La Prière Vincentienne (I)

Francisco Javier Fernández ChentoSpiritualitéLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Antoine K.Douaihy .
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PRÉFACE

Vincent_de_Paul_and_Virgin_MaryCes quelques livrets sont l’expression d’une rencontre. Une rencontre avec le Seigneur. Une rencontre que l’expérience de la vie a mûrie, approfondie, enrichie. Cette expérience ne pouvait pas, ne devait pas rester personnelle. Une expérience vécue d’une rencontre avec le Seigneur se doit d’être partagée, d’être communiquée. Elle le fut et elle l’est par des conférences et des prédications. Cependant, ces conférences et ces prédications s’adressaient à un nombre limité à quelques centaines de personnes : des membres de la Famille Vincentienne et en particulier aux Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul en France et en Orient. Il aurait été dommage de ne pas élargir le cercle des lecteurs pour les of­frir à la réflexion d’un public plus large et plus diversifié.

C’est à partir de cette conviction que j’ai demandé à mon confrère, le Père Antoine Douaihy, l’autorisation de les faire éditer. Ces petits livrets sont faciles à transporter et à lire. Je connaissais ces textes parce que le Père Douaïhy m’avait fait l’amitié de me les donner à lire. Ce sont de vraies prières, fruit d’une réflexion et d’une expérience personnelles.

J’avoue que je les ai lus avec un esprit critique. Ils m’ont enchanté. Ils sont documentés et pourtant ils ne se veulent ni enseignement théologique ni discours philosophique, mais l’expression de la foi d’un fils de Monsieur Vincent qui dit l’amour de Dieu.

Puissiez-vous, chers lecteurs et lectrices qui les aurez entre les mains, vous laisser imprégner par cet esprit de foi qui en parcourt les lignes et les pages.

Antoine-Pierre NAKAD, C.M.

PRÉSENTATION

À l’invitation de mon confrère et ami, le P. Jean-François Gaziello, alors Directeur des Filles de la Charité de la Pro­vince de Lyon, je me suis rendu en 1999, à Fains-les­Moutiers (village natal de Sainte Catherine Labouré, en France) pour animer la retraite annuelle d’un groupe de Filles de la Charité. Comme ce que je disais plaisait aux retraitan­tes, il m’a demandé de revenir encore. C’est ce que je fis. Après sa mort, d’autres Directeurs de Filles de la Charité de France m’invitèrent tous les ans. Je m’y suis donc rendu plu­sieurs fois entre 1999 et 2006, afin d’animer des retraites an­nuelles aux Filles de la Charité.

Ayant la liberté du choix des sujets, je m’attelais à compo­ser ces conférences leur donnant un cachet pratique certes, mais surtout vincentien, c’est-à-dire christocentrique, mario­logique, basé dans l’Écriture et l’enseignement de Saint Vin­cent de Paul et de Sainte Louise de Marillac et orienté vers le service des pauvres. À côté de cela, je me documentais en spiritualité, théologie, sciences humaines et autres. Mes conférences ne pouvaient donc pas ne pas refléter mes diffé­rentes lectures.

Cependant, on le devine aisément, elles ne peuvent pas, non plus, ne pas trahir, inconsciemment ou non, le cachet de ma personnalité, l’empreinte de ma philosophie de la vie, mon expérience de personne consacrée et ma vision chré­tienne de l’existence humaine.

Comme le style des retraites est plutôt exhortatif et paré­nétique et non « scientifique », je ne me donnais pas la peine de citer d’une façon littérale mes différents emprunts, ni de noter le titre exact du livre ou de l’article que je citais. D’autant plus que je ne pensais jamais que ces conférences, sous la pression des retraitantes elles-mêmes et de beaucoup d’autres personnes compétentes, allaient être éditées unjour. C’est pourquoi je leur ai gardé leur langage parlé, celui qui a fait leur succès auprès des auditrices et des auditeurs.

