La prière de Monsieur Vincent de Paul

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

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Author: André Dodin, C.M. · Year of first publication: 1977 · Source: Vincentiana, cum permissione auctoris, ex libro «Prière et Vie selon la Foi». Les Editions Ouvriéres.
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Summarium

Ne suis-je pas imprudent en voulant traiter ce sujet? Les contemporains de Monsieur Vincent ne sont pas arrivés á caracté­riser la prière de l’homme qu’ils avaient sous les yeux. Leur témoignage est une accusation explicite de témérité. Voici ce qu’écrit L. Abelly, le premier biographe, au mois de septembre 1664, quatre ans après la mort de Monsieur Vincent: « On n’a pu découvrir, confesse ce témoin oculaire pendant une trentaine d’années, si l’oraison de Monsieur Vincent était ordinaire ou extraordinaire, son humilité lui ayant toujours fait cacher les dons qu’il recevait de Dieu autant qu’il lui était possible » (L. Abelly, t. III, p. 53-54). Pour compenser cette ignorance et com­bler un vide, notre hagiographe déverse un catalogue de paroles, dévotions, oraisons, exercices de piété. Epais et très riche rideau tiré sur la vie priante de notre homme.

De nos jours, nos contemporains ont allégrement traité et as­saisonné Monsieur Vincent. La variété des sauces est stupéfiante. D’aucuns ont soumis sa puissante « anthropologie » á un forage psychanalytique. Mais nous savons, en pensant comme Jules Romains, qu’il existe entre le psychanalyste et le psychanalysé un rapport trouble où «le plus malade n’est pas celui qu’on pense». D’autres ont projeté sur son existence et sa situation l’éclatante lumière de l’Evangile selon «saint Marx». Grimm, au XVIIIe siècle, colportait les bruits selon lesquels Vincent était en secret socinien, c’est-à-dire un bon petit rationaliste d’époque. Au XIXe siècle, la franc-maçonnerie plaçait l’effigie de Vincent sur la fiche d’adhésion des fières trois points.

La prudence des biographes du XVIIIe siècle, l’imprudence de ceux qui les ont suivis m’obligent á une extrême circonspection. L’homme d’ailleurs n’est pas si facile á aborder. J’ai retrouvé á la bibliothèque de Troyes une lettre inédite d’Angélique Arnauld á M. Féron, lettre datée du 28 janvier 1627, et cette maitresse femme note: « M. Vincent me vint voir hier, auquel nous parlâmes á cœur ouvert de votre affaire, le sachant par vous-même très secret ». (Ms 2 333, f° 24). Nous savons qu’á la Cour il demeurait silencieux jusqu’á ce qu’on le force á donner son avis. Et puis, depuis la mort de Monsieur Vincent nous avons hérité d’une énorme quantité de renseignements sur son compte, informations ignorées des contemporains, et qui s’ajoutent á une œuvre écrite considérable. Nous pouvons raisonnablement estimer qu’il a écrit 30.000 lettres, c’est-á-dire trois fois plus que Voltaire. L’édition critique de ses œuvres établie par Pierre Coste en 1920-1925 comporte 14 volumes, 8.000 pages, et je suis mémé coupable d’avoir publié en 1970 le texte de 144 lettres et de nouveaux entretiens. Je compte sur ce menu service pour que M. Vincent se charge de plaider au moins demi-coupable en ma faveur si je suis, dans cet exposé, un peu difficile et méticuleux dans cette visite á sa conscience priante.

Dès maintenant, fi est de bonne méthode de rappeler que l’âme baptisée est un « mystère »: c’est celui de la réception en soi d’un tout autre que soi, la sainte Trinité. Or, au moment où l’âme chrétienne se livre á la prière, elle révélé et cache le mystère de Dieu présent en elle. Ses paroles, ses attitudes, ses actes tout á la fois traduisent et en même temps cachent et font oublier Celui qui est le plus présent et cependant á qui elle s’adresse, se donne ou secrètement se refuse.

Rien ne nous permet d’encapsuler le contenu même conscient de la pensée, de l’expérience de Vincent de Paul. Nous ne pou­vons pas davantage saisir le rythme intérieur de sa progression. Loin de nous la prétention de capturer le vent ou l’Esprit de Dieu, de le mettre en cage ou entre des barbelés (Jn 3, 8). De plus, les paroles les plus communes changent de sens et de contenu suivant ce que le sujet espéré, suivant ce qu’il craint, suivant ce qu’il croit et sur lequel il fait porter le poids de sa vie.

Nous pouvons nous en souvenir, la prière condense

  • ce que nous sommes déjà,
  • ce que nous désirons être, ce que nous sommes prêts á mobiliser,
  • ce qu’á notre insu, le plus souvent, Dieu opéré.

Et cependant, malgré ce mystère, ces difficultés, cette inex­primable complexité, nous nous sentons aimantés vers ce plus intime de l’âme où Dieu s’est retiré pour nous attirer. C’est avec une curiosité justifiée par nos craintes que nous nous interro­geons sur la maniéré de prier de ceux qui demeurent nos guides dans l’invisible. Je posais á un homme d’affaires exercé dans de vastes tâches administratives cette question: «L’expérience et la prière de saint Vincent, cela vous intéresse?» Il me répondit: «Je voudrais bien, me mettant á genoux á côté de lui, constater que nous sommes de la même famille ». Formulant la même question á un grand écrivain, il me répondit: « Je voudrais être sûr de bien prier. La prière de saint Vincent m’intéresse parce qu’elle peut me renseigner sur ma façon de prier, elle peut me dire si je ne fais pas trop mauvaise route dans ma prière».

