements, où il fait servir l’eau et les paroles pour conférer ses plus grandes grâces.

« Prions Dieu pour ces messieurs; mais prions Dieu pour nous, afin qu’il en éloigne tout ce qui pourrait être cause qu’ils ne reçussent les effets de l’esprit de Dieu, lequel il semble vouloir communiquer à la Compagnie pour cet effet. Avez-vous jamais été en pèlerinage en quelque lieu de dévotion ? Pour l’ordinaire en y entrant on se sent comme sortir hors de soi, les uns se trouvant tout d’un coup élevés en Dieu, les autres attendris de dévotion, d’autres pleins de respect et de révérence pour ce lieu sacré, et d’autres ont divers bons sentiments: d’où vient cela ? c’est que l’esprit de Dieu est là-dedans, qui se fait sentir en ces manières-là. Or nous devons penser qu’il sera le même céans à l’égard de ces messieurs, si l’esprit de Dieu réside en cette maison.

« Il leur faut rendre la morale familière, et descendre toujours dans le particulier, afin qu’ils l’entendent et comprennent bien; il faut toujours viser là, de faire en sorte que les auditeurs remportent tout ce qu’on leur dit dans l’entretien. Gardons-nous bien que ce maudit esprit de vanité ne se fourre parmi nous, à leur vouloir parler des choses hautes et relevées, car cela ne fait que détruire, au lieu d’édifier: or ils remporteront tout ce qui leur aura été dit à l’entretien, si on le leur inculque après, simplement, et qu’on les entretienne de cela seulement, et non d’autres choses, ainsi qu’il est expédient pour plusieurs raisons. »

M. Vincent congratula une fois un des frères de la maison, lequel, en rapportant son oraison, dit qu’il avait prié Dieu qu’il envoyât de bons prélats à l’Eglise, .il prit de là sujet de dire ce qui suit: « Dieu vous bénisse, mon frère, c’est bien fait de demander à Dieu qu’il fasse de bons evêques, de bons curés, de bons prêtres, et c’est ce que nous lui devons tous demander: tels que  sont les pasteurs, tels sont les peuples. On attribue aux officiers d’une armée les bons et les mauvais succès de la guerre: et on peut dire de même que, si les ministres de l’Église sont bons, s’ils font leur devoir, tout ira bien: et au contraire s’ils ne le font pas, qu’ils sont cause de tous les désordres. Nous sommes tous appelés de Dieu à l’état que nous avons embrassé, pour travailler à un chef-d’œuvre: car c’est un chef-d’œuvre en ce monde que de faire de bons prêtres, après quoi on ne peut penser rien de plus grand ni de plus important. Nos frères mêmes peuvent contribuer à cela par leur bon exemple, et par leurs emplois extérieurs: ils peuvent faire leur office à cette intention, qu’il plaise à Dieu donner son esprit à MM. les ordinands; chacun des autres peut faire la même chose, et tous doivent s’étudier à les bien édifier: et s’il était possible de deviner leurs inclinations et leurs désirs, il faudrait les prévenir pour les contenter, autant que l’on pourrait raisonnablement. Enfin ceux qui auront le bonheur de leur parler et qui assisteront à leurs conférences, doivent en leur parlant s’élever à Dieu, pour recevoir de lui ce qu’ils ont à leur dire. Car Dieu est une source inépuisable de sagesse, de lumière et d’amour; c’est en lui que nous devons puiser ce que nous disons aux autres; nous devons anéantir notre propre esprit et nos sentiments particuliers, pour donner lieu aux opérations de la grâce, qui seule illumine et échauffe les cœurs; il faut sortir de soi-même pour entrer en Dieu; il faut le consulter pour apprendre son langage, et le prier qu’il parle lui-même en nous, et par nous: il fera pour lors son œuvre, et nous ne gâterons rien. Notre-Seigneur, conversant parmi les hommes, ne parlait pas de par lui-même:  ma science, disait-il,  n’est pas de moi, mais de mon Père; les paroles que je vous  dis ne sont pas les miennes, mais elles sont de Dieu. Cela nous montre combien nous devons recourir à Dieu, afin que ce ne soit pas nous qui parlions et qui agissions, mais que ce soit Dieu. Il se pourra faire peut-être que, s’il plaît à Dieu qu’il résulte quelque fruit, ce sera par les prières d’un frère qui n’approchera pas de ces messieurs: il sera occupé à son travail ordinaire, et en travaillant il s’élèvera à Dieu souvent, pour le prier qu’il ait  agréable de bénir l’ordination; et peut-être aussique, sans qu’il y pense, Dieu fera le bien qu’il désire, à cause des bonnes dispositions de son cœur. Il y a dans les psaumes: Desiderium pauperum exaudivit Dominus. »

