La Prière Vincentienne (II)

Francisco Javier Fernández ChentoSpiritualitéLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Antoine K.Douaihy .
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II. LA PRIÈRE VINCENTIENNE

Vincent_de_Paul_and_Virgin_MaryS. Vincent n’a pas plus écrit un traité sur la prière que d’autres traités sur d’autres sujets.

La « légende » de Vincent de Paul nous le montre beaucoup plus homme d’action qu’homme de prière. Elle nous le mon­tre arpentant les rues de Paris à la recherche de mendiants à nourrir ou à héberger, sillonnant la campagne française, ron­gée par la famine et la misère, écumant les porches des égli­ses à la recherche d’enfants abandonnés, ouvrant largement les portes et les greniers de Saint Lazare pour accueillir et nourrir les réfugiés de la guerre. Par contre, Henri Bremond écrit dans son «Histoire Littéraire du Sentiment Religieux» :

«Ce n’est pas l’amour des hommes qui a conduit (S.Vincent) à la sainteté ; c’est plutôt la sainteté qui l’a rendu vraiment et efficacement charitable ; ce ne sont pas les pauvres qui l’ont donné à Dieu, mais Dieu, au contraire,qui l’a donné aux pauvres. Qui le voit plus philanthrope que mystique, se représente un Saint Vincent de Paul qui ne fut jamais» (t. III, p. 246).

Mais la « légende » occulte cet homme à genoux sur son prie-Dieu tous les matins de 4h30 a 5h30, cherchant la volon­té de son Maître et recevant ses ordres avant de se lancer dans cette interminable bataille en faveur de l’homme et contre la pauvreté.

La « légende » occulte aussi cet homme assis parmi ses missionnaires ou ses Filles de la Charité pour leur prodiguer enseignements, encouragements, reproches ou conseils et ra­nimer sans cesse en eux la flamme de cet esprit missionnaire qui lui brûlait les entrailles et le faisait désirer d’aller porter le nom de Jésus Christ «jusqu’aux Indes», et cet amour du pau­vre qui a fini par l’user puisqu’il était devenu «sa croix et sa douleur».

La « légende » occulte enfin cet homme assis des heures derrière son bureau, écrivant à la lumière d’une mauvaise chandelle, des milliers de lettres qui allaient sillonner la France et l’Europe portant encouragements, conseils judi­cieux, orientations de vie ou solutions de problèmes.

Alors que le véritable Vincent de Paul était l’homme qui a su équilibrer, à un point rarement atteint, théorie et pratique, prière et action, activités et contemplation. Il fut donc cet homme d’oraison capable de tout dont il a souhaité l’existence.

Afin de découvrir cet aspect essentiel de sa personnalité, il nous faut, comme d’habitude, traquer son expérience, cette lumière inextinguible sur sa route : «Telle est ma foi et telle mon expérience» (SV. II, 282 ; 459), répétait-il, souvent. La traquer non pas évidemment pour la copier – l’expérience étant par essence incommunicable. Mais pour s’en inspirer. Et cela, pour la simple raison que nous l’aimons, cet homme. Car, quand S. Vincent entreprend de guider notre oraison, c’est toute son expérience personnelle, profonde et sage qui passe dans son enseignement. L’oraison imprégnait en effet sa vie et la maintenait sans cesse sous son emprise.

A. NATURE DE L’ORAISON

Non content d’enseigner aux siens la prière, S. Vincent donnait l’exemple et priait devant eux et avec eux.

Dans son «En prière avec M Vincent» le P. Dodin a dé­nombré quelques 84 prières qu’il a glanées dans les conféren­ces de S. Vincent1. En bon praticien, S. Vincent décrit la prière plutôt qu’il ne la définit : «C’est un pourparler de l’âme avec Dieu, une mutuelle communication avec lui» (SV. IX, 419). «L’oraison, dit-il aux missionnaires, est une prédication qu’on se fait à soi- même pour se convaincre du besoin qu’on a de recourir à Dieu et de coopérer avec sa grâce pour extirper les vices de notre âme et pour y planter les vertus» (SV. XI, 84).