Ces questions, á un moment ou á un autre, nous nous les sommes posées et c’est dans l’espoir de trouver au moins l’ébauche d’une réponse que nous allons étudier

  • l’expérience de la prière de saint Vincent de Paul,
  • sa doctrine de la prière.

I. Experience de la prière de Monsieur Vincent

L’expérience de la prière de Monsieur Vincent ne peut être fixée et cataloguée avec quelques mots. Pour la caractériser le moins mal possible, essayons d’abord.

  • de dessiner le mouvement de cette expérience,
  • de fournir ensuite les notes caractéristiques que les témoins pouvaient saisir, car il y avait en lui un mystère et plus que lui-même.

1. Evolution: de la prière commerciale á la prière dans le Christ

En relisant l’inventaire que Louis Abelly dresse des exercices de piété de Monsieur Vincent nous sommes rapidement invités á formuler une double réticence. La première concerne l’addition: oraison quotidienne le matin en commun, célébration de la mes- se, confession plusieurs fois la semaine. Tous ces exercices ne pouvaient être accomplis même quand Monsieur Vincent était en bonne santé. Il ne pouvait célébrer la messe durant ses longs voyages, il ne pouvait se confesser… que s’il trouvait un confes­seur. Ce dernier était déjà requis au XVIIe siècle pour la récep­tion du sacrement. Manifestement, Louis Abelly en rajoute un peu pour embellir le tableau. La seconde réserve touche la trans­formation et le développement de la vie de prière. En n’écoutant que Louis Abelly et en lui faisant pleinement confiance, nous devrions affirmer que, dès la premiére organisation de sa vie sacerdotale, Monsieur Vincent détermina le schéma de ses exer­cices et qu’il n’y eut aucun développement, aucun perfectionne­ment, aucune évolution: chaque journée étant l’exacte répétition de la précédente.

L’analyse des textes nous fournit un autre tableau. Ils nous font constater qu’il y eut dans la vie de prière de Monsieur Vin­cent un tournant capital.

Durant la premiére partie de son existence, nous pouvons même préciser: de 1581 á 1617, la prière de Monsieur Vincent est principalement constituée par la demande adressée á un Etre transcendant, á un Dieu créateur et bénéfique qui est un inter­locuteur apprécié puisqu’il est le pourvoyeur des biens. Ce qui soutient la prière, c’est l’espoir d’un bien plus que l’espérance d’une transformation. «L’infortune présente présuppose, écrit-il á sa mère, le 17 février 1610, un bonheur á l’avenir» (S.V. I, 19).

Or, après 1617, l’horizon et la perspective de Monsieur Vincent se transforment totalement. Il a dans l’ordre humain obtenu tout ce qu’il désirait: l’honnête « retirade », des fonctions honorables dans la famille des Gondi, des bénéfices ecclésiastiques jalouse­ment cumules, Dieu opéré en lui un changement de centre de gravité. Une conversion intérieure s’est accomplie, longuement mûrie, soutenue par une intention droite quoique très humaine, guidée par des événements indicateurs d’une volonté de Dieu. Il est juste et équitable de relever ici les influences qui ont marqué et caractérisé, voire coloré, cette transformation. Le Père Pierre de Bérulle lui a permis de mieux concevoir la transcendance de Dieu, l’opportunité de juger des choses visibles á partir de Dieu. Le bon M. Duval lui a fait connaitre la synthèse mystique élabo­rée par le capucin Benoit de Canfield. L’ouvrage capital de ce dernier, la Reigle de Perfection, avait été non seulement approuvé mais chaudement recommandé par M. Duval.

Nous pouvons même surprendre le geste et l’instant où. Vin­cent de Paul change précisément et définitivement l’équilibre de son existence. C’est au moment où, ayant goûté l’apaisement engendré en lui-même par la charité physique et morale á l’égard des malheureux, il décide de se donner pour toute sa vie au service des pauvres et d’être le serviteur de Dieu auprès des pauvres en qui Dieu réside. Alors, une autre lumière éclaire sa démarche, donne á ses gestes un sens nouveau et jusque-là imprévisible et insoupçonnable. « Son amé, nous dit Abelly, se trouva remise dans une douce liberté… fut remplie d’une si abondante lumière qu’il a avoué en diverses occasions qu’il semblait voir les vérités de la foi avec une lumière toute particulière ». (Abelly, L. III, p. 119).

Bien des influences religieuses ont mystérieusement conjugué leurs forces et spontanément nous songeons au prestige de Pierre de Bérulle, á la surnaturelle prudente de ce bon M. André Duval, á la douceur forte et paisible de M. de Geneve. Auxiliaires précieux, providentiels et indispensables, mais par eux-mémes radicalement insuffisants. Il nous suffit de penser á la pléiade de ceux qui ont rencontré ces témoins de Dieu et sont demeurés dans l’ombre. Il fallait la toute-puissance de Dieu pour transformer ce négocia­teur d’honnête retirade et ce chasseur de bénéfices ecclésiastiques en profès de la pauvreté et en Père de l’Eglise moderne.

2. Les notes constantes, ordre psychologique

Après avoir deviné et précisé ce que Dieu a opéré dans l’amé de Monsieur Vincent, il est légitime de nous demander mainte­nant quels étaient les aspects fondamentaux de son expérience priante. Pour la clarté, il nous suffira de remarquer et de retenir quatre notes.

a) L’humilité.

