Volume I
Livre premier
1. État de la France sur la fin du seizième siècle. Ignorance et corruption du Clergé.
La France était dans un état déplorable, quand elle vit naître le saint, dont j’entreprends l’histoire. Ce Royaume qui avait si longtemps animé la jalousie de ses voisins était, sous Henri III, tout propre à leur donner de la compassion, s’ils en eussent été susceptibles : désolé par la faction des Grands, ravagé par six ou sept armées différentes, livré à d’indignes favoris, il semblait être à la veille d’une ruine universelle. Si l’hérésie, source funeste de la plupart de ces affreux désordres, demandait quelquefois la paix, elle la demandait les armes à la main ; elle en réglait elle-même les conditions, elle se flattait de persuader à toute l’Europe, que c’était par amour et par respect pour son Souverain, laquelle lui donnait la loi, qu’elle lui prescrivait des règles de conduite. Il eût fallu, pour être trompé, connaître bien peu le génie des novateurs ; dans le temps même qu’ils entamaient des négociations, ils livraient des combats, formaient des sièges, prenaient des places, désolaient tour à tour la capitale et les provinces. En peu d’années le royaume ne fut qu’un théâtre d’horreur, la loi du plus fort la seule observée ; ou plutôt on n’en reconnût presque point d’autre que celle de la violence, du libertinage, de l’impiété. Les temples étaient renversés de fond en comble, les autels abattus, les choses saintes profanées, les pasteurs ou massacrés ou réduits à quitter leur troupeau pour chercher un asile dans les places fortifiées. La Ligue formée contre les Edits de pacification, loin de remédier au mal, ne servit qu’à l’augmenter. Elle arma les pères contre les enfants ; elle inonda du sang des citoyens les villes et les campagnes ; elle acheva d’épuiser un peuple que la profusion du Prince, et les fureurs de l’hérésie, avaient déjà réduit à l’extrémité ; pour comble d’horreur, elle osa concevoir et exécuter l’exécrable attentat qui fit périr le Souverain même.
Comme l’étroite liaison qui est entre le sacerdoce et l’empire fait que les coups qui tombent sur l’un ne peuvent être que funestes à l’autre, on peut juger de l’état où étaient les peuples par rapport à la religion et au salut. Aux uns on prêchait la sédition au lieu de leur prêcher l’évangile ; les autres n’avaient ni églises ni pasteurs : la plupart de ceux qui restaient étaient si corrompus ou si peu éclairés qu’ils ne pouvaient que faire tomber dans la fosse ceux qui marchaient sur leurs pas. Il est vrai que les grands mouvements de l’Etat s’étant apaisés sous le règne d’Henri-le-Grand, les évêques appuyés de son autorité prirent les mesures les plus propres pour arrêter le mal et rendre à l’Eglise son ancienne splendeur. On assembla des Conciles Provinciaux ; on tint des synodes ; on fit des statuts et des règlements pleins de sagesse et de lumière. Mais ces remèdes si souvent employés avec succès, ne produisirent alors que très peu d’effet, soit parce que le mal avait jeté des racines trop profondes, soit parce que ceux qu’on voulait guérir péchaient par les principes ; et que des hommes qui sans épreuve et sans examen de leur vocation passaient, dans l’espace de peu de mois, du tumulte et de la licence des collèges à l’éminent degré du sacerdoce ; n’étaient guère capables de réfléchir sur la grandeur de leur état, et de se bien convaincre que ce qui n’est qu’une faute légère dans un séculier, est quelque chose de très considérable dans un ecclésiastique. Ainsi malgré les tentatives et les efforts d’un grand nombre de prélats, le sacerdoce de J.C. était sans honneur ; les prêtres étaient très méprisables et très méprisés ; et ce ministère glorieux qui est le chef-d’œuvre de l’amour et de la puissance d’un Dieu, était tombé dans un décri si général que traiter de prêtre un homme de condition, c’était lui faire une insulte : ce nom si grand, si respectable emportait avec lui une espèce de flétrissure, et il ne s’employait presque plus dans le monde que pour exprimer un ignorant ou un débauché.
