Section IV : Son zèle contre les abus qui se commettaient en la recherche des bénéfices.
Il faut confesser que nous sommes en un siècle où on pourrait avec beaucoup de raison renouveler la plainte que saint Bernard faisait contre les abus qui se commettaient de son temps en la recherche des bénéfices. Où trouvera-t-on quelqu’un, (disait ce saint Père), qui recherche les charges et dignités ecclésiastiques, ou plutôt qui soit recherché pour y être mis, par la seule et sincère intention de s’offrir à Dieu pour le servir dans une vraie sainteté de cœur et de corps, et pour travailler avec plus de ferveur à son propre salut et à celui des autres, en vaquant à la prière et au ministère de la prédication ? Au contraire, ne voit-on pas que c’est l’ambition et le désir de paraître, ou bien l’affection immodérée de s’enrichir, qui fait employer toutes sortes d’artifices, et se servir quelquefois de moyens illicites et même honteux pour se procurer l’entrée dans le patrimoine de Jésus-Christ, et qui porte les pères et mères à rechercher des bénéfices pour leurs enfants, dès leur plus tendre jeunesse, et quelquefois même avant qu’ils soient nés ? Enfin on n’épargne ni les sollicitations ni les importunités, quand il est question d’avoir des bénéfices, jusqu’à ce qu’on ait obtenu ce qu’on demande; et souvent ceux qui en reçoivent davantage sont les moins reconnaissants, et quelquefois les plus ingrats.
M. Vincent a vu de son temps ces mêmes abus et désordres, et d’autres encore plus grands, dont son cœur était vivement touché: néanmoins, à l’imitation de ce grand saint, il ne s’est pas contenté de gémir devant Dieu; mais il a fait tous ses efforts pour les empêcher, et s’y est toujours opposé constamment, sans avoir aucun égard aux respects humains, et sans se mettre en peine du ressentiment qu’en auraient les personnes puissantes qui s’y trouveraient intéressées, ni du préjudice qui en pourrait arriver à lui ou aux siens: les intérêts de l’honneur de Dieu lui étant incomparablement plus chers que tout le reste.
Surtout il ne pouvait dissimuler le déplaisir qu’il ressentait, en voyant l’ardeur avec laquelle plusieurs désiraient aveuglément, et faisaient tous leurs efforts pour s’élever à l’épiscopat, employant à cet effet toutes les sollicitations imaginables, donnant des abbayes de grand revenu, et avec cela se chargeant de grosses pensions pour parvenir à cette dignité. Ce fidèle serviteur de Dieu, qui, d’ailleurs, était fort réservé en ses paroles, ne se put empêcher de dire un jour à quelque personne de confiance, qu’il craignait grandement que ce damnable trafic n’attirât la malédiction de Dieu sur ce royaume.
Un aumônier du Roi, qui d’ailleurs était fort homme de bien, étant sollicité par ses parents de représenter ses longs services, et de se faire recommander pour être nommé à quelque évêché, se sentit porté à le faire, se persuadant que s’il ne parlait ou faisait parler pour lui, il serait mis en oubli et ne s’avancerait jamais; néanmoins, voyant que cela était contraire à l’humilité et à la modestie convenables à un ecclésiastique, et qu’il était bien plus assuré pour son salut de s’abandonner à la providence de Dieu, il se trouva dans une grande perplexité d’esprit. Sur cela, il écrivit à M. Vincent, le priant de lui mander ce qu’il devait faire. A quoi ce grand serviteur de Dieu répondit en ces termes:
«Monsieur, j’ai reçu votre lettre avec tous le respect que je vous dois, et avec toute l’estime et la reconnaissance que mérite la grâce que Dieu a mise en votre aimable cœur. Comme il n’y a que Dieu seul qui, dans l’inclination naturelle que les hommes ont de s’élever, ait pu vous donner les vues et les mouvements que vous avez ressentis de faire le contraire, il vous donnera aussi la force de les mettre en exécution, et d’accomplir en cela ce qui lui est le plus agréable. En quoi, Monsieur, vous suivrez la règle de l’Eglise, qui ne permet pas qu’on se pousse soi-même aux dignités ecclésiastiques, et particulièrement à la prélature; et vous imiterez le Fils de Dieu, qui, étant prêtre éternel, n’est pas néanmoins venu exercer cet office par lui-même; mais il a attendu que son Père l’ait envoyé, quoiqu’il fût attendu depuis si longtemps comme le désiré de toutes les nations. Vous donnerez une grande édification au siècle présent, où par malheur il se trouve peu de personnes qui ne passent par-dessus cette règle et cet exemple; vous aurez la consolation, Monsieur, s’il plaît à Dieu de vous appeler à ce divin emploi, d’avoir une vocation certaine, parce que vous ne vous y serez pas introduit par des moyens humains vous y serez secouru de spéciales grâces de Dieu, qui sont attachées à une légitime vocation, et qui vous feront porter des fruits d’une vie apostolique, digne de la bienheureuse éternité. ainsi que l’expérience le fait voir dans les prélats qui n’ont fait aucune avance pour se faire évêques, lesquels Dieu bénit manifestement en leurs personnes et en leurs conduites. Enfin, Monsieur, vous n’aurez point de regret à l’heure de la mort de vous être chargé vous-même du poids d’un diocèse, qui pour lors paraît insupportable. Certes, je ne puis écrire ceci qu’avec action de grâces à Dieu de vous avoir éloigné de la recherche dangereuse d’un tel fardeau, et donné la disposition de n’aller pas seulement au-devant; c’est une grâce qui ne se peut assez priser ni chérir, etc.»
