La Vie de Mademoiselle Le Gras. Livre Quatrième, Chapitre 2

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Monsieur Gobillon, Prêtre, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne, Curé de Saint Laurent · Année de la première publication : 1676.
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La charité qui était la fin de la Compagnie instituée par Mademoiselle Le Gras, en devait être aussi le lien : et il fallait que cette Supérieure formant ses filles pour le service des pauvres, les unit entr’elles en même temps par un communication mutuelle de toutes sortes d’offices charitables dans leurs besoins. C’a été là le principal dessein, et la maxime fondamentale de sa conduite : elle a tâché de l’imprimer dans leurs coeurs par ses exemples : et elle ne leur a rien recommandé plus fortement dans ses Conférences et dans ses instructions particulières. lorsqu’elle leur a donné des avis sur ce sujet, elle n’a rien oublié de tout ce qui était capable de leur en persuader l’obligation ; ou de leur en faire connaître les qualités, et les effets.

Vous vous entr’aimerez, leur dit-elle, comme des Soeurs que JESUS CHRIST a liées par son amour, et vous vous représenterez que Dieu vous ayant choisies et mises ensemble pour lui rendre un même service, vous devez être comme un corps animé d’un même esprit, et vous regarder les unes les autres comme membres d’un même corps.

Vous pratiquerez, sur tout, la sainte cordialité.1 C’est une disposition qu’elle leur demande, pour faire connaître leur charité est véritable et sincère ; et pour la rendre capable de se communiquer au dehors : puisque la cordialité n’est autre chose, qu’une ouverture et une effusion du coeur tout pénétré d’amour, qui se répandant sensiblement dans les actions et dans les paroles, fait voir son fonds à découvert, et insinue en même temps les mouvements, dont il est rempli.

Entre les vertus qu’elle juge plus nécessaires à leur état, la douceur est une des principales et des plus importantes ; sans laquelle, elle leur déclare que la compagnie ne se peut maintenir dans l’union et la paix, ni conserver la présence de Dieu.

Cette vertu, selon la pensée de saint Chrysostome, fait le caractère et la différence des serviteurs de JESUS CHRIST ; et elle les rend même dignes de porter le nom de leur maître, qui a bien voulu communiquer sa qualité auguste d’Enfant de Dieu, à ceux qui aiment, et qui procurent la paix.

L’humilité n’est pas moins nécessaire, que la douceur, pour conserver la charité. C’est pourquoi l’Apôtre après avoir ordonné aux chrétiens d’avoir entr’eux une affection fraternelle, et d’être parfaitement unis ensemble; leur donne ensuite cet avis prévenez-vous les uns les autres par des témoignages de respect et de déférence : ne faisant rien par un esprit de contention et de vaine gloire : mais chacun estimant les autres au dessus de soi (Phil. 2, 3) Et dans ce sentiment, cette Supérieure exhorte ses filles de conserver une basse estime de leurs personnes, et d’avoir toujours meilleure opinion de leurs Soeurs que d’elles-mêmes. D’en dire du bien en toutes les occasions ; sagement pourtant, et sans qu’il paraisse au monde qu’elle se veuillent faire estimer. De considérer que Dieu aime peut-être davantage celles qui paraissent les plus simples et les plus faibles, sans que sa bonté ait égard aux dispositions naturelles, ni à l’imbécilité des esprits, pour être des empêchements à sa grâce, laquelle il leur communique peut-être plus abondamment à cause de leur simplicité , ce qui doit toujours faire regarder Dieu en elles, et les honorer cordialement comme lui appartenant.2 Enfin elle leur recommande d’avoir grande déférence pour les sentiments de leurs Soeurs, essayant de ne point contredire, mais acquiescer le plus qu’elles pourront à leurs avis. Qu’elles se souviennent que Notre Seigneur déférait toujours à la volonté de son père ; et qu’elles honoreront en quelque façon cette déférence, quand par amour elles quitteront leur opinion, pour suivre celle de la soeur servante, ou d’autres dans les rencontres, auxquelles Dieu ne sera point offensé, ni le prochain3

Elle joint à ces vertus, comme saint Paul, la patience qui fait supporter les infirmités des autres : dont le mérite est si grand, selon le sentiment de cet Apôtre, qu’il la propose aux chrétiens comme une des marques les plus sensibles de la prédestination et de la grâce. Revêtez-vous, dit-il , comme élus de Dieu, saints et bien aimés, d’entrailles de miséricorde, de bonté, d’humilité, de douceur, et de patience : vous supportant les uns les autres ; chacun remettant à son frère tous les sujets de plainte qu’il pourrait avoir contre lui, et vous entrepardonnant comme JESUS CHRIST vous a pardonné (Col. 3, 12)

