La vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre second, Chapitre I, Section IX

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Louis Abelly · Année de la première publication : 1664.
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SECTION IX : Des missions faites en l’ile de Saint-Laurent, autrement dite Madagascar

§. I.— Lettre de M. Vincent à M. Nacquart, prêtre de sa Congrégation, sur le sujet de cette mission.

Nous ne saurions faire mieux ni plus a propos l’ouverture de cette importante mission que par l’extrait d’une lettre que M. Vincent écrivit sur ce sujet à feu M. Charles Nacquart, prêtre de la Congrégation de la Mission, natif du diocèse de Soissons, qui fut le premier sur lequel il jeta les yeux pour cet emploi apostolique, dans lequel il a enfin heureusement consumé sa vie pour le service de Notre-Seigneur et pour la conversion de ces pauvres infidèles. Voici en quels termes M. Vincent lui écrivit au mois d’avril 1648 à Richelieu, où il était pour lors:

«Il y a longtemps que Notre-Seigneur a donné à votre cœur les sentiments de lui rendre quelque signalé service. Quand on fit à Richelieu la proposition d’ouvrir des missions parmi les gentils et les idolâtres, il me semble que Notre-Seigneur fit sentir a votre âme qu’il vous y appelait, comme vous me l’écrivîtes pour lors avec quelques autres de la famille de Richelieu. Il est temps que cette semence de la divine vocation sur vous ait son effet. Voilà que M. le nonce, de l’autorité de la sacrée Congrégation de la Propagation de la foi, dont notre saint Père le Pape est le chef, a choisi notre Compagnie pour aller servir Dieu dans l’île de Saint-Laurent, autrement dite Madagascar; et la Compagnie a jeté les yeux sur vous comme sur la meilleure hostie qu’elle ait, pour en faire hommage a notre souverain Créateur, afin de lui rendre ce service, avec un autre bon prêtre de la Compagnie. O mon plus que très cher Monsieur ! que dit votre cœur à cette nouvelle ? A-t-il la honte et la confusion convenables pour recevoir une telle grâce du ciel ? Vocation aussi grande et aussi adorable que celle des plus grands apôtres et des plus grands saints de l’Église de Dieu ! Desseins éternels accomplis dans le temps sur vous! L’humilité, Monsieur, est seule capable de porter cette grâce: le parfait abandon de tout ce que vous êtes et pouvez être dans l’exubérante confiance en notre souverain Créateur doit suivre; la générosité et la grandeur de courage vous sont nécessaires; il vous faut une foi aussi grande que celle d’Abraham; la charité de saint Paul vous fait grand besoin; le zèle, la patience, la déférence, l’amour de la pauvreté, la solitude, la discrétion, l’intégrité des mœurs, et le grand désir de vous consommer tout pour Dieu, vous sont aussi convenables qu’au grand saint François-Xavier.

« Cette île est sous le Capricorne; elle a quatre cents lieues de longueur, et environ cent soixante de largeur. Il y a des pauvres gens dans l’ignorance d’un Dieu, que l’on trouve pourtant simples, bons esprits et fort adroits. Pour y aller on passe la ligne de l’équateur.

«La première chose que vous aurez à faire, ce sera de vous mouler sur ce voyage que fit le grand saint François-Xavier; de servir et édifier ceux des vaisseaux qui vous conduiront; y établir les prières publiques. si faire se peut; avoir grand soin des incommodés, et s’incommoder toujours pour accommoder les autres; procurer le bonheur de la navigation qui dure cinq à six mois, autant par vos prières et par la pratique de toutes les vertus, que les mariniers feront par leurs travaux et par leur adresse; et à l’égard de ces Messieurs qui ont l’intendance de cette navigation et de leurs officiers, leur garder toujours grand respect; être pourtant fidèle à Dieu pour ne manquer à ses intérêts, et jamais ne trahir sa conscience pour aucune considération; mais prendre soigneusement garde de ne pas gâter les affaires du bon Dieu, pour les trop précipiter; prendre bien son temps, et le savoir attendre. Quand vous serez arrivés en cette île, vous aurez premièrement à vous régler selon que vous pourrez. Il faudra peut-être vous diviser, pour servir en diverses habitations; il faudra vous voir l’un l’autre le plus souvent que vous pourrez, pour vous consoler et vous fortifier. Vous ferez toutes les fonctions curiales à l’égard des Français et des idolâtres convertis. Vous suivrez en tout l’usage du concile de Trente et vous vous servirez du rituel romain: vous ne permettrez pas qu’on introduise aucun usage contraire, et si déjà il y en avait, vous tâcherez doucement de ramener les choses à ce point. Pour cela il sera bon que vous emportiez au moins deux rituels romains. Le capital de votre étude, après avoir travaillé a vivre parmi ceux avec qui vous devrez converser en odeur de suavité et de bon exemple, sera de faire concevoir à ces pauvres gens, nés dans les ténèbres de l’ignorance de leur Créateur, les vérités de notre sainte foi, non pas d’abord par des raisons de la théologie, mais par des raisonnements pris de la nature; car il faut commencer par là, tâchant de leur faire connaître que vous ne faites que développer en eux les marques que Dieu leur a laissées de soi-même, mais que la corruption de la nature depuis longtemps habituée au mal avait effacées. Pour cela, Monsieur, il faudra souvent vous adresser au Père des lumières, et lui répéter ce que vous lui dites tous les jours: Da mihi intellectum, ut sciam testimonia tua. Vous rangerez par la méditation les lumières qu’il vous donnera pour montrer la vérité d’un souverain et premier être, les convenances pour le mystère de la Trinité, la nécessité du mystère de l’Incarnation qui nous fait naître un nouvel homme parfait, après la corruption du premier, pour nous reformer et redresser sur lui. Je voudrais leur faire voir les infirmités de la nature humaine, par les désordres qu’eux-mêmes condamnent: car ils ont des lois et des châtiments. Il sera bon que vous ayez quelques livres qui traitent ces matières, comme le catéchisme de Grenade ou autre que nous tacherons de vous envoyer. Je ne puis que je ne vous répète, Monsieur, que le meilleur sera l’oraison: Accedite ad eum, et illuminamini , s’abandonner à l’esprit de Dieu, qui parle en ces rencontres. Oh! s’il plaît a la divine bonté vous donner grâce pour cultiver la semence des chrétiens qui y sont déjà et faire qu’ils vivent avec ces bonnes gens dans la charité chrétienne, je ne doute nullement, Monsieur, que Notre-Seigneur ne se serve de vous en ces lieux-là, pour préparer a la Compagnie une ample moisson. Allez donc, Monsieur, et ayant mission de Dieu par ceux qui vous le représentent sur la terre, jetez hardiment vos rets.»

«Je sais combien votre cœur aime la pureté. Il vous en faudra faire de delà un grand usage, attendu que ces peuples viciés en beaucoup de choses le sont particulièrement de ce côté-là; la grâce infaillible de votre vocation vous garantira de tous ces dangers. Nous aurons tous les ans de vos nouvelles, et nous vous en donnerons des nôtres. Nous vous enverrons une chapelle complète, deux Rituels romains, deux petites Bibles, deux conciles de Trente, deux casuistes, des images de tous nos mystères, qui servent merveilleusement pour faire comprendre à ces bonnes gens ce qu’on leur veut apprendre, et ils se plaisent à en voir. Nous avons ici un jeune homme de ce pays-là, d’environ vingt ans, que M. le Nonce doit baptiser aujourd’hui; je me sers d’images pour l’instruire, et il me semble que cela lui sert pour lui lier l’imagination.

«Il est nécessaire de porter des fers pour faire des pains pour célébrer la sainte messe, des huiles saintes pour le Baptême et l’Extrême-Onction; chacun un Busée pour vos méditations, quelques Introductions à la vie dévote, la vie des Saints. Vous aurez une lettre patente de nous, un plein pouvoir de M. le Nonce, lequel a grandement cette œuvre à cœur, avec cela je me donne absolument à vous, sinon pour vous suivre en effet, d’autant que j’en suis indigne, au moins pour vous offrir à Dieu tous les jours qu’il lui plaira de me laisser sur la terre; et s’il lui plaît me faire miséricorde, pour vous revoir dans l’éternité et vous y honorer comme une personne qui sera placée, pour la dignité de sa vocation, au nombre des personnes apostoliques. Je finis prosterné en esprit à vos pieds, demandant qu’il vous plaise aussi m’offrir à notre commun Seigneur, afin que je lui sois fidèle et que j’achève en son amour le chemin qui conduit a l’éternité, qui suis dans le temps et serai à jamais, Monsieur, votre, etc.

Celui que nous vous destinons est M. Gondrée, lequel vous aurez peut-être vu en notre maison de Saintes où il a demeuré étant encore clerc. C’est un des meilleurs sujets de la Compagnie, en qui la dévotion qu’il avait en entrant se conserve toujours. Il est humble, charitable, cordial, exact et zélé; en un mot, il est tel que je ne puis vous en dire le bien que j’en pense. Quelques marchands partiront d’ici, mercredi ou jeudi, pour aller à la Rochelle. M. Gondrée pourra aller avec eux pour vous aller joindre à Richelieu, et eux s’en iront devant disposer leur vaisseau et vous attendre vers le 15 ou 20 du mois prochain, auquel temps ils doivent faire voile. Je vous supplie, Monsieur, de vous tenir prêt. Nous ajouterons aux livres déjà nommés la vie et les épîtres de l’apôtre des Indes. Ne divulguez ceci, s’il vous plaît, non plus que nous ne l’avons encore divulgué de deça.

« L’un des Messieurs du commerce des Indes s’en va au voyage; il fera votre dépense sur mer, et nous vous enverrons de quoi vous entretenir sur les lieux. Que vous dirai-je davantage, Monsieur, sinon que je prie Notre-Seigneur qui vous a donné part à sa charité, qu’il vous la donne de même à sa patience; et qu’il n’y a condition que je souhaitasse plus fort sur la terre, s’il m’était permis, que celle de vous aller servir de compagnon à la place de M. Gondrée.

§. II. —Départ de deux prêtres de la Congrégation de la Mission pour aller en l’île Saint-Laurent, et ce qui s’est passé de plus remarquable jusqu’à leur arrivée.

