La vie de Saint Vincent de Paul, instituteur de la Congrégation de la Mission et des Filles de la Charité (012)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Pierre Collet, cm · Année de la première publication : 1748.
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Livre premier

12. Conversion éclatante du Comte de Rougemont ; vertus de ce Seigneur ; son détachement des créatures ; sa sainte mort.

colletLa conversion de ces deux dames donna dans tout le pays beaucoup de crédit au S. prêtre ; mais il n’y en eut point de plus éclatante, ni de plus capable d’honorer ses travaux, que celle du Comte de Rougemont. C’était un Seigneur de Savoie retiré en France, lorsque Henri IV unit la Bresse à son Royaume. Il avait passé toute sa vie à la Cour, et il en avait pris, comme il n’arrive que trop ordinairement à ceux qui la fréquentent, les sentiments et les maximes. Comme les duels étaient alors la passion dominante des gens de condition, et le moyen le plus propre à leur acquérir cette fausse réputation, dont ils sont si jaloux, le Comte de Rougemont, qui aimait la gloire, et qui ne savait ni pardonner ni dissimuler une injure, était un des plus grands duellistes de son siècle. Il était toujours prêt à mettre l’épée à la main, soit pour venger ceux de ses amis qui lui demandaient du secours, soit pour terminer ses querelles personnelles. Comme il était grand, souple et vigoureux, il avait toujours l’avantage. On aurait peine à croire, disait notre saint, en parlant de lui, combien il avait maltraité, blessé et tué de monde. Il s’était rendu la terreur de tout le pays ; et quiconque ne marchait pas droit avec lui, était sûr d’être promptement expédié. La réputation de Vincent s’étant bientôt répandue dans toute la Bresse, le Comte voulut connaître par lui-même un homme, dont on lui disait tant de choses extraordinaires. Il le fut voir plusieurs fois à Châtillon. Il lui parla souvent des affaires de son salut, et de sa conscience ; et il s’ouvrit sans peine, même dans la conversation, sur des excès, dont jusques-là il s’était fait gloire, et qui d’ailleurs n’étaient ignorés de personne. La parole du serviteur de Dieu, fut pour lui ce glaive à deux tranchants, dont parle l’Ecriture ; elle entra, elle pénétra jusques dans les replis de son âme, jusques dans les jointures et les moelles. Cet homme, qui en avait fait trembler tant d’autres, commença à craindre lui-même. Sa conscience lui fit horreur, et pour la calmer au plus tôt, il prit le parti de se mettre sous la conduite du saint, et de se livrer à lui sans mesure et sans réserve. Son retour à Dieu fut aussi entier, qu’il fut rapide ; il ne passa presque point par ces degrés de faiblesse et d’imperfection, qu’on ne remarque que trop souvent dans la conversion de la plupart des pénitents ; Vincent eut plus de peine à modérer sa ferveur, que les autres directeurs n’en ont d’ordinaire à l’inspirer à ceux qui en sont dépourvus. Toute la province fut surprise de voir un homme vindicatif, sensible jusqu’à l’excès, et qui ne connaissait d’autres lois que celles des bienséances du siècle, embrasser, en moins de quinze jours, les plus rigoureux exercices d’une vie parfaitement chrétienne.

Il commença d’abord par vendre sa Terre de Rougemont ; et de plus de trente mille écus qu’il en retira, il n’y eut pas une obole qui ne fût employée, soit à fonder des Monastères, soit à soulager ceux qui étaient dans l’indigence. Le Château de Chandes, où il faisait sa demeure ordinaire, était comme un Hospice commun pour les religieux, et une espèce d’Hôpital pour tous les pauvres : sains et malades, ils y étaient traités avec toute l’attention, toute la charité possible. Rien ne leur manquait, ni pour les besoins du corps, ni pour ceux de l’âme ; parce que le Comte entretenait des ecclésiastiques, qui n’avaient d’autre occupation que celle de les consoler, et de leur rendre tous les services dont ils étaient capables. Il animait par son exemple ceux de ses gens, qu’il avait chargé de cette bonne œuvre ; il ne leur laissait faire que ce qu’il ne pouvait faire lui-même. Il n’y avait dans toute l’étendue de ses terres aucun pauvre malade, qu’il n’allât visiter et servir en personne ; et lorsqu’il était obligé de s’absenter, ce qui était assez rare, il les faisait visiter et servir par ses domestiques.

Il avait une si haute idée de la pauvreté, que, quoiqu’il possédât son bien, moins en maître, qu’en économe chargé de le faire valoir au profit des malheureux, il voulait absolument y renoncer, pour se conformer à la conduite de celui qui étant riche, s’est fait pauvre pour nous. Vincent eut besoin de toute son autorité pour l’empêcher de faire cette démarche ; et le comte eut besoin de toute sa soumission, pour céder à ses avis. C’est le P. Desmoulins, de l’Oratoire, qui nous a transmis tous ces faits ; et son témoignage ne peut-être suspect, puisqu’il n’a rien dit, dont il n’ait été témoin. Ah ! Mon père, lui disait un jour le Comte de Rougemont, les yeux baignés de larmes, faut-il que je sois toujours traité de seigneur, et que je possède tant de biens ? Pourquoi M. Vincent m’impose-t-il cette dure nécessité ? Que ne me laisse-t-il faire ? Je vous assure, ajoutait-il, que s’il me lâchait la main, avant qu’il fût un mois, je ne posséderais pas un pouce de terre ; et je ne puis comprendre comment un Chrétien peut rien posséder en propre, en voyant le fils de Dieu si pauvre sur la terre.