Loin d’être le produit de l’homme ou le fruit d’une mé­thode ou d’une formule, la prière est fondamentalement un don de Dieu qu’il accorde à qui et quand il veut :

«Dieu, dit S. Vincent, quand il veut se communiquer, le fait sans effort, d’une manière subtile, toute suave, douce, amoureuse ; demandons-lui donc souvent ce don d’oraison et avec grande confiance» (SV. XI, 221).

Les Apôtres l’ont bien compris, eux qui ont demandé à Jé­sus : «Seigneur, apprends-nous à prier» (Luc 11,2-4). De son côté S. Paul affirme :

«L’Esprit aussi vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même in­tercède pour nous en gémissements inexprimables» (Romains 8,26), et dans la lettre aux Galates : «Dieu a envoyé dans nos coeurs l’Esprit de son Fils, qui crie : « Abba, Père »» (4,6)

En accord avec François de Sales, S. Vincent expose plu­sieurs genres d’oraison qu’il explique ainsi aux Filles de la Charité :

1. L’oraison vocale

«qui se fait de parole… Encore qu’elle se fasse de pa­role, elle ne doit jamais se faire qu’avec élévation d’esprit à Dieu, grande attention à ce que l’on dit» (SV. IX, 420).

2. L’oraison mentale d’entendement ou la méditation Elle se fait

«Quand, après la lecture ouïe, l’esprit se réveille en présence de Dieu et là s’occupe à rechercher l’intelligence du mystère qui lui est proposé, à voir l’instruction qui lui est propre et à produire des affections d’embrasser le bien ou de fuir le mal. Et quoique la volon­té produise ces actes, cette oraison néanmoins s’appelle d’entendement, parce que la principale fonction d’icelle, qui est la recherche, se fait par l’entendement, qui est le premier à s’occuper du sujet présenté. C’est ce que l’on appelle ordinairement méditation. Tout le monde le peut faire, chacun selon sa portée et les lumières que Dieu lui départ» (SV. IX, 420).

3. L’oraison mentale de volonté ou la contemplation

En exposant ce genre, S. Vincent s’est trahi. Par son ac­cent et par l’ardeur qu’il met à l’exposer à ses Filles, il révèle sa propre expérience.

«C’est celle, leur dit-il, où l’âme, présente à Dieu, ne fait autre chose que recevoir ce qu’il lui donne. Elle est sans action, et Dieu lui inspire lui-même, sans qu’elle ait aucune peine, tout ce qu’elle pourrait rechercher, et bien plus. N’avez-vous jamais, mes chères filles, expérimenté cette sorte d’oraison ? Je m’assure que oui bien souvent dans vos retraites, où vous êtes étonnées que, sans avoir contribué du vôtre, Dieu par lui-même remplit votre esprit et y imprime des connaissances que vous n’aviez jamais eues» (SV. IX, 420).

4. les autres formes d’oraison

Sans mépriser les autres formes d’oraison qui lui parais­saient «fort élevées et‘ fort parfaites», il estimait que c’était se faire illusion que d’y entrer sans y être introduit par Dieu lui- même : «Les extases sont plus dommageables qu’utiles», dé­clare-t-il aux Filles de la Charité (IX, 30). Il recommandait plutôt l’oraison ordinaire.

5. L’oraison par excès

L’oraison par excès contre laquelle il met en garde surtout les séminaristes. Cette oraison est propre aux commençants. S. Vincent affirme au préalable que l’on ne saurait jamais as­sez aimer Dieu

«Et qu’on ne peut jamais excéder en cet amour, eu égard à ce que Dieu mérite de nous» (SV. XI, 217) ; et que mourir par amour, c’est «mourir de la plus belle ma­nière, c’est mourir d’amour, c’est être martyr, martyr de l’amour» (SV. XI, 218).

Cependant, recommande-t-il,

«Il y a bien du danger, bien des accidents ; il vaut mieux, beaucoup mieux, ne pas s’échauffer si fort, se mo­dérer, sans se rompre la tête pour se rendre cette vertu sensible et quasi naturelle ; car enfin, après tous ces vains efforts, il faut se relâcher, il faut quitter prise ; et gare, gare qu’on ne vienne à se dégoûter entièrement et à tom­ber dans un état pire que celui où l’on a été, dans la condition la plus mauvaise de toutes et dont on ne se re­lève quasi jamais» (SV. XI, 218). Et il conclut : «C’est être bien éloigné de vouloir l’emporter et attirer Dieu à soi à force de bras et de machines. Non, non on ne gagne rien en ces cas-ci par force» (SV. XI, 221).