Pour acquérir cette vertu, saint Chrysostome nous conseille de faire réflexion sur nous-mêmes, et de considérer que puisqu’il n’est pas possible qu’un homme vive sans aucun défaut, nous ne devons pas traiter nos frères avec un esprit de rigides et de sévères censeurs : mais qu’il est juste que nous souffrions leurs imperfections afin qu’ils souffrent les nôtres. C’est ainsi que nous accomplirons tous ensemble la loi de JESUS CHRIST, selon les paroles de l’Apôtre. Dans lesquelles il est à remarquer, qu’il ne dit pas seulement, vous accomplirez la loi de JESUS CHRIST, mais vous l’accomplirez tous ensemble, si vous portez les fardeaux les uns des autres : d’autant que par ce moyen la charité sera conservée de toutes parts, et la loi de JESUS CHRIST sera pleinement accomplie.( cf. Gal.6)

Il n’y a point de lieu où ce commandement soit d’une obligation plus étroite, que dans un corps, qui faisant profession de la charité, en doit être animé dans tous ses membres : et la Fondatrice l’a crû si important, qu’elle a recommandé à ses filles sur toutes choses d’avoir grand support les unes pour les autres, comme elles veulent que l’on en ait pour elles, et quand elles verront quelques défauts dans leurs Soeurs, de les excuser avec charité. Mon Dieu, dit-elle, mes chères filles, que cela est raisonnable, puisque nous faisons souvent de pareilles fautes, dont il est nécessaire que nous soyons excusées.4

On ne peut pas être dans la disposition d’excuser les fautes de ses frères, si on ne les regarde avec un esprit dégagé de toutes les passions, qui le peuvent préoccuper. Lorsque le coeur est plein d’orgueil, d’aversion ou d’envie, on trouve des défauts dans la conduite la plus innocente ; on fait de grands crimes des choses les plus légères, ou du moins qui seraient excusables par l’ignorance, la surprise, ou la faiblesse : on les examine avec soin ; on s’en informe avec curiosité ; on s’en entretient avec plaisir ; on les reprend avec rigueur ; et on les reproche avec injure. Ce qui est de plus dangereux pour les personnes spirituelles ; c’est qu’il arrive souvent, qu’elles se laissent prévenir par les illusions d’un faux zèle, qui leur cache des passions secrètes, et qui leur fait faire des injustices, sous le prétexte de piété. Il est nécessaire, selon le conseil de saint Augustin, de nous défaire de ces passions, qui sont comme des poutres dans nos yeux, qui nous aveuglent, pour voir ôter les pailles des yeux de nos frères. Il ne faut envisager les défauts des autres, qu’avec des yeux de colombe, tels que le saint Esprit les aime dans son épouse; c’est-à-dire avec des yeux purs et simples, et avec les dispositions d’un coeur, qui soit exempt d’aigreur et d’amertume.

Ces devoirs de charité que les soeurs se doivent rendre les unes les autres sont encore d’une obligation plus étroite et plus indispensable pour la Supérieure, selon les intentions et les ordres de cette Fondatrice. La Soeur Servante (c’est la qualité qu’elle lui donne) à qui la divine Providence aura commis la conduite des autres, sera la première à les pratiquer, considérant qu’elle est redevable à toutes, et obligée de les servir.5 Elle les traitera avec douceur et avec tendresse ; et fera réflexion, que si toutes se tiennent bienheureuses de la qualité de servantes des pauvres, il y en a peu qui puissent souffrir la moindre parole qui leur est dite avec trop d’autorité et de rudesse. C’est pourquoi il nous faut accoutumer à prier et non à commander ; à enseigner d’exemple, et non de commandement : elle les doit consoler dans leurs petites peines par cordialité et par support, et en user en plusieurs choses avec beaucoup de condescendance.6 Les charges ne se doivent pas tant exercer absolument, que charitablement. Et si nous sommes soeurs servantes, cela veut dire que nous avons les plus fortes peines d’esprit et de corps, et que nous devons soulager nos soeurs tant que nous pouvons, qui auront toujours assez de peine à nous supporter, quelquefois à cause de nos mauvaises humeurs, d’autrefois pour les répugnances que la nature ou le malin leur donne.7