Aussitôt que M. Nacquart eut reçu cette lettre de M. Vincent, il se mit en disposition d’exécuter ce qui lui était prescrit, la considérant comme une signification de la volonté non d’un homme, mais de Dieu même. M. Gondrée étant arrive, ils partirent ensemble de Richelieu le 18 avril suivant; et ayant été obligés de s’arrêter près d’un mois à la Rochelle en attendant que le vaisseau qui les devait porter fût prêt, ils employèrent ce temps, avec l’agrément et la permission de M. l’évêque, à catéchiser, confesser et rendre plusieurs autres semblables services et assistances aux pauvres, particulièrement à tous ceux qui étaient dans les hôpitaux ou dans les prisons.

Le 21 de mai suivant, jour de l’Ascension de Notre-Seigneur, le navire dans lequel ils étaient embarqués leva l’ancre et mit les voiles au vent. Pendant les premiers jours ces deux bons Missionnaires s’occupèrent principalement a disposer par des confessions générales ceux qui étaient dans le même vaisseau, au nombre de six-vingts personnes, a participer aux grâces et indulgences du jubilé qui avait été accordé depuis peu par notre saint Père le Pape.

Etant arrivés au cap Vert et s’y étant arrêtés pour prendre des eaux fraîches, ils rencontrèrent un navire de Dieppe qui allait aux îles Saint-Christophe et firent la même charité aux passagers qui étaient dans ce vaisseau.

Continuant leur route et arrivant proche de la ligne, ils eurent les vents tellement contraires qu’ils se virent presque dans la nécessité de relâcher. Mais les deux Missionnaires ayant exhorté ceux du vaisseau d’avoir recours à la protection et à l’intercession de la sainte Vierge, et par leurs avis tous ayant fait un vœu public à Dieu en l’honneur de cette reine du ciel, de se confesser et communier l’un des jours de la semaine qui précédait la fête de sa glorieuse Assomption et de bâtir une église dans l’île de Madagascar, la tempête cessa et le vent se rendit favorable; en sorte que la veille de cette grande fête ils se trouvèrent sous la ligne. Dans la suite de leur voyage, ils éprouvèrent en plusieurs autres rencontres l’assistance de la Mère de Dieu. Ils furent particulièrement délivrés d’un grand danger, a la vue du cap de Bonne-Espérance; puis ils allèrent jeter l’ancre dans la baie de Sardaigne ou ils s’arrêtèrent huit jours. S’étant remis en mer, ils arrivèrent enfin, après six mois et demi de navigation, à l’île de Saint-Laurent.

Or, pendant tout ce temps-là, ces deux bons Missionnaires ne demeurèrent point oisifs. Car ayant reconnu que dans le vaisseau, plusieurs, tant des matelots que des passagers, avaient besoin d’instruction, ils faisaient trois ou quatre fois la semaine, des catéchismes en forme d’exhortations, sur les principaux mystères de la foi et autres matières plus nécessaires; et cela, selon la méthode qui se pratique ordinairement dans les missions, interrogeant après les plus jeunes sur les choses principales qui avaient été expliquées.

Outre cela, comme dans un vaisseau où l’on est fort pressé, il y a toujours des malades, ces deux bons Missionnaires se partagèrent pour leur rendre les services et assistances qu’ils purent; l’un d’eux les visitant le matin, et l’autre l’après-dîner. Pour ceux qui se portaient bien, afin qu’ils pussent employer utilement le temps et éviter l’oisiveté et les autres vices qui l’accompagnent, outre les prières publiques qui ne manquaient jamais de se faire le matin et le soir, et la sainte messe qui se célébrait tous les jours quand le temps le permettait, ils les avaient disposés à s’assembler à quelques heures du jour, trois ou quatre ensemble; et alors l’un faisait aux autres la lecture de quelques bons livres, comme de l’Imitation de Notre-Seigneur, de l’Introduction à la vie dévote et d’autres semblables.

Ils persuadèrent aussi à une bonne partie des personnes du vaisseau, de faire des conférences spirituelles deux ou trois fois la semaine, sur divers sujets qui leur étaient les plus propres, particulièrement touchant les tentations et occasions d’offenser Dieu, et les moyens particuliers d’y résister ou de les éviter; en quoi l’on remarquait sensiblement l’effet de la parole de Notre-Seigneur, qui a promis que lorsque deux ou trois seraient assemblés en son nom, il se trouverait au milieu d’eux. A la fin de la conférence, l’un des deux prêtres recueillant ce qui avait été dit y ajoutait familièrement ses propres sentiments, et puis il concluait par quelque histoire de l’Écriture sainte ou par quelque exemple de la vie des Saints.

§. III.—Description de l’île de Madagascar et de ses habitants.

Avant que de rapporter ce que ces deux bons prêtres de la Congrégation de la Mission ont fait en ce pays, et même pour le faire mieux entendre, il est nécessaire de faire une petite description de cette île. Nous suivons exactement en cela ce que M. Nacquart a écrit lui-même à M. Vincent.

L’île de Madagascar, autrement appelée de Saint-Laurent parce qu’elle fut découverte le jour de la fête de ce grand saint, contient en longueur environ six cents milles d’Italie, en largeur deux cents milles en quelques endroits, et en d’autres trois ou quatre cents; son circuit est de dix-huit cents milles ou environ. La chaleur y est fort grande, mais non pas intolérable. Elle est divisée en plusieurs contrées ou provinces qui sont séparées les unes des autres par des montagnes fort hautes. Ceux qui ont le plus voyagé dans cette île tiennent qu’il y a plus de quatre cent mille âmes.

Dans chaque contrée ou province, il y a un grand qu’on reconnaît pour maître et seigneur, et il a des vassaux qui lui obéissent; quelques-uns en ont au nombre de trois ou quatre mille, d’autres encore plus. Les richesses de ces seigneurs consistent en bestiaux qu’ils possèdent en propre, et en quelque sorte de tribut de riz et de racines que leurs sujets leur payent. Il y a deux sortes d’habitants: les uns sont noirs et ont les cheveux crépus; ils sont originaires du pays. Les autres sont blancs et ont les cheveux longs comme les Français, et l’on tient qu’ils sont venus depuis environ cinq cents ans des côtes de la Perse en cette île, où ils se sont rendus maîtres des autres.

Ils habitent la plupart en des villages, n’ayant ni villes ni forteresses. Leurs maisons sont faites de bois, couvertes de feuilles et fort basses; ils n’ont point d’autres lits ni sièges que les planchers de bois où ils couchent et mangent sur une natte de jonc.

Les vivres ordinaires du pays sont le riz, les volailles, les bœufs et les moutons; il n’y a point de blé ni de vin, mais les habitants font une certaine boisson avec du miel; ils ont aussi des fèves, des melons et des racines qui sont bonnes à manger. Les citrons et les oranges s’y trouvent en quantité. Les rivières y sont poissonneuses; mais il y a du péril presque partout à les passer, à cause des crocodiles qui y sont nombreux et dangereux.

Pour ce qui est de leur religion, quoiqu’il n’y en ait aucune stable et déterminée parmi les habitants de cette île, puisque dans toute son étendue on n’y voit ni temples ni prêtres, ils ont toutefois quelques cérémonies et observances superstitieuses, fondées sur des persuasions fausses et impertinentes, avec quelques autres qui approchent plus de la vérité.

Premièrement, ils reconnaissent qu’il y a un Dieu, qui est le maître de tout le monde, qu’ils appellent Senhare; mais ils le resserrent dans le ciel, où il demeure, disent-ils, comme un roi dans son royaume. Toutefois, en plusieurs endroits où ils ne connaissent presque ni Dieu ni diable, si ce n’est de nom, ils donnent la préférence au diable dans leurs sacrifices, lui offrant la meilleure part et réservant l’autre pour celui qu’ils nomment Dieu. L’on n’en sait point d’autres raisons, sinon qu’ils craignent plus l’un que l’autre, à cause des mauvais traitements qu’ils en reçoivent quelquefois.

Il y a parmi ces habitants-là une certaine secte de gens qu’ils appellent Ombiasse, c’est-à-dire écrivains, qui sont ainsi nommés parce qu’ils savent lire et écrire. Ils sont les maîtres des cérémonies, coutumes et superstitions du pays. Le peuple les craint et respecte à cause de leur écriture et de leurs livres, dans lesquels néanmoins il n’y a pas grande raison ni doctrine, mais seulement quelques discours ou sentences tirées de l’Alcoran, que les premiers qui vinrent de Perse apportèrent avec eux. Il y a encore dans ces livres certaines figures superstitieuses que ces ombiasses font croire être propres pour guérir les maladies, pour deviner les choses futures et pour trouver celles qui sont perdues.

La coutume de circoncire les enfants est générale par toute l’île, non par aucun principe de religion, mais par un usage de leurs ancêtres et un motif purement humain.

Les blancs observent, en deux mois différents de l’année, une espèce de jeûne, qui consiste a ne point manger du tout depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher; mais toute la nuit ils en prennent bonne provision pour la journée. Ils s’abstiennent de manger du bœuf et de boire du vin, mais les chapons et l’eau-de-vie ne leur sont pas défendus; et si quelqu’un n’a pas dévotion de jeûner, il en est quitte pourvu qu’il fasse jeûner quelqu’un en sa place.