B. IMPORTANCE DE L’ORAISON

À la suite de Jésus qui veillait et priait, les Apôtres, les maîtres spirituels et les fondateurs d’ordres ont non seule­ment personnellement prié, mais ils ont beaucoup insisté sur la nécessité vitale de l’oraison pour leurs disciples et l’avenir de leurs fondations.

S. Vincent ne fait pas exception à cette règle.

De fait son secrétaire, le Frère Robineau, qui a vécu plu­sieurs années dans son intimité, nous rapporte, par touches successives, le climat de prière, de dévotion et de recueille­ment dans lequel il vivait. Le P. Dodin nous rapporte les re­marques de ce Frère comme autant de flashes pris sur le vif dans la vie de S. Vincent.

Je me contente de citer l’une de ses remarques :

«S’il (S. Vincent) avait quelque chose de conséquent à entreprendre, il fallait qu’il y employât premièrement et avant toutes choses sa dévotion et les prières de sa Com­pagnie, recourant à Dieu pour apprendre ce qu’il avait à faire»

Pour S. Vincent l’oraison tire son importance des raisons suivantes :

1. Nous avons besoin de Dieu

C’est pour cela que nous devons d’abord chercher le Royaume de Dieu. Car, dit S. Vincent,

 «Il faut la vie intérieure, il faut tendre là ; si on y man­que, on manque à tout» (SV. XII, 131).

Mais nous ne pouvons l’obtenir malgré notre « soin » et no­tre « action » sans «la demander incessamment. Nous sommes des men­diants ; rendons-nous tels envers Dieu ; nous sommes pauvres et chétifs, nous avons besoin de Dieu partout» (SV. XII, 145).

Nous sommes mendiants, pense-t-il, parce que nous nous adressons au maître souverain. Ce sentiment d’indignité et de dénuement est tellement ancré dans l’âme de S. Vincent, que c’est de Dieu qu’il veut apprendre même les premiers élé­ments de cette prière: «Seigneur, qui avez fait de pauvres gens vos apôtres… enseignez-nous à prier» (SV. X 577).

2. Elle est la condition de survie de la Compagnie

L’oraison est la condition de survie de la Congrégation de la Mission et de celle des Filles de la Charité.

C’est l’oraison qui fait la valeur du prêtre de la Mission: «Donnez-moi un homme d’oraison, et il sera capable de tout ; il pourra dire avec le Saint Apôtre : « Je puis tou­tes choses en celui qui me soutient et qui me conforte »… La Congrégation de la Mission subsistera autant de temps que l’exercice de l’oraison y sera fidèlement pratique» (SV. XI, 83).

Or la Congrégation de la Mission, comme celle des Filles de la Charité, sont comme des corps dont l’oraison est l’âme (SV. IX, 416 ; SV. X, 585 ; 604), l’air, le soleil et la nourriture. Elle leur est aussi nécessaire que l’eau aux poissons et la rosée aux plantes (SV. IX, 402) :

«Comme les hommes ne peuvent vivre sans air, mais meurent lorsqu’il leur manque, de même une Fille de la Charité ne saurait vivre de l’esprit de la grâce sans l’oraison et si, lorsqu’elle y manque, elle ne meurt pas quant au corps, elle commence à mourir à la grâce» (X 604).

Donc, ni le Missionnaire ni la Fille de la Charité ne pour­ront persévérer dans leur vocation sans l’oraison :

«Celle qui abandonne l’oraison ou qui ne la fait pas comme il faut, cela va traînant. Elle porte la robe, mais elle n’a pas l’esprit d’une Fille de la Charité» (SV. X 585)

Dans sa circulaire aux supérieurs des Maisons de la Congrégation de la Mission, S. Vincent écrivait :

«La grâce de la vocation tient à l’oraison» (SV. III, 539).

