La Vie de Mademoiselle Le Gras. Prologue

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Monsieur Gobillon, Prêtre, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne, Curé de Saint Laurent · Année de la première publication : 1676.
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A La Reine

Madame,

Ce n’est pas ici seulement l’Histoire d’une personne particulière, dont Votre Majesté me veut bien permettre de lui représenter les vertus. Le sujet que j’ai pris, m’engage par lui-même dans une étendue qui est plus digne de la grandeur de votre zèle; et je ne puis écrire la Vie d’une célèbre Fondatrice de nos jours, sans parler en même temps de l’origine d’une sainte Communauté de Filles dont elle a fait l’établissement.

Votre piété, MADAME, qui édifie toute l’Eglise, trouvera dans cet ouvrage un objet conforme à ses sentiments et à ses inclinations. C’est une Compagnie qui se consacre au service des Pauvres pour les assister en toutes sortes de misères et de besoins. Elle prend heureusement naissance sous le règne glorieux de cette grande Princesse qui vous a précédée. ANNE D’AUTRICHE, dont le nom sera en vénération à tous les siècles, approuve son Institution, honore son ministère, reconnaît son utilité, favorise ses entreprises, et prend part à toutes ses actions. Votre Majesté, MADAME, ne peut envisager un exemple d’un caractère plus auguste, et d’un mérite plus achevé : et pour faire son éloge sur celui que Saint Grégoire de Nysse fit autrefois d’une grande Impératrice, femme de Théodose, et Mère des Empereurs Arcade et Honoré; je puis dire comme ce Père, que nous avons vu sur le trône dans sa personne de notre Souveraine, la lumière de toutes les vertus, la règle vivante de la justice, l’image de la clémence Royale, l’appui de la Foi orthodoxe, la colonne de l’Eglise, la gloire de l’Empire, le trésor des Pauvres, l’asile des misérables et des affligés.

Quoique nous ayons ressenti sa perte avec une extrême douleur, nous ne pouvons pas nous plaindre, MADAME, que tant de vertus soient éteintes par sa mort. Elles revivent toutes avec éclat dans sa Famille, qui conserve aussi chèrement les sentiments qu’elle lui a inspirés que l’autorité qu’elle lui a maintenue ; et qui n’a pas moins de vénération pour les exemples qu’elle lui a laissés, que de reconnaissance pour la gloire qu’elle lui a acquise. On continue dans sa maison Royale les actions de charité, qui avaient été commencées de son règne : on les y regarde toujours non seulement comme des devoirs nécessaires de la Religion, mais comme des obligations indispensables du gouvernement : on y considère les Pauvres, comme des personnes, dont DIEU commet aux Souverains la protection et le soin, en même temps qu’il leur met sa puissance entre les mains.

Il n’y a point de moyens qu’elle n’employe pour les secourir : Elle répand sur eux ses libéralités dans les paroisses et dans les Hôpitaux ; elle leur fait bâtir des lieux de retraite, et elle leur donne des personnes zélées, qui par une profession particulière se dévouent à leur service.

Entre tous les ouvrages que la charité a pu faire lorsqu’elle a régné dans le coeur des Rois; il n’y en eut jamais de plus grand, que cet Hôtel magnifique, que nous voyons élever, pour y recevoir les Soldats dans leurs infirmités. Que la reconnaissance des sujets érige dans Paris des trophées aux Victoires du Roi, et qu’elle en fasse les riches ornements de cette Ville capitale ; cet incomparable Monarque, qui ne triomphe pas moins par sa charité que par sa valeur, en veut laisser à la postérité le plus superbe monument, qui ait paru dans tous les siècles. Il est le Père des Soldats aussi bien que le Général et le Chef : il pourvoit aux nécessités d’une vie, que son exemple, et son service leur ont  fait exposer tant de fois, et qui conserve dans les incommodités qui lui restent leur fidélité. LOUIS LE GRAND qui porte par privilège la qualité de TRES CHRETIEN, ne borne pas ses soins dans les secours temporels qu’il leur fournit : il les met en état de s’appliquer avec plus de liberté à faire leur salut, et à rendre à DIEU ce qu’ils lui doivent, après qu’il ont combattu pour les intérêts de leur Prince, et qu’ils se sont acquittés envers lui de leurs devoirs.

