Quelques services rendus par M. Vincent à feu M. le Commandeur de Sillery, et à l’Ordre, de Saint-Jean Jérusalem, communément dit des Chevaliers de Malte.
Feu messire Noël de Bruslard de Sillery, commandeur du Temple de Troyes de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, avait été envoyé en diverses ambassades en Italie, en Espagne et en d’autres provinces étrangères, et employé en plusieurs importantes affaires pour le service du Roi, dont il s’était toujours acquitté avec honneur et avec une entière satisfaction de sa Majesté; fut enfin particulièrement touché de Dieu, de se donner plus parfaitement à lui, et en se séparant de toutes les distractions de la Cour et de tous les embarras du siècle, vaquer avec une attention plus particulière aux affaires qui concernaient le service de Dieu et la sanctification et perfection de son âme. Il avait eu connaissance de M. Vincent et conçu une haute estime de sa vertu, dès le temps qu’il était engagé dans le grand monde; ce qui le fit résoudre de lui communiquer son dessein et le prier de l’assister de ses conseils pour le mettre en exécution: à quoi il apporta de son coté une si bonne disposition et témoigna une si grande docilité à suivre et même à prévenir quelquefois les salutaires avis de ce sage directeur, qu’en peu de temps on vit des changements très notables en sa personne et en toute sa conduite.
Et premièrement, reconnaissant la vanité du luxe et des grandes dépenses du monde, il quitta son hôtel de Sillery avec tous ses somptueux et magnifiques appartements dont il s’était servi pour soutenir avec honneur, comme il estimait devoir faire, les grandes charges auxquelles il avait été employé. Il congédia la plus grande partie de son train, récompensant ses serviteurs à proportion du service qu’ils lui avaient rendu. Il vendit tous ses plus riches et précieux meubles, et distribua de grandes et notables sommes en diverses œuvres de charité. Après cela il fut inspiré de se consacrer encore plus particulièrement à Dieu dans le saint ordre de prêtrise; sur quoi ayant pris l’avis de M. Vincent, il se disposa à ce grand sacrement par les pratiques de piété les plus convenables; et l’ayant reçu, il commença de mener une vie digne de la sainteté de ce caractère, s’exerçant en toute sorte de vertus. Et pour s’y affermir davantage, il voulut se lier encore plus étroitement à M. Vincent dans ce nouvel état, prenant une nouvelle résolution de suivre entièrement ses conseils et se conduire en toutes choses par sa direction. Voici comme il lui parle en l’une de ses lettres:
«Monsieur mon révérend et très cher père. Je ne doute point que connaissant comme vous faites le cœur de votre chétif fils, vous n’ayez voulu, par votre tant aimable et si cordiale lettre, le remplir de tant de douceurs de votre exubérante bonté, qu’encore qu’en matière de cordialité il ne cède à personne, vous l’obligez néanmoins à vous rendre les armes et à vous reconnaître, ainsi qu’il fait très volontiers en cela et en tout, pour son maître et son supérieur. Et de vrai, il faudrait être bien rude et bien agreste pour ne pas fondre tout en dilection pour une charité si amoureusement exercée par un si digne et si débonnaire père envers un fils qui ne sert qu’a lui donner de la peine. Mais il n’y a remède, je reçois humblement et volontiers la confusion de toutes les pauvretés et faiblesses que vous supportez en moi, après vous en avoir, en toute révérence et soumission, requis pardon. Je vous promets bien, mon très cher père, que c’est à bon escient que j’ai bonne envie, moyennant la grâce de Notre-Seigneur, de m’en amender. Oui certes, mon unique père, il m’est avis que je ne me suis jamais senti louche pour ce regard jusqu’au point où je me trouve. O que si nous pouvons et venons à travailler efficacement à un bon amendement de tant de misères dont votre révérence sait que je suis rempli et environné de tous côtés, je suis assuré qu’elle en recevra des consolations indicibles; et quand ce bien n’arriverait pas si promptement ou si notablement que votre piété le désire, je vous conjure, mon bon père, per viscera misericordiæ Dei nostri in quibus visitavit nos oriens ex alto, que votre bonté ne se lasse point et ne veuille jamais délaisser ce pauvre fils; vous savez bien qu’il serait sous une trop mauvaise conduite s’il demeurait sous la sienne.»
Voilà une partie de cette lettre en laquelle il est malaisé de dire ce qui est plus admirable, de voir ou une telle humilité et simplicité en un personnage qui avait passé la meilleure partie de sa vie parmi les intrigues de la Cour et dans le maniement des plus importantes affaires du Royaume, ou bien une conduite si sage et si remplie d’onction, telle qu’était celle de M. Vincent, qui a pu, avec la grâce de Dieu, produire de si grands effets et gagner une telle créance sur l’esprit de ce seigneur.