C’est pour cela qu’il insiste pour que la Directrice des « novices » initie bien les soeurs nouvellement venues à l’oraison :

«Faites leur bien comprendre la manière de faire l’oraison, sur le sujet d’une conférence, les raisons que l’on a de faire telles choses» (SV. XIII, 667).

Il écrit dans ce sens à Louise de Marillac (SV. IV, 47), et conseille à un supérieur de séminaire de faire la même chose : «Ce n’est pas assez de leur (les séminaristes) montrer le chant, les cérémonies et un peu de morale ; le principal est de les former à la solide piété et dévotion. Et, pour ce­la, Monsieur, nous en devons être les premiers remplis, car il serait presque inutile de leur en donner l’instruction, et non pas l’exemple». (SV. IV, 597).

En outre, il charge Supérieurs et Soeurs Servantes de veil­ler à ce que, malgré toutes les objections, tout le monde fasse oraison, ensemble, tous les jours. (RC. X, 7).

C. LES EFFETS DE L’ORAISON

1. Une connaissance plus intime de Dieu

Dieu communique à l’orant des lumières spéciales qu’il ne donne qu’aux gens simples (Matthieu 11,25). Il illumine tou­tes les facultés de l’homme, l’intelligence pour comprendre davantage le Mystère médité, la volonté afin de la pousser à l’action et la sensibilité afin de lui faire aimer l’action à en­treprendre et l’homme, son objet.

«C’est là qu’il éclaire leur entendement de tant de véri­tés incompréhensibles à tous autres qu’à ceux qui s’appliquent à l’oraison ; c’est là qu’ il enflamme les vo­lontés ; c’est enfin là qu’il prend une entière possession des coeurs et des âmes» (SV. IX, 421).

À Antoine Durand, jeune supérieur d’un séminaire, il écrit :

«L’oraison est un grand livre pour un prédicateur : c’est par elle que vous puiserez les vérités divines dans le Verbe Éternel qui en est la source, lesquelles vous débite­rez ensuite au peuple» (SV. VII, 156).

À Antoine Portail, son premier compagnon, il écrit : «Ressouvenez-vous, Monsieur, que nous vivons en Jé­sus Christ par la mort de Jésus Christ, et que nous devons mourir en Jésus Christ par la vie de Jésus Christ, et que notre vie doit être cachée en Jésus Christ et pleine de Jé­sus Christ et que, pour mourir comme Jésus Christ, il faut vivre comme Jésus Christ» (SV. I, 295).

2. La relativisation des biens de la terre

Après avoir contemplé les beautés des biens du ciel, l’orant recherchera davantage le Royaume de Dieu :

«Quand vous entrez en oraison, dit S. Vincent, vous élevez votre esprit au ciel et vous l’éloignez de la terre. Là vous voyez les perfections divines, vous entendez des mys­tères que vous n’avez jamais vus. Mais admirez cela : après, quand on voit la bonté de Dieu et combien il a fait pour les hommes et, au contraire, la laideur du vice, on en conçoit de l’horreur.

Et ainsi vous faites des actes conformément aux affec­tions que vous sentez. Voyant la beauté de la vertu, vous dites : « Ah, mon Dieu ! Voila qui est beau ; oh ! Si je pou­vais l’avoir ! » Voyez, mes Soeurs, ce que c’est que l’oraison. Quand vous y entrez vous avez l’esprit rempli de ténèbres ; mais quand vous y êtes, voilà une lumière qui chasse toutes ces ténèbres, ainsi qu’une chandelle al­lumée dans une chambre. Et par cette lumière vous connaissez chaque chose comme elle est» (SV. X, 602).

3. Le discernement de la Volonté de Dieu

La recherche de la Volonté de Dieu afin de l’accomplir était le souci premier de S. Vincent. C’était sa pierre philosophale et sa règle d’or, car c’était la définition qu’il donnait de la sainteté.

«Oh ! Qu’il faut peu pour être toute sainte, écrit-il à Louise de Marillac. Faire la volonté de Dieu en toutes choses» (SV .II, 36).

