LES PRINCIPES FONDAMENTAUX ET LA MANIERE DE LES ASSOCIER
Sous peine de se maintenir indéfiniment dans une mouvance flottante et de multiplier les équivoques, il devient nécessaire, aujourd’hui «que le temps, comme dit Pascal, a éclairci les choses» et les personnes, les doctrines, de poser quelques précisions et de tenter d’énoncer une définition en ne tenant compte que des principes fondamentaux et de la manière de les associer. Il faut détecter les principes fondamentaux de l’expérience des inspirés et des instituteurs. Quels sont ces principes fondamentaux?
Toute Ecole de spiritualité (je garde l’étiquette) comporte cinq principes qui sont fondamentaux et qui lui donnent sa légitimité, sa solidité, et en même temps assure son orthodoxie dans l’Eglise et dans le catholicisme. Quels sont ces cinq principes? Ce qui nous permet d’ailleurs de bien juger des mouvements nouveaux que nous voyons fleurir ou champignonner autour de nous. Dans le numéro de «La Croix» d’hier, il était signalé qu’il y avait une communauté à l’égard de laquelle les évêques restent perplexes étant donné l’animateur, le prophète et les activités. Je pourrais presque vous dire que sur les 95 départements que comporte la France, il y a de nombreuses communautés et puisque vous ne restez pas très loin du 88 Rue du Cherche-Midi, au numéro 100, il y a une sorte de groupement spirituel avec imposition des mains. Comme de temps à autre à mon égard l’Esprit-Saint est véritablement trop économe, il faudra que je participe ces réunions pour obtenir un supplément de l’Esprit-Saint.
1) Premier principe: la finalité
C’est l’union à Dieu. Il n’y en a pas d’autre. Ce n’est pas de faire un club pour que l’on se distingue. Ce n’est pas non plus la parité de caractères comme des amitiés particulières au sens large. Il est nécessaire que l’union se fasse par le but qui est poursuivi, le but qui est dans les hauteurs.
2) La médiation nécessaire du Christ Jésus et l’exemplarité de son existence terrestre. L’exclusion du Christ est véritablement révélatricede l’erreur. C’est ce qui a été reproché à certaines éditions de la «Règle de perfection» de Benoît de Canfield. Mais je puis vous signaler qu’il y a au 95 rue de Sèvres, chambre n. 8, un exemplaire de Benoît de Canfield dans lequel il est notoire, par la typographie, que l’on a réinséré la dévotion au Christ qui était un peu négligée. Je le signale, car ce genre de modification de l’édition ne se trouve que 95 rue de Sèvres, à la bibliothèque de Saint-Mihiel (Meuse), au grand séminaire de Fribourg en Suisse, si tant est que tout bien soit bien tenu en ordre dans ce séminaire.
3) Le dynamisme surnaturel
Le progrès de l’âme ne dépend que de la grâce divine et des dons de Dieu. Cette dépendance génératrice de l’anthropologie chrétienne et surnaturelle est intrinsèquement différente de l’humanisme athée. Il y a une anthropologie chrétienne qui d’ailleurs a été singulièrement anémiée au siècle des lumières, de sorte que ceci explique nombre de présentations de Vincent de Paul, qui de Saint Vincent de Paul a été changé dans sa nature et est devenu simplement un philosophe. Je vous indique ceci en passant, car il faut essayer d’aller au plus vite.
4) Le double objectif fixé par Saint Paul à partir du symbolisme baptismal — personne n’y échappe — dépouillement du vieil homme, du trop humain, du périssable, et d’autre part, se revêtir de Jésus-Christ, double objectif déterminant le dynamisme binaire et stabilisant dans la suite et dans l’être du Christ Jésus. Je vous le disais, «in Christo Jesu», 162 fois dans Saint Paul.