Comme la lumière des Justes, quelque vive qu’elle soit dès le commencement, croît toujours, et s’augmente jusqu’à ce qu’elle forme un jour parfait, le Comte faisait chaque jour de nouveaux progrès. Il obtint de l’Archevêque de Lyon la permission de tenir le S. Sacrement en sa Chapelle, afin de ranimer plus souvent sa foi, et son amour. C’est là que, prosterné aux pieds de son Sauveur, il repassait dans l’amertume d’une juste douleur les ignorances de sa jeunesse, et les excès d’un âge plus avancé ; il pleurait avec des larmes de sang la perte irréparable de tant d’âmes, que l’amour d’une fausse gloire lui avait fait précipiter dans l’abîme ; et il mettait, comme le Prophète, sa bouche dans la poussière, pour concevoir un rayon d’espérance. Il donnait régulièrement au moins trois heures par jour, et quelquefois quatre, à la méditation. Il la faisait toujours tête nue, à genoux, et sans s’appuyer. La passion et les souffrances de J.C. étaient le grand objet de ses réflexions. Sa piété le porta un jour à savoir combien le Fils de Dieu avait reçu de coups dans sa flagellation ; il se regarda, en jetant la vue sur ses anciens désordres, comme un des principaux ministres de cette sanglante exécution ; et pour racheter ses péchés par une aumône, qui eût quelque rapport avec leur nombre, il donna à la maison de l’Oratoire de Lyon autant d’écus, qu’il crut avoir fait de plaies à son Divin Sauveur.

Vincent, pour lequel il n’avait rien de secret, étant allé une fois lui rendre visite, le Comte lui déclara que tous ses exercices de piété n’avaient d’autre but, que celui du parfait détachement des créatures. Car, ajouta-t-il, je suis persuadé que si je ne tiens plus au monde, je serai tout à Dieu ; et c’est pour cela que j’examine avec soin, si l’amitié d’un voisin, d’un parent, d’un homme de considération, ne m’arrête pas ; ou si mes biens, mes passions, la vanité, et l’amour de moi-même ne sont pas des obstacles au progrès que je dois faire dans la perfection ; et dès que j’aperçois que quelque chose me détourne de mon souverain bien, j’ai recours à la prière, et, sans balancer un moment, je romps, je coupe, je brise le lien funeste, qui ne pourrait m’attacher à la terre, sans m’éloigner du ciel.

Ce détail pénétrait notre saint de la plus douce consolation ; mais ce qu’ajouta le Comte, ne lui en donna pas moins. Il lui raconta donc, qu’étant un jour en voyage, et s’occupant de Dieu le long du chemin à son ordinaire, il se mit à examiner avec une attention nouvelle, si depuis le temps qu’il avait formé le dessein de renoncer aux affections du siècle, il y en avait encore quelqu’une qui ne fût bannie de son cœur. Il parcourut les affaires, les alliances, les idées de réputation et d’honneur, et cette foule infinie d’amusements, qui captivent l’homme presque sans qu’il s’en aperçoive. Au milieu de cette discussion, qui l’occupa longtemps, il jeta les yeux sur son épée : il se demanda à lui-même, pourquoi il la portait encore. Son esprit agité lui offrit des raisons pour et contre. Il lui présentait que s’il venait à être attaqué, il serait perdu, s’il ne l’avait pas ; mais il lui présentait aussi que la facilité de s’en servir, pourrait encore lui être funeste. Ce combat intérieur lui fit sentir que les serviteurs de Dieu, sont toujours hommes par quelque endroit ; et que tel qui a sacrifié ce qu’il avait de plus considérable, peut encore tenir à une bagatelle. Que ferai-je donc, ô mon Dieu ! s’Ècria-t-il ? Un tel instrument de ma honte et de mon péché, est-il encore capable de me tenir au cœur ? Je ne trouve que cette épée qui m’embarrasse. C’en est fait, je n’aurai plus la faiblesse ni de m’en servir, ni de la porter jamais. A ces mots, il descendit de cheval, il brisa contre une pierre cette épée qui lui était si chère ; et après l’avoir mise en pièces, il continua sa route. Il tombait d’accord que ce sacrifice lui avait beaucoup coûté ; mais il avouait aussi, qu’après l’avoir fait, il éprouva une paix, une liberté, un dégagement si entier et si parfait, qu’il espérait être désormais tout à Dieu, et n’être qu’à lui seul.

Cette confiance, qui n’était fondée que sur les mérites infinis du Fils de Dieu, ne fut pas confondue. Le Comte de Rougemont marcha jusqu’au dernier moment dans la voie, où son directeur l’avait fait entrer. Il fut éprouvé sur la fin de ses jours par une longue et fâcheuse maladie ; mais son amour et sa fidélité furent plus constantes, que ses douleurs ne furent continuelles. Enfin prêt à partir pour l’éternité, il demanda avec instance aux PP. Capucins, et il reçut avec respect, l’humble habit de S. François. Ce sac de pénitence lui parut plus glorieux que toutes les dignités dont il avait été revêtu. Personne ne douta que sa mort ne fut précieuse aux yeux du Seigneur, chacun le combla de bénédictions ; mais on ne lui en donna jamais, sans les faire remonter jusqu’à Vincent de Paul, à qui le Comte était, après Dieu, redevable de sa conversion, et sans lequel il eût bien pu mourir, comme il avait si longtemps vécu, c’est à dire, dans le désordre, et l’impénitence.

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