En effet, la sainteté consiste à aimer cette divine Volonté, à la chercher pour l’accomplir et à trouver ainsi «le paradis sur terre», comme il l’enseigne :

«Dieu attend de nous l’abandon à sa conduite, sans discussion de la raison de sa volonté, si ce n’est que sa vo­lonté est sa raison même et que sa raison est sa volonté» (I, 559). «Qui de tous les hommes sera le plus parfait ? Ce sera celui dont la volonté sera plus conforme à celle de Dieu, de sorte que la perfection consiste à unir tellement notre volonté à celle de Dieu, que la sienne et la notre ne soient, à proprement parler, qu’un même vouloir et non vouloir ; et qui plus excellera en ce point, plus il sera par­fait» (SV. XI, 318).

Or l’oraison est le moyen le plus sûr pour discerner cette Volonté et pour demander grâce et force afin de l’accomplir :

«C’est à l’oraison, dit-il aux Filles de la Charité, que Dieu nous fait connaître ce qu’il veut que nous fassions et ce qu’il veut que nous évitions ; et il est vrai, mes chères filles ; car il n’y a action dans la vie qui nous fasse mieux connaître à nous-même, ni qui nous démontre plus évi­demment les volontés de Dieu que l’oraison» (IX, 417).

À Antoine Durand nouvellement nommé supérieur à 25 ans, S. Vincent lui prodigue ses avis. Parmi les premiers, il lui donne celui-ci :

«Une chose importante à laquelle vous devez vous ap­pliquer soigneusement, est d’avoir grande communication avec Notre Seigneur dans l’oraison ; c’est là le réservoir où vous trouverez les instructions qui vous seront néces­saires pour vous acquitter de l’emploi que vous allez avoir. Quand vous aurez quelque doute, recourez à Dieu et dites-lui : « Seigneur, qui êtes le Père des lumières, en­seignez-moi ce qu’il faut que je fasse en cette rencontre ». Je vous donne cet avis, non seulement pour les difficultés qui vous feront peine, mais aussi pour apprendre de Dieu immédiatement ce que vous aurez à enseigner» (SV. XI, 344).

4. Un renouvellement continu

C’est à l’oraison que l’homme se ressource, se voit et voit le monde et les autres en Dieu. Ainsi, il se maintient dans un état de conversion continue qui ne peut pas ne pas paraître dans son comportement. C’est ce que nous recommande l’article 2 de nos constitutions aussi.

«Si vous saviez, mes Filles, dit Saint Vincent, combien est aisée à discerner une personne qui fait oraison d’avec une qui ne la fait pas ! Oh ! Cela est tout visible. Vous verrez cette soeur modeste en ses paroles et en ses actions, prudente, recueillie, affable, gaie, mais saintement… Au contraire, celle qui n’ira que point ou peu, et sera bien aise que l’occasion se présente de n’y point aller, sera de

mauvais exemple, sans affabilité, ni à ses soeurs, ni aux malades, incorrigible en ses habitudes. Oh ! Il est aisé de voir qu’elle ne fait pas l’oraison» (SV. IX, 425).

S. Vincent compare l’oraison à ce miroir que les coquettes utilisent pour

«S’ajuster et voir s’il n’y a rien de défectueux en elles et s’il n’y a rien qui choque la bienséance» (IX, 417). «L’oraison, mes chères filles, est comme un miroir dans lequel l’âme voit toutes les tâches et toutes les laideurs ; elle remarque ce qui la rend désagréable à Dieu ; elle se voit dans lui ; elle s’ajuste pour en tout se rendre conforme à lui… Dieu veut que ceux qui le servent se mi­rent, mais que ce soit en la sainte oraison et que là, tous les jours et souventes fois par jour, par des revues inté­rieures et aspirations, ils voient ce qui en eux peut dé­plaire à Dieu, lui en demandent pardon et grâce pour s’en retirer» (SV V. IX, 417).

À ses missionnaires, S. Vincent recommande de s’étudier pour se connaître et cela se fait plus efficacement à l’oraison : «L’efficace de l’oraison, leur dit-il, doit tendre à bien connaî­tre ses inclinations et ses attaches, à prendre résolution de les combattre et de s’amender, et puis à bien exécuter ce que l’on a résolu ; s’étudier premièrement, et, quand on se sent attaché à quelque chose, travailler à s’en déprendre et à se mettre en liberté par des résolutions et des actes contraires» (SV. XII, 231).

