La Vie de Mademoiselle Le Gras. Livre Second, Chapitre 3

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Monsieur Gobillon, Prêtre, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne, Curé de Saint Laurent · Année de la première publication : 1676.
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Le nombre des Filles qui entraient dans la compagnie s’augmentant tous les jours, il fallait chercher une maison qui eût plus d’étendue pour les loger, et Mademoiselle Le Gras ne trouva pas pour lors de lieu plus commode, que celui de la Chapelle près de Paris, non seulement pour avoir l’avantage de s’approcher de Monsieur Vincent, mais pour y élever sa communauté naissante dans un esprit de servante des pauvres, et pour la former dans la vie pauvre, humble, simple, et laborieuse de la campagne, sur laquelle elle réglait leur nourriture, leurs habits et leurs emplois. Elle y alla loger au mois de mai de l’année mille six cent trente six, et parce qu’elle ne pouvait être dans un lieu sans y agir, et sans y faire du bien comme les Anges bienheureux, d’abord qu’elle y fut établie, elle s’appliqua à faire le Catéchisme aux femmes et aux filles les Dimanches et les Fêtes, et fit instruire dans sa maison les petites filles, qui étaient auparavant sous la conduite d’un Maître ; mais les retirant de sa main, elle lui donna de quoi le dédommager, gardant toujours la justice, lorsqu’elle pratiquait la charité.

Ce fut là qu’elle commença d’exercer la vertu d’hospitalité si recommandée par Saint Paul, et si honorée dans la personne d’Abraham, qui recevant charitablement les hommes, mérita de recevoir Dieu-même. Un grand nombre de filles de la frontière de Picardie ayant été contraintes d’abandonner leurs maisons par la crainte des ennemis qui étaient entrés dans cette Province et qui avaient assiégé la ville de Corbie, trouvèrent dans sa maison l’asile de leur vie et de leur pudeur. Et pour faire l’hospitalité dans toute sa perfection elle ne leur donna pas seulement le logement et la nourriture du corps, mais elle y ajouta l’aumône spirituelle par une Mission qu’elle leur procura, et elle leur fit distribuer la parole sainte, qui selon l’expression de Saint Grégoire de Naziance, est le pain des Anges, dont les âmes qui ont faim de Dieu, sont nourries et rassasiées.

C’est une aumône nécessaire pour les riches du monde aussi bien que pour les pauvres : si ceux-ci ont besoin des biens de la terre pour vivre de la vie humaine et naturelle, ceux-là ont besoin des biens du Ciel pour vivre d’une vie surnaturelle et divine. Les uns et les autres sont dans l’indigence et la nécessité, et l’écriture nous apprend que l’âme aussi bien que le corps étant pauvre et mendiante, il faut exercer envers elle une oeuvre de piété et de miséricorde, en tâchant de la rendre agréable à Dieu.

Un des plus grands et des plus souverains remèdes pour soulager l’âme dans ses besoins, c’est la retraite spirituelle. C’est un état dans lequel, comme saint Augustin nous l’apprend, lorsque l’on veut méditer sur les vérités et les biens célestes, et se disposer, à l’exemple du Prophète Roi, Pour en recevoir l’intelligence et les lumières, il faut se séparer de la multitude, et de l’embarras des choses temporelles et périssables qui multiplient et divisent le coeur, pour s’attacher à l’unité et à l’éternité. (cf. Ps.4 ) Et pour me servir des paroles de Monsieur Vincent ; La retraite, dit ce grand homme, est un dégagement de toutes affaires et occupations du monde, pour s’appliquer sérieusement à bien connaître son intérieur, à bien examiner l’état de sa conscience, à méditer, contempler, prier, et préparer ainsi son âme, pour se purifier de tous ses péchés, et de toutes ses mauvaises affections et habitudes, pour se remplir du désir des vertus, pour chercher et connaître la volonté de Dieu, et l’ayant connue, s’y soumettre, s’y conformer, s’y unir, et ainsi tendre, avancer, et enfin arriver à sa propre perfection1. Ce serviteur de Dieu persuadé de la nécessité de ces retraites, et zélé pour la conversion et salut des âmes, voulant y attirer les hommes qui vivent dans le commerce du monde, leur a ouvert ses maisons pour les recevoir, leur a offert sa compagnie pour les servir, et leur a réglé des exercices pour les diriger

Mademoiselle Le Gras a suppléé pour les personnes de son sexe, ce qu’il ne pouvait pas faire par lui-même ; et elle commença de leur préparer des lieux de retraite pendant qu’elle demeurait à la Chapelle, ce qui a été continué toujours depuis dans sa communauté. La grâce qui lui inspira ce dessein, lui donna le succès le plus avantageux qu’elle pouvait souhaiter. Il y eut plusieurs Dames, et même de la plus haute condition , qui étant attirées par son zèle, sortirent de Paris, et se privèrent de la conversation du monde, pour passer quelques jours dans un village, et pour s’y entretenir avec Dieu : elles quittèrent les douceurs et la délicatesse de la vie, pour penser à leur salut dans un lieu de mortification et de pénitence : et sans avoir égard au rang et à la qualité sui les élevait au dessus des autres, elles vinrent dans une maison de servantes des pauvres se soumettre avec elles à la discipline d’une Supérieure, pour apprendre à mépriser les richesses et les grandeurs par ses instructions et ses exemples.