La premiére et la plus fondamentale est l’humilité. Cette atti­tude est pour lui une nécessité. Pas d’humilité, pas de prière. Car l’humilité est dotée d’une force d’aimantation, d’accueil et d’installation de la grâce et de Dieu. «Dès que nous serons vides de nous-mêmes, Dieu nous remplira de lui, car il ne peut souffrir le vide» (Entretiens, p. 269, 860) «Je prie Dieu tous les jours, deux ou trois fois qu’il nous anéantisse si nous ne sommes utiles pour sa gloire». (Abelly, I, 93) «Nous disons tous les jours á la sainte messe ces paroles In spiritu humilitatis… Or un saint personnage me disait un jour, comme l’ayant appris du bienheu­reux évêque de Genéve, que cet esprit d’humilité, lequel nous demandons á Dieu dans tous nos sacrifices, consiste principale­ment á nous tenir dans une continuelle attention et disposition á nous humilier incessamment en toutes occasions, tant intérieu­rement qu’extérieurement». (Saint Vincent I, 183).

b) La simplicité.

La seconde note caractérisant le comportement religieux de Monsieur Vincent, la simplicité, décontenançait les politiques et suscitait même quelques réticences chez certains spirituels qui étaient loin de sous-estimer leur propre grandeur. Avec Dieu comme avec les hommes, le Père Vincent s’évertuait á se hausser jusqu’á la simplicité qui est le propre de son Dieu, c’est-á-dire de Celui á l’image duquel fi a été créé, de Celui qui le recrée sans cesse en le simplifiant. «Dieu est très simple, ou plutôt il est la simplicité même et partout oh est la simplicité, là aussi Dieu se rencontre». (Abelly, III, 242). «Dieu est un être simple qui ne reçoit aucun être, une essence souveraine et infinie qui n’admet aucune agrégation avec elle; c’est un être pur qui jamais ne souffre d’altération». Entretiens, p. 589). Entre Dieu et l’homme, entre le Christ rédempteur et l’homme en voie de régénération, la charte d’alliance n’a qu’un nom: simplicité.

«Le Fils de Dieu… veut des coeurs simples et humbles et quand il les a trouvés, oh qu’il le fait beau voir y faire sa résidence. Il se vante dans les saintes Ecritures que ses délices sont de converser avec les petits (Cf. Pr 3, 32). Oui, mes soeurs, le plaisir de Dieu, la joie de Dieu, le contentement de Dieu, s’il faut ainsi dire, c’est d’être avec les humbles et simples qui demeurent dans la connaissance de leur bassesse». (S.V. IX, 392).

« Belles paroles de Jésus-Christ qui montrent bien que ce n’est pas dans les Louvres ni chez les princes que Dieu prend ses délices! Il le dit en un endroit de l’Ecriture «O mon Père, je vous loue et vous remercie de ce que vous avez caché vos mystères aux grands du monde et les avez manifestés aux hum­bles» (S.V. IX, 400. Lc 10, 21-22; Mt 11, 25).

Or le signe de cette présence et de cette communication c’est la vitalisation et l’illumination des vérités invisibles aux sens. Les «simples» ont des lumières dont les autres ne jouissent jamais. D’où assurance, leur invariabilité, leur paix et leur joie. «Dieu les enrichit d’une foi vive, ils croient, ils touchent, ils goûtent les paroles de vie» (Entretiens, p. 588) «Savez-vous, mes sœurs, oh loge Notre Seigneur? C’est chez les simples». (S.V. X, 96).

Cette partialité pour les pauvres, Vincent l’a retenue de l’ensei­gnement de l’Evangile de Luc. Elle éclaire les préférences pour les pauvres gens des champs dont fi était lui-même issu. S’il cultive la simplicité c’est qu’elle à, á ses yeux, l’étrange et mer­veilleux pouvoir de restituer très exactement le climat et l’am­biance dans lesquels le Verbe de Dieu a voulu se manifester. «C’est la vertu que j’aime le plus, écrivait Vincent de Paul dès 1634, et á laquelle je fais plus d’attention dans mes actions, si me semble, et s’il m’est loisible de le dire, je dirai que cela se fait avec quelque progrès, par la miséricorde de Dieu» (S.V. I, 284) (Cf. IX, 81).

Au centre lumineux de sa prière, Monsieur Vincent voit sans cesse le visage du Christ simple, humble. Celui á qui il parle et qui ne cesse de le regarder, c’est l’infinie miséricorde itinérante en Judée et en Galilée. Elle parle familièrement, utilisant les termes et les images que tout le monde comprend, elle instruit, catéchise, opéré des miracles stupéfiants avec des gestes et des paroles très simples. Ce Christ de saint Luc n’est pas seulement prophète et Messie parce qu’il réalise l’espérance des pauvres, ceux qui sont en détresse de salut et ont faim de Dieu, il déchire le conventionnel et le visible pour laisser apparaitre le Dieu de toute bonté. Si le Christ présenté par le Père Léonce de Grand­maison et par le cardinal Newman a quelque chose et quelque allure de gentleman, le Christ de monsieur Vincent est un Christ simple et concret. Ses paroles expriment le bon sens de Dieu; c’est un Christ paysan.

c) L’admiration.

Pour bien caractériser la nature de cette troisième note, l’ad­miration, fi est indispensable de rappeler que Monsieur Vincent n’était ni un naïf, ni un «béat», ni un «ravi» joyeusement échappé d’une troupe de santons provençaux. Portraits et gra­vures les plus anciens nous mettent sous un regard de bonté que soutient une énergie peu commune. L’environnement, c’est-á-dire le front carré et bombé, la fine commissure des lèvres, le menton musclé, est tout aussi révélateur.

