La vie de Saint Vincent de Paul, instituteur de la Congrégation de la Mission et des Filles de la Charité (011)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Pierre Collet, cm · Année de la première publication : 1748.
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Livre premier

11. Ses travaux à Châtillon, il réforme son Clergé; Ses autres succès dans cette ville; changement de deux femmes de con­dition.

colletLe portrait, qu’on lui avait fait de ce Pays, ne pouvait être plus ressemblant. A Dieu ne plaise que nous exagérions le mal, dans la vue d’honorer celui dont Dieu s’est servi pour en arrêter le cours ; nous le diminuerons au contraire, et nous ne donnerons ici qu’un extrait très modéré du Procès (a) Verbal fait à Châtillon, et signé par les principaux habitants du lieu. C’est d’eux-mêmes que nous avons appris, que, lorsque Vincent entra dans cette ville, tout y était dans un état pitoyable. Chacun y donnait du scandale à sa manière. Plusieurs Familles, et surtout celles qui étaient les plus considérables, se sentaient du voisinage de Genève, et étaient infectées des nouvelles hérésies. Ceux des habitants, qui s’étaient soutenus dans la pureté de la Foi, la démentaient pour la plupart par la corruption de leurs mœurs. Six vieux ecclésiastiques, qui composaient tout le Clergé de Châtillon, au lieu de s’opposer au torrent du désordre, le rendaient plus rapide et plus contagieux par leur mauvais exemple. Ils vivaient tous dans un grand libertinage, et ils ne pensaient même pas à sauver les apparences. C’était là toute la ressource de deux mille habitants, car il n’y avait point alors de Communauté religieuse dans Châtillon.

Dès que Vincent y fut arrivé, il s’appliqua à connaître l’état de son troupeau. Ce qu’il en découvrit et par ses propres yeux, et par le rapport de quelques personnes qui s’étaient soutenues dans la piété, le saisit et l’effraya. Comme son zèle était éclairé, il jugea bien qu’il ne pourrait rien faire de solide, s’il n’était puissamment secondé. Il retourna donc à Lyon, pour y chercher quelques ecclésiastiques propres à concourir à ses pieux desseins, et disposés à entreprendre de défricher avec lui une Vigne, qui depuis tant d’années était la proie d’un sanglier furieux, et des bêtes les plus féroces.

La providence ne l’abandonna pas. S’il ne fut pas assez heureux pour trouver, comme le Père de famille, un grand nombre d’ouvriers, qui ne demandassent qu’à être employés, il en trouva au moins un qui pouvait lui tenir lieu de plusieurs autres. Il se nommait Louis Girard ; il était Docteur en Théologie ; son mérite et sa vertu étaient estimés dans la Bresse, dont il était originaire ; et peut-être y eut-il occupé depuis longtemps une place distinguée, si le Pays qui donne la naissance, n’était pas celui, où il est plus difficile d’être Prophète. Ce digne prêtre ne trompa pas les espérances que Vincent avait conçues de lui. Ils travaillèrent tous deux dès le commencement du mois d’Août (b) avec un zèle infatigable, et avec cet heureux concert, sans lequel les meilleurs ouvriers ne réussiront jamais. Vincent suivit à Châtillon la méthode, qui quelques années auparavant, lui avait si bien réussi à Clichy. Il commença par régler la maison de celui chez qui il demeurait, comme il eût réglé la sienne propre. On s’y levait à cinq heures, on y faisait ensuite une demi-heure d’oraison : l’Office et la sainte Messe se disaient à une heure marquée, et on ne s’en écartait point sans nécessité. Nos deux prêtres faisaient eux-mêmes leurs chambres. Il n’y avait ni fille ni femme qui servissent dans la maison, Vincent ne le voulut pas souffrir ; et la belle-sœur de son Hôte, pour ne pas troubler un si bel ordre, eut la générosité de s’y conformer la première.

Le nouveau Pasteur visitait régulièrement deux fois par jour une partie de son troupeau. Le reste du temps était donné à l’étude, ou au confessionnal. Le désir de se rendre également utile et aux petits et aux grands, le porta à faire une étude particulière de l’espèce de Patois, qui est en usage chez le petit peuple. Il l’apprit en peu de temps, et il s’en servait quelquefois pour faire les Catéchismes. Il fit célébrer l’Office divin avec toute la décence possible. Il bannit les danses, et les excès scandaleux, qui déshonoraient les Fêtes, et surtout celle de l’Ascension de Notre-Seigneur ; et pour augmenter un peu le revenu de son Bénéfice, il fonda deux Messes à perpétuité, l’une pour le jour de S. Vincent, l’autre pour celui de Saint Paul.