Voici donc, dans leur simplicité originelle, ces conféren­ces qui n’ont, comme leur auteur, aucune prétention, sauf celle de rappeler à leurs auditeurs le plaisir qu’ils ont eu à les écouter et les bienfaits qu’ils en ont tirés, et aux nouveaux lecteurs, celle de voir leur amour pour le Seigneur dans la personne des pauvres, grandir de jour en jour.

Antoine K. DOUAIHY, C.M.

INTRODUCTION: ANTHROPOLOGIE DE LA PRIÈRE

Au commencement était la prière…

«Il est naturel de prier» (SV. IX, 420)…

La prière est depuis que l’Homme a pris conscience de sa précarité face aux éléments de la nature, aux animaux et à la difficile quête de la satisfaction de ses besoins vitaux.1

L’homme a pris conscience aussi de ce qu’il n’est pas et qu’il ne peut pas être son propre principe : il n’est pas Dieu. Il est donc créature dépendant d’un créateur. Il a, enfin, pris conscience de ce manque existentiel qu’il ressent au plus pro­fond de son être.

Prière sont les peintures rupestres des grottes préhistori­ques ; prière sont les premières pierres élevées sur les tertres en hommage à cet Autre, étrange et inconnu. Les primitives figurines humaines ou animales taillées dans le bois, sculp­tées dans le marbre ou façonnées dans la terre glaise sont aus­si des prières adressées à un Transcendant inconnu ou à peine soupçonné.

Prière de détresse, de joie, de triomphe ou de demande, elle s’adresse toujours à un Autre dont l’homme éprouve le manque.

  1. Toute prière est d’abord une demande adressée à quel­qu’un à partir d’un besoin. Le nourrisson demande la sa­tisfaction de ses besoins vitaux et crée ainsi avec l’adulte (la mère ou son substitut) un lien d’échange (lait contre sourire…) qui, bientôt, se transformera en lien d’amour et finira par devenir une demande d’amour. C’est le fait pre­mier de la religion, lien entre l’Homme et l’Autre. Preuve en est que cette prière peut parfois être incons­ciente et réflexe chez certains qui, ne croyant même pas en Dieu, l’appellent tout de même à leur secours lors des grands moments de détresse («Je suis athée, Dieu mer­ci !»).
  2. La prière existe aussi à partir du besoin vital qu’a l’homme de communiquer. C’est par le langage en effet qu’il instaure son rapport à l’autre et au monde. Dès que l’homme entre dans la sphère du langage et dit « Je », il « prie » un « tu », différent, de lui répondre. À son tour, ce « tu » devient un « je » et l’intersubjectivité est ainsi instau­rée. À son tour, celle-ci s’exprime dans un dialogue de su­jet à sujet, de conscience à conscience et de liberté à liber­té. À travers l’expression de soi-même (sentiment et pen­sée) exposé au regard de l’Autre, le « je » s’adresse à un « toi » duquel il attend une écoute… C’est donc durant toute sa vie que l’homme s’expose à l’autre, soit sous forme de pensée, soit sous forme de sentiments (joie, angoisse, ré­volte, amour, culpabilité…).En ce faisant, il prend conscience de soi-même et se cons­titue. Puis il s’ouvre à autrui qui, à son tour, parle et ainsi de suite. L’homme a donc besoin d’échanger. Selon William Janes, l’homme éprouve le besoin d’un compagnon idéal à qui parler et qui lui réponde. C’est pour cela que depuis l’origine, dans toutes les religions, l’homme cherche à tâtons à entendre, à déchiffrer et à in­terpréter la réponse divine (cf. les pratiques augurales : vols d’oiseaux, disposition des entrailles de certains ani­maux…). Le Dieu des chrétiens est un Dieu qui parle. Répondant au besoin qu’a l’homme d’un interlocuteur, il a pris l’initiative de lui parler par analogie d’abord, comme pour l’apprivoiser (cf Romains 1 ; Sagesse 13). Il s’est révélé ensuite, comme personne, à Abraham, puis à un peuple qu’il s’était choisi et aux prophètes et il a couronné le tout par et dans la Personne de Jésus de Nazareth, sa parfaite « autocommunication » et l’incarnation définitive de la ré­vélation de son être.
  3. Dès que la prière se personnalise dans le dialogue «je- tu», elle devient acte de confiance mutuelle, une parole échangée. Comme en toute parole dite à l’autre, le sujet se donne. Ce don est à la fois, attente de réponse et engagement de l’avenir. Ainsi, toute parole adressée par Dieu à l’homme ou par l’homme à Dieu est un échange de parole donnée, un échange de foi. Toute prière chrétienne est donc une profession de foi, un acte par lequel l’homme s’adresse à quelqu’un qu’il aime et dont il espère une réponse. Après avoir exposé à grands traits l’aspect anthropologi­que de la prière, nous pouvons, avant d’arriver à la prière proprement vincentienne, aller plus avant et décrire d’abord la spécificité de la prière chrétienne.

