La Vie de Mademoiselle Le Gras. Livre Second, Chapitre 5

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Monsieur Gobillon, Prêtre, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne, Curé de Saint Laurent · Année de la première publication : 1676.
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Quelque temps après qu’elle fut de retour à Paris, la charité des filles qu’elle avait laissées dans l’hôpital d’Angers, fut éprouvée par la peste, dont Dieu affligea cette ville ; elles firent voir dans cette occasion que dans la profession qu’elles faisaient de cette vertu, elles n’avaient point de réserve ni de bornes : et qu’ayant quitté pour elle leurs parents et leurs biens, et lui ayant consacré leur liberté et leurs actions, elles étaient toujours prêtes de lui sacrifier leur vie ; n’ayant point plus de passion que de pouvoir être ses martyres, et d’acquérir cette qualité glorieuse, dont l’Eglise a honoré dans les premiers siècles les fidèles d’Alexandrie, qui moururent au service des pestiférés.

Mademoiselle Le Gras ayant appris cette généreuse résolution de ses filles, leur en témoigna sa joie, et leur donna quelques avis par cette lettre qu’elle écrivit à une d’entr’elles.

Ma chère Soeur, ces morts subites sont des avertissements pour nous tenir prêtes quand il plaira à Dieu nous appeler, et nous servir de précaution avant que de voir les malades. Vous me donnez une grande consolation de ne les vouloir pas abandonner et que vos messieurs et dames soient dans ce même sentiment. Je crois que vous ne manquerez pas d’avoir dévotion à Saint-Roch, pour obtenir de Dieu les forces nécessaires pour porter l’appréhension de ce mal et tout ce qui en peut arriver avec soumission à son bon plaisir et ainsi nous ne devons rien craindre.1 Elle leur manda par cette lettre qu’il y avait aussi un mal contagieux dans Paris, dont il mourait quantité de personnes subitement et ses filles qui étaient partout animées d’un même esprit, y exposaient leur vie, et en beaucoup d’autres lieux, pour l’assistance des malades.

Il arriva en ce même temps une désolation effroyable dans la Lorraine par le malheur de la guerre, et par les autres fléaux qui en sont les suites inséparables. La famine y fut si grande qu’il n’y demeura pour nourriture que la racine des herbes, et la chair des animaux, et qu’elle se trouva réduite à l’extrémité de la ville de Samarie dans laquelle selon le rapport de l’Ecriture (cf. 4 Rois 6, 28) les mères furent contraintes de manger leurs enfants. Monsieur Vincent fut pour lors à cette Province comme un Elisée pour la secourir dans un état si déplorable. Mais les moyens qu’il y employa furent bien différents de ceux dont se servit le Prophète. Ce ne fut que par la force que Elisée pourvut à la misère de Samarie. Il usa du pouvoir que Dieu lui avait mis entre les mains pour jeter la terreur dans l’armée du Roi de Syrie qui l’assiégeait, et pour l’obliger en prenant la fuite d’abandonner à cette ville toutes ses munitions et son bagage. Mais ce fut par la voie de la douceur et de l’amour que Monsieur Vincent entreprit le soulagement de la Lorraine ; il eut recours à la compagnie des Dames ; il répandit la charité dans leurs coeurs par l’ardeur de son zèle, et par la puissance de ses paroles ; et il trouva par ce moyen des fonds assez grands dans leurs quêtes et dans leurs aumônes, pour envoyer dans cette Province des secours abondants pendant plusieurs années : et pour donner retraite à Paris à plusieurs de ses habitants de toutes sortes de conditions, qui vinrent s’y réfugier, et se jeter dans ses bras.

Les Missionnaires qu’il envoyait pour dispenser les aumônes avec plus de connaissance et de fidélité, lui ayant donné avis, que l’extrémité de la misère qui affligeait cette Province, exposait des filles au péril de se perdre ; il en fit venir plusieurs à Paris pour mettre leur salut et leur honneur en assurance, et il les mit entre les mains de Mademoiselle Le Gras. Cette Supérieure charitable les reçut dans sa maison avec une tendresse de mère, et elle prit ensuite un soin particulier de pourvoir à leur établissement ; elle en plaça quelqu’unes dans des conditions honnêtes ; elle mit les autres en état de gagner leur vie ; et il y en eut même qui profitèrent tellement sous sa conduite, qu’elles se trouvèrent dignes d’entre dans sa compagnie.

Fin du second livre.

  1. Ecrits spirituels 545 (extrait)

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