M. Vincent s’arrêta ici, ne se souvenant pas du reste du verset, et demanda:  comment y a-t-il au reste du verset ?  Alors son assistant l’acheva, disant:  Prœparationem cordis eorum audivit auris tua.,  Dieu vous bénisse, Monsieur, lui dit M. Vincent, par un grand sentiment de joie, voyant la beauté de ce passage, qu’il répéta plusieurs fois avec des mouvements dévots et touchants, pour l’inculquer à ses enfants. « Merveilleuse façon de parler, ajoutat-il, digne du Saint-Esprit, le Seigneur a exaucé le désir des pauvres, il a entendu la préparation de leur cœur, pour nous faire voir que Dieu exauce les âmes bien disposées avant même qu’elles le prient; cela est de grande consolation; et nous devons certes nous encourager au service de Dieu, quoique nous ne voyions en nous que misères et pauvretés. Vous souvient-il de cette belle lecture de table qu’on nous fit hier ? Elle nous disait que Dieu cache aux humbles les trésors des grâces qu’il a mises en eux.: et ces jours passés un d’entre nous me demandait ce que c’était que la simplicité ? Il ne connaît pas cette vertu,. et cependant il la possède; il ne croit pas l’avoir, et c’est néanmoins une âme des plus candides de la Compagnie.