 

I. LA PRIÈRE CHRÉTIENNE

Si l’homme « prie » à partir d’un besoin ou d’un manque, à partir du besoin de communiquer et de dialoguer, c’est qu’au- delà et à travers ces besoins, il désire quelqu’un d’autre, qu’il soit tutélaire ou interlocuteur.

Mais cet Autre n’est pas recherché seulement pour la satis­faction qu’il apporte, mais bien pour lui-même, en tant que sujet différent, afin d’assurer une présence – qui aurait pu ne pas exister – mais qui, par son absence, transforme ce besoin en désir. «En découvrant qu’il peut effectivement se passer de son Père, mais pas de nourriture, l’Enfant Prodigue re­trouve la possibilité de vivre en fils. Le renoncement est la marque du désir qui ne vise plus à se satisfaire de l’autre, mais à le poser dans l’existence, dans sa différence de sujet inaliénable. Autre» (Denis Vasse).

En effet, dans l’homme, le désir est toujours le désir de quelqu’un. Donc, à l’image de l’Enfant Prodigue, c’est dans la conversion du besoin qu’il a des choses en désir de Dieu, le non nécessaire, que l’homme fait l’expérience de sa filiation divine.

La prière du chrétien devient ainsi une conscience de plus en plus aiguë d’un manque radical qu’aucun objet ne peut combler et d’une transformation, sans cesse à reprendre, de  son besoin en désir de Dieu. Ce processus se fait dans la fidé­lité à l’autre.

A. CARACTÉRISTIQUES DE LA PRIÈRE CHRÉTIENNE

La prière chrétienne s’enracine fondamentalement dans la foi-confiance. La foi est, à la fois, un appel gratuit lancé par Dieu à une personne en tant que liberté capable de se décider, et un acte de choix posé par une personne libre à partir de son centre le plus intime (« Le coeur », dans la Bible), à partir de ce «centre existentiel qui permet à la personne de s’orienter comme un tout et totalement vers Dieu et vers le bien» (Xa­vier Thévenot)… Par cet acte de foi, la personne, confrontée à une multiplicité de projets et d’orientations, se décide en faveur de Dieu et de l’obéissance à sa parole.

C’est donc dans cette option aussi fondamentale que radi­cale que s’enracine la prière chrétienne. Elle se désaltère à la même source, c’est-à-dire au « coeur » de l’homme, ce point ontologique et mystérieux de la rencontre entre Dieu et l’homme.

Enracinée dans la foi-confiance, non en le dieu des philo­sophes, mais en un Dieu personnel, celui d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, la prière chrétienne est sans équivalent dans au­cune autre religion. Elle n’est, en effet, ni une méditation transcendantale, ni une fuite en dehors du monde, ni un anes­thésique pour peuplades arriérées et exploitées. Elle est sim­plement «sui generis». Elle a des caractéristiques qui la spé­cifient et la mettent résolument en dehors de tout classe­ment…

1. Elle est trinitaire

C’est le Père qui en a l’initiative. L’homme prie dans la grâce qui l’attire vers le Père et ose, avec Jésus, l’appeler, dans le Saint-Esprit, « Abba » (Romains 8,15). Comme Jésus le priant, parle avec Dieu comme un enfant avec son père, avec la même simplicité, la même tendresse, la même confiance, le même abandon et le même don total de soi dans l’obéissance:

«Abba, Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe ! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux» (Marc 14,36).