Les Visitandines avaient bien souvent préféré une perspicacité moins saisissante, un regard plus tamisé, car les yeux taraudaient les apparences.

Habitude complémentaire et fort significative, inconnue de la plupart des «spirituels», Monsieur Vincent, pour débusquer les tricheries de la «petite nature» et seconder le délicat travail de la grâce, faisait appel… au sourire et á l’ironie décongestionnante. Il se refusait au sérieux perpétuel. Il manifestait une allergie sou­veraine á pontifier dans le particulier. S’apercevant dans une grande glace, il s’écrie, invectivant contre soi: «Oh le gros maroufle!» (S.V. XIII, 194).

Souple et flexible, il mime ceux qu’il veut connaitre, emprunte leur non et adopte astucieusement les manières de ceux qu’il veut convaincre. Jamais il ne heurte de front. «Vous et moi», dit-il souvent en abordant des sujets souffrant de quelques ma­ladies de l’âme. Ayant ainsi pratiqué sa petite anesthésie locale, il conduit la misère devant Dieu.

Cette habitude, nous dirions même cette surnaturelle stratégie — union au prochain pour une offrande commune á la miséri­corde divine — conditionne la respiration ou plus exactement l’aspiration priante de Monsieur Vincent. Elle explique pourquoi et comment sa prière, au lieu de l’isoler et de le fossiliser, l’ou­vre, le dilate en le rendant simultanément présent au prochain dont il partage la misère et á Dieu en qui il se retrouve. Mais c’est un Dieu plus existant, plus intérieur ou pour mieux dire un Dieu vivant et vrai qui restitue dans la vérité et réintégré dans la vraie vie.

Il suffit d’analyser le rythme invariable que nous retrouvons dans les 46 prières retenues dans le texte des conférences aux Filles de la Charité et aux missionnaires. Au terme d’une consta­tation de foi, la méditation s’élève jusqu’au point où le visage du Christ Sauveur apparait. Brève, mais toujours présente, une exclamation jaillit. «O Sauveur, ô mon Sauveur, ô mon doux Sauveur!» Puis la rencontre se prolonge en supplication alliant l’offre, l’interrogation, l’affectueuse communion: «Seigneur que faisiez-vous? Tirez-nous après vous… Mon bon Jésus, enseignez moi á le faire et faites que je le fasse». (Entretiens, p. 564.565).

Léon 0llé-Laprune a fort judicieusement rappelé l’intime parenté de la prière et de l’admiration: «Admirer, écrit-il, c’est sor­tir de soi pour reconnaitre et saluer ce qui est plus grand que soi. Mélange de respect et d’enthousiasme, l’admiration nous ar­rache á nous-mêmes et á nos petites pensées pour nous jeter, émus et ravis, dans le sein du grand et du beau. Elle est le sacrifice de notre petitesse á ce qui est plus grand que nous, et elle aspire et elle s’adresse á quelque chose de divin, car dans tout ce qui est grand il y a un rayon de divin et c’est pour cela qu’elle nous soulevé de terre et nous grandit… L’admiration source de prière est, comme elle, sortie de cet élan qui nous porte vers Dieu ». (M. Blondel, Léon 011é-Laprune, p. 287).

C’est dans ce climat d’admiration que certaines paroles de Monsieur Vincent prennent tout leur sens. «Qu’est-ce qu’il y a de comparable á la beauté de Dieu, qui est le principe de toute la beauté et perfection des créatures? N’est-ce pas de lui que les fleurs, les oiseaux, les astres, la lune et le soleil empruntent leur lustre et leur beauté?» Et ailleurs: «J’ai deux choses en moi, la reconnaissance et que je ne me puis empêcher de louer le bien». (Abelly III, p. 51; 268).

d) La reconnaissance.

La reconnaissance, telle est bien la quatrième caractéristique de la prière vincentienne. Remarquons, pour en saisir l’allure et l’originalité, qu’elle ne nâit pas au seuiI de sa prière, elle la précédé. Marquant le tréfonds de son être, l’attitude et l’activité de reconnaissance donnent á toute l’existence vincentienne un dynamisme et une orientation particuliers. Elle prolonge l’admira­tion, elle la perpétue et la mûrit en communion.

Ecoutons-le en formuler les exigences: «Il faut employer autant de temps á remercier Dieu de ses bienfaits que nous en avons consacré á les lui demander». Son premier biographe nous rap­porte: «Il se plaignait avec un très grand ressentiment de l’in­gratitude extrême des hommes envers Dieu, rapportant sur ce sujet la plainte que Jésus-Christ même en a faite dans l’Evangile lorsque, ayant guéri dix lépreux, il n’y en eut qu’un qui se rendit reconnaissant de ce bienfait, et pour cela il exhortait incessam­ment les siens á la pratique de cette vertu de gratitude et de reconnaissance dont le défaut, comme fi disait, nous rend indignes de recevoir aucune faveur de Dieu et des hommes». (Abelly, III, 264).

De prime abord, ce sens de la reconnaissance n’est qu’un trait de bonne santé humaine et une excellente préparation á la vie chrétienne. Elle est beaucoup plus, car son absence provoque un déséquilibre mortel. C’est un élément intégral, indispensable á l’existence et, partant, á la prière chrétienne. Les êtres qui ne peuvent savoir ils viennent, quelles sont leurs origines, de quels élément ils sont á la fois tributaires et propriétaires ne par­viennent jamais á se connaitre paisiblement, á se posséder libre­ment, á discerner ce que par vocation ils doivent faire et ce que, par surnaturelle destinée, ils doivent être.