Il les fait passer de la discipline militaire qu’ils ont exactement observée sous la conduite de leurs Officiers, et de leurs Généraux, dans une discipline Chrétienne sous la direction d’une Communauté de Ministres de JESUS CHRIST ; dont ils reçoivent toutes sortes d’instructions, et de consolations spirituelles : et s’ils sont privés de la douceur et de l’assistance de leurs familles, il supplée à ce défaut avec abondance, en les faisant servir dans leurs maladies par des Filles charitables, qui par un engagement plus étroit et plus saint que toutes les liaisons de la nature s’attachent à les secourir dans tous les besoins de l’âme et du corps.

Il n’y a que des Rois qui puissent entreprendre des ouvrages de cette qualité. La charité qui n’a point de bornes dans ses désirs, ne les peut exécuter que par une main souveraine ; et une moindre puissance ne peut occuper pleinement des Filles qui embrassent par leur profession tous les objets différents de cette vertu. Quelque petite soit leur Compagnie en elle-même par la qualité de ses sujets, elle est grande et considérable par l’étendue de ses emplois ; et comme il n’y a que les Rois qui lui en puissent fournir tout le fonds nécessaire, il n’y a aussi qu’elle qui puisse satisfaire entièrement par ses services à toutes les oeuvres de la charité des Rois.

C’est pour cette raison, MADAME, que cette Compagnie ayant voulu faire donner au public l’Histoire de sa Fondatrice, pour déclarer à toute l’Eglise les desseins de sa vocation, et les dispositions de son zèle, elle a cru qu’elle se devait adresser à Votre Majesté pour implorer le secours, et la protection de sa piété Royale dans l’exercice de ses emplois, et pour lui offrir son ministère avec une obéissance sans réserve pour l’exécution de ses ordres. Votre Majesté, MADAME, souffrira que le Pasteur, qui a l’honneur de lui porter la parole pour ces Filles, qui sont sous sa conduite dans leur maison principale, se joigne avec elles pour lui présenter ses voeux, et qu’il prenne cette occasion favorable de lui témoigner la soumission profonde avec laquelle il sera toute sa vie,

MADAME, de votre Majesté,

le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et sujet, Nicolas GOBILLON, Curé de Saint Laurent.

Avertissement

On ne peut pas douter que la vie de Mademoiselle Le Gras ayant été incessamment appliquée pendant plus de trente années à tous les exercices de la Charité, n’ait été remplie d’une grand nombre de bonnes oeuvres, dont la connaissance aurait donné plus d’éclat à son mérite, et plus de consolation, et d’édification à sa Compagnie.

Cependant le détail d’une si sainte n’a pas été remarqué avec le soin et l’exactitude qu’il méritait, et je n’ai pu prendre qu’une idée générale de ses vertus sur les mémoires qui m’ont été communiqués. On m’en a mis entre les mains qui regardent l’Institution de sa Compagnie, et les établissements différents qu’elle a faits. J’ai lu quelques unes de ses lettres, et des extraits qu’elle a laissés de ses Méditations, et de ses Conférences : j’ai consulté les personnes qui ont eu part à ses desseins, et dont la mémoire a pu rendre quelque témoignage de ses actions.

Et sur cela j’ai formé le plan de cette histoire, qui aurait été plus considérable, si j’avais pu découvrir toute la matière qui en pouvait faire la composition. On ne laissera pas néanmoins de tirer quelque avantage de ce peu de fonds qui est resté. On y verra l’origine et la fondation de la Compagnie des Filles de la Charité, avec la diversité des emplois qu’elles ont embrassé pour le service des Pauvres en toutes sortes d’états. On y reconnaîtra l’esprit de cette pieuse Fondatrice dont elle a marqué les caractères dans quelques uns de ses écrits qui ont été conservés.