Ainsi, l’oraison maintient l’homme dans une jeunesse per­pétuelle, comme cette fontaine de jouvence dont parle la fa­ble :

«L’oraison rajeunit l’âme bien plus véritablement que la fontaine de jouvence, au dire des philosophies, ne ra­jeunissait les corps. C’est là que votre âme, alentie par les mauvaises habitudes, devient toute vigoureuse ; c’est là qu’elle recouvre la vue quand auparavant elle était tom­bée dans l’aveuglement ; ses oreilles auparavant étoupées à la voix de Dieu, sont ouvertes aux bonnes inspirations, et son coeur reçoit une nouvelle force et se sent animé d’un courage qu’il n’avait point encore senti… Et qu’est ce qui fait cela sinon l’oraison ?» (SV. IX, 418).

5. La valorisation du travail apostolique

«Sans moi vous ne pouvez rien faire», dit Jésus. C’est pour cela qu’il doit demeurer parmi ses disciples «tous les jours jusqu’à la fin des temps», afin de continuer à travers eux, dans l’histoire, son oeuvre de salut (Matthieu 28,19-20).

Pour S. Vincent l’oraison est la montagne où le mission­naire doit monter pour apprendre ce qu’il va prêcher aux au­tres afin de révéler Jésus Christ. Toujours à Antoine Durand, S. Vincent écrit :

«L’oraison est un grand livre pour un prédicateur : c’est par elle que vous puiserez les vérités divines dans le Verbe Éternel, qui en est la source, lesquelles vous débite­rez ensuite au peuple. Il est à souhaiter que tous les mis­sionnaires aiment beaucoup cette vertu; car sans son se­cours ils feront peu ou point de profit, et avec son aide, il est assuré qu’ils toucheront les coeurs. Je prie Dieu qu’il nous donne l’esprit d’oraison» (SV. VII, 156). «Il n’y a que ce que Dieu inspire et qui vient de lui qui nous puisse

profiter ; que nous devons recevoir de Dieu pour donner au prochain, à l’exemple de Jésus Christ, lequel, parlant de lui-même, disait qu’il n’enseignait aux autres que ce qu’il avait entendu et appris de son Père» (SV. XI, 84).

En outre, ce langage appris d’auprès de Dieu dans l’oraison peut toucher les coeurs, à l’exemple de Frère An­toine.

«Un docteur qui n’a que sa doctrine, dit Saint Vincent aux Filles de la Charité, parle de Dieu voirement en la manière que sa science lui a apprise ; mais une personne d’oraison en parle d’une tout autre manière. Et la diffé­rence de deux, mes filles, vient de ce que l’un en parle par simple science acquise, et l’autre par une science infuse toute pleine d’amour, de sorte que le docteur, en ce ren­contre, n’est point le plus savant. Et il faut qu’il se taise là ou il y a une personne d’oraison, car elle parle de Dieu tout autrement qu’il ne peut pas faire» (SV. IX, 423).

Bref, toutes nos actions apostoliques ne valent que ce que l’oraison les fait valoir. «Celui-là le savait bien qui disait que de son oraison il jugeait quel serait le reste de sa journée» (SV. III, 539).

À Antoine Durand, il écrit encore :

«Il faut donc, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus Christ. Vous saurez que les causes ordinaires produisent des effets de leur nature ; un mou­ton fait un mouton, etc., et un homme un autre homme ; de même, si celui qui conduit les autres, qui les forme, qui leur parle, n’est animé que de l’esprit humain, ceux qui le verront, qui l’écouteront et qui s’étudieront à l’imiter de viendront tout humains .. il ne leur inspirera, quoi qu’il dise et qu’il fasse, que l’apparence de la vertu, et non pas le fond ; il leur communiquera l’esprit dont lui-même sera animé, comme nous voyons que les maîtres impriment leurs maximes et leurs façons de faire dans l’esprit de leurs disciples» (SV. XI, 343).

  1. Tout ce qui suit doit beaucoup à ce livre.

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