La Vie de Mademoiselle Le Gras. Livre Second, Chapitre 4

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Monsieur Gobillon, Prêtre, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne, Curé de Saint Laurent · Année de la première publication : 1676.
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Dieu fit naître à Mademoiselle Le Gras en l’année 1638 une occasion des plus pressantes et des plus dignes de la piété chrétienne dans la personne des Enfants trouvés. Ces innocents mal-heureux qui étaient des productions de l’iniquité, en devenaient ensuite les victimes par une exposition cruelle qui les abandonnait à toute sorte de périls, et souvent même à la perte de leur salut par la privation du baptême. Quoi qu’on y eût pourvu dans Paris depuis quelques années, et que l’on eût gagé une femme et établi une Couche au Port Saint Landry pour les recevoir, néanmoins comme il n’y avait du fonds que pour entretenir deux nourrices, il en mourait beaucoup de faim et de misère dans le grand nombre qu’on y apportait ; et cette gouvernante pour s’en décharger, en donnait à tous ceux qui en venaient demander : d’où il arrivait souvent qu’on les faisait servir à des usages criminels ou préjudiciables à leur vie.

Monsieur Vincent ayant eu connaissance de cette extrémité par Mademoiselle Le Gras, se sentit pressé par sa charité d’y chercher quelque remède : et il eut recours à l’assemblée des Dames, comme à un moyen efficace pour l’exécution de ce dessein. Sitôt qu’il leur en fit l’ouverture et la proposition, il trouva dans leurs esprits une parfaite correspondance à son zèle ; et elles résolurent avec lui qu’elles commenceraient de prendre douze enfants pour les faire nourrir, et que dans la multitude dont elles ne pouvaient encore se charger entièrement, on les tirerait au sort. Qu’elles augmenteraient ce nombre de temps en temps à mesure qu’elles en auraient le pouvoir ; ne se dispensant de les prendre tous, que par la seule impuissance, et avec une sensible douleur.

Elles louèrent dans le faubourg Saint Victor une maison plus grande pour les loger : et ce père des orphelins leur voulant faire trouver des entrailles de mère dans la charité, qui leur manquaient dans la nature, les mit entre les mains de Mademoiselle Le Gras et de ses filles, et les leur recommanda comme des gages qui étaient chers au fils de Dieu, leur représentant qu’il avait aimé les enfants, qu’il avait promis son royaume à ceux qui leur seraient semblables, et qu’il avait dit que leurs bons Anges voyent toujours la face de Dieu son père dans le Ciel.1

Une autre occasion se rencontra en l’année suivante mil six cent trente neuf, de la qualité de celles dont parle Saint Paul dans son épître aux Hébreux, Souvenez-vous de ceux qui sont dans les chaînes comme si vous étiez vous-mêmes enchaînés avec eux, et de ceux qui sont affligés comme étant vous mêmes dans un corps qui est sujet à la douleur et à la mort. (Heb. 13, 3). Monsieur Vincent se souvenant qu’il avait été autrefois esclave sur mer, et mené en Barbarie, et ressentant par sa propre existence la misère des pauvres Forçats des galères, leur avait obtenu du feu Roi Louis XIII, en l’année mille six cent trente deux, un lieu de retraite dans la tour qui est proche de la Porte de Saint Bernard, où il leur procurait toute sorte de secours.

Mademoiselle Le Gras étant pour lors Supérieure de la Charité de Saint Nicolas du Chardonnet, voulut avoir part au mérite d’un si bon oeuvre, et commença d’y contribuer de ses biens et de tous les offices charitables qui furent en son pouvoir. Mais elle n’eut l’occasion de satisfaire pleinement son zèle, qu’en l’année mille six cent trente neuf, en laquelle, sur la prière de Mademoiselle Cornuel, dont le père avait légué par testament une somme considérable pour être employée au soulagement de ces misérables, elle donna de ses filles pour les servir dans leurs nécessités.

Le grand bien qu’elle faisait par le ministère de sa compagnie ne put pas se renfermer dans Paris. Elle fut obligée de le communiquer au dehors sur les instances qui lui en furent faites de plusieurs endroits différents. Et la ville d’Angers lui ayant demandé des filles pour le service des pauvres de son hôpital en cette année mille six cent trente neuf, elle se donna la peine d’y aller au mois de Décembre, nonobstant ses infirmités et la rigueur de la saison, pour y faire cet établissement. Elle souffrit tant d’incommodité dans son voyage, qu’elle tomba malade incontinent après qu’elle fut arrivée. Monsieur l’Abbé de Vaux grand Vicaire d’Angers qui l’avait reçue dans sa maison, lui rendit dans cet état tout sorte d’assistance et de service : et la nouvelle de sa maladie étant venue à Monsieur Vincent, il lui écrivit cette lettre pour sa consolation, le trente un du même mois.

Vous voilà malade, Mademoiselle, par l’ordre de la providence de Dieu. Son saint nom soit béni ! J’espère de sa bonté qu’elle se glorifiera encore en cette maladie, comme elle a fait en toutes les autres. Et c’est ce que je lui fais demander incessamment, et céans et ailleurs, où je me trouve. Oh ! que je voudrais que Notre-Seigneur vous fît voir de quel cœur chacun le fait et la tendresse des officières de la Charité de l’Hôtel-Dieu pour cela,2

Lorsqu’elle fut revenue en convalescence au mois de janvier de l’année suivante mille six cent quarante, elle fit l’établissement de ses filles dans cet hôpital en la manière qu’il lui prescrivit par une lettre du dix sept de ce mois, et ayant assemblé les Dames pour leur proposer l’exercice de la charité qui se faisait à l’hôtel Dieu de Paris, elle les engagea de l’entreprendre pour cet hôpital, et leur donna les mémoires et les règlements qu’elles y devaient observer.

La consolation la plus sensible qu’elle reçut pour lors, fut de ce que Monsieur Vincent lui manda par cette même lettre du dix sept janvier touchant la charité des enfants trouvés. Oh ! que votre présence est nécessaire ici, non seulement pour vos filles, qui se portent assez bien, mais aussi pour les affaires générales de la Charité ! L’assemblée générale des dames de l’Hôtel-Dieu se fit jeudi passé. Madame la princesse et Madame la duchesse d’Aiguillon l’honorèrent de leur présence. Jamais je n’ai vu la compagnie si grande, ni tant de modestie ensemble. L’on y résolut de prendre tous les enfants trouvés. Vous pouvez penser, Mademoiselle, que vous n’y fûtes pas oubliée.3

  1. d’après Coste IX. 129 ou Conférence page 86
  2. Coste I..611 ou Doc. 256
  3. Coste II.6 ou Doc.259

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