Monsieur Vincent stimule notre observation indolente et malmène notre ingrate mémoire. D’une part ses quarante années de construction progressive malgré les difficultés et les oppositions venant aussi bien de la hiérarchie qui plus tard le canonisera que des autorités politiques qui le malmènent et l’utilisent, il nous en impose. «Invariable pour la fin, doux, souple, maniable pour les moyens», disait-il (S.V. II, 355, 298, 583. IV, 75; 120-121). De son temps, il était déjà étiqueté et catalogué: «Monsieur Vincent est toujours Monsieur Vincent», disait-on. (Abelly, III, 310). D’autre part, et avec une égale constance, il se reconnait débiteur et s’évertue á témoigner sa reconnaissance á ses bien­faiteurs. «L’ingratitude, déclare-t-il, est le crime des crimes». (S.V. III, 37). Pour leur venir en aide, il est disposé á vendre les calices. (S.V. V, 393). Quelles que soient les critiques adres­sées á juste titre á Jean-François-Paul de Gondi, archevêque de Paris, il se souvient toujours de ce qu’il a fait pour la Congré­gation de la Mission et ne veut pas mourir sans lui dire, une dernière fois, «merci » (S.V. VII, 436). Il aurait pu á l’égard de Jean Duvergier de Hauranne, un ancien ami dont il ne partage pas toutes les idées, il aurait pu, lors de son emprisonnement á Vincennes par ordre de Richelieu, prendre en bonne politique un peu de distance ou tout au moins ne pas le défendre. Mais Monsieur Vincent se souvient qu’il a été assisté par M. de Saint-Cyran et il n’hésite pas, après avoir minimisé les accusations portées contre lui, á déclarer qu’il «était un des plus hommes de bien qu’il avait jamais vus». (S.V. XIII, 87).

3. L’idéal; triple intégration

En relevant les quatre notes caractéristiques de la prière vin­centienne, humilité, simplicité, admiration, reconnaissance, nous nous sommes maintenus á l’extérieur de son existence, observant á la manière des psychologues le comportement repérable et presque mesurable. Travail préalable aussi nécessaire qu’insuffi­sant. Pour accéder au-delà du périssable et du visible, au mouve­ment constructeur qui caractérise le mystère de la vie priante de Monsieur Vincent, une double opération est nécessaire.

La premiére consiste, autant que nous le pourrons, á nous «hausser » jusqu’á ce troisième ordre que Pascal appelle « ordre du cœur» et qui n’est autre que celui de la Révélation, de la grâce. A ce niveau, nous savons où nous percevons «comme dans un miroir» que si l’homme extérieur se dégrade et se détruit, l’homme intérieur sans cesse se renouvelle á l’image de Celui qui l’a créé. Cette transmutation amorcée et poursuivie réclame bon gré, mal gré, une disposition constante d’acceptation et une coopération mortifiante et vivifiante, pénible et fructueuse. Faute de cette humaine complicité et de cette modique coopération, la prière restera humaine même si elle se traduit par des exalta­tions sentimentales ou des logorrhées torrentielles.

Cette opération d’exhaussement ne sera réussie et stabili­sée que si elle est secondée par une opération de renoncement fondamental. Nous y sommes contraints si nous voulons obéir á l’Evangile et ne pas brutalement interrompre toutes nos acti­vités ordinaires. «Il faut prier sans cesse, nous dit le Christ de saint Luc, et ne jamais cesser». (Lc 18, 1). Mais d’autre part, á moins de faire revivre l’épopée des stylites qui mobilisaient leurs voisins pour se nourrir, nous devons assurer notre subisis­tance, concentrer au maximum notre attention… et ne pas penser á deux choses á la fois au risque de ne plus rien penser du tout. Alors, impuissants á bloquer prière et travail, dépités d’entre–larder si mesquinement notre labeur de maigres tranches de prière, nous sommes massivement tentés de récuser poliment toute addi­tion de supplément á des journées déjà lourdes de travail et de soucis.

L’obéissance á l’ordre du Christ et la fidélité á notre devoir d’homme et de chrétien ne peuvent être réalisées que par une manière plus profonde et plus vraie de nous «relier» á Dieu, et ceci par un effort de réalisme surnaturel. Nous devons nous souvenir que notre vie, avant d’être á nous, est plus profondé­ment et tris rigoureusement á Dieu. «C’est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être». (Ac. 17, 28). En inversant la perspective, nous pouvons dire que c’est la vie de Dieu qui á travers notre existence s’exprime et se manifeste. D’une certaine façon, nous pouvons dire qu’il existe dans une amé un double mouvement: celui de l’amé recherchant Dieu, celui de Dieu re­cherchant l’homme et agissant en lui. S’appuyant sur cette réalité solide comme le roc, Monsieur Vincent trace le chemin: « Il faut sanctifier ses occupations en y cherchant Dieu et les faire pour l’y trouver plutôt que pour les voir faites». (Entretiens, p. 548).