Or, entre tous les usages superstitieux de cette île, celui qui est le plus opposé à l’honneur de Dieu et qui donne le plus de peine a déraciner, c’est une espèce de culte, également ridicule et damnable, que les grands du pays et leurs sujets rendent à de certaines idoles qu’ils appellent olys. Les ombiasses les font et les vendent aux autres; la matière dont ils se servent pour fabriquer ces petites idoles n’est autre chose que quelque morceau de bois, ou quelques racines, ou autre chose encore plus vile qu’ils taillent fort grossièrement. Ils leur donnent quelque sorte de figure d’homme ou autre forme grotesque; et puis, les ayant creusés par le milieu, ils les remplissent d’huile mêlée avec une certaine poudre. Ces pauvres insulaires s’imaginent que ces marmots sont vivants, qu’il y a un esprit familier qui les anime, et qu’ils ont le pouvoir de leur donner ce qu’ils peuvent souhaiter, comme le beau temps, la santé, la victoire sur leurs ennemis, etc. Chacun en a en sa maison et les porte avec soi en tous lieux, même dans les voyages; ils y ont recours en leurs nécessités et leur demandent conseil dans leurs doutes, après quoi la première pensée qui leur vient, ils croient qu’elle leur est suggérée par leurs olys. Quand ils veulent passer des rivières, ils ont recours à ces mêmes idoles, les priant de les garantir des crocodiles: ils s’adressent aussi aux crocodiles mêmes, les priant à haute voix de ne leur point faire de mal; ensuite ils s’accusent des fautes qu’ils ont commises, comme d’avoir dérobé, et promettent satisfaction; et puis, ayant jeté de l’eau et du sable des quatre côtés, ils s’imaginent pouvoir passer avec assurance. Que si, nonobstant toutes ces précautions superstitieuses, quelqu’un est pris et dévoré par les crocodiles, ils disent que cela est arrivé parce que son olys n’était pas bon.

Cette superstition est si fort enracinée dans l’esprit de ce pauvre peuple qu’ils ne peuvent souffrir qu’on leur en découvre l’abus, ni qu’on leur parle sur ce sujet; quoique, par la grâce de Dieu, depuis l’arrivée des prêtres de la Mission, plusieurs aient enfin ouvert les yeux à la vérité et reconnu les tromperies des ombiasses et de tous leurs olys.

Ils ont encore une autre damnable coutume, qui est de jeter et exposer les enfants qui naissent la nuit du samedi au dimanche, comme enfants désastreux et qui porteraient malheur dans la famille; et ces pauvres enfants meurent ainsi abandonnés, à moins que quelqu’un les trouvant n’en ait compassion et ne les nourrisse, comme il arrive quelquefois.

§. IV.—Arrivèe des deux Prêtres de la Congrégation de la Mission en l’île de Madagascar et leurs premiers emplois.

L’habitation des Français à Madagascar est en une pointe de l’île vers le tropique, en, un lieu appelé en la langue du pays Histolangar, ou ils ont fait un fort qu’ils ont nommé le Fort-Dauphin Ce fut là que ces deux bons prêtres de la Mission, MM. Nacquart et Gondrée, après une longue navigation de six mois et demi, abordèrent heureusement le 4 de décembre 1648. Ils y furent reçus avec grande joie des Français qu’ils y trouvèrent, lesquels assistèrent avec une dévotion extraordinaire au Te Deum et à la messe solennelle qui fut célébrée en actions de grâces: il y avait près de cinq mois qu’ils ne l’avaient pu entendre.

Un de leurs premiers emplois après leur arrivée en cette île fut de s’appliquera procurer le bien spirituel des Français et de les disposer à gagner le jubilé qu’ils leur avaient apporté de France. Ensuite ils s’étudièrent à l’intelligence de la langue du pays; ils y trouvèrent beaucoup de difficultés, ceux qui leur servaient d’interprètes et de truchements ne pouvant trouver des mots propres pour expliquer les vérités et mystères de notre foi, en un pays où l’on ne parle point du tout des choses qui concernent la religion.

Aussitôt qu’ils purent un peu bégayer ce langage, ils commencèrent a instruire les insulaires. Ils trouvèrent beaucoup plus de docilité parmi les nègres que parmi les blancs, lesquels estimant avoir plus d’esprit ne voulaient point écouter quand on leur parlait des choses de la foi; ou s’ils le faisaient, ce n’était que par curiosité et sans aucun dessein d’être instruits et de se convertir.

Six jours après leur arrivée, M. Nacquart ayant ouï dire qu’un des seigneurs de cette île, nommé Andiam Ramach, avait autrefois voyagé à Goa, dans les Indes pendant sa jeunesse et qu’il y avait demeuré trois ans, le fut visiter. Il apprit de lui-même qu’il y avait été baptisé et instruit en notre religion; pour preuve celui-ci fit trois signes de croix sur son front, et récita le Pater, l’Ave, et le Credo en langage portugais. Cela donna lieu à M. Nacquart de lui demander s’il ne trouverait pas bon qu’il enseignât les mêmes vérités à ses su jets et qu’il leur apprît a prier Dieu de la même façon. Dian Ramach témoigna en être content; il promit même d’assister aux prières, comme firent aussi les principaux du lieu où il demeurait. Tous témoignèrent être bien aises que l’on vînt instruire leurs enfants: ce qui obligea ce bon Missionnaire de s’appliquer encore plus fortement à l’étude de la langue, pour profiter d’une occasion si favorable à la propagation de notre sainte religion parmi ces pauvres infidèles.

Le jour de la fête des Rois suivante, pour correspondre aux mystères de la vocation des gentils, M. Nacquart et son compagnon commencèrent a baptiser quelques enfants non adultes, et M. de Flacourt, gouverneur du Fort-Dauphin, eut la dévotion d’être parrain de celui qui fut le premier baptise. Il le voulut nommer Pierre: et ce fut la première pierre spirituelle de l’Église qu’ils commencèrent dès lors à édifier en cette île.

Ensuite, continuant toujours d’apprendre la langue, et en ayant quelque peu d’intelligence, ils commencèrent à faire des courses de côté et d’autre pour enseigner ceux qu’ils trouvaient disposés. Les dimanches ils faisaient une espèce de catéchisme à la jeunesse du pays. Un jour entre autres, retournant à l’habitation des Français, ils rencontrèrent dans un village un des principaux qui était détenu malade et qui les fit prier d’entrer chez lui et d’obtenir de Dieu sa guérison. Sur quoi M. Nacquart lui ayant remontré que Dieu permettait souvent les maladies du corps pour le salut des âmes, et qu’il était assez puissant et assez bon pour le guérir, s’il voulait quitter ses superstitions et se donner à son service dans la profession de la vraie religion, il demanda aussitôt qu’on lui enseignât cette religion. M. Nacquart fit assembler les gens du village, afin qu’ils pussent profiter des instructions qu’il ferait à ce malade, et en leur présence il leur expliqua, par l’interprète qu’il avait avec lui, les choses substantielles et les plus nécessaires de la foi. Le malade ayant écoulé fort attentivement dit que son cœur était soulagé et qu’il croyait tout ce qu’il venait d’entendre; et puis il demanda si Jésus-Christ était assez puissant pour lui rendre la santé. Le missionnaire lui ayant dit que oui, pourvu qu’il crût de tout son cœur et que son âme fût lavée de tous ses péchés par le baptême, se remettant après cela a tout ce qu’il plairait à la divine bonté. Le malade fit à l’instant apporter de l’eau et pressa fort ce bon prêtre de le baptiser. Mais craignant (ce que l’on connut depuis) qu’il ne cherchât plus la santé du corps que celle de l’âme, M. Nacquart jugea qu’il devait différer; il lui dit qu’il fallait éprouver si le désir qu’il témoignait de servir Dieu et de se faire chrétien était véritable, et que son désir paraîtrait tel s’il persistait en cette bonne disposition lorsqu’il aurait recouvré sa santé, comme il y avait sujet d’espérer que NotreSeigneur la lui donnerait s’il se faisait entièrement instruire avec toute sa famille. La femme de ce malade entendant les instructions qu’on faisait dit que longtemps avant l’arrivée des Français elle avait eu recours a Dieu, et qu’un jour entre autres, faisant la moisson du riz qui était venu dans son champ, et levant les yeux au ciel, elle avait dit à Dieu: C’est toi qui fais croître et mûrir ce riz que je recueille; si tu en avais besoin, je te le donnerais, et j’ai volonté d’en donner à ceux qui en ont besoin. Voilà comment parmi les ténèbres de l’infidélité, Dieu ne laisse pas de faire reluire quelque petit rayon de sa grâce, pour disposer les âmes à le connaître et à le servir.

Or, tous ceux qui assistèrent à l’instruction qu’on faisait à ce malade témoignèrent être fort satisfaits des choses qu’ils avaient entendues; ils les estimaient, comme ils disaient, plus que l’or et l’argent qu’on pouvait leur ravir par violence, vu qu’on ne leur pouvait ôter le bien ils espéraient recevoir en connaissant et servant Dieu. Ensuite de cela, M. Nacquart et son compagnon prirent congé de la compagnie, laissant au malade l’espérance de sa guérison et aux autres celle d’être plus amplement instruits .

§.V.—La mort de M. Gondrée, l’un des deux prêtres de la Congrégation de la Mission, et la suite des emplois de M. Nacquart, qui était demeure seul prêtre dans cette île.

Quoique les jugements de Dieu soient incompréhensibles, comme dit le saint Apôtre, et que ses voies nous soient inconnues; nous ne sommes pas moins obligés de nous y soumettre et de reconnaître et confesser que tout ce qu’il fait est bien fait.

Ces deux bons prêtres de la Mission s’avançant de plus en plus dans la connaissance de la langue et des lieux de cette île commençaient a y travailler avec bénédiction et succès a l’instruction et conversion de ces pauvres infidèles. Et voilà qu’au milieu des plus belles espérances que leur zèle leur faisait concevoir, M. Gondrée se trouve attaqué d’une fièvre, laquelle jointe à d’autres incommodités très fâcheuses, l’emporta de cette vie en peu de jours.

Voici ce que son cher compagnon, M. Nacquart, en écrivit a M. Vincent: « Au temps des Rogations, lui dit-il, M. de Flacourt, notre gouverneur, ayant désire être accompagne de l’un de nous en un petit voyage qu’il fit en quelques lieux de l’île, M. Gondrée y alla. Il souffrit beaucoup en chemin, tant à cause des grandes chaleurs que du peu de nourriture qu’il prit pour ne pas rompre l’abstinence, n’ayant mangé qu’un peu de riz cuit avec de l’eau. Cela l’ayant fort affaibli, il revint avec la fièvre et de grandes douleurs dans toutes les jointures du corps, faisant néanmoins paraître parmi toutes ses incommodités une grande constance et des sentiments véritablement chrétiens.

