Ce qui a précédé, accompagné et suivi le trépas de Monsieur Vincent.
Ce fidèle serviteur de Dieu, parmi les langueurs de sa longue maladie, attendait comme un autre Siméon l’heure désirée, en laquelle son divin Rédempteur viendrait le délivrer de ce corps de mort qui retenait son âme en captivité. Et si l’accomplissement de son désir était différé, ce n’était que pour lui donner moyen de mettre le comble à ses mérites, par la continuation de l’exercice de la patience, et des autres vertus qu’il pratiquait si dignement; et pour achever la couronne qui était préparée à sa fidélité. Enfin tout cela se trouvant accompli, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation voulut lui donner la plus grande et la plus désirable de toutes, qui est celle de mourir de la mort des justes, ou pour mieux dire, cesser de mourir dans cette vie mourante, pour commencer de vivre de la véritable vie des justes et des saints dans la bienheureuse éternité.
L’histoire sainte nous apprend que Dieu ayant appelé Moise sur le sommet de la montagne de Nebo, il lui fit commandement de mourir en ce lieu-là; et que ce saint patriarche se soumettant à la volonté de Dieu, mourut à la même heure, non par l’effort d’aucune maladie, mais purement par l’efficace de son obéissance: Et il mourut, comme dit l’Écriture sainte, sur la bouche du Seigneur, c’est-à-dire en recevant la mort comme une faveur toute singulière, et comme un baiser de paix de la bouche de son Seigneur et de son Dieu.
Que s’il est permis de faire quelque comparaison des grâces que Dieu fait à ses saints, et à ses plus chers serviteurs, en lui laissant le jugement de leurs mérites; nous pouvons dire que par une miséricorde très spéciale il a fait quelque chose de semblable en faveur de son fidèle serviteur Vincent de Paul, lequel ayant toujours vécu dans une entière et parfaite dépendance de sa volonté, est mort enfin non tant par l’effort d’aucune fièvre ou autre maladie violente ,que par une espèce d’obéissance et de soumission à cette divine volonté; et il est mort d’une mort si paisible et si tranquille, qu’on l’eût plutôt prise pour un doux sommeil que pour une mort: En sorte que pour mieux exprimer quel a été le trépas de ce saint homme, il faut dire qu’il s’est endormi en la paix de son Seigneur, qui l’a voulu prévenir en ce dernier passage des plus désirables bénédictions de sa divine douceur, et mettre sur sa chef une couronne d’un prix inestimable. C’était une récompense particulière que Dieu voulut rendre à sa fidélité et à son zèle. Il avait consumé sa vie dans les soins, dans les travaux et dans les fatigues pour son service; et il l’a terminée heureusement dans la paix et dans la tranquillité: Il s’était volontairement privé de tout repos et de toute propre satisfaction pendant sa vie pour procurer l’avancement du royaume de Jésus-Christ, et l’accroissement de sa gloire; et en mourant il a trouvé le véritable repos, et a commencé d’entrer dans la joie de son Seigneur Voici plus en particulier comme tout s’est passé.
M. Vincent, voyant que la fin de sa vie approchait, se disposait de plus en plus intérieurement à ce dernier passage, en continuant de pratiquer au fond de son âme toutes les vertus qu’il croyait être les plus agréables à Dieu, et en se détachant de toutes les choses créées, autant que la charité lui pouvait permettre, pour élever et porter plus parfaitement son cœur vers ce principe de tout bien. Le 25 de septembre, vers le midi, il s’endormit dans sa chaise; ce qui lui arrivait depuis quelques jours plus qu’à l’ordinaire, et provenait tant de ce qu’il ne pouvait prendre aucun repos la nuit, que de sa grande faiblesse qui allait toujours s’augmentant et qui le tenait la plupart du temps comme assoupi. Il considérait cette somnolence comme l’image et l’avant-courière de sa prochaine mort; et quelqu’un lui ayant demandé la cause de ce sommeil extraordinaire, il lui dit en souriant, c’est que le frère vient en attendant la sœur, appelant ainsi le sommeil le frère de la mort, à laquelle il se préparait.
Le dimanche 26 septembre, il se fit porter à la chapelle, où il entendit la sainte messe et communia, comme il faisait tous les jours; étant de retour en sa chambre, il tomba dans un assoupissement plus profond qu’à l’ordinaire: de sorte que le frère qui l’assistait voyant que cela continuait trop longtemps l’éveilla, et, après l’avoir fait parler, voyant qu’il retombait aussitôt dans le même assoupissement, il en avertit celui qui avait le soin de la maison, par l’ordre duquel on alla quérir le médecin, lequel étant venu l’après-dînée trouva M. Vincent si débile, qu’il ne le jugea pas en état de recevoir aucun remède, et dit qu’il lui fallait donner l’extrême-onction; néanmoins, avant que de se retirer, l’ayant éveillé et excité à parler, ce vertueux malade selon son ordinaire, lui répondit avec un visage riant et affable, mais après quelques paroles il demeurait court, n’ayant pas la force d’achever ce qu’il voulait dire.