Après un changement si considérable en l’état et en la vie, M. le Commandeur de Sillery, poussé par son zèle qui prenait tous les jours de nouveaux accroissements, eut la pensée de pourvoir aux besoins spirituels des religieux et des curés de son ordre, dépendant du Grand-Prieuré du Temple; et ayant reçu commission de M. le Grand-Maître de Malte pour les visiter, il en conféra avec M. Vincent et concerta avec lui de la manière de faire utilement ses visites. Ils convinrent ensemble qu’ils feraient des missions dans les paroisses à même temps qu’il les visiterait, tant pour mettre les peuples en bon état que pour donner aux religieux et aux curés, qui étaient chargés de leur conduite, les avis et les remèdes les plus propres et convenables aux besoins des paroisses; ce qui fut fait avec un heureux succès; de quoi M. le Grand-Maître de Malte ayant eu connaissance, il en reçut une telle satisfaction qu’il en écrivit la lettre suivante à M. Vincent pour l’en remercier.
«Monsieur, on m’a donné avis que le vénérable bailli de Sillery vous avait choisi pour lui aider à faire la visite des églises et paroisses qui dépendent du Grand-Prieuré, à quoi vous avez déjà commencé d’employer utilement vos soins et fatigues pour l’instruction de ceux qui en avaient un extrême besoin: ce qui me convie à vous en faire, par ces lignes, de bien affectionnés remerciements, et à vous en demander la continuation, puisqu’elle n’a d’autre objet que l’avancement de la gloire de Dieu et l’honneur et la réputation de cet ordre. Je supplie de tout mon cœur la bonté de Dieu de vouloir récompenser votre zèle et charité de ses grâces et bénédictions, et me donner le pouvoir de vous témoigner combien je m’en reconnais votre, etc. Le Grand Maître Lascaris de Malte, le septième septembre 1637. »
Monsieur le Commandeur, considérant que ce n’était pas assez de nettoyer les ruisseaux, si on ne purifiait la source, ne se contenta pas de bien faire ces visites; mais outre cela, il voulut procurer qu’on élevât de bons ecclésiastiques dans la maison du Temple, à Paris, et qu’on choisît pour cet effet les personnes que l’on reconnaîtrait bien appelées de Dieu pour lui rendre service dans cette religion, afin que ceux qui en prendraient l’habit en reçussent aussi le véritable esprit, et qu’on pût après tirer d’entre eux des sujets propres pour remplir dignement les cures et renouveler ainsi peu à peu toute la face de ce grand ordre. Mais ce bon dessein n’eut pas tout l’effet qu’on en espérait, quoique M. Vincent eût été prié de s’y appliquer, et que pour cela il eût fait quelque séjour dans le Temple; parce que n’ayant pas eu la liberté d’y agir à sa façon, il n’y put pas réussir, comme il eût bien désiré. Voici ce qu’il en écrivit alors, à une personne de confiance: «L’on me violente, dit-il, par la précipitation de l’affaire du Temple, dont je crains qu’on n’ait pas un succès tel que je le souhaite. Je le dis et redis, et néanmoins l’on passe par-dessus. L’humilité m’oblige à déférer, et la raison me fait appréhender. In nomine Domini. Je ne vois rien de plus commun que le mauvais succès d’une affaire précipitée.»
L’on apprend par une autre lettre de M. le Grand-Maître de Malte, que M. Vincent lui en avait écrit plusieurs pour le service de M. le Commandeur de Sillery et pour lui recommander ses pieuses intentions. Et en effet, il obtint pouvoir de son ordre de disposer de ses grands biens qu’il employa tous en diverses œuvres de piété très considérables; Entre lesquelles il ne faut pas omettre en ce lieu, que ce vertueux seigneur, pour reconnaissance des obligations qu’il avait à M. Vincent, et plus encore par la considération des grands services que sa Congrégation rendait et pouvait rendre à l’avenir à toute l’Église, donna une somme considérable, tant pour la fondation d’une maison et d’un séminaire en la ville d’Annecy, au diocèse de Genève, que pour aider à la fondation de celle de Troyes, et à la subsistance de celle de Saint-Lazare, à Paris, qui est comme la mère des autres, laquelle en a des obligations immortelles à sa charité. Dieu l’en récompensa aussi par les grandes grâces qu’il lui fit, non seulement durant sa vie, mais particulièrement à sa mort, qui fut sainte et précieuse devant les yeux de sa divine Majesté. M. Vincent qui lui rendit en cette dernière heure tous les services et toutes les assistances qu’il put, ayant rendu cet avantageux témoignage de lui, qu’il n’avait jamais vu mourir personne plus rempli de Dieu qu’était ce vertueux et charitable seigneur en ce dernier passage.