«Les fêtes de la Pentecôte étant arrivées, quoique je fusse extrêmement affligé de la maladie de ce bon serviteur de Dieu, Notre-Seigneur me donna pourtant les forces pour satisfaire à la dévotion des Français et de nos catéchumènes. Je confessai et prêchai deux fois le jour, chantant l’office et vaquant à l’instruction de ces pauvres insulaires. Entre autres je reçus deux filles adultes au baptême; elles furent ensuite mariées à deux habitants du pays qui avaient aussi été baptisés.

« Cependant la maladie de M. Gondrée augmentant de plus en plus, je lui administrai le saint viatique et l’extrême-onction qu’il reçut avec une très grande dévotion. Il dit que tout son déplaisir était d’abandonner ces pauvres infidèles; il recommanda aux Français la crainte de Dieu et la dévotion à la sainte Vierge, à laquelle il était lui-même très dévot. Il me pria de vous écrire, Monsieur, et de vous remercier très humblement en son nom, de la grâce que vous lui aviez faite de l’admettre et recevoir entre vos enfants, et surtout de l’avoir choisi entre tant d’autres qui étaient plus capables que lui pour l’envoyer prêcher l’Évangile de Jésus-Christ en cette île; il priait ceux de notre Congrégation d’en remercier Dieu pour lui. Il me dit aussi que je me devais préparer a bien souffrir pour Notre-Seigneur en ce pays; ce qu’il me répéta par deux fois. Et puis, ayant passé une partie de la nuit en de continuelles aspirations vers Dieu, il mourut en grande paix et tranquillité, et remit son âme entre les mains de son Créateur, le quatorzième jour de sa maladie.»

«Le lendemain il fut enterré avec les pleurs de tous les Français et même d’un grand nombre de ces pauvres infidèles, lesquels disaient qu’ils n’avaient point vu jusqu’à notre arrivée des hommes qui ne fussent point colères et fâcheux, et qui leur enseignassent les choses du ciel avec tant d’affection et de douceur comme faisait le défunt.»

« Vous pouvez penser quels furent les ressentiments de mon pauvre cœur dans la perte de celui que j’aimais comme moi-même, et qui était en ce pays, après Dieu, toute ma consolation. Je demandai à Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’il lui plût me communiquer la portion des grâces qu’il donnait au défunt, afin que je pusse faire seul l’ouvrage des deux; or, j’ai ressenti après sa mort l’effet de ses prières, et une double force de corps et d’esprit pour travailler à la conversion de ces pauvres infidèles et à tout ce qui pourrait contribuer à l’avancement de la gloire de Dieu dans ce pays.»

« Ensuite, craignant moi aussi d’être prévenu par la mort, je me sentis pressé de travailler au plus nécessaire. C’était de composer en la langue de ce pays les instructions touchant ce qu’il était nécessaire de croire et de faire pour le salut éternel, afin que je pusse me les rendre familières, et même les laisser a ceux qui viendraient en cette île, au cas que Dieu disposât de moi.»

« Après avoir dressé ces instructions en quelque ordre, je commençai d’assembler les infidèles de notre voisinage les dimanches et les fêtes. Ils s’étonnaient de me voir en si peu de temps parler leur langage, quoique je ne fisse que bégayer ce que j’avais appris de plus nécessaire pour leur instruction. Entre autres auditeurs, les enfants d’un grand seigneur d’une contrée éloignée de deux cents lieues l’étant venus ici pour leurs affaires, se rendaient assidus pour écouter mes catéchismes, et étant prêts de retourner chez eux, ils me dirent qu’ils rapporteraient à leur père ce qu’ils avaient entendu de notre religion, et ils témoignaient être fort satisfaits. Je leur donnai espérance qu’avec le temps nous y pourrions aller; et depuis leur départ, j’ai appris que leur pays est beaucoup meilleur et plus peuplé que celui ou nous sommes, et même que les habitants sont fort curieux d’assister aux prières des Français qui y vont négocier: ce qui donne sujet de croire qu’on y pourrait faire un grand profit.»

«Je ne perds aucune occasion d’annoncer Jésus-Christ par moi-même ou par autrui, soit aux nègres qui viennent ici, soit aux autres des pays plus éloignés où vont les Français; entre lesquels, après les avoir exhortes à se confesser et communier avant leur départ et leur avoir recommandé de se garder surtout d’offenser Dieu et d’avoir un grand soin de donner bon exemple aux infidèles, je charge celui que je trouve le plus intelligent de ne laisser aucune occasion de parler de notre sainte foi à ces infidèles, lui donnant par écrit les instructions nécessaires à cet effet.»

« Or, depuis la mort de M. Gondrée, mon cher compagnon, sur lequel je me reposais et remettais le soin de notre habitation et des environs, je n’ai pu faire mes courses si loin qu’auparavant; car il faut me trouver les dimanches et fêtes à notre petite église pour y célébrer la sainte messe et l’office divin, et faire les exhortations aux Français et les instructions aux infidèles des environs. C’est pourquoi mes courses et voyages n’ont pu être que de cinq ou six jours.

« Je fus le mois d’août dernier aux montagnes les plus proches, et la j’instruisais pendant le jour ceux que je rencontrais dans les villages, et le soir, au clair de la lune, je répétais la même instruction aux autres qui retournaient du travail. Je fus extrêmement consolé en voyant la docilité de ces pauvres infidèles qui témoignaient croire de tout leur cœur ce que je leur enseignais; et je disais en moi-même les larmes aux yeux: Quid prohibet eos baptizari ? Mais craignant qu’ils ne fussent pas bien encore fondés en la foi et qu’ils ne vinssent à abuser du baptême, n’y ayant point de prêtre pour les entretenir en la piète chrétienne, je remis le tout à la Providence adorable de Dieu. J’eusse baptisé des enfants, mais je craignais qu’avec le temps on ne les eût pu distinguer des autres, vu principalement que ces pauvres insulaires changent souvent de demeure, et je crois qu’il serait expédient de leur faire quelque marque pour les discerner. Ceux que j’ai baptisés dans le voisinage de notre habitation se reconnaissent assez, et on les appelle communément dans le pays par leurs noms de baptême, Nicolas, François, etc.»

«Ce serait une chose trop ennuyeuse si je voulais particulariser toutes les courses et les voyages que j’ai faits les noms des lieux et des gens auxquels j’ai annoncé Notre-Seigneur Jésus-Christ, et toutes les particularités des choses qui s’y sont passées. Je vous puis dire qu’on ne peut désirer plus de disposition pour recevoir l’Evangile: tous ceux que je voyais se plaignaient de ce que les Français, depuis qu’ils trafiquent en leur pays, ne leur avaient point parlé des vérités de la foi, et ils portent une sainte envie à ceux qui sont voisins de notre habitation. Je rapporterai seulement ce qui se passa au mois de novembre, en une visite que je fis dans quelques villages éloignés d’ici, où j’avais porté une grande image du jugement général, au haut de laquelle était représenté le paradis et en bas l’enfer. A mon arrivée je criais aux habitants que j’étais venu afin que leurs yeux vissent et que leurs oreilles entendissent les choses de leur salut. Après leur avoir expliqué ce qu’il fallait croire et faire pour cette fin, je leur découvrais l’image et leur faisais voir les demeures de l’éternité, et les pressais de choisir le haut ou le bas, le paradis ou l’enfer; et ces pauvres gens s’écriaient qu’ils ne voulaient point aller avec le diable, et que c’était avec Dieu qu’ils voulaient demeurer. Ils se plaignaient entre eux que leurs ombiasses ne leur parlaient point de Dieu, et ne les visitaient que par intérêt et pour les tromper, tandis que moi je les visitais et enseignais gratuitement.»

«Je fus aussi, il y a quelque temps, au-delà des montagnes, en une contrée qu’on appelle la vallée d’Amboul. Y ayant fait voir cette même image au seigneur du lieu, je lui dis que Dieu ferait brûler a jamais ceux qui avaient plusieurs femmes, sachant bien qu’il en avait cinq qu’il tenait en sa maison. Il en fut vivement touché, et je remarquai qu’il changea de couleur en son visage; étant un peu revenu a soi, il me pria de le venir instruire et me promit d’obliger ses vassaux à recevoir l’Évangile.»

«Je visitai, les fêtes de Noël dernier, le pays Danos, qui est peuplé d’environ dix mille personnes. A présent il ne me reste plus guère de visites à faire des pays circonvoisins, pour donner au peuple une première connaissance de Jésus-Christ et achever de préparer les voies: In omnem locum, in quem ipse Dominus est venturus. J’irai au plus tôt, afin que ceux qui viendront après moi trouvent au moins la terre un peu défrichée.»

«Je n’ai pas autre chose à vous dire, Monsieur, sinon que tous ces pauvres gens que j’ai commencé a instruire n’attendent plus que aquœ motum, et la main de quelques bons ouvriers pour être plongés dans la piscine du saint baptême. Combien de fois, évangélisant à la campagne, ai-je entendu, non sans larmes, ces pauvres gens crier: Où est donc cette eau qui lave les âmes, et que tu as promise? fais-nous en venir, et y fais les prières. Mais je diffère, craignant qu’ils ne fassent encore cette demande que matériellement, comme cette Samaritaine qui, pour s’exempter de la peine de venir puiser de l’eau, demandait à Notre-Seigneur de l’eau qui ôte la soif, et ne connaissait pas encore celle qui éteignait le feu de la concupiscence et qui rejaillissait en la vie éternelle.»

«Nous trouvâmes à notre arrivée en ce lieu cinq enfants baptisés, et il a plu à Notre-Seigneur d’y en ajouter cinquante-deux autres. Quoiqu’il y ait beaucoup d’adultes suffisamment disposés, je diffère néanmoins de les baptiser, jusqu’à ce qu’on puisse les marier incontinent après le baptême pour remédier au vice qui n’est que trop commun dans le pays. J’aurai cependant un grand soin qu’aucun de ceux qui sont suffisamment préparés ne meurent sans baptême. Il y a quelque temps, je baptisai une pauvre femme âgée qui était fort malade, et Dieu fit voir en elle les effets de sa grâce par les grands sentiments de reconnaissance envers sa bonté qu’il lui inspira tout à coup. Elle est allée la première de ce pays à l’éternité bienheureuse, et son corps a été le premier enterré au cimetière des Français.