Un des principaux prêtres de sa Congrégation l’étant venu voir ensuite, et lui ayant demandé sa bénédiction pour tous ceux de ladite Congrégation, tant présents qu’absents; il fit un effort pour lever sa tête et pour l’accueillir avec son affabilité ordinaire, et ayant commencé les paroles de la bénédiction il en prononça tout haut plus de la moitié, et les autres tout bas. Sur le soir, comme on vit qu’il s’affaiblissait de plus en plus, et qu’il semblait tendre à l’agonie, on lui donna le sacrement de l’extrême-onction. Il passa la nuit dans une douce, tranquille et presque continuelle application de Dieu; et quand il s’assoupissait on n’avait qu’à lui en parler pour l’éveiller, ce qu’à peine toute autre parole pouvait faire. Or entre les dévotes aspirations qu’on lui suggérait de temps en temps, il témoigna avoir une dévotion toute particulière à ces paroles du psalmiste: Deus: in adjutorium meum intende. Et pour cela on les lui répétait souvent, et il répondait aussitôt: Domine ad adjuvandum me festina. Ce qu’il continua de faire jusqu’au dernier soupir, imitant en cela la piété de ces grands saints qui ont autrefois habité les déserts, lesquels usaient fort fréquemment de cette courte prière, par la continuelle répétition de laquelle ils avaient intention de protester leur dépendance de la souveraine puissance de Dieu, le besoin continuel qu’ils avaient de ses grâces et de ses miséricordes, leur esperance en sa bonté, et l’amour filial dont leur cœur était animé, qui les portait incessamment à rechercher Dieu, comme leur très bon père, sans crainte de l’importuner, par une très grande et très parfaite confiance en sa charité plus que paternelle.
Un très vertueux ecclésiastique de la Conférence de Saint-Lazare était pour lors en retraite en la même maison, lequel honorait et chérissait beaucoup M. Vincent; et réciproquement M. Vincent avait beaucoup d’estime et de tendresse pour lui: Ayant donc appris l’extrémité où était réduit ce cher malade, il vint en sa chambre un peu avant qu’il expirât; et en lui demandant sa bénédiction pour tous ces messieurs de la Conférence qu’il avait associés, il le pria de leur laisser son esprit, et d’obtenir de Dieu que leur Compagnie ne dégénérât jamais de la vertu qu’il lui avait inspirée et communiquée: A quoi il répondit avec son humilité ordinaire: Qui cœpit opus bonum, ipse perficiet. Et bientôt après, il passa doucement de cette vie à une meilleure, sans effort ni convulsion aucune.
Ce fut le lundi 27 septembre 1660 sur les quatre heures et demie du matin, que Dieu le tira à lui, lorsque ses enfants spirituels assemblés à l’église commençaient leur oraison mentale pour attirer Dieu en eux: Ce fut à la même heure, et au même moment qu’il avait accoutumé, depuis quarante ans, d’invoquer le Saint-Esprit sur lui et sur les siens, que cet Esprit adorable enleva son âme de la terre au ciel, comme la sainteté de sa vie, son zèle pour la gloire de Dieu, sa charité pour le prochain, son humilité, sa patience et toutes ses autres vertus, dans la pratique desquelles il a persévéré jusqu’à la mort, nous donnent juste sujet de croire de l’infinie bonté de Dieu: Ce fidèle serviteur de sa divine Majesté ayant bien pu dire en mourant, avec une humble reconnaissance de ses grâces, à l’imitation du saint apôtre, qu’il avait courageusement combattu, qu’il avait saintement consommé sa course, qu’il avait gardé une fidélité inviolable; et qu’il ne lui restait plus sinon de recevoir la couronne de justice de la main de son souverain Seigneur.
Ayant rendu le dernier soupir, son visage ne changea point, il demeura dans sa douceur et sérénité ordinaires, étant dans sa chaise en la même posture que s’il eût sommeillé. Il expira tout assis et tout vêtu, étant demeuré de la sorte les vingt-quatre heures dernières de sa vie, ceux qui l’assistaient ayant estimé qu’en cet état il était difficile de le toucher sans lui faire plus de mal, et sans danger d’abréger sa vie. Il est mort sans fièvre et sans accident extraordinaire, ayant cessé de vivre par une pure défaillance de la nature, comme une lampe qui s’éteint insensiblement quand l’huile vient à lui manquer. Son corps ne se raidit point, mais demeura aussi souple et maniable qu’il était auparavant. Il fut ouvert et on lui trouva les parties nobles fort saines. Il s’était formé en sa rate un os de la largeur d’un écu blanc et plus long que large, ce que les médecins et chirurgiens trouvèrent fort extraordinaire; et l’on peut dire que cela ne s’était pas fait sans une conduite particulière de la providence de Dieu sur son serviteur: Car la rate étant selon sa nature d’une matière mollasse, et spongieuse, qui sert de réceptacle à l’humeur mélancolique, lorsqu’elle vient à regorger, elle envoie pour l’ordinaire au cerveau quantité de vapeurs qui offusquent l’entendement et remplissent l’imagination d’illusions, et quelquefois affaiblissent et même troublent entièrement le jugement. Mais Dieu destinant M. Vincent pour rendre de si grands services à son Église, semble l’avoir voulu exempter de ce défaut, ayant donné à cette partie de son corps une solidité contre sa propre nature, afin que son esprit ne fût point sujet à toutes ces fausses lumières et trompeuses apparences: Et en effet il était au-dessus de toutes ces faiblesses, et il avait un jugement sain, qui savait fort bien discerner en toutes choses le bien d’avec le mal, le vrai d’avec le faux, et le certain d’avec le douteux, comme il se voit dans toute la conduite de sa vie.