Pour conduire les Dames dans ces retraites, et pour les former dans ces exercices de piété, elle se servait des lumières et des règles qu’elle recevait de Monsieur Vincent ; et elle les accompagnait d’une grande intelligence qu’elle avait dans la vie spirituelle, dans laquelle elle s’était perfectionnée par une longue expérience. Elle avait toujours eu un amour et une avidité extraordinaire pour l’oraison, selon le témoignage de Monsieur l’Évêque de Belley, et comme elle avait l’esprit élevé, le jugement solide, et formé par l’étude de la Philosophie, et par une grande lecture, le coeur tendre et pénétré de Dieu; elle la faisait d’une manière forte, sublime, et affective, et ces dispositions de son âme se reconnaissent sensiblement dans les méditations qu’elle a laissées par écrit.

Elle ne manquait jamais de s’y appliquer tous les jours exactement, quelque occupation qu’elle pût avoir. Elle la redoublait même tous les Vendredis et tout le Carême : et dans ces jours elle s’enfermait depuis deux heures après midi jusque à trois pour s’attacher particulièrement à méditer sur la mort du fils de Dieu : et elle finissait son oraison par cette réflexion que l’Apôtre ordonne à tous les chrétiens, et que l’Eglise ne peut faire dans ses offices qu’avec des transports d’étonnement, JESUS CHRIST s’est rendu obéissant jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix ! Et elle s’adressait ensuite à la croix avec ces paroles, O crux ave, spes unica.

Elle ne se contentait pas de ces exercices ordinaires. Elle prenait plusieurs fois dans l’années trois ou quatre jours pour se mettre en retraite, et elle la faisait toujours régulièrement pendant dix jours depuis l’Ascension jusqu’à la Pentecôte pour honorer l’exemple de la Vierge sainte et de l’Eglise naissante, qui pendant ces jours mystérieux furent en oraison dans le Cénacle pour se préparer à la venue du Saint Esprit. Elle choisissait encore ce temps par un motif de dévotion qu’elle avait pour la fête de la Pentecôte, et qu’elle a marquée dans ses écrits. J’ai, ditelle, une affection toute particulière pour cette grande fête de la Pentecôte et son attente m’est très chère ; Il y a quelque temps que j’eus une grande consolation apprenant d’un prédicateur que ce fut en ce jour là que Dieu donna sa loi écrite à Moise et que, en la loi de grâce, il avait donné en ce même jour à son Eglise la loi de son amour qui portait puissance de l’effectuer. Et parce que en ce même jour, il a plu à Dieu mettre en mon cœur une loi qui n’en est jamais sortie, je souhaiterais volontiers s’il m’était permis que, en ce même jour, sa bonté fît entendre les moyens d’observer cette loi, selon sa sainte parole.2

La grande habitude qu’elle avait à l’oraison et à la retraite, faisait paraître dans toutes ses actions tant d’application à Dieu, qu’elle était toujours recueillie dans la diversité et la multitude des occupations : tant d’attention dans ses prières, qu’elle était fixe et immobile en présence des autels : tant de tendresse et d’amour dans la communion, qu’on l’a vue souvent en sortir les larmes aux yeux, et que la petite nappe dont elle se servait en cette action sainte en était toute remplie : tant d’union et de conformité à la volonté de Dieu dans ses peines et ses maladies, qu’elle avait l’esprit content et tranquille, et qu’elle ne se plaignait jamais : tant de ferveur dans ses conférences et ses entretiens, qu’elle s’expliquait d’une manière touchante et affective comme par des élans et des transports.

Cette Supérieure si éclairée et si spirituelle prit un grand soin de former ses filles dans l’esprit de l’oraison : et elle leur en a recommandé l’usage comme un moyen absolument nécessaire pour se maintenir dans leur vocation. Quelle apparence que ces filles écartées dans les paroisses des villes et de la campagne, éloignées de la direction des Supérieurs, séparées de la communauté, abandonnées à leur propre conduite, obligées de vivre avec le monde, distraites par la nécessité de leurs emplois, appliquées tous les jours de la vie à des actions pénibles et basses aux yeux des hommes, se pussent soutenir, sans s’attacher à Dieu et sans se fortifier continuellement par la méditation de ses vérités.

Saint Augustin a jugé l’oraison si nécessaire pour tous ceux qui sont dans les emplois, qu’il leur a donné cet excellent avis dans la Cité de Dieu.

On ne doit point vivre tellement dans le repos, qu’on ne pense en même temps à servir son prochain, ni aussi s’abandonner tellement à l’action , qu’on perde le soin de se nourrir de la parole de Dieu. l’amour de la vérité fait chercher un saint repos : mais l’obligation de la charité fait recevoir un juste emploi. Si on nous en charge, nous le devons porter comme un fardeau que la charité nous impose ; et alors même nous ne devons pas nous priver de cette douceur qui se goûte dans la méditation de la vérité de Dieu, de peur que n’étant plus soutenus par ce plaisir céleste, nous succombions sous le poids de nos travaux.

Ces deux maximes ont été les règles de la conduite de Mademoiselle Le Gras, et elles ont fait tout l’emploi de sa vie. L’amour de la vérité l’a détachée des créatures pour s’unir à Dieu dans l’oraison et les retraites spirituelles : et l’obligation de la charité lui a fait embrasser toutes les occasions qui se sont présentées pour le soulagement du prochain dans sa misère.

  1. Coste XIII. 143
  2. Coste III. 310 ou Ecrits 308

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