« J’attendrai le secours et les ordres qu’il vous plaira m’envoyer: cependant, si je ne puis pas beaucoup avancer, je tache de ne pas laisser perdre ce qui est commencé. Hélas ! où sont et que font maintenant tant de docteurs et de personnages savants, comme disait autrefois saint Francois-Xavier, qui perdent le temps dans les académies et universités, pendant que tant de pauvres infidèles petunt panem, et non est qui frangat eis ? Plaise au souverain maître de la moisson d’y pourvoir par sa bonté, car à moins que d’avoir ici quantité de prêtres, pour instruire et pour entretenir le fruit des instructions, on ne pourra guère avancer, etc. »

§. VI.—Lettre de M. Bourdaise, prêtre de la Congrégation de la Mission, contenant la suite de ce qui s’est passe aux missions de Madagascar.

Il ne se peut dire combien M. Vincent fut touché lorsqu’il apprit In nouvelle de la mort de M. Gondrée, tant pour la perte qu’il faisait d’un si bon ouvrier que pour le danger où il voyait M. Nacquart, demeuré seul prêtre en cette île, de succomber sous le faix du travail que son zèle lui ferait embrasser. Après néanmoins avoir béni Dieu de tout et s’être absolument soumis à toutes les dispositions de sa très sainte volonté, il porta au plus tôt ses pensées à faire choix de quelques dignes Missionnaires afin de les envoyer secourir leur confrère dans la culture de cette nouvelle église. Il jeta les yeux particulièrement sur M. Toussaint Bourdaise, auquel il joignit M. François Mousnier, tous deux prêtres de sa Congrégation, et très capables de cet emploi apostolique. Considérant la grandeur de l’ouvrage qui demandait nombre d’ouvriers, il les fit suivre incontinent après de trois autres, qui furent MM. Dufour, Prévost et de Belleville, tous prêtres de la Mission, d’une vertu éprouvée fort expérimentés dans les fonctions de leur vocation, et qui tous ont enfin glorieusement consumé leur vie en travaillant pour l’accroissement du royaume de Jésus-Christ dans cette terre infidèle. Comme M. Bourdaise est celui qui a survécu à tous les autres et qui a le plus longtemps travaillé en la culture de cette nouvelle église, nous rapportons ici une lettre qu’il écrivit à M. Vincent en l’année 1657, après la mort de tous ses confrères, dans laquelle il lui raconte tout ce qui s’est passé de plus digne de remarque en ces missions de Madagascar:

«C’est à ce coup, Monsieur, lui dit-il, que les paroles me manquent tout a fait, pour vous pouvoir expliquer les amertumes de ma pauvre âme. Dieu sait quels furent nos regrets et nos larmes, quand à notre première arrivée dans cette île, nous ne trouvâmes que les cendres de M. Nacquart, lui qui nous y devait tenir lieu d’un Joseph, pour nous recevoir comme ses frères, et d’un Moïse pour nous conduire dans les déserts affreux de cette solitude.»

«La perte que je fis un peu après de la personne de M. Mousnier, que son zèle consuma en moins de six mois, me fut encore d’autant plus sensible que je me trouvai seul pour en supporter la pesanteur: cette plaie a toujours saigné depuis dans mon cœur. Et, bien que l’espérance de recevoir quelque secours par un nouvel envoi de Missionnaires ait par intervalle un peu allégé ma douleur, néanmoins le trop long délai de cette même espérance m’a souventetois donné sujet d’une nouvelle affliction; mais ce qui est le plus déplorable est que, presque au même temps ou j’ai commence à jouir de ce grand bien tant désiré et attendu, il m’a été ravi et je l’ai tout perdu sans ressource. De sorte, mon cher Père, que me voilà maintenant dans l’extrémité du malheur, et en état de ne plus rien attendre à l’avenir, puisque je n’ai plus rien a perdre ni peut-être à espérer, vu que cette terre ingrate dévore si cruellement, non point ses habitants, mais ses propres libérateurs ! Vous entendez assez Monsieur, ce que j’ai à vous dire, et ce que je voudrais vous pouvoir taire pour épargner vos larmes et mes soupirs. M. de Belleville, dont je n’ai jamais connu que le nom et les vertus, est mort en chemin. M. Prévost, après avoir essuyé les fatigues du voyage, est mort. M. Dufour, que je n’ai vu ici que pour connaître le prix de ce que je devais perdre, est mort. Enfin, tous ceux de vos enfants que vous avez envoyés à Madagascar sont morts; et je suis ce misérable serviteur demeuré seul pour vous en donner la nouvelle. Quoique bien triste et très affligeante, elle ne laissera pas de vous donner de la joie et de la consolation, quand vous aurez su la sainteté de la vie qu’ils ont menée tant sur mer que sur terre, et les grandes bénédictions que Notre-Seigneur a données à tous leurs emplois depuis qu’ils ont quitté la France. Je m’en vais, Monsieur, vous en faire un bref récit, etc. »

Il n’y a que Dieu seul qui ait bien connu la douleur de M. Vincent à la nouvelle de la perte de ses ouvriers arrivée coup sur coup, et dans un lieu où leur conservation et leur présence semblaient extrêmement souhaitables. Entendons parler sur ce besoin M. Bourdaise, et après l’avoir ouï sur ces nouvelles affligeantes, voyons les sujets de joie dont il consolait M. Vincent.

«S’il y avait, dit-il, deux ou trois prêtres, j’espérerais que devant un an presque tout le pays d’Anos, quoique grand, serait baptisé. Les villages sont nombreux en ce pays. Je ne puis pas aller bien loin et satisfaire tous ceux qui viennent à notre église: Cependant les principaux de ces villages disent qu’ils se feraient bien baptiser s’ils avaient quelqu’un pour les faire prier Dieu: je tâche au moins de les porter a désirer le bapteme et de leur en faire produire des actes, afin que le baptême in voto supplée dans la nécessité.»

«Pour plus facilement faire retenir les points de notre foi à ces gens, j’ai prié un Français qui entend très bien la langue du pays de m’aider à tourner mot à mot en cette langue notre petit catéchisme: ce qu’il a fait; et cela m’est fort utile. Je ne me sers plus d’interprète. Les habitants s’animent de plus en plus à notre sainte foi, et je vois tous les jours de nouvelles personnes venir apprendre le Pater, l’Ave et le Credo, que je leur enseigne et que je leur explique. Toutes les femmes d’Histolangar sont dans le désir de se faire baptiser et d’être mariées dans l’Église. Lorsque MM. Dufour et Prévost arrivèrent, et qu’ils étaient encore en la petite île de Sainte-Marie, qui n’est pas loin de celle-ci, j’avais déjà fait mon compte de les laisser, l’un en ce lieu-là et l’autre ici, et moi m’en aller dans les terres voisines instruire les uns et les autres. Et, pour n’être à charge à personne, j’avais proposé de faire un petit réservoir de vivres dans une des principales habitations qui se trouverait le plus au cœur du pays. On pouvait ainsi demeurer huit ou dix jours dans un endroit, jusqu’à ce qu’il y eût quelqu’un du village qui sût prier Dieu, pour l’apprendre ensuite aux autres et leur faire faire les prières du soir et du matin, comme elles se font ici en notre habitation. Ces desseins plaisaient beaucoup à mon esprit, et j’assurais ces pauvres nègres que bientôt j’irais à eux pour leur apprendre à connaître Dieu et à le prier, puisqu’ils l’avaient tant souhaité et qu’il était venu de mes confrères pour m’aider, ce qui les réjouissait fort; mais Dieu en a disposé autrement.

J’apprends à ces bonnes gens qui ont reçu le baptême à se confesser, et j’espère qu’avant Pâques tous se confesseront, s’il plaît a Dieu. Ils se rendent très assidus aux prières du soir et du matin, et même à midi; les honteux et les vieilles gens viennent chez nous, et je les instruis en particulier.»

«Plusieurs ne demandent pas mieux que d’être baptisés; mais je veux qu’ils sachent prier Dieu auparavant, et c’est pendant ce temps-là que je les éprouve et que j’apprends leurs déportements.

« Quantité m’ont dit qu’une des choses qui les retient de se faire baptiser est qu’ils ont peur que les Français ne demeurent pas longtemps dans l’île, ou qu’étant peu, les blancs ne les fassent massacrer.»

«Je ne laisse pas d’être accablé de monde qui vient a toute heure pour apprendre. J’ai été contraint de les faire tous prier Dieu ensemble tout haut dans l’église; à quoi ils se rangent fort exactement, tant les petits que les grands. Plut à Dieu, Monsieur, que tous nos confrères entendissent les doux accords nouveaux que tant de voix discordantes ;le jeunes et de vieux, d’hommes et de femmes, de pauvres et de riches rendent, étant tous unis en la foi d’un même Dieu.»

« J’ai baptisé ces jours-ci cinq familles de nègres, c’est-à-dire l’homme, la femme et les enfants.»

« J’ai fait douze mariages entre des Français et des femmes du pays, lesquelles ont été les premières qui sont venues prier Dieu, les premières baptisées, et les premières qui ont zélé l’honneur de Dieu. Elles sont à cette heure l’exemple des autres femmes.»

« Nous avons eu toutes les peines du monde à faire sortir les femmes publiques. J’ai été contraint d’aller dans les cases avec une corde pour les chasser, et cela après avoir vainement usé de prières et de supplications; la peur leur a donne la chasse. J’avais l’agrément de M. le gouverneur pour en user ainsi.»

«Quatre nègres qui avaient été baptisés et mariés par feu M. Nacquart, et éloignés de leurs femmes par les guerres, ont été remis ensemble avec beaucoup de peine.

« Outre cela, nous avons douze nouveaux mariages contractés entre nègres, et vingt-trois entre des Français et des femmes du pays; cela va multipliant petit à petit. Chaque habitant s’est retiré à son habitation; ils viennent aux bonnes fêtes à l’église.

« Je me fais montrer a lire et a écrire a la façon du pays; je fais venir pour cela un des plus grands et plus savants ombiasses.»

