Livre premier
2. Naissance de Saint Vincent de Paul ; son éducation ; ses études et ses progrès.
Vincent naquit le mardi d’après Pâques vingt-quatrième jour d’avril de l’année 1576, dans un petit hameau de la paroisse de Pouy, au diocèse d’Acqs, vers les Pyrénées. Son père se nommait Guillaume de Paul, et sa mère Bertrande de Moras. Leur fortune était dans cet état moyen qui n’est ni extrême nécessité, ni une médiocrité commode. Ils avaient pour tout bien une maison, et quelques pièces de terre qu’ils faisaient valoir par leurs mains. La piété, la candeur et l’innocence des mœurs, remplaçaient devant Dieu ce qui manquait du côté de la fortune devant les hommes. Un travail assidu joint à une vie frugale, leur tenait lieu d’un patrimoine plus abondant, et les mettait en état de n’être à charge à personne, et même de soulager ceux qui étaient plus pauvres qu’ils ne l’étaient eux-mêmes.
Dieu bénit leur mariage, et leur donna six enfants, deux filles, et quatre garçons. Vincent était le troisième, et dans une famille où l’on tirait parti de tout, il fut, comme ses frères, employé aux travaux de la vie champêtre. Son occupation principale fut celle du jeune David. Comme lui, il fut destiné à la garde du troupeau de son père ; et parce que les choses les plus indifférentes se changent en bien pour les élus, Vincent, à l’exemple du roi prophète, tira de sa première condition deux avantages, la vigilance et l’humilité. Les soins qu’il avait pris d’un petit nombre d’animaux sans raison, lui apprirent dans un âge plus avancé, le zèle, les ménagements, et la tendresse dont il devait user envers cet autre genre de brebis, que le Fils de Dieu s’est acquise par son sang. La bassesse de ce premier état qu’il n’oublia jamais, fut le principe et la source de cette humilité profonde qui a été sa vertu favorite et que, ni les distinctions les plus marquées, ni les applaudissements les plus capables de toucher, n’ont jamais altérée.
Dès que le jeune Vincent fut capable de montrer des inclinations, il fit voir que la main de Dieu le tournait du côté du bien. Celle qui se fit remarquer la première, fut un grand amour pour les pauvres, et une extrême facilité à s’attendrir sur les misères du prochain. Il rendait à ceux qui souffraient, tous les petits services qu’il pouvait leur rendre. On eût dit que la miséricorde était née avec lui. Il donnait très peu parce qu’il n’avait presque rien, mais il donnait tout, et c’est beaucoup. Quand il rapportait du moulin la farine destinée à la subsistance de la petite famille, s’il trouvait des pauvres sur sa route, il ouvrait le sac et leur en donnait quelques poignées lorsqu’il n’avait aucun autre moyen de les secourir. Son pain, ses habits même n’étaient plus à lui, quand quelque malheureux en avait besoin ; il les partageait ou les donnait sans délibérer. On remarque surtout, qu’ayant une fois ramassé peu à peu jusqu’à trente sols, somme bien considérable par rapport à lui, surtout dans un temps et dans un pays où l’argent était fort rare, il donna tout à un pauvre qui lui parut plus abandonné et plus indigent. Une action si généreuse, dans un âge qui est naturellement tenace, et où l’on aime beaucoup plus à recevoir qu’à donner, toucha tous ceux dont elle fut connue. Il n’y a point de doute qu’elle n’ait été agréable à celui qui récompense un verre d’eau froide donné en son nom ; et on peut croire que le choix que Dieu fit de lui dans la suite, pour soulager un nombre presque infini de malheureux, en a été la récompense.
Le bon cœur ne fut pas la seule qualité qu’on remarqua en Vincent dans ses premières années. La pénétration, la vivacité de son esprit, percèrent bientôt les ténèbres de son éducation. Guillaume de Paul reconnut qu’avec des dispositions si favorables, son fils pouvait faire quelque chose de mieux que de paître les bestiaux. Il prit son parti, et il résolu de le faire étudier. L’idée de la dépense le décourageait un peu ; mais l’espérance d’en être un jour dédommagé le rassura. Il voyait à sa porte un homme d’une condition assez semblable à la sienne qui, étant devenu prêtre et ensuite Prieur, avait beaucoup avancé ses frères du revenu de son bénéfice. Il crut bonnement et simplement, que son fils tiendrait la même conduite ; et il ne douta pas un moment que ce jeune homme, déjà si zélé pour le soulagement des misérables, ne commençât par sa famille et ne fît pour elle tout ce qui dépendrait de lui. Il se trompait beaucoup. Vincent ne mit jamais de bornes à sa charité, l’histoire de sa vie en est une preuve continuelle ; mais il fut toujours persuadé qu’il y a du sacrilège à se servir des biens ecclésiastiques pour élever ses parents et les faire sortir d’un état dans lequel Dieu les veut, et hors duquel il n’a pas coutume de les sanctifier. C’est sur ce principe dont il ne s’écarta jamais, qu’un curé de son pays l’étant venu voir longtemps après à Paris et l’ayant sollicité de faire quelque chose pour ses parents dont la fortune était toujours très médiocre, Vincent lui demanda s’ils étaient plus pauvres qu’auparavant et si le travail de leurs mains ne suffisait plus pour les faire subsister d’une manière conforme à leur condition. Le curé étant tombé d’accord qu’ils continuaient à vivre, comme ils avaient toujours vécu, notre saint le remercia de la bonté qu’il avait pour eux ; il lui fit en même temps sentir que le genre de charité qu’il lui proposait, ne pouvait attirer la bénédiction de Dieu ni sur lui ni sur sa famille. Il le lui démontra par l’exemple de ce Prieur dont nous venons de parler, qui s’était épuisé pour engraisser ses parents des biens du sanctuaire et il lui fit remarquer que ces gens-là ayant tout dissipé pendant la vie et après la mort de leur bienfaiteur, étaient tombés dans un état plus fâcheux que celui dont il s’était efforcé de les tirer. Et il en sera toujours ainsi, ajouta-t-il, parce que le travail de ceux qui veulent bâtir la maison est bien inutile, quand Dieu ne bâtit pas avec eux. Ainsi l’objet que le père de Vincent avait devant les yeux, quand il destina son fils aux études, fut précisément celui dont ce saint homme fut toujours le plus éloigné. Tant il est vrai que Dieu se sert de tout pour aller à son but, et que ses pensées sont, comme il nous en avertit lui-même, bien différentes de celles des hommes.