En somme, pour Monsieur Vincent, la prière n’est ni une ex­plosion verbale, ni le babil doucereux et finalement écœurant, ni la gymnastique destinée á me rendre maitre de moi-même comme de l’univers. La prière est un exercice concentré de vie chrétienne. Or la vie divinisée est au-delà des actions qui la traduisent. Elle est au-delà des états qu’elle se façonne et que nous acceptons. L’existence divinisée est au-delà de tout ce qui se laisse percevoir. Elle est imprégnée de la vie d’un autre qui, en nous, est plus présent et plus existant que nous ne le sommes á nous-mêmes. Il achève dans le temps une œuvre divine qui reste mystérieuse. Nous saisissons l’exacte signification de certaines formules lapidai­res du Père Vincent: « Quand vous ne diriez mot, si vous étés bien occupés de Dieu, vous toucherez les cœurs par votre seule présence ». (Abelly, II, 247). « Notre Seigneur est une conti­nuelle communion á ceux qui sont unis á son vouloir et non vouloir ». (S.V. I, 233). Un philosophe d’une rare profondeur, Léon 0llé-Laprune, déclarait dans Les Sources de la paix intellectuelle: « Nous agissons non par ce que nous disons et faisons, mais par ce que nous sommes».

Dès lors, nous pouvons mieux comprendre que l’existence de Monsieur Vincent, ce qui la constitue et lui donne sa force comme sa lumière blessante, c’est la convergence et la synthèse d’un triple mouvement.

a) Par Jésus, en Dieu.

Elle est d’abord intégration dans le Christ. S’adressant á un missionnaire chargé d’une tâche difficile, il lui rappelait son in­capacité radicale: «Ni la philosophie, ni la théologie, ni les discours n’opèrent dans les amés: il faut que Jésus-Christ s’en mêle avec nous, ou nous avec Lui, que nous opérions en Lui et Lui en nous, que nous parlions comme Lui et en son esprit ainsi que Lui-même était en son Père et prêchait la doctrine qui lui était enseignée». (Entretiens, p. 307). Le mouvement que le Christ dans saint Jean a nettement caractérisé est également le mouve­ment que Vincent de Paul préconise pour la prière. Le chrétien est dans le Christ pour se donner au Père et il sera d’autant plus chrétien qu’il se donnera davantage au Christ dans le Père.

Nous pourrions objecter: « Tout chrétien est dans le Christ, tous les baptisés ont reçu l’esprit de Dieu qui les porte vers le Père ». Monsieur Vincent nous prévient: «Tous les baptisés sont revêtus de son esprit, mais tous n’en font pas les œuvres». (Entretiens, p. 529). L’effort permanent consiste précisément á tendre sans cesse vers le Père, á nous efforcer de rejoindre Dieu en se donnant á Dieu dans et par le Christ Jésus.

b) Par le prochain, dans le Christ.

La prière est ensuite communion avec le prochain.

Qu’est-ce que le prochain? Ni un obstacle absolu, ni une fin dernière. Il est celui qui nous aide á nous intégrer dans le Christ. «Nous devons nous détacher de tout ce qui n’est pas Dieu et nous unir au prochain par charité pour nous unir á Dieu même, par Jésus-Christ». (Entretiens, 544).

Il est image de Dieu d’une double façon: mystiquement parce qu’il est baptisé ou baptisable, dynamiquement parce que même les défauts du prochain nous éclairent sur les nôtres. Ils nous aident á saisir le néant, la fragilité de notre être. Ses qualités sont des participations perceptibles de la bonté de Dieu et cons­tituent comme des «espèces» nous permettant d’entrer dans le mystère divin. «Les choses corporelles, écrivait Pascal, ne sont qu’une image des spirituelles et Dieu a représenté les choses invisibles dans les visibles. Cette pensée est si générale et si utile qu’on ne doit point laisser passer un espace notable de temps sans y songer avec attention». (Lettre du 1er avril 1648. Brunschvicg minor, p. 88).

c) Par les événements.

Nous sommes amenés á compléter l’appui du Christ présenté par l’histoire et dans la foi et la stimulation émanant de l’ambiguïté du monde vivant dont nous faisons partie, par l’appui fourni par la nature et les événements.

Les événements irrationnels qui contrarient ou stoppent l’action de l’homme sont, pour ceux qui veulent les comprendre, d’ex­cellents pédagogues ou des répétiteurs divinement inspirés et obs­tinés. Sans eux, les humains n’auraient aucune facilité pour re­connaitre leurs limites, leur petitesse impuissante devant la Toute-puissance transcendante de Dieu.

Les événements élaborés par les hommes sont d’une lecture beaucoup plus délicate. Ils réclament l’étroite coopération de la foi et de la charité, cette charité qui ne peut demeurer inactive. Devant l’opposition du Père de Bérulle, puis de la Congrégation de la Propagande qui interdit la fondation de la Congrégation de la Mission, et surtout la tactique sinueuse du cardinal Mazarin, son attitude ne sera ni l’opposition virulente et contestataire, ni la passivité á l’échine souple que la faiblesse, la paresse et la lâcheté nourrissent pieusement. Il adopte une attitude de prière et de foi. Pour démêler dans les obstacles humains ce qui est de Dieu et doit subsisté de ce qui est de l’homme, et donne doit être combattu et surmonté, Monsieur Vincent reste fidèle au mouvement originel de sa prière tel que nous l’avons décrit.

«Il prie, il réfléchit, il demande conseil », ces trois opérations dé­cloisonnent son être pour le livrer plus profondément et plus largement, plus définitivement aussi, au Christ Jésus. La volonté de Dieu ne se révèle á lui que dans et par la prière dont elle emprunte le cheminement et le rythme.

Ayant perçu puis discerné avec évidence l’avance et la requête de Dieu, Vincent se livre tout entier, s’anéantit pour « exaucer Dieu » en ce monde.