« Nous avons instruit quatre petits Rovandries; ils sont fils de quatre des plus grands du pays, qui les ont envoyés ici. L’un est déjà ondoyé; j’attends nos Français qui sont en voyage pour être leurs parrains, afin de les baptiser tous; ils le désirent beaucoup. Ils ont quitté leurs olys qu’ils portaient pendus au cou et ont mis des croix à la place.

« J’ai parlé à un grand Rovandrie, dont j’ai baptisé il y a longtemps les deux fils aînés, pour le porter à se faire baptiser lui-même et tout le reste de sa maison, ainsi que son père et son frère qui sont rois comme lui. Il n’en est pas éloigné. Il a laissé ici son plus jeune garçon et m’a permis de le baptiser: c’est beaucoup pour un grand. Si lui-même était baptisé, nous en aurions bien d’autres.»

«Le fils aîné d’un autre roi, nommé Dian Masse, qui est baptisé et un des plus vaillants du pays, a un très bon esprit et est fort bien fait; il prie Dieu tous les jours devant son monde. Je lui ai dit d’instruire sa femme et ses gens, il me l’a promis.

«J’ai chez nous deux enfants de deux grands de l’île avec leurs esclaves. Ils veulent pareillement recevoir le baptême. Nous le leur administrerons, Dieu aidant, avec le plus de solennité que nous pourrons, afin que Dieu en soit plus glorifié, et les peuples, particulièrement les principaux, plus édifies et excités à suivre le bon exemple que ces enfants donneront. Car il faut avouer qu’on avance plus notre religion par la conversion d’un seul noble et grand seigneur que si l’on en avait converti une centaine d’entre le menu peuple: l’expérience le fait assez voir.»

« L’année passée, je fus averti que trois des plus puissants seigneurs de tout le pays et les plus redoutés n’avaient plus guère à vivre et qu’ils mourraient assurément en peu de jours. Je me trouvai là-dessus fort en peine, sachant que c’étaient des gens fort attachés à leurs superstitions. Toutefois, je suivis le mouvement de Dieu: je les allai trouver, et Dieu leur fit la grâce de leur ouvrir les yeux. Quand j’eus exposé les vérités de notre foi, et assuré que personne ne pouvait être bienheureux ni éviter les peines éternelles après la mort, s’il n’était baptisé, aussitôt ils me prièrent de les baptiser, mais de les baptiser a l’heure même, et de les ensevelir après leur mort. Je leur promis de faire l’un et l’autre, pourvu qu’ils quittassent tous leurs olys et superstitions qu’ils avaient sur eux: ils le firent incontinent. Alors je leur donnai le saint baptême; et quand ils furent morts, je ne manquai pas de les ensevelir et de leur donner sépulture en notre cimetière. Sur quoi je ne puis passer sous silence la joie et l’édification que me donnèrent les nègres lorsque cet enterrement se fit : car incontinent ils accoururent en très grand nombre pour voir mettre en terre ceux qu’ils avaient tenus autrefois pour des dieux, et ils donnaient mille louanges à la religion catholique, de ce que nous avions soin d ensevelir ainsi honorablement ceux même qui avant le baptême ne nous voulaient que du mal. Vous voyez la grande disposition de ces Indiens à leur conversion, et combien l’exemple des grands y contribue.»

« J’ai pris trois petits garçons, fils de nos Français, avec deux fils des rois de Mavauboulle; tous cinq âgés d’environ deux ans. C’est l’âge auquel l’on peut s’assurer de trouver et conserver en eux l’innocence, surtout au fait de la chasteté, qui est ici rare au delà de ce qu’on peut dire. Il ne faut pas s’en étonner, puisque les pères et mères n’attendent pas ici que leurs enfants de l’un et de l’autre sexe aient l’usage de raison pour leur apprendre comment on peut perdre la pureté, et qui pis est ils les y excitent eux-mêmes: chose bien déplorable et qui fait bien voir la grande nécessité que ce pauvre peuple à d’être instruit.

«J’avais déjà depuis longtemps quatre autres petits garçons, qui sont maintenant âgés de sept à huit ans. Ils me donnent beaucoup de satisfaction et d’espérance de les voir un jour coopérer a la conversion des autres, principalement deux d’entre eux, qui savent déjà lire et servir la messe. »

«Ces pauvres Indiens ont recours à moi dans leurs maladies; ce dont je rends grâces a Notre-Seigneur. Dès qu’il y a quelqu’un de blessé ou de malade, il m’envoie quérir pour recevoir quelque petit rafraîchissement ou soulagement: ce qui sert beaucoup, car c’est dans ce temps-là qu’ils m’écoutent plus volontiers. Cela a été cause que j’ai baptisé plusieurs petits enfants, qui sont morts bientôt après, et par conséquent sont montés au ciel. Nous les avons enterrés avec les cérémonies accoutumées, faisant porter des cierges aux petits enfants de leur âge.»

«Etant allé voir le seigneur du village d’Imours, déjà viel et malade à l’extrémité, en présence de tous ses sujets qui étaient accourus à mon arrivée, je lui parlai des choses de l’autre monde et de la grandeur de la foi chrétienne; je lui dis que, s’il voulait être baptisé comme les chrétiens, il serait mis au rang des enfants de Dieu. Ce bonhomme, ramassant ce qui lui restait de forces, me dit qu’il voulait bien être chrétien. C’est pourquoi, comme le mal le pressait, je l’ondoyai en présence de toute l’assemblée, à laquelle ensuite je fis une exhortation; et revenant au malade, je lui donnai quelques clous de girofle pour le fortifier, car il n’en pouvait plus. Il me demanda du vin fort de France; je lui en promis. Il me voulut faire un présent; mais je le remerciai, lui disant que le baptême est une chose de si haut prix, que rien au monde ne le saurait payer. Le voyant si bien disposé, je m’en revins et je lui envoyai un peu de thériaque et de confection d’hyacinthe, et au bout de trois jours il fut guéri. Je me sens oblige à la bonté divine de ce que, par le moyen des petits remèdes auxquels elle donne bénédiction pour le corps, je trouve facilité en ces bonnes gens pour la guérison de leurs ames.»

«Pendant la guerre, les ennemis étant venus de nuit dans un village proche de nous, ils y tuèrent une vingtaine d’hommes qui étaient soumis aux Français. Ils blessèrent aussi une femme de quinze coups de sagaie, et elle me fut amenée au bout de dix jours avec une grosse fièvre. Ses plaies étaient si infectes à cause de la pourriture, qu’on n’en pouvait supporter la puanteur; cela venait de ce que les pauvres n’ont pas le moyen de se faire panser par les ombiasses, et les pauvres blessés laissent ainsi leurs plaies sans rien y mettre. Je lui donnai quelque onguent qui la guérit en peu de temps, avec l’aide de Dieu, quoiqu’elle eût un nerf et un des gros vaisseaux coupés au bras. Lorsqu’elle fut relevée, elle m’amena ses deux enfants pour les baptiser, et me les voulait donner comme esclaves, mais je ne les voulus pas recevoir en cette qualité, lui faisant entendre qu’en notre religion il n’y avait point d’esclaves.

«Un ombiasse me vint dernièrement trouver pour me prier d’aller guérir en son village un homme qui ne dormait point, depuis bientôt trois mois, et qui souffrait beaucoup en raison d’un abcès qu’il avait à la cuisse. Elle était devenue fort enflée et grosse comme le corps d’un homme, et la peau était si dure qu’elle ne se pouvait percer d’elle-même. Ayant vu cela, je pris un bistouri et lui perçai cette apostume qui rendit plus d’un seau de pus: ces pauvres gens en étaient tout émerveillés. Il fut guéri à trois jours de là. Il en avait aussi une à l’épaule, à laquelle j’y fis la même chose, et tôt après le mal se passa entièrement.

«Il court parmi les naturels du pays une certaine dyssenterie, ou flux gris, qui s’appelle sorac; elle ne procède que de la mauvaise nourriture et dure trois mois de l’année. Ce mal les fait mourir en huit jours, et ils n’ont aucun remède pour s’en garantir. Je leur donnai un peu de thériaque, qui les guérit tous. J’en ai guéri plus de cent, par la miséricorde de Dieu: ils viennent tous à moi pour cela. Il y a sujet d’espérer que les guérisons corporelles les disposeront aux spirituelles, ainsi qu’il arrivait aux apôtres et a Notre-Seigneur même, vu qu’ils guérissaient les corps avant de guérir les âmes.

«Nous avons ici un devin, nommé Rathy, âgé d’environ 69 ans, de petite taille, simple à voir, et de peu de paroles. Cet homme s’est rendu recommandable par ses divinations, lesquelles se sont trouvées le plus souvent véritables. Les Français même lui donnent créance. En l’an 1654, il prédit qu’en moins de six semaines on verrait ici des vaisseaux de France: ce qui se trouva vrai, parce que peu après ceux que M. le maréchal de la Meilleraye avait envoyés arrivèrent. Une autre fois, étant interrogé par des Français si M. de Flacourt, qui retournait en France, y arriverait à bon port, il répondit que oui; mais qu’aux approches de France il rencontrerait trois vaisseaux de guerre ennemis: ce qui arriva ainsi, comme lui-même vous l’a pu dire. Il s’est trouvé véritable en plusieurs autres prédictions dont j’ai été moi-même le témoin. Cela me fit douter si ce ne serait point un véritable don de prophétie que Dieu eût communiqué à cet homme, comme autrefois aux sibylles, pour récompense de quelque insigne vertu morale qu’il a; car il paraît être bon homme, simple et naïf. Or comme il me venait voir souvent, je voulus un jour m’en éclaircir. Je lui demandai s’il parlait aux coucoulambous: ce sont les lutins et follets; il me répondit naïvement qu’il leur parlait, et bien souvent. Je m’informai du lieu où habitaient ces démons et comment ils étaient faits. Il me dit qu’ils se tenaient dans de hautes montagnes et qu’ils paraissaient n’avoir que le ventre, quoiqu’ils ne mangeassent point; que quelques-uns les entendaient parler, et d’autres point du tout. Je lui demandai s’il ne songeait point en dormant les choses qu’il disait de l’avenir. Il me dit que sa pensée lui dictait cela sur le champ; et je le crois ainsi, car il a fait des réponses dont il ne pouvait avoir eu le loisir de consulter le démon, comme quand une personne lui demanda si son père était vivant et combien il avait de frères et de sœurs,  ce qu’il ne pouvait connaître, il répondit fort bien à tout cela et sans hésiter, disant au vrai tout ce qui en était. Je lui demandai si cela le portait au bien et lui disait qu’il fût bon de prier Dieu. Il me répondit ambiguëment, soit qu’il en doutât, soit qu’il n’osât dire non, soit pour autre raison: tant qu’il y a que je ne le pressai pas davantage là-dessus. Je lui demandai seulement si cet esprit aimait les prêtres; et il me dit qu’il les craignait plutôt: ce qui me fit juger que c’étaient de mauvais esprits. Il a prédit plusieurs autres choses dont la vérité n’est pas encore connue; entre autres que toute l’île serait convertie et baptisée. Or, que cette prophétie soit du bon ou du mauvais esprit, je ne sais qu’en dire: Dieu veuille en faire voir au plus tôt l’exécution. Il y a sujet de l’espérer, si mes péchés n’y mettent empêchement, parce que nous touchons quasi au doigt la vérité d’une autre semblable prédiction, qui est que lui, sa femme et ses enfants seraient un jour baptisés: ce qu’il m’a effectivement promis de faire au plus tôt. Il vient tous les jours à la prière et me dit que lorsqu’il saura bien prier, il ira par les villages, comme moi, l’apprendre aux autres; dès à présent il ne veut plus répondre à ceux qui lui demandent quelque chose touchant leurs superstitions. Il dit pour n’en excuser qu’il a peur de moi. Cet homme peut beaucoup pour détromper les autres sur le fait des olys, car c’était un des plus grands maîtres en cela.»