5) La prise en compte du conditionnement matériel et temporel qui exorcise, rejette tout angélisme, réclamant pour s’exprimer visiblement la permanence de Dieu en ce monde et l’adaptation constante aux exigences des fonctions qui vont se diversifier. Une Ecole ou une spiritualité n’est que l’expression de l’Eglise et du Christ Jésus et donc est catholique, une adaptation aux fonctions diversifiées dans l’espace et dans le temps. Nous nous déplaçons autrement que Vincent de Paul. Notre nourriture est très différente de celle de Vincent de Paul et nos moyens de communication ne sont pas les mêmes. Ces mutations, je ne vous donne que les plus visibles, les plus constatables, font que le sujet doit également adapter le naturel au surnaturel et infiltrer, s’efforcer d’adapter, son surnaturel, ce qui est de Dieu en lui, au monde qui est autour de lui.
Tels sont les principes fondamentaux qui permettent de bien prendre les mesures de ce qu’on appelle une Ecole et de diversifier, de séparer clairement un mouvement, une tendance, d’avec une institution qui a, à sa base, une expérience religieuse. Alors, de ces cinq principes, qui sont objectifs, abstraits, et ne trouvent leur application que grâce à l’expérience du fondateur. C’est là qu’il faut toujours en venir: quelle a été l’expérience du fondateur? Ce qui crée bien des difficultés pour certaines congrégations. Demandez plutôt aux montfortains. La difficulté de dégager l’expérience fondamentale de Saint Louis Marie Grignon de Montfort. Est-ce que la dévotion mariale est fondamentale, alors qu’elle a été découverte bien des années après sa mort? Prenez d’autres congrégations. Il sera extrêmement difficile de savoir quel a été, en-dehors des écrits imprimés, le mouvement intérieur — et je prends le cas de Jean-Jacques Olier. Il y a un certain nombre de volumes qui sont imprimés («Le traité des saints ordres», «Le catéchisme de la vie chrétienne») mais sachez qu’il y a plus de deux cents dossiers concernant J. J. Olier et qu’il est manifeste que les membres de la Compagnie de St. Sulpice n’arrivent pas à donner une vie de Monsieur Olier qui soit une vie par l’intérieur étant donné que Monsieur J. J. Olier, à la fin de son existence perdait manifestement le sens du Nord et du Midi.
Or c’est dans cette expérience fondamentale du fondateur qu’il faut commencer, c’est par là qu’il faut commencer. C’est ce qui permet aux disciples d’être des héritiers. Ce que l’inspirateur a réalisé maintient les disciples dans sa suite, dans la continuation. Si vous prenez la deuxième page des Règles ou Constitutions, vous vous apercevez que le mot mission est bien défini: «ad continuationem missionis Christi». Il s’agit de continuer ce qu’a fait le Christ, de continuer ce que le Christ a fait en Saint Vincent, mais en suivant leurs exemples, leurs indications. L’inspirateur est celui qui maintient en vie une congrégation.
Or, avec l’innocence que vous pouvez discerner sur mon visage, quand je visite certaines communautés féminines, je remarque que la supérieure générale en exercice a un très grand portrait, les autres à peu près de même modèle et je disais dans cette communauté, avec des propos cousinant avec l’insolence: votre fondatrice, vous en avez fait un résumé. Vous l’avez mise petite, dans un coin. Elle ne vous encombrera pas. Des centaines de congrégations ont comme patron Vincent de Paul, mais Vincent de Paul leur fait peur. Elles ont peur de ce regard et de cette présence de son enseignement. La fête de leur saint patron est marquée par un banquet, habituellement à midi, par un panégyrique et par un salut. Elles sont patronnées par Vincent de Paul, mais l’enseignement de Vincent de Paul est vraiment trop exigeant parce qu’il réclame de ces religieuses tout simplement qu’elles soient chrétiennes.
La notion de tradition va jouer aussi. Il ne s’agira pas exacte- !rient de copier ce qu’a fait le fondateur, mais il s’agira de tenir compte de l’enseignement et nous sommes très riches en cette matière. Je faisais lire à un économiste, au tome cinquième, des lettres à Mr Forne et je lui disais: lisez donc ceci. Il m’a répondu: passez-moi une photocopie. Jamais on n’a vu un homme calculer autant, être prudent. Je pense que Monsieur Jacquard vous en a déjà dit pas mal de choses sur l’activité financière de Vincent de Paul.
André DODIN C. M.
Vincentiana 1984