Les pensées que j’y ai trouvé répandues, m’ont paru si solides, si élevées et si touchantes, Que je les ai jugées dignes d’être recueillies pour l’instruction de ses Filles ; rien n’étant plus capable de leur inspirer l’amour et la fidélité pour leur vocation, que les paroles de leur Mère, animées et remplies de son Esprit. Je les ai mises dans quelques suite sous des titres particuliers, sans y rien ajouter de moi que la disposition et l’ordre : et après avoir rapporté en quatre livres ce que j’ai pu apprendre de sa vie, j’ai fait de ses pensées le sujet du cinquième.

Approbation  De Messeigneurs Les Prelats

S’il est vrai que les bons exemples sont de tous les moyens extérieurs qui portent à la vertu, les plus efficaces et les plus pissants, il est encore certain qu’ils ne font jamais tant d’impression, que quand ils se présentent en des personnes que l’on a pu voir, et qui même pour se sanctifier ont été obligées par un mouvement particulier de l’esprit de Dieu de conserver quelque commerce avec le monde : car c’est alors que le commun des Chrétiens trouvant par expérience la vertu possible, ne s’effraie plus de sa pratique, et que les moins courageux auraient honte et rougiraient de s’en vouloir dispenser.

Tel a été l’exemple que Mademoiselle Le GRAS, cette mère tendre et universelle des  Pauvres, a donné à notre siècle dans lequel il semble que Dieu l’ait suscitée pour le convaincre que ni la faiblesse du sexe ni la délicatesse du tempérament, ni les engagements  même de la société, ne sont pas des obstacles invincibles au salut, la charité lui ayant découvert dans le monde autant de moyens de se sanctifier, qu’elle y a connu de misères différentes à soulager.

C’est ce que l’Auteur de sa Vie nous représente admirablement dans le riche tableau qu’il nous en donne, ouvrage dans lequel je ne puis dire s’il se trouve plus de discernement que d’édification, plus de lumière que de fécondité. Les expressions en sont nettes, les matières solides, les applications touchantes : la lecture ainsi n’en peut être que très utile.

C’est le jugement que nous en faisons au mois de juin de l’année 1676

FRANCOIS, Archevêque de Rouen

JEAN LOUIS, Evêque d’Aire

JEAN, Evêque de Sées

HARDUIN, Evêque de Saint Brieuc

JEAN BAPTISTE, nommé à l’Evêché de Perpignan

Approbation Des Docteurs

Nous avons lu ce livre, intitulé LA VIE DE MADEMOISELLE LE GRAS, dans lequel nous n’avons rien trouvé qui ne soit très conforme à la Foi et aux maximes de l’Evangile. Les Femmes Chrétiennes y trouveront un parfait modèle de toutes les vertus que Dieu leur demande dans l’état où sa Providence les a mises, et elles pourront apprendre de se conduite cette religion pure et sainte que l’Apôtre Saint Jacques fait consister à visiter et secourir les Veuves et les Orphelins, et à se conserver sans tache parmi la corruption du siècle. Les Pasteurs de l’Eglise sont bien redevables à l’Auteur d’avoir si doctement et avec tant de piété établi par des passages de Saints Pères si bien choisis, les devoirs d’une vertu qui commence à languir ; et d’apprendre aux Fidèles par toute la suite d’une vie si édifiante que la dévotion du Christianisme la meilleure et la plus ancienne, est celle qui s’attache principalement à servir Dieu dans les Paroissiens et à dépendre de ceux qui en ont la conduite.

Donné à Paris ce 21 juin 1676

ANTOINE VAGUIER DE POUSSE,
Docteur de la Faculté de Paris, Curé de Saint Sulpice

GILLES ROBERT,
Docteur de la Faculté de Paris

FRANCOIS DE MONMIGNON,
Docteur de la Faculté de Paris de la Maison de Navarre, Curé de Saint Nicolas des Champs

E. PIROT,
Docteur et Professeur de Sorbonne

DENIS COIGNET,
Docteur de la Maison de Sorbonne, Curé de Saint Roch

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