Car, par et dans le baptême, le Saint-Esprit «atteste lui- même à notre esprit que nous sommes fils de Dieu» (Ro­mains 8,16), et nous le sommes en vérité, affirme S. Jean en écho (1 Jean 3,1).

Le priant chrétien est fils de Dieu, parce qu’il est avec tous les autres chrétiens «un en Christ Jésus», formant avec lui une unité personnelle :

«Tous, vous êtes par la foi, fils de Dieu en Jésus Christ. Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n’y a plus ni juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous vous n’êtes qu’un en Jésus Christ» (Ga­lates 3,26-28).

C’est le Saint-Esprit qui constitue la personnalité profonde de chacun des baptisés, c’est lui qui le filialise et qui l’unit au Fils. Ainsi filialisé, le chrétien reçoit du Saint-Esprit son identité et sa personnalité de chrétien.

La prière du chrétien est donc pleinement filiale. C’est la prière de quelqu’un qui a pleinement conscience qu’il est en Jésus Christ le fils personnel de Dieu et qu’il peut tisser avec ce Père une relation intersubjective si personnelle et si intime qu’il peut l’appeler en toute vérité « Abba ».

2. Elle est communionnelle

Il n’y a de communion que dans l’Esprit Saint.

C’est lui, en effet, qui est l’action du Père ; c’est en lui que le Père engendre le Fils. C’est lui qui donne au Fils son iden­tité et sa personnalité, et c’est, enfin, lui qui est le dialogue éternellement amoureux entre le Père et le Fils. Quand le Père dit « Je » et à son Fils « tu », c’est dans l’Esprit Saint qu’il le dit.

Le Père réalise cette communion avec nous par et dans l’insertion de son Fils dans l’humanité et le cosmos qu’il as­sume entièrement. Et cela est, aussi, l’oeuvre du Saint-Esprit.

Enfin, cette communion est le fondement et la cause effi­cace de l’Église- Communion, de notre communion entre nous et de la communion du genre humain. Plus encore, cette communion entre nous est devenue à son tour sacrement et condition de notre communion avec le Père. En effet, le se­cond commandement est l’autre face du premier et celui-ci ne peut-être vrai sans celui-là.

3. Elle est communicationnelle

La communication est à la base de toute relation.

Le Père est celui qui a l’initiative de la communication et du don de la prière qui devient une réponse au Père qui ap­pelle. Qu’elle soit verbale ou analogique, la communication est essentielle à la relation. Sinon nous tombons dans un au­tisme mortel. En effet j’ai besoin de m’exprimer, de me dire, de me révéler à celui que j’aime, et j’attends de lui et une écoute et une attention faites de tendresse et d’amour. En fait j’attends une réponse.

La prière chrétienne est ce dialogue continu entre Je-Fils et Tu-Père : je lui dis, selon mes humeurs : mes plaintes, mes joies, mes peines, ma louange, ma gratitude, mes révoltes, mes imprécations, mes demandes, mes besoins… Et lui, fidèle à lui-même, il m’écoute avec tendresse.

Mais répond-il ? Comment répond-il ? Quel langage ? Un sceptique ne pourrait-il pas nous appliquer le mot qu’utilise S. Jean de la Croix au sujet de la mauvaise prière : «Ils croient parler à Dieu, mais dans leur stupidité, ils ne voient pas qu’ils ne se parlent qu’à eux-mêmes».

Non, Car notre Père ne peut pas ne pas nous répondre :

«Qui d’entre vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ? Ou s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent ? Si donc vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux, donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui le lui demandent» (Matthieu 7,9-11).