Comme le mauvais exemple d’un seul ecclésiastique fait souvent plus de mal, que ne peut faire de bien la conduite édifiante de plusieurs autres, qui vivent dans la régularité ; Vincent ne négligea rien pour réformer les prêtres de sa paroisse. Il retrancha le vice, pour établir plus sûrement la vertu ; il porta ceux d’entre eux qui avaient dans leurs maisons des personnes suspectes, à les en bannir pour toujours. Il leur persuada de n’entrer jamais ni dans les cabarets, ni dans les jeux publics. Il supprima des abus, qui, pour être anciens, n’en étaient pas moins ridicules, et si ridicules, que la gravité de l’histoire ne nous permet pas de les rapporter. Il abolit le mauvais usage d’exiger, et de recevoir de l’argent pour l’administration du sacrement de Pénitence. Il était toujours content des rétributions qu’on lui donnait, et il n’eût jamais de contestation pour ses droits. Il défendit qu’on continuât de confesser les enfants, comme on avait fait jusqu’alors ; c’est à dire, en les rassemblant dans des Chapelles, où on les obligeait de s’accuser à haute voix les uns devant les autres. Il fit sentir les inconvénients de cette conduite, qui en effet ne s’accorde ni avec la liberté de Pénitent, ni avec le secret inviolable de la confession. Le S. homme ne se contenta pas de retrancher tous ces abus ; il s’efforça de faire régner l’ordre et la justice dans le même lieu, ou le trouble et la confusion avaient si longtemps régné. Il engagea tous les prêtres à vivre en Communauté, et à donner plus de temps à la piété, et au travail, qu’ils n’en donnaient auparavant à l’oisiveté, et à la bagatelle. Il mania les esprits et les cœurs avec tant de force, de ménagement et d’adresse, que tout lui réussi. Toute la ville fut surprise et édifiée d’un changement si prompt et si parfait ; et les plus sages jugèrent qu’un homme, à qui la réforme d’un Clergé comme le sien, avait si peu coûté, serait assez heureux pour gagner à Dieu sa paroisse toute entière.

L’événement vérifia la conjecture. Après les arrangements, dont nous venons de parler, Vincent commença à travailler avec son zèle ordinaire à l’instruction du peuple, et à la conversion des pécheurs. Il parla avec plus de force et d’onction que jamais. Il fit entrer dans les discours, tout ce que l’Ecriture a de plus propre à faire naître la crainte des jugements de Dieu, et la douleur de l’avoir offensé. Il ouvrit aux yeux de ses Auditeurs, cet étang de feu et de soufre, dans lequel les impies sont précipités tout vivants. Il détailla ces peines éternelles, qui sont la funeste récompense des faux plaisirs qui enivrent les enfants du siècle. Il présenta le bonheur et la paix dont jouissent les serviteurs de Dieu ; le peu de proportion qui est entre leurs combats, et la couronne qui leur est préparée ; la facilité de gagner ce Royaume, dont tant d’autres, qui étaient aussi faibles que nous, ont déjà fait la conquête.

Pour ne pas détruire par l’exemple ce qu’ils s’efforçait d’établir par ses paroles, il avait toujours devant les yeux cette grande vérité, qu’un prêtre, et plus encore un Pasteur, est obligé de joindre les œuvres à la lumière, et que toute la conduite extérieure doit porter ceux qui en sont les témoins, à glorifier Dieu. C’est sur ce principe qu’à Châtillon, comme partout ailleurs, on ne voyait rien en sa personne, qui n’inspirât la piété, et qui ne fût une leçon continuelle de vertu, il se rendait pauvre lui-même à force de les soulager : il inspirait aux enfants mêmes, les sentiments de zèle et d’affection qu’il avait eus dès sa jeunesse pour ces membres souffrants de J.C. et un d’eux a déposé qu’il ne passait presqu’aucun jour, sans lui faire quelque leçon sur l’aumône. Du reste, il était vêtu très simplement ; il portait toujours l’habit long, et les cheveux fort courts ; et il s’éloignait absolument de tous ces usages profanes, auxquels les mauvais ecclésiastiques donnent le nom de modes, et les saints Canons celui de mondanités. Je sais que tous ces faits se présupposent aisément dans un homme tel que Vincent de Paul ; aussi dois-je avouer de bonne foi, que je ne les ai rapportés, que parce qu’ils se trouvent dans les témoignages rendus par le Baron de Chastenai, et qu’il est aisé d’en conclure, que, quoiqu’en pensent bien des gens, les séculiers font attention à toutes les démarches des prêtres, et qu’ils regardent comme importantes bien des choses, que nous traitons trop aisément de minuties.