« Quelques-uns m’ont rapporté qu’étant allés travailler en un lieu où il y a beaucoup d’ecclésiastiques, ils ont trouvé qu’ils y sont quasi tous inutiles: ils disent leur bréviaire, célèbrent leur messe, et encore fort pauvrement; quelques-uns administrent les sacrements tellement quellement, et voilà tout: mais le pis est qu’ils sont dans le vice et dans le désordre. S’il plaisait à Dieu nous rendre bien intérieurs et recueillis, nous pourrions espérer que Dieu se servirait de nous, tout chétifs que nous sommes, pour faire quelque bien, non seulement à l’égard du peuple, mais encore et principalement à l’égard des ecclésiastiques. Quand vous ne diriez mot, si vous êtes bien occupés de Dieu, vous toucherez les cœurs de votre seule présence. Messieurs. les abbés de Cbandenier, et ces autres messieurs qui viennent de faire la mission à Metz en Lorraine, avec grande bénédiction, allaient deux à deux, en surplis, du logis à l’église, et de l’église au logis, sans dire mot, et avec une si grande récollection, que ceux qui les voyaient admiraient leur modestie, n’en ayant jamais vu de pareille Leur modestie donc était une prédication muette, mais si efficace, qu’elle a peut-être autant et plus contribué, à ce qu’on m’a dit, au succès de la mission que tout le reste: ce que l’œil voit nous touche bien plus que ce que l’oreille entend;, et nous croyons plutôt à un bien que nous voyons qu’à celui que nous entendons: et quoique la foi entre par l’oreille, fides ex auditu, néanmoins les vertus dont nous voyons la pratique font plus d’impression en nous que celles qu’on nous enseigne. Les choses physiques ont toutes leurs espèces différentes, par lesquelles on les distingue: chaque animal, et l’homme même, a ses espèces, qui le font connaître pour tel qu’il est, et distinguer d’un autre de pareil genr: de même les serviteurs de Dieu ont des espèces qui les distinguent des hommes charnels; c’est une certaine composition extérieure, humble, récolligée et dévote, qui procède de la grâce qu’ils ont au dedans, laquelle porte ses opérations en l’âme de ceux qui les considèrent. Il y a des personnes céans si remplies de Dieu, que je ne les regarde jamais sans en être touché  Les peintres, dans les images des saints, nous les représentent environnés de rayons: c’est que les justes qui vivent saintement sur la terre répandent une certaine lumière au dehors, qui n’est propre qu’à eux. Il paraissait tant de grâce et de modestie en la sainte Vierge, qu’elle imprimait de la révérence et de la dévotion en ceux qui avaient le bonheur de la voir, et en Notre-Seigneur il en paraissait encore plus: il en est de même par proportion des autres saints. Tout cela nous fait voir, Messieurs et mes Frères, que si vous travaillez à l’acquisition des vertus, si vous vous remplissez des choses divines, et si un chacun en particulier a une tendance continuelle à sa perfection, quand vous n’auriez aucun talent extérieur pour profiter à ces messieurs les ordinands, Dieu fera que votre seule présence portera des lumières en leurs entendements, et qu’elle échauffera leurs volontés pour les rendre meilleurs. Plaise à Dieu nous faire cette grâce  C’est un ouvrage si difficile et si élevé, qu’il n’y a que Dieu qui puisse y avancer quelque chose; c’est pourquoi nous le devons prier incessamment qu’il donne bénédiction aux petits services qu’on tâchera de leur rendre, et aux paroles qu’on leur dira. Sainte Thérèse qui voyait de son temps le besoin que l’Eglise avait de bons ouvriers, demandait à Dieu qu’il lui plût faire de bons prêtres, et elle a voulu que les filles de son ordre fussent souvent en prière pour cela; et peut-être que le changement en mieux qui se trouve à cette heure en l’état ecclésiastique est dû en partie à la dévotion de cette grande sainte: car Dieu a toujours employé de faibles instruments aux grands desseins. En l’institution de l’Église n’a-t-il pas choisi de pauvresgens ignorants et rustiques ? Cependant, c’est par eux que Notre-Seigneur a renversé l’idolâtrie, qu’il a assujetti à l’Église les princes et les puissants de la terre, et qu’il a étendu notre sainte religion par tout le monde. Il peut se servir aussi de nous, chétifs que nous sommes, pour aider à l’avancement de l’état ecclésiastique à la vertu. Au nom de Notre-Seigneur, Messieurs et mes Frères, donnons-nous à lui, pour y contribuer tous, par nos services et par de bons exemples, par prières et par mortifications, etc.»

Ces petites et pathétiques exhortations ne sont que des échantillons d’un grand nombre d’autres, que M. Vincent a faites sur cette matière: elles peuvent faire voir d’un côté que l’Église a un très grand besoin de bons prêtres, et qu’il importe extrêmement de ne point entrer dans les ordres sans une bonne préparation .Et d’autre part, l’ardeur que M. Vincent avait pour disposer ceux qui y prétendaient, et le soin qu’il prenait d’inspirer cette même affection à sa Compagnie, lui marquant les moyens propres pour y réussir, tels que sont l’humilité, la douceur, le respect, la pénitence, la prière, la vie intérieure et la pureté d’intention.: à quoi il les portait efficacement  par son exemple; car s’il était puissant en paroles, il l’était encore plus en œuvres, et il savait bien joindre la pratique à la persuasion: ce qui se voit même en ces discours, ou il s’humilie lui-même, et portant les autres à la prière, il s’élève lui-même à Dieu et les y attire suavement; enfin il rectifie leurs intentions par la droiture et  perfection des siennes.

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