Pour nous répondre, le Père n’utilise pas ordinairement le langage verbal, direct. Il utilise plutôt le langage analogique, celui qui laisse à notre liberté le mérite de la recherche, de la découverte, du discernement, de la compréhension et de l’application. Pour cela, il utilise mille et mille manières : à travers nous-mêmes, à travers notre vie, à travers notre his­toire, par les autres, par la créature, par les faits, les situa-

16 tions, les rencontres, les événements… Il dépend de nous d’avoir le «coeur assez pur» et l’oeil assez sain (Matthieu 6,22) pour le reconnaître et lui obéir (cf Sagesse 13,1-9 ; Romains 1,19-20).

4. Elle est engagée

À la différence des autres prières (méditation transcendan­tale, par exemple), la prière chrétienne ne vise d’abord ni à nous relaxer, ni à nous procurer équilibre et harmonie intérieurs avec le cosmos, ni une paix individuelle qui nous dis­socierait de notre réalité quotidienne ou de celle de nos frères humains.

La prière chrétienne n’est pas davantage un acte de sou­mission fataliste, ni de résignation impuissante, ni d’abdication de notre effort et de notre liberté, ni, enfin, un transfert sur Dieu de ce qui doit être notre part de lutte et de conquête. «Prier sans vouloir se battre, c’est mal élevé», fait dire à Dieu le poète Péguy.

Comme Moïse, renvoyé par Dieu, descend de la Montagne Sainte vers ses frères, comme Jésus descend du Thabor après s’être transfiguré devant Pierre, Jacques et Jean et annonce sa passion et sa mort (Marc 9,2-9), ainsi l’orant chrétien est tou­jours renvoyé par sa prière même vers ses frères en humanité et vers la création. Dans la prière, il comprend qu’il reçoit tout gratuitement et en particulier l’amour du Père. C’est pour cela qu’il doit tout donner gratuitement à tous ses frères sans distinction, même à ses ennemis.

a) La prière nous engage à l’égard de nous-mêmes

Elle ouvre nos yeux sur le grand chantier que nous som­mes : nous avons des talents à faire fructifier, des défauts à corriger, des limites à accepter… Elle nous remet sans cesse en question. Bref, elle nous ramène constamment à l’essentiel : notre conversion permanente. Sinon elle est sté­rile, routinière, embourgeoisée et anesthésiante. Elle cesse, par le fait même, d’être chrétienne :

«En vérité, Messieurs, dit Saint Vincent, l’efficace de l’oraison doit tendre à bien connaître ses inclinations et ses attaches, à prendre résolution de les combattre et de s’amender, et puis à bien exécuter ce que l’on a résolu ; s’étudier premièrement, et, quand on se sent attaché à quelque chose, travailler à s’en déprendre et à se mettre en liberté par des résolutions et des actes contraires» (SV. XII, 231).

b) La prière nous engage à l’égard des autres

Elle a pour objectif, en effet, de nous rendre semblables à Jésus Christ l’homme décentré, l’homme entièrement tourné vers les autres :

«Je suis venu pour qu’ils aient la vie et la vie en abon­dance» (Jean 10,10).

Le Christ ne veut pas nous entendre répéter : «Seigneur, Seigneur». Il veut que nous aimions nos frères comme il nous a aimés.

c) La prière nous engage à l’égard du monde

C’est elle qui nous pousse à construire avec les autres un monde plus vrai, plus juste, plus fraternel, plus solidaire, plus humain. Un monde de frères, sans oppression, ni violence, ni appauvrissement, ni exploitation ; un monde de communion, de gratuité et de partage. Bref, un monde vivant des valeurs de l’Évangile.

De fait, Jésus ne nous demande pas de quitter le monde, mais d’y vivre selon l’Évangile (Jean 17,11.15-18). Donc les faits de la vie concrète (les relations, le travail, la politique, la science, la technique, les loisirs…) avec toutes leurs ambiguï­tés doivent être intégrés dans la prière. C’est dans les réalités du monde, en effet, que le Royaume s’établit.

Le rôle de la prière est d’aider l’homme à «discerner le meilleur», à déjouer l’ambivalence des réalités du monde qui restent toujours « bonnes », puisque telles, elles sont sorties de la main du Créateur. En outre, elles portent un message divin, et elles doivent être respectées dans leur autonomie et leur domaine propres.