4. Le dynamisme

L’idéal de la prière-union á Jésus, communion au prochain, obéissance inconditionnée á la volonté de Dieu canalisée et fil­trée par les événements, ne révélé sa valeur que par l’intensité et la puissance de celui qui le réalise.

Ce potentiel a été hélas sérieusement dissimulé par la pruderie lénitive des biographes. Depuis trois siècles, obéissant á la philosophie du siège qui les soutenait, ils ont, avec la gravité de M. Diafoirus, anesthésié, momifié et statufié le fondateur de la Mission. Livré aux biographes officiels, Monsieur Vincent n’est plus que l’expression idéale et nécessaire aux différents âges de l’œuvre qu’il avait construite. Louis Abelly, en 1664, présente Monsieur Vincent comme le bon supérieur d’une communauté religieuse qui s’épanouit sous le soleil du jeune Louis XIV. Pierre Collet, en 1748, présente le régisseur canonisé qui s’adapte aux institutions religieuses du XVIII’ Monsieur Vincent s’ajuste correctement aux canons du classicisme et aux directives de la royauté antijanséniste. En 1860, le chanoine Maynard, fidèle au romantisme religieux persistant dans les sphères religieuses, présente Monsieur Vincent comme un saint Thomas d’Aquin de la charité. En 1932, Pierre Coste, soucieux de ne pas troubler ses lecteurs, dissimule ses découvertes dans le sous-sol de ses notes et dose savamment une crémé onctueuse jugée indispensable au palais de certaines religieuses. Sans aucun doute, la vision et le poids des institutions existantes accablaient les hagiographes et masquaient systématiquement la force prodigieuse et la puissance créatrice de l’imagination vincentienne.

Ayant signalé ailleurs la nécessité de déchirer ce voile trom­peur, je ne retiendrai ici l’attention que sur le jaillissement extra­ordinaire qui caractérisait cette existence et mobilisait sans arrêt les premiers disciples facilement découragés et essoufflés. Les lettres, les conférences, les résumés de conseil sont scandés par des mots d’ordre réclamant la marche en avant, le don á Dieu.

Ce meneur d’hommes, je l’imagine pour ma part totalement étranger aux personnages pasteurisés et stérilisés de l’imagerie populaire. Je le vois au contraire très proche, malgré ses allures paysannes, de ce «dieu des batailles » qu’était le prince de Con- dé. Avant l’action, « fi est tranquille, tant fi se trouve dans son naturel», mais á l’heure marquée «il porte de rang en rang l’ardeur dont fi est animé» (J.-B. Bossuet).

«Cherchez, réclame-t-il, cela dit soin, cela dit action». (Entre­tiens, p. 547). Il s’insurge contre ceux qui ne sont plus que des cadavres «n’ayant que le nom et la figure de ce qu’ils ont été ». Sujets perpétuellement geignants qui « trainent le balai». (Entretiens, p. 878). Il harcèle avec une ironie théâtrale « les gens mitonnés qui n’ont qu’une petite périphérie, qui bornent leur vue et leurs desseins á certaines circonférences où ils s’en­ferment comme en un point; ils ne veulent sortir de là; et si on leur montre quelque chose au-delà, et qu’ils s’en approchent, pour la considérer, aussitôt ils retournent en leur centre, comme les limaçons en leur coquille ». (Entretiens, p. 509).

S’enfermer en soi-même est contraire á l’esprit de Dieu. «Cha­cun pense dans le monde que cette compagnie est de Dieu parce qu’on voit qu’elle accourt aux besoins plus pressants et plus délaissés» (Entretiens, p. 506-507). «Il faut courir aux besoins spirituels de notre prochain comme au feu». (Entretiens, p. 894).

II. La doctrine de la prière

Il était indispensable, pour discerner et saisir l’originalité de l’enseignement vincentien sur la prière, de caractériser le contenu foncier et le dynamisme de son expérience religieuse. Faute de cette précaution, la saveur et la qualité de ses paroles échappent totalement. Chez lui, la doctrine n’est qu’une expression et un affleurement de l’expérience, l’expérience est la concrétion, la réalisation et la vérification de la doctrine.

1. Destinataires variés

En cataloguant pour commencer les différents bénéficiaires de cet enseignement, leur diversité autant que leur nombre nous étonnent. Au cours de ses quarante-neuf années de ministre sa­cerdotal Monsieur Vincent s’adressa aux pauvres gens des champs parfaitement illettrés, aux Filles de la Charité, peu cultivées, aux Visitandines d’origine bourgeoise et convenablement instruites, aux prêtres de la Mission, aux docteurs de Sorbonne et aux évêques. L’éventail de la variété ne pouvait être plus déployé puisque nous constatons la présence des «extrêmes». ‘Mas cette diversité réclamant une souplesse d’adaptation n’empêche cependant pas Monsieur Vincent de se référer toujours aux seules vérités essen­tielles et aux dispositions indispensables en tous les états de vie ne fait pas mystère de cette constante. «Au début de la Mission, rapporte-il, je n’avais qu’une seule prédication que je tournais de mine façons, c’était de la crainte de Dieu» (Entretiens, p. 421).