Or, comme ce n’était pas seulement en la recherche des prélatures, mais aussi presque de toutes sortes de bénéfices, qu’on se portait avec empressement, et même que, pour en avoir, souvent on ne faisait pas difficulté de commettre diverses simonies et confidences, M. Vincent employait une vigilance extraordinaire pour empêcher ce mal; et quand il en découvrait quelque chose, il avertissait, premièrement, avec charité ceux qui le voulaient commettre; et s’ils ne désistaient point, il les refusait absolument: mais comme il savait bien que la malice des hommes est artificieuse pour se cacher et se couvrir de divers prétextes, il se donnait soigneusement garde des déguisements dont on se sert pour couvrir ce malheureux commerce; et lorsqu’il ne voyait pas bien clair dans les permutations, démissions et autres traités touchant les bénéfices, il faisait renvoyer ceux qui y prétendaient, jusqu’à ce qu’on en eût un éclaircissement plus assuré; et outre cela, il tenait aussi la main afin qu’il ne se commît aucun abus dans les pensions, et qu’elles ne fussent point excessives, ni trop onéreuses aux bénéfices sur lesquels elles étaient imposées.
Il y avait encore un autre mal qui se commettait en la recherche des bénéfices, et auquel il s’est efforcé de remédier autant qu’il lui a été possible, qui est, que plusieurs désirant ardemment de s’enrichir du bien d’Église, et n’en pouvant avoir par des voies droites, en prenaient d’obliques, jetant des dévolus sur les bénéfices, pour donner de la crainte, par leurs chicanes et par leur crédit, à ceux qui en étaient les possesseurs légitimes, et pour les obliger à se rédimer de leur injuste vexation par quelque composition; en telle sorte que s’ils ne pouvaient leur ôter le titre du bénéfice, ils tâchaient d’en tirer au moins quelque pension. Et parce que ces écumeurs du bien d’Eglise, pour rendre leurs poursuites moins odieuses, emploient ordinairement des prétextes spécieux, qui semblent bons en apparence, quoiqu’ils soient le plus souvent supposés. M. Vincent, pour n’y être pas trompé et pour couper la racine à ce mal, obligeait ceux qui s’adressaient au Conseil touchant ces dévolus, avant que de leur en accorder les brevets qu’ils demandaient, de justifier et prouver les causes et raisons sur lesquelles ils prétendaient se fonder; ce que plusieurs ne pouvant faire suffisamment, il en faisait son rapport au conseil, donnait à connaître qu’il n’y avait pas lieu d’accorder leurs demandes et les faisait renvoyer. Par ce moyen, il a étouffé une infinité de procès dès leur naissance, et a rédimé de plusieurs vexations injustes un grand nombre de vertueux ecclésiastiques, et même quantité de bons pasteurs, qui sans ce charitable protecteur eussent été souvent obligés d’abandonner leurs ouailles, et d’aller employer les mois et quelquefois les années entières à solliciter des procès devant divers tribunaux, pour se défendre des violences qu’on leur voulait faire.
Quoique le temporel des bénéfices ne soit pas si considérable que le spirituel, il ne doit pas pourtant être négligé, puisque c’est un bien offert à Dieu, dont les bénéficiers, qui en sont les dispensateurs et économes, sont obligés de prendre un soin particulier. Néanmoins plusieurs abbayes de grand revenu étant possédées en commande par des personnes puissantes, qui pour l’ordinaire se contentaient d’en retirer les fruits, sans se mettre en peine d’entretenir les bâtiments et d’y faire les réparations nécessaires, il arrivait que les édifices et même les églises se trouvaient quelquefois en danger de tomber en ruine. M. Vincent voyant ce désordre, et voulant y apporter quelque remède, fit en sorte qu’on écrivit de la part du Roi aux Procureurs généraux des parlements, à ce qu’ils eussent à se rendre partie contre ces abbés, et à les contraindre, par saisie de leurs revenus, aux réparations nécessaires.