B. FORMES DE LA PRIÈRE CHRÉTIENNE

Entre les articles 45 et 47, les Constitutions de la Congré­gation de la Mission signalent trois formes de prière : la prière liturgique (art. 45), la prière communautaire (art. 46) et la prière personnelle (art. 47 §1). Mais dans l’article 44, elles nous recommandent

«Non seulement de prier pour (le peuple que nous évangélisons), mais aussi (de) prier avec lui et (de) pren­dre part volontiers à ses actes de foi et de dévotion».

1. La prière liturgique

Bien que dans nos Règles Communes (X, 5). S. Vincent nous fasse obligation de réciter l’office divin «à voix médio­cre et sans chanter, afin que nous ayons plus de temps et de commodité pour servir le prochain» (sauf dans certaines ex­ceptions cependant), il n’insistait pas moins sur le fait que la Communauté devait s’en acquitter en commun, même en mission, et le faire avec dignité, attention et dévotion.

«La liturgie est «le culte public rendu à Dieu par l’Église au nom du Christ Souverain Prêtre. C’est une action sacrée et communautaire au cours de laquelle s’accomplit le renouvellement des Mystères du Christ en vue de l’application de leur effet de salut».

C’est le culte intégral du Corps Mystique du Christ rendu au Père. Le Christ a, en effet, accompli l’oeuvre de notre Ré­demption par sa Mort, sa Résurrection, et par l’envoi de son Esprit. Mais, il a choisi des Apôtres pour continuer cette oeu­vre de salut, c’est-à-dire annoncer l’Évangile et mettre en oeuvre cette Rédemption par les Sacrements. L’Église pour­suit l’oeuvre du Christ et des Apôtres (cf Actes 2,41-47).

La prière liturgique se fait au nom du Christ Souverain Prêtre. Il n’y a, en effet, qu’un seul prêtre : Jésus Christ. Il est seul oint par le Père pour lui offrir le sacrifice parfait. Tout autre sacerdoce (celui des fidèles et celui du prêtre) est un sacerdoce participé. Le Christ est prêtre par son Incarnation : son humanité, plénitude de la divinité, est le moyen que le Verbe utilise pour être à la fois le prêtre, la victime et l’autel.

Toute liturgie est nécessairement communautaire. Tout l’être de l’homme doit y prendre part : corps, coeur, sens et présence du frère. Mais chacun doit préparer, harmoniser son coeur avec ce qu’il fait.

2. La prière communautaire

S. Vincent recommande aussi que notre prière – et non seulement la prière liturgique – soit faite en commun. D’abord, c’est afin d’obéir à l’injonction du Christ :

«Si deux d’entre vous sur la terre, se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux. Car, là où deux où trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux» (Matthieu 18,19-20).

C’est, ensuite, à cause de l’émulation qu’il y a à prier quand on est à plusieurs :

«Comme une chandelle ne fait pas autant de lumière que plusieurs ensemble, ainsi l’on n’a pas tant de ferveur et de dévotion quand on récite seul son office, que quand l’on se met plusieurs ensemble pour le réciter, je vous avoue qu’il y a je ne sais quelle bénédiction particulière quand on en use de la sorte» (SV. XII, 331).

C’est aussi parce que toute prière, fût-elle la plus indivi­duelle, est par le fait même communautaire. En effet le priant est par son baptême partie prenante du corps Mystique et, par son appartenance au genre humain, solidaire de tous les hommes et de toute la Création.

En outre, toute véritable prière débouche nécessairement sur l’attention à l’Autre, surtout au pauvre, afin de mieux le connaître et le servir. Elle devient ainsi, par une espèce de dynamisme interne, la prière de tous pour tous :

«La prière communautaire nous offre une excellente manière d’animer et de renouveler notre vie, surtout lors­que nous célébrons et partageons la parole de Dieu, ou bien lorsque, instaurant entre nous un dialogue fraternel, nous nous faisons part mutuellement des résultats de notre expérience spirituelle et apostolique» (Const, art. 46).