« La famine était devenue si grande ici que plusieurs nègres mouraient de faim. J’ai fait une marmite pour les enfants baptisés et non baptisés, qui sont ravis tous les jours d’avoir une écuellée de potage. Je leur fais moi-même à midi le catéchisme. Ils sont assez attentifs et modestes; il y vient même des mères qui apportent leurs petits enfants, ce qui me réjouit, car ils sucent ce lait spirituel avec une grande avidité, et je suis résolu de continuer toujours attendu le fruit qui en revient. Outre cette marmite ordinaire, je fais l’aumône aux vieillards et aux enfants abandonnes de leurs mères, pendant les mauvais jours auxquels ils ne trouvent presque rien à manger.»

« Vous voyez donc, Monsieur, d’un côte, les belles et riches dispositions pour étendre le royaume de Jésus-Christ en cette grande île: déjà six cents de ses habitants, pour le moins, y ont reçu la lumière de l’Évangile, et le nombre de ceux qui la désirent et l’attendent est encore bien plus grand. Que si, par la facilité et le peu de résistance de ceux-ci, nous pouvons juger des autres, il y a sujet d’espérer la même chose de tous les habitants, c’est-à-dire de quatre cent mille âmes qui sont en cette terre, et d’une multitude innombrable d’autres qui dans la suite des temps recevront de leurs ancêtres cette riche succession. Cependant, bien que je ne sois qu’un pauvre petit serviteur inutile, si je venais a manquer, comme j’en suis tous les jours à la veille, hélas ! que deviendrait cette pauvre Église et que deviendraient tant de peuples qui demeureraient sans instruction, sans sacrements et sans aucune conduite? Dieu, qui me fait voir cette extrémité, me presse de me prosterner en esprit à vos pieds, comme je le suis ici de corps, pour vous dire de la part de tant d’âmes, avec toute l’humilité et le respect qu’il m’est possible: Mitte quos missurus es. Envoyez-nous des Missionnaires, car ceux qui sont venus mourir à nos portes n’ont point été envoyés à Madagascar pour y demeurer: ils ont seulement été appelés par ce chemin au ciel, où vous n’avez pas moins besoin d’établir votre Congrégation que sur la terre.

«Je finis par une petite nouvelle triste et joyeuse tout ensemble, que j’appris il y a quelque temps: a savoir, que la mère de Dian Machicore, l’un des plus grands seigneurs du pays, âgée de plus de cent ans, était morte, après avoir demandé instamment le baptême; elle n’avait pu le recevoir à cause de la distance du lieu ou j’étais. Je fus à la vérité fort affligé de ce qu’on ne m’avait point appelé de bonne heure pour l’assister en ce dernier passage. Néanmoins, parce qu’il y a sujet d’espérer qu’en ce cas d’impuissance le bon désir qu’elle a témoigné aura suppléé a ce défaut et lui aura fait recevoir le baptême intérieur du Saint-Esprit, mon cœur en a ressenti de la consolation. J’ai cru être obligé de lui donner place parmi nos néophytes. Il y en a probablement plusieurs autres de l’un et de l’autre sexe qui se sauvent ici en vertu de ce baptême spirituel, n’ayant pas le moyen de recevoir l’autre; mais il faut aussi avouer que le nombre est beaucoup plus grand de ceux qui se damnent, faute d’avoir un homme qui leur aide a se laver dans cette mystique piscine. Et c’est ce qui me cause le plus de douleur, surtout quand je me représente que leurs anges gardiens me disent: Si fuisses hic, frater meus non fuisset mortuus. O missionnaire ! si tu eusses assiste cet homme et cette femme, il ne seraient pas morts de la mort éternelle. O mon cher Père ! que je fais souvent des souhaits que tant d’ecclésiastiques capables qui sont en France dans l’oisiveté et qui savent ce grand besoin d’ouvriers fissent quelquefois une semblable réflexion et se persuadassent vivement que Notre-Seigneur même leur fait ces reproches à chacun en particulier: O Sacerdos! si fuisses hic, frater meus non fuisset mortuus. O Prêtre ! si tu eusses été dans cette île, plusieurs de mes frères rachètes par mon sang ne seraient pas morts d’une mort irréparable. Sans doute cette pensée leur donnerait de la compassion et même de la frayeur, surtout s’ils considéraient attentivement que, pour avoir négligé de rendre cette assistance spirituelle, le même Jésus-Christ leur dira un jour ces terribles paroles: Ipse impius in iniquitate sua morietur, sanguinem vero ejus de manu tua requiram. Oh ! que si les prêtres, les docteurs, les prédicateurs, les catéchistes et autres qui ont talent et vocation pour ces missions éloignées faisaient bien attention à tout ceci, et surtout au compte qui leur sera demandé de tant d’âmes qui, faute d’assistance de leur part, auront été damnées, il n’y a point de doute qu’ils seraient bien plus soigneux qu’ils ne sont d’aller au loin chercher les brebis égarées pour les ramener au bercail de l’Eglise.»

Or, comme ce fervent Missionnaire appréhendait que M. Vincent ne vînt à perdre courage et à changer de résolution. voyant ainsi mourir les plus excellents ouvriers de sa Congrégation, il lui fit cette recharge.

«Envoyez-nous au plus tôt quelques autres ouvriers, je vous en conjure, mon cher père. Si tous ces fâcheux événements vous faisaient douter tant soit peu de la vocation de notre Congrégation en cet emploi, jetez les yeux sur les desseins de saint Bernard, quand il conseilla la croisade pour la conquête de la Terre-Sainte, et sur cette histoire des entreprises faites par les Israélites contre la ville de Gabaon: car, si vous considérez que le succès de l’une et de l’autre expédition fut assez malheureux, quoique Dieu eût autorisé la première par miracle et la seconde par révélation, vous avouerez facilement que le triste succès du voyage de nos prêtres ne doit pas empêcher de croire que leur vocation ne soit du même Dieu, qui d’ailleurs vous en a donné des marques assez évidentes. Et puis vous savez, Monsieur, que Dieu mortifie et vivifie quand il lui plaît, et qu’ainsi il y a sujet d’espérer que les autres ouvriers que votre charité enverra réussiront mieux que n’ont fait les précédents, ainsi qu’il arriva aux mêmes Israélites, qui, après avoir été par deux fois battus et repoussés par les Gabaonites, demeurèrent enfin victorieux, et prirent la ville au troisième assaut qu’ils lui donnèrent. Il est vrai, mon cher père, que vous avez perdu beaucoup d’enfants et de bons su jets; mais je vous supplie pour l’amour de Jésus-Christ de ne vous point décourager pour cela et de ne point abandonner tant d’âmes qui ont été rachetées par le Fils de Dieu. Tenez pour assuré que si tant de bons Missionnaires sont morts, ce n’est point l’air du pays qui en est la cause, mais ou les fatigues de leur voyage, ou leurs mortifications excessives, ou bien le travail immodéré, qui sera toujours ici trop grand pendant qu’il y aura peu d’ouvriers.»

§.VII.— Lettre de M. Vincent à M. Bourdaise, auquel il envoya encore cinq Missionnaires pour le secourir.

Les tristes nouvelles de la perte de tant de bons ouvriers causèrent un grand surcroît de douleur à M. Vincent. Et il n’y a point de doute qu’autant de morts des siens qu’on lui mandait étaient autant de plaies dans son cœur paternel qui avait une tendresse toute particulière pour ses enfants; quoique d’ailleurs il demeurât parfaitement soumis a toutes les volontés de Dieu, à la gloire duquel il faisait une offrande et un sacrifice continuels de sa vie et de celle de tous ses enfants spirituels. Certainement, après toutes ces rudes épreuves il y avait quelque raison de douter si Dieu voulait se servir de lui et des siens en cette mission si éloignée; et il semblait que c’était une entreprise téméraire que de la vouloir poursuivre davantage, la conduite de la divine Providence y paraissant si contraire. Aussi était-ce le sentiment de quelques-uns de ses amis qui suivaient plus la lumière de la prudence humaine qu’il n’est expédient pour réussir dans les œuvres apostoliques: mais cet homme de Dieu, éclairé du Saint-Esprit, reconnaissait que toutes ces adversités et oppositions étaient plutôt des marques que Dieu approuvait son entreprise que des empêchements que sa Providence y voulût apporter. C’est pourquoi se relevant comme la palme sous un faix qui eût accablé un courage moindre que le sien, il prit une forte résolution de continuer ce qu’il avait si bien commencé avec le secours de la grâce en laquelle il mettait son unique appui. «Il disait que l’Église universelle avait été établie par la mort du Fils de Dieu, affermie par celle des apôtres, des papes et des évêques martyrisés; qu’elle s’était multipliée par la persécution, et que le sang des martyrs avait été la semence des chrétiens; que Dieu avait coutume d’éprouver les siens lorsqu’il avait quelque grand dessein sur eux; que sa divine bonté faisait connaître qu’elle voulait à présent, autant que jamais, que son nom fût connu et le royaume de son Fils établi en toutes les nations; qu’il était évident que ces peuples insulaires étaient disposés à recevoir les lumières de l’Évangile puisque six cents d’entre eux avaient déjà reçu le baptême par les travaux d’un seul Missionnaire que Dieu y avait conservé, et que ce serait agir contre toute raison et charité que d’abandonner ce serviteur de Dieu, qui crie au secours, et de délaisser ce peuple qui ne demande qu’a être instruit.»