Après tant de précautions, il était difficile que Vincent ne réussit pas. Mais, quelque succès qu’il pût attendre de la miséricorde de Dieu, il y a bien l’apparence, que les bénédictions dont son travail fut suivi, passèrent ses espérances. L’Esprit, qui parlait par sa bouche, renouvela en très peu de temps la face de sa paroisse. Quatre mois n’étaient pas écoulés, qu’on ne trouvait plus Châtillon dans Châtillon même, tant tout y était changé. Les plus grands pécheurs se présentaient en foule au tribunal de la pénitence ; et comme le saint ne renvoyait jamais personne, on était assez souvent obligé de l’aller retirer du confessionnal, où tout occupé du besoin spirituel de ses frères, il oubliait les plus pressants besoins de la nature.

Parmi les conversions que Dieu opéra par son ministère, on remarque celle de deux (c) jeunes personnes de condition, qui pleines de l’esprit, et des maximes du siècle, n’avaient jusqu’alors fait qu’un assez mauvais usage des agréments de leur sexe, et des avantages de la fortune. Leurs mœurs se ressentaient de la corruption du grand monde, dans lequel elles avaient été élevées. Esclaves du luxe et des modes, elles ignoraient ces justes bornes que prescrit S. Paul à ceux qui ont embrassé l’Evangile. Leurs occupations les plus ordinaires étaient les danses, les festins et les jeux. Dès le premier discours que le S. prêtre fit en public, elles conçurent une haute idée de son mérite. Son style tout de feu les ébranla, et elles s’arrangèrent pour lui rendre visite. C’Ètait l‡ que la grâce les attendait. Vincent, qui s’aperçut du trouble qu’il avait fait naître dans leurs consciences, leur parla avec tant de force, et tant d’onction, qu’elles prirent sur le champ leur parti ; et sans se mettre en peine de ce que le monde pourrait en dire, elles formèrent la résolution de renoncer à ses amusements, et de se consacrer sans réserve au service de J.C. et des pauvres qui sont ses membres. Elles l’entreprirent, et l’exécutèrent avec une facilité, qui les surprit elles-mêmes, et leur zèle les rendit dignes d’être les premières pierres de l’Edifice Spirituel que le S. homme éleva quelque temps après en faveur des malades, et qui, sous le nom de Confrérie de la Charité, a depuis servi de modèle à une infinité d’autres, comme nous le dirons un peu plus bas.

L’éloignement du Pasteur, qui manqua à ces généreuses femmes plutôt qu’elles n’avaient cru, ne ralentit point leur ferveur ; et il se présenta dans la suite de fâcheuses conjonctures, qui firent éclater toute leur vertu. Peu de temps après le retour de Vincent à Paris, la ville de Châtillon fut visitée de Dieu par une famine extraordinaire. La faim et la mort annonçaient déjà leurs ravages ; et tout était à craindre pour les pauvres. Mais l’esprit de fermeté et de vigilance, que les élèves de notre saint avaient puisé dans ses leçons, vint au secours de la misère et de l’indigence. M. Beinier s’associa aux deux dames dont nous parlons. Elles louèrent avec lui un Grenier commun, elles y mirent une partie de leur bled, elles y ajoutèrent celui qu’elles purent ramasser dans une Quête générale, qu’elles firent chez ceux de la ville et des environs, qui étaient en état d’y contribuer ; et sans se rebuter ni du travail, ni de la dépense, elles le distribuèrent elles-mêmes à ceux qui n’en avaient pas.

Un fléau plus redoutable que la famine, la suivit de prés. La peste désola Châtillon. La crainte d’un mal si contagieux et si terrible, effrayait les hommes les plus courageux. Le sexe le plus faible et le plus timide, parut ne l’appréhender pas. Que l’on est fort, quand on est animé de la charité de J.C. Ces mêmes dames, qui auraient pu se mettre à l’abri de l’orage dans leurs maisons de campagne, ne voulurent pas abandonner les pauvres et les malades. Le trouble et les alarmes publiques, ne leur ôtèrent rien de la présence d’esprit si nécessaire, mais si rare dans ces tristes occasions. Sans vouloir tenter Dieu, elles mirent en lui leur confiance. Elles firent dresser des cabanes auprès de la ville, et elles s’y logèrent. C’est là qu’on préparait des vivres pour les pauvres, et des remèdes pour ceux que le mal avait attaqués : des mains fidèles étaient chargées de les porter à ceux qui en avaient besoin. La ville de Châtillon fut attendrie du spectacle, que lui donnaient deux personnes si distinguées dans la Bresse ; et on avait peine à retenir les larmes, quand on les voyait passer les jours et les nuits dans des chaumières, où exposées à la corruption de l’air, elles essuyaient encore les incommodités de ces misérables réduits. La fin du mal ne fut pas le terme de leur charité. Les instructions, que notre saint leur avait données, leur furent toujours présentes ; et comme tout ce qu’elle avaient fait jusqu’alors, ne suffisait pas à l’étendue de leur zèle, elles contribuèrent à l’établissement des PP. Capucins en la ville de Châtillon, pour multiplier, par le moyen de ces saints Religieux le bien qu’elles ne pouvaient faire par elles-mêmes.

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