3. La prière personnelle

C’est une rencontre personnelle avec Dieu et une attention amoureuse à sa présence en nous. C’est une réponse d’amour dans laquelle s’instaure un dialogue entre un « je » et un « tu » qui se sont connus, reconnus et aimés.

«L’oraison, dit S. Vincent, est une prédication qu’on se fait à soi-même pour se convaincre du besoin qu’on a de re­courir à Dieu et de coopérer avec sa grâce pour extirper les vices de notre âme et pour y planter les vertus» (SV. XI, 84).

Pour les Filles de la Charité, S. Vincent définit l’oraison comme

«Une élévation d’esprit à Dieu, par laquelle l’âme se détache comme d’elle-même pour aller chercher Dieu en lui. C’est un pourparler de l’âme avec Dieu, une mutuelle communication, où Dieu dit intérieurement à l’âme ce qu’il veut qu’elle sache et qu’elle fasse, et où l’âme dit à son Dieu ce que lui-même lui fait connaître qu’elle doit demander» (SV. IX, 419).

Le fruit de cette prière personnelle est de nous faire dé­couvrir notre propre réalité, de nous accepter, de vivre en paix avec nous-mêmes, puisque nous avons la certitude d’être aimés et acceptés tels que nous sommes. Dieu, de son côté, nous y donne le moyen de découvrir sa volonté sur nous et la force de l’accomplir.

4. La prière populaire

Cet aspect de la prière gagnerait à être traité d’une manière pluridisciplinaire. Il relève, en effet, par certains côtés, de la sociologie, de l’ethnologie, de la psychologie des foules, de la psychosociologie, de la dogmatique et d’autres disciplines encore.

Mais, avec la recrudescence des groupes plus ou moins in­formels de prière, avec notre insertion dans des missions in­ternationales et avec nos prédications dans les campagnes ou les quartiers populaires, nous rencontrons forcément d’autres cultures et d’autres expressions de la religiosité, dans lesquel­les nous avons parfois de la peine à discerner ce qu’il y a de proprement chrétien. Je pense à certaines expressions de la religion dans certains pays de l’Amérique Latine ou en Afri­que.

Qu’entend-on par prière populaire ?

C’est un ensemble de dévotions qui s’expriment dans des fêtes et des processions en l’honneur de la Vierge Marie ou d’un saint, ou bien qui s’expriment par des prières, des dépla­cements (pèlerinages, processions), de l’argent offert ou des cierges allumés, afin d’obtenir par l’intercession de ces Saints, protection contre les difficultés de la vie, succès ou avantages matériels.

Il y est, bien sûr, question de foi, de confiance, d’engagement et de respect : qualités qu’on trouve dans tout acte de foi authentique. Mais dans quelle mesure ?

Pourtant, pouvons-nous nous permettre d’entrer dans de telles dévotions en y prenant simplement part ?

N’avons-nous pas plutôt à les évangéliser ? D’abord en y discernant le bon grain de l’ivraie – ce qui n’est pas toujours aisé. Nous pourrions, ensuite, intéresser ces chrétiens au Saint qui est au centre de leur dévotion, les aider à mieux le connaî­tre et à mieux le situer théologiquement. Même des prières très entachées de superstition ou de magie peuvent devenir un tremplin pour aider le croyant, dans une relation confiante, à exprimer tous ses désirs, toutes ses souffrances et sa révolte contre la dure réalité de sa vie. Si, malgré sa prière, sa vie reste toujours la même, ce chrétien peut, petit à petit, être amené à l’assumer et à la vivre dans la foi et la conformité à la volonté de Dieu. Ainsi, il aura grandi dans la foi et il sera prêt à suivre Jésus Christ à travers sa Passion et sa Résurrec­tion.

  1. Étymologiquement, prière vient du mot latin « precarius », qu’on ob­tient par des prières, dont on jouit par faveur ou par tolérance. Révo­cable. D’où découle l’adjectif « précaire » : Ce dont l’avenir et la durée ne sont pas assurés)

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