Livre Second
2. Il quitte Châtillon ; consternation de cette ville ; bel éloge qu’elle fait des vertus du saint Prêtre.
S’il est permis à un Pasteur de goûter le plaisir d’être tendrement aimé de son peuple, Vincent dut être bien consolé. Il n’eut pas plutôt annoncé son départ, que les larmes coulèrent des yeux de tous les assistants. Il y en eu plusieurs qui furent si peu maîtres de leur douleur, qu’ils la firent éclater par des cris. Chacun crut avoir tout perdu, en perdant l’homme de Dieu. Les hérétiques furent les seuls, qui ne purent dissimuler leur joie. Vincent n’eut jamais le talent de leur plaire ; et ils ne l’aiment pas plus aujourd’hui, qu’ils ne l’aimaient alors. Mais, outre que leur aversion même tourne à la gloire de ce grand homme, et qu’elle fait son éloge, ils ne laissaient pas de rendre justice à sa vertu et à ses talents ; et on n’a pas oublié à Châtillon ces paroles, que quelques-uns d’eux adressaient aux catholiques : En perdant votre Curé, vous perdez le soutien, et la meilleure pierre de votre religion.
Quoique le S. prêtre eût des entrailles de mère pour tous ceux, dont Dieu l’avait chargé, les pauvres étaient cependant plus particulièrement l’objet de sa complaisance et de sa tendresse. Aussi leur donna-t-il dans cette conjoncture, toutes les marques possibles de charité et d’affection. Il leur distribua ses petites provisions, ses habits, et son linge même. Ils eurent néanmoins assez de peine à profiter de ses libéralités. Comme il passait universellement pour un saint, chacun s’empressait d’avoir quelque chose qui lui eût appartenu, et un pauvre homme nommé Julien Caron, à qui il avait donné un Chapeau, eut toutes les peines du monde à empêcher qu’il ne lui fût enlevé par la multitude.
Le jour de son départ fut comme un jour de deuil public. Le tumulte et la douleur recommencèrent. Un nombre prodigieux de personnes le suivirent. Ils criaient miséricorde, comme si leur ville eût été prise d’assaut ; Vincent, qui ne pouvait retenir ses larmes, les recommanda à la grâce de Dieu, et leur donna sa bénédiction pour la dernière fois. Messieurs les Comtes de Lyon, pour continuer le bien qu’il avait commencé, lui donnèrent pour successeur, ce même Louis Girard, qu’il s’était associé en entrant à Châtillon ; et il y a bien de l’apparence, que ce choix fut l’effet des instances réitérées (a) de Vincent de Paul, qui connaissait le mérite de ce digne prêtre, et qui aimait trop son troupeau, pour le voir rentrer sous la conduite de gens semblables à ceux, qui le gouvernaient si mal, avant qu’il en fût chargé.
Tout, ou presque tout ce que nous venons de rapporter, est tiré des deux Procès Verbaux qui furent faits à Châtillon, environ quatre ans après la mort du serviteur de Dieu. M. Charles Demia prêtre, Docteur en droit, qui fut chargé de recueillir les dépositions des plus anciens et principaux enfants de la même ville, qui avaient vu et connu Vincent de Paul, a dressé le second de ces Procès Verbaux, qui est le plus étendu, il le finit par ces belles paroles : Enfin les soussignés disent, qu’il serait impossible de marquer tout ce qui a été opéré en si peu de temps par M. Vincent ; et qu’ils auraient même de la peine à le croire, s’ils ne l’avaient vu et entendu. Ils en ont une si haute estime, qu’ils n’en parlent que comme un saint. Ils publient hautement que jamais ils n’ont eu, et qu’ils n’auront jamais un pareil Curé, et qu’il les a bien quittés trop tôt pour eux. Ils croient que ce qu’il a fait à Châtillon, serait suffisant pour le faire canoniser ; et ils ne doutent point, que s’il s’est partout comporté, comme il a fait en ce lieu, il ne le soit un jour.
On peut aisément juger par ce peu de mots, combien la mémoire de Vincent de Paul était profondément gravée dans le coeur de ceux qui l’avaient vu de près, et quelle idée les peuples avaient de sa vertu, et de sa sainteté. Dieu même semblait avoir confirmé cette idée, ou par des miracles, ou par des événements qui en approchaient. L’Acte authentique, que nous avons déjà tant de fois cité, en rapporte un, qui a quelque chose de singulier. Il y avait à Châtillon une femme (b) qui étant enceinte de plusieurs mois, se blessa considérablement, et qui, en conséquence, lorsqu’elle fut à terme, ne put accoucher. Ce premier malheur fut suivi d’une enflure excessive, qui lui causait les plus cruelles douleurs. Les Médecins l’abandonnèrent, persuadés qu’il n’y avait point de remède à son mal. Vincent, aux prières duquel elle s’était recommandée, allait quelquefois chez elle pour la consoler. Elle assura constamment, que la présence du saint homme suspendait ses douleurs, et qu’elle n’en ressentait aucune atteinte, pendant qu’il restait dans sa maison. Elle accoucha enfin, contre toute espérance, d’une masse de chair inanimée ; sa délivrance surprit tout le monde, et on l’attribua unanimement aux prières, que faisait souvent pour elle le serviteur de Dieu. Quoiqu’il en soit de la nature de cet événement, sur lequel il ne me convient pas de prononcer, on peut dire que les grands biens, que Vincent a opérés à Châtillon, tiennent du miracle, et que des succès aussi rapides, (car enfin tout ce que nous venons de rapporter, s’est fait en moins de cinq mois) sont l’effet, et la preuve d’une providence, qui ne suit pas les lois communes.
Pendant qu’une partie de la Bresse s’abandonnait aux larmes, et qu’elle regrettait un homme, qui en était regardé comme l’Apôtre, Vincent s’avançait vers Paris. Son retour fit autant de plaisir à ses amis, que son départ avait causé de peine aux enfants de Châtillon. Il eût, dès le jour même de son arrivée, une longue conférence avec M. de Bérulle, et quelques autres personnes très éclairées. On y arrêta encore, qu’il rentrerait dans la maison de Gondi ; et il y rentra en effet la veille de Noël de la même année 1617. Toute la famille se félicita du bonheur de l’avoir recouvré. La pieuse Générale, qui avait, plus que personne, sentit le poids de son absence, sentit aussi, plus que personne, le plaisir de le posséder. Elle le reçut, comme un Ange que Dieu lui renvoyait, pour la conduire dans les voies de la perfection et du salut : mais, pour n’être pas exposée à de nouvelles alarmes, elle lui fit promettre, qu’il ne l’abandonnerait plus, et qu’il l’assisterait jusqu’à la mort.