S’il arrive quelque chose qui mérite correction, elle en avertira charitablement, dans le temps et la dispositions qui sera plus propre, ne témoignant point avoir de préoccupation particulière, mais faisant connaître qu’elle ne le fait que par amour.8

Après que Mademoiselle Le Gras a instruit ses fille, comme elles doivent souffrir ou corriger les défauts de leurs soeurs, elle a voulu que pour remplir envers elles tous les devoirs de la charité, elles leur en donnent des marques sensibles dans leurs maladies. Ayez grand soin de vos Soeurs dans cet état, c’est dans ces termes qu’elle s’en explique. Considérez que s’étant consacrées avec vous au service des malades, il n’y a personne qui soit plus digne de votre secours; et que la charité vous ayant unies ensemble, vous êtes plus obligées de la pratiquer à leur égard. Vous n’épargnerez rien pour les soulager, puisqu’elles mêmes n’épargnent pas leur propre vie pour le prochain. Prenez garde de leur témoigner que vous vous ennuyiez de les assister, lors que leurs infirmités sont longues. Soyez assidues à les visiter et à les servir, donnez leur toutes les consolations que vous pourrez. Parlez-leur avec tendresse et avec ouverture de coeur, et faites leur voir que vous compatissez à leurs maux. Ah ! mes chères Soeurs, ce serait renoncer à la profession que vous faites de la charité, si vous veniez à les négliger dans leurs incommodités, et à les traiter avec dureté ou avec indifférence.9

Voilà les sentiments que cette mère avait pour ses filles, qui n’étaient pas seulement fondés sur la liaison qu’elle avait avec elles en cette qualité mais principalement sur la considération du mérite de leurs vertus et de leurs emplois. La charité envers les pauvres est d’un si grand prix devant Dieu, que non seulement il la récompense dans les saints après leur mort, de la possession de son royaume; mais que dans leurs maladies, il les remplit de consolations et de grâces, et qu’il en donne ces assurances par son Prophète, Heureux celui qui pense attentivement au pauvre : le Seigneur le délivrera lorsqu’il sera lui-même dans l’affliction. Il le soutiendra lorsqu’il sera couché sur le lit de sa douleur. Oui, mon Dieu, vous remuerez vous-même tout son lit dans sa maladie. (Ps.40)

C’est dans la vue du mérite de la charité, que l’Apôtre témoigne tant d’estime et de reconnaissance pour Epaphrodite son disciple, qui l’avait servi et assisté dans ses liens, lorsqu’il était prisonnier à Rome : et qu’il le recommande aux Chrétiens de la ville de Philippes avec ces paroles toutes pleines d’amour et de tendresse. je vous renvoie mon frère Epaphrodite, qui est mon aide dans mon ministère, et qui m’a servi dans mes besoins. Il a été malade jusqu’à la mort; mais Dieu a eu pitié de lui et non seulement de lui, mais aussi de moi, afin que je n’eusse pas affliction sur affliction. Recevez-le donc avec toute sorte de joie en notre Seigneur, et honorez de telles personnes. Car il s’est vu tout proche de la mort pour avoir voulu servir à l’oeuvre de JESUS CHRIST, abandonnant sa vie, afin de suppléer par son assistance à celle que vous ne pouviez me rendre vous-mêmes. (Phil. 2, 29)

Si l’Apôtre ordonne aux chrétiens de recevoir avec toute sorte d’estime et d’amour, ceux qui imitent le zèle de son disciple, et s’il veut que de telles personnes soient honorées, il faut rendre cette justice à des Vierges qui se consacrent à un semblable ministère par leur profession, et qui sacrifient toute leur vie pour l’oeuvre de Dieu. Quoiqu’elles n’aient pas, comme disciple, un Apôtre pour l’objet de leurs soins, leur emploi est toujours également considérable dans son motif ; puisque d’est JESUS CHRIST qu’elles regardent dans la personne des pauvres. Et ce Dieu qu’elles servent a pour elles les mêmes sentiments que saint Paul avait pour Epaphrodite ; et il veut sans doute que son Eglise les considère, comme des personnes qui lui sont chères ; et auxquelles il fera part de cette reconnaissance, qu’il rendra à ses élus dans le jour de sa gloire. J’ai été malade et vous m’avez visité. (Phil.2, 29)

  1. Texte non retrouvé : extrait des règles ?
  2. texte non retrouvé
  3. Ecrits. 351 (texte un peu arrangé)
  4. d’après Ecrits 113
  5. Ecrits 547
  6. Ecrits 676
  7. Ecrits 329
  8. texte non retrouvé
  9. texte non retrouvé

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