Il demeura exposé le lendemain 28 septembre jusqu’à midi, tant dans la salle que dans l’église de Saint-Lazare, ou le service divin se fit solennellement, et ensuite son enterrement. M. le prince de Conti s’y trouva avec M. Piccolomini, nonce du Pape, archevêque de Césarée, et plusieurs autres prélats ; comme aussi quelques-uns des curés de Paris, grand nombre d’ecclésiastiques et quantité de religieux de divers ordres. Mme la duchesse d’Aiguillon et plusieurs autres seigneurs et dames voulurent semblablement honorer sa mémoire par leur présence, aussi bien que le peuple qui s’y trouva en grande foule. Son cœur fut réservé dans un petit vaisseau d’argent que la même duchesse donna pour cet effet; et son corps ayant été mis dans une bière de plomb avec une autre de bois par-dessus, fut enterré au milieu du chœur de l’église de Saint-Lazare, et couvert d’une tombe, sur laquelle ses chers enfants ont fait graver cette épitaphe.
HIC IACET VENERABIL15 VIR VINCENTIUS A PAULO, PRESBYTER, FUNDATOR SEU INSTITUTOR ET PRIMUS SUPERIOR CENERALIS CONGREGATIONIS MISSIONIS, NEC NON L’UELLARUM CHARITATIS OBIIT DIE 27 SEPTEMBRIS ANNI 1660 ETATIS VERO SUE 85
Les ecclésiastiques de la Conférence de Saint-Lazare, que M. Vincent avait unis et dirigés tant d’années, lui firent quelque temps après un service fort solennel en l’église de Saint-Germain l’Auxerrois à Paris. Messire Henri de Maupas du Tour, ci-devant évêque du Puy, et présentement d’Evreux, qui avait eu une vénération et une affection toute particulières pour ce grand serviteur de Dieu, y prononça son oraison funèbre avec tant de zèle, d’érudition et de piété, qu’il fut écouté avec une singulière admiration et édification de tout son auditoire, qui se trouva composé d’un grand nombre de prélats, d’ecclésiastiques, de religieux, et d une foule incroyable de peuple. Il ne put néanmoins tout dire ce qu’il avait projeté, quoiqu’il parlât plus de deux heures, la matière étant si ample et si vaste, que, comme il avoua lui-même, il en avait assez pour prêcher tout un carême.
Plusieurs églises cathédrales, et entre les autres la célèbre métropolitaine de Reims, lui ont fait faire des services solennels; comme aussi diverses églises paroissiales et communautés, et un grand nombre de personnes particulières, tant à Paris qu’en plusieurs autres lieux de la France, qui ont désire rendre ce témoignage des obligations qu’ils avaient à sa charité, et cette reconnaissance des services qu’il avait rendus à toute l’Église.
Fin du premier Livre
EXTRAIT DU PRIVILEGE DU ROY
Par grâce et Privilège du Roy, il est permis à Florentin Lambert Marchand Libraire à Paris, d’imprimer ou faire imprimer, et vendre et débiter par tout le Royaume, un Livre intitulé La Vie du Vénérable Serviteur de Dieu Vincent de Paul, Instituteur & premier Supérieur Général de la Congrégation de la Mission Par Messire LOVIS ABELLY Evêque de Rodez;; & en tel volume, caractère, & autant de fois que bon luy semblera, pendant le temps de vingt années consécutives: Avec défenses à tous Imprimeurs, Libraires & autres, d’imprimer, faire imprimer, vendre ny distribuer ledit Livre, en quelque sorte & manière, & sous quelque prétexte que ce puisse être, sans le consentement dudit Lambert, ou de ceux qui auront son droit, à peine de confiscation des Exemplaires, d’amende arbitraire, dépens, dommages & intérêts, comme il est plus au long porté dans ledit Privilège, donné à Paris le 19. jour de May 1664 Et de notre Règne le 22 Signé BARDON.
Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & marchands Libraires de cette ville le 19 Août 1664.
E. MARTIN Scyndic.
Achevé d’imprimer pour la première fois le 10. Septembre 1664
Les Exemplaires ont été fournis.