Mais comme la famine qui ravage les provinces se fait toujours mieux sentir aux pauvres et aux habitants des campagnes, ce furent eux aussi qui eurent plus de part à l’humiliante stérilité qui affligeait l’Eglise de France dans le malheureux temps dont nous parlons. Leurs besoins étaient extrêmes, et personne ne pensait à les soulager. Les prédications et les catéchismes si utiles, quand on les fait bien, n’étaient presque plus en usage. Les curés des bourgs et des villages, attentifs à se faire payer la dîme, semblaient pour la plupart avoir oublié que ceux qui leur fournissent la nourriture du corps, ont droit d’attendre d’eux la nourriture spirituelle. L’ignorance des choses du salut était si profonde qu’un grand nombre de chrétiens savaient à peine qu’il y avait un Dieu. Quand aux mystères de la Sainte Trinité et de l’Incarnation dont la foi explicite est absolument nécessaire à tous les fidèles, on ne les leur expliquait presque jamais : ils n’étaient pas mieux instruits de ce qui regarde les sacrements, ni des dispositions avec lesquelles il s’en faut approcher. Ainsi le christianisme n’était chez la plupart de ceux qui en faisaient profession qu’un titre sans réalité. La foi s’éteignait de jour en jour ; et quoiqu’elle fût plus éclairée dans les villes qui, d’ordinaire, trouvent dans la multitude et les lumières des ministres de l’évangile des ressources plus abondantes, elle y était si stérile qu’on n’y voyait presqu’aucune marque de cette charité tendre et généreuse qui se fait connaître par les œuvres. Les devoirs des riches à l’égard des pauvres étaient ignorés dans la pratique. L’aumône de la veuve de l’évangile, tenait lieu de toute aumône à ceux même des séculiers dont la fortune était le plus commode. Si de temps en temps quelqu’un allait au-delà, son action passait pour extraordinaire.
Telle et plus fâcheuse encore était la situation des choses, lorsque Dieu qui dans sa colère rappelle le souvenir de ses miséricordes, fit naître dans un coin des Landes de Bordeaux, un homme qui, malgré la bassesse de sa condition, devait un jour rendre à l’Eglise et à l’Etat des services signalés, réparer les débris du sanctuaire, peupler la maison du Seigneur de ministres fidèles, écarter des dignités ecclésiastiques ceux à qui l’ambition et la naissance tenaient lieu de mérite, former de saintes académies où, sur un plus beau plan que celui des guerriers, ceux que le zèle de la gloire de Dieu consume, apprissent le difficile métier de sauver les peuples en se sauvant eux-mêmes ; établir une nouvelle Compagnie d’hommes zélés et infatigables qui, consacrés principalement au service des pauvres et des misérables, n’eussent en partage que les fonctions les plus dures et les plus rebutantes du ministère ; enflammer ces dignes ouvriers du feu dont il était lui-même dévoré et leur apprendre à courir avec joie, comme ils firent sous ses ordres, non seulement aux extrémités du Royaume, mais encore dans l’Irlande, l’Ecosse, les Iles Hébrides, l’Italie, la Pologne, la Barbarie, et jusques sous la zone torride dans l’Isle de Madagascar, où la plupart de ces hommes apostoliques, martyrs de la charité due à Dieu et au prochain, ont terminé leur course sous le poids du travail et des persécutions. Ces grandes actions que nous allons détailler dans l’histoire de S. Vincent de Paul, seraient plus que suffisantes pour immortaliser sa mémoire, et rendre son nom précieux à tous ceux qui ont quelque amour pour l’Eglise de J.C. mais il ne s’en est pas tenu là. Si les besoins spirituels des pauvres furent le premier objet de son zèle et de sa charité, il ne négligea pas leurs besoins temporels : et le lecteur chrétien verra avec une joie mêlée de surprise et d’étonnement la Lorraine, la Picardie, la Champagne, ou plutôt la France toute entière, trouver dans les soins et l’activité d’un homme pauvre, par état et par choix, des ressources qu’elles n’avaient trouvées ni dans l’abondance des riches ni dans les trésors des Rois. Il reconnaîtra le doigt de Dieu dans les secours qu’un simple prêtre a procurés aux orphelins, aux forçats, aux malades, aux vieillards, et à un monde de pauvres de tout âge, de tout sexe, de toute nation, de toute condition, de toute religion même. Il admirera la bénédiction singulière que le père de famille a répandue sur les grandes entreprises d’un serviteur fidèle, non seulement en leur donnant pendant sa vie un succès qui a passé ses espérances, mais encore en les continuant après sa mort, soit par l’entremise d’une assemblée de dames illustres qui se transmettent d’âge en âge, l’esprit de miséricorde et de compassion que Vincent leur a communiqué ; soit par le moyen de cette nouvelle et nombreuse compagnie de vierges qu’il a enfantées à J.C. et qui préfèrent l’humble nom de servantes des pauvres à tous ces titres glorieux qui flattent l’ambition et que la vanité adore. Mais il est temps d’entrer dans ce détail si glorieux à notre saint, si consolant pour l’Eglise, et si capable d’édifier ceux qui le liront dans la droiture et la simplicité du cœur.