Toutes ces considérations et plusieurs autres semblables lui firent prendre la résolution d’envoyer encore, sur la fin de l’année 1659, cinq autres Missionnaires en cette île éloignée, à savoir, quatre prêtres et un frère; qui, méprisant les dangers et la mort, s’étaient offerts a lui et lui avaient fait de grandes instances pour aller par ses ordres travailler en cette périlleuse et difficile mission. Il leur donna avant leur départ la lettre suivante, adressée à M. Bourdaise, où, comme dans un crayon tracé de sa propre main, on pourra voir l’éminence de son zèle et de ses vertus.»

« Je vous dirai d’abord, Monsieur, (ce sont les termes de sa lettre), la juste appréhension où nous sommes que vous ne soyez plus en cette vie mortelle, dans la vue du peu de temps que vos confrères qui vous ont précédé, accompagné et suivi, ont vécu en cette terre ingrate qui a dévoré tant de bons ouvriers envoyés pour la défricher. Si vous êtes encore vivant, oh ! que notre joie en sera grande lorsque nous en serons assurés ! Vous n’auriez point de peine a le croire de moi, si vous saviez a quel point va l’estime et l’affection que j’ai pour vous, qui est aussi grande qu’aucune personne la puisse avoir pour une autre.

« La dernière petite relation que vous nous avez envoyée, nous ayant fait voir la vertu de Dieu en vous et espérer un fruit extraordinaire de vos travaux, nous a fait jeter des larmes d’allégresse a votre sujet et de reconnaissance envers la bonté de Dieu. Il a eu des soins admirables sur vous et sur ces peuples, lesquels vous évangélisez, par sa grâce, avec autant de zèle et de prudence de votre part qu’il paraît de disposition de leur côté pour être faits enfants de Dieu. Mais a même temps nous avons pleuré de votre douleur et de votre perte, en la mort de MM. Dufour, Prevost et de Belleville qui trouvèrent leur repos au lieu du travail qu’ils allaient chercher, et qui augmentèrent vos peines lorsque vous en espériez plus de soulagement. Cette séparation si prompte a été toujours depuis un glaive de douleur pour votre âme, comme la mort de MM. Nacquart, Gondrée et Mousnier l’avait été auparavant. Vous nous avez si bien exprimé votre ressentiment en nous donnant la nouvelle de leur décès, que j’ai autant été attendri de votre extrême affliction que touché de ces grandes pertes. Il semble, Monsieur, que Dieu vous traite comme il a traite son Fils: il l’a envoyé au monde établir son Église par sa passion, et il semble qu’il ne veut introduire la foi à Madagascar que par votre souffrance. J’adore ses divines conduites, et je le prie qu’il accomplisse en vous ses desseins. Il en a peut-être de bien particuliers sur votre personne, puisqu’entre tant de Missionnaires morts il vous a laissé la vie: il semble que sa volonté, voulant le bien qu’ils ont désiré faire, n’en a pas voulu empêcher l’effet en les ôtant du monde, mais le produire par vous en vous y conservant.

Quoi qu’il en soit, Monsieur, nous avons grandement regretté la privation de ces bons serviteurs de Dieu; et nous avons eu grand sujet d’admirer en cette dernière occasion surprenante les ressorts incompréhensibles de sa conduite. Il sait que de bon cœur nous avons baisé la main qui nous a frappés, nous soumettant humblement à ses touches si sensibles; quoique nous ne puissions comprendre les raisons d’une mort si prompte en des hommes qui promettaient beaucoup au milieu d’un peuple qui demande instruction, et après tant de marques de vocation qui ont paru en eux pour le christianiser.

« Cette perte pourtant, non plus que les précédentes, ni les accidents qui sont arrivés depuis, n’ont pas été capables de rien rabattre de notre résolution a vous secourir, ni d’ébranler celle de ces quatre prêtres et du frère qui s’en vont vers vous, lesquels, ayant eu de l’attrait pour votre mission, nous ont fait de longues instances pour y être envoyés. (Il décrit ici leurs bonnes qualités pour lui donner connaissance de chaque particulier, et puis il dit) «Je ne sais qui sera plus consolé à leur arrivée, ou vous qui les attendez depuis si longtemps, ou eux qui ont un très grand désir de se voir avec vous. Ils regarderont Notre-Seigneur en vous, et vous en Notre-Seigneur, et dans cette vue ils vous obéiront comme à lui-même, moyennant sa grâce. Pour cela je vous prie de prendre leur direction; j’espère que Dieu bénira votre conduite et leur soumission.»

Vous n’auriez pas été si longtemps sans être secouru si deux embarquements qu’on a faits n’avaient mal réussi. L’un s’est perdu sur la rivière de Nantes: il y avait deux de nos prêtres et un frère qui furent sauvés par une protection spéciale de Dieu, et près de cent personnes y périrent:

L’autre, étant parti l’année passée, fut pris par les Espagnols, et quatre autres de nos prêtres et un frère qui étaient dedans sont revenus. De sorte qu’il n’a pas plu à Dieu qu’aucune aide ni consolation vous soit arrivée de ce côté-ci, mais il a voulu qu’elle vous soit venue immédiatement de lui seul. Il a voulu être votre premier et votre second, en cet ouvrage apostolique et divin auquel il vous a appliqué, pour montrer que l’établissement de la foi est son affaire propre et non pas l’œuvre des hommes. C’est ainsi qu’il en usa au commencement de l’Eglise universelle, choisissant seulement douze apôtres qui s’en allèrent séparés par toute la terre, pour y annoncer la venue et la doctrine de leur divin Maître. Mais cette sainte semence ayant commence de croître, sa Providence fit que le nombre des ouvriers s’augmenta; et elle fera aussi que votre Église naissante, se multipliant peu à peu, sera pourvue à la fin de prêtres qui subsisteront pour la cultiver et pour l’étendre.

«O Monsieur! que vous êtes heureux d’avoir jeté les premiers fondements de ce grand dessein qui doit envoyer tant d’âmes au ciel, lesquelles n’y entreraient jamais, si Dieu ne versait en elles le principe de la vie éternelle par les connaissances et les sacrements que vous leur administrez! Puissiez-vous par le secours de sa grâce continuer longtemps ce saint ministère, et servir de règle et d’encouragement aux autres Missionnaires ! C’est la prière que toute la Compagnie lui fait souvent; car elle a une dévotion particulière de recommander à Dieu votre personne et vos emplois, et moi je l’ai très sensible. Mais en vain demanderions-nous à Dieu votre conservation si vous-même n’y coopérez. Je vous prie donc avec toutes les tendresses démon cœur d’avoir un soin très exact de votre santé et de celle de vos confrères. Vous pouvez juger par votre propre expérience du besoin réciproque que vous avez les uns des autres, et de la nécessite que le pays en a. L’appréhension que vous avez eue que nos chers défunts n’aient avancé leur mort par l’excès de leurs travaux vous doit obliger de modérer votre zèle. Il vaut mieux avoir des forces de reste que d’en manquer. Priez Dieu pour notre petite Congrégation, car elle a grand besoin d’hommes et de vertu pour les grandes et diverses moissons que nous voyons à faire de tous côtés, soit parmi les ecclésiastiques soit parmi les peuples. Priez aussi Notre-Seigneur pour moi, s’il vous plaît, car je ne la ferai pas longue, à cause de mon âge qui passe quatre-vingts ans et de mes mauvaises jambes qui ne me veulent plus porter. Je mourrais content, si je savais que vous vivez et quel nombre d’enfants et d’adultes vous avez baptisés; mais si je ne le puis apprendre en ce monde, j’espère de le voir devant Dieu, en qui je suis, etc. »

Ces cinq Missionnaires partirent de France et s embarquèrent sur la fin de l’année 1659, et la Providence de Dieu a voulu qu’ils aient été obligés de revenir à Paris au bout de dix-huit mois, le navire qui les portait ayant fait naufrage au cap de Bonne-Espérance. Tous ceux qui étaient dedans s’étant sauvés, grâce à Dieu, ces bons Missionnaires demeurèrent là jusqu’à ce que la flotte des Hollandais y passant, dix mois après ce naufrage, les ramena en France.

M. Vincent était déjà décédé quand arriva la nouvelle de ce dernier accident qui l’aurait sans doute affligé au dernier point. De sorte que voila dix-neuf ou vingt personnes de sa Compagnie qu’il a fait embarquer en divers temps pour aller travailler à la conversion des habitants de cette île, et pour établir parmi eux l’empire de Jésus-Christ; or, il y en a sept qui sont morts dans ce glorieux travail, y compris M. Bourdaise qui est reste le dernier, et les autres ont été obligés de revenir par les ordres secrets et incompréhensibles de la Providence de Dieu qui ne leur a pas permis d’aller cultiver cette pauvre Église naissante.

Celui qui tient maintenant la place de M. Vincent a derechef envoyé cinq Missionnaires au mois de décembre de l’année 1662, pour aller travailler à cette mission. Ils ont été obligés de s’arrêter à Nantes jusqu’au mois de mai suivant; ils se sont enfin embarqués, avec le même désir de travailler et de souffrir pour procurer que Dieu soit connu et glorifié parmi ces pauvres insulaires, qui a animé tous les autres qui les ont précédés en cette mission. Et l’on a appris depuis peu que, par la grâce de Dieu, ils y sont heureusement arrivés.

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