2. Préoccupation fondamentale

S’adressant aux sujets qui désirent véritablement prier, Mon­sieur Vincent s’empresse de les mettre en garde contre une tendance foncière et très naturelle pour ne pas devenir habituelle, voire inconsciente: celle de juger et d’apprécier la prière á partir de la bonne impression ressentie, du réconfort ou de la lumière obtenue. M. Vincent se méfie. Depuis quelques millénaires le dé­mon se transforme en ange de lumière. Savamment, politique­ment il inocule des sentiments trompeurs. Prudence et sagesse doivent nous inviter á ne formuler aucun jugement sur les habitants des zones sentimentales de notre existence. Pour de­meurer dans la légalité et conserver toutes ses chances de succès, notre curiosité doit restreindre son secteur d’observation. Seuls les actes nous renseignent et précisons ceux qui précédent et qui suivent la prière. (Abelly, III, 54-55).

Nul ne préservera le mystère surnaturel de la prière, sa pro­fonde action transformante s’il n’est pas conscient d’être unique­ment et pauvrement un coopérant, un intermédiaire au service de l’auteur principal et premier, Dieu seul, installé dans l’aventure humaine. Il est maitre de notre destination et de notre transforma­tion. Nous savons seulement qu’il entend nous unir de plus en plus á Lui et qu’il nous engage à vérifier l’authenticité et la profondeur de cette union en nous unissant á tous les êtres jusqu’à ce que Lui-même soit tout en tous. (I Co 15, 28).

Dès lors, oubliant les grandes pensées et se défiant des « grands sentiments », l’âme qui veut prier et assumer á sa prière le maximum « d’unités de valeur » est invitée á assumer les dispo­sitions du Christ Jésus, á faire siennes les attitudes du Verbe Incarné telles que l’Epitre aux Philippiens (cha. II) les a dé­crites, telles que saint Jean les a expliquées: humilité, amour, anéantissement du moi dévoyé, amour effectif, douceur compatis­sante et communiante. Qui participera á cette attitude compren­dra que «Notre Seigneur et les saints ont plus fait en souffrant qu’en agissant (S.V. II, 4).

Evidemment, le retour incessant aux vérités révélées déçoit et contrarie profondément la petite nature. Elle tente, dans la prière comme dans la vie, de se replier sur elle-même, de se ré­conforter en attirant tout á soi et en se constituant comme centre d’équilibre et de gravitation. Pour enrayer cette tendance persis­tante, Monsieur Vincent, avec l’âpreté d’un paysan tenace, mul­tiplie les avertissements: « Les apparences sont trompeuses », « toutes choses sont incertaines hors celles que l’Ecriture garan­tit », « la raison humaine n’atteint que rarement á la raison divine », « nous sommes en perpétuel changement ». Pour celui qui veut se dégager des apparences trompeuses et fuir ce perpé­tuel changement, il n’est qu’une sagesse et une politique: s’appuyer sur une réalité invisible et vivante. Seule l’éternité présente dans l’homme peut l’aider á réaliser sa vocation d’éternité.

3. Les bases dogmatiques de la vie de prière

Cette éternité présente est « présentée » á l’homme sous les espèces des formules dogmatiques et des assertions majeures de la foi chrétienne: Création, conservation, Incarnation, Rédemp­tion. Mais ces espèces dogmatiques deviennent pour le chrétien d’autant plus décevantes, flottantes et irréelles qu’elles ne rem­plissent plus leur fonction médiatrice. Leur raison d’être et leur r6le sont d’assurer la liaison entre une vie éphémère et fragile et la seule vie, la vie subsistante.

Or l’analyse minutieuse et persévérante de l’enseignement vicentine nous permet de déceler au centre et á la source de jaillis­sement, en assurant la synthèse cohérente et l’irréductible origi­nalité, la convergence et la permanence d’un triple effort.

a) Effort pour restituer á la personne priante le sens de son in­sertion dans la vie divine.

Alors que l’analyse la plus poussée et l’inventaire le plus com­plet ne parviennent pas á donner le dernier mot de l’homme sur­naturalisé, le Christ incarné se perpétue mystiquement dans l’hu­manité rachetée et nous permet de l’entrevoir confusément, énig­matiquement, mais d’une façon certaine. Le Christ intérieur révélé que chaque chrétien est «christiforme». «Nous ne connais­sons Dieu que par Jésus-Christ», affirmait passionnément Pascal, et il poursuivait: «Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ nous ne savons ce que c’est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes». (Pensées, Edit. Lafuma 189, 417). Durant la vie terrestre de Jésus, le Pire lui aussi se révélait á travers le visage et l’ini­tiative de son Fils. «Qui m’a vu a vu le Père». (Jn 14, 9). Le Pire et le Fils unis par le même amour révélaient eux-mêmes le mystère de l’Esprit saint et la vie trinitaire.

La pédagogie divine révélant le Père dans le Fils, le Fils dans l’humanité fournit á Monsieur Vincent une méthode de connaissance. Délaissant les apparences, il faut d’abord regarder du côté de Dieu, «voir les choses comme elles sont en Dieu et non comme elles apparaissent» (S.V. VII, 388). De là découleront deux règles de la vraie, de l’unique prière.

Partir de Dieu, c’est-á-dire éclairer ce qui apparait par ce qui est et demeure invisible.

Faire appel á l’esprit intérieur, non á celui de l’homme, mais á l’Esprit de Dieu qui est en nous pour qu’il inspire, guide, soutienne nos désirs et les rende conformes á la prière que l’Esprit de Dieu élève au plus secret de notre être (cf. Rm 8, 15).

b) Effort pour donner ou restituer á l’action sa valeur priante en l’intégrant dans l’œuvre de Dieu.

Les dogmes fondamentaux du christianisme: Création, conservation providentielle, Incarnation, Rédemption, ne sont pas des­tinés á être noyés dans le brouillard du passé. Ces vérités ne nous sont données que comme source d’esprit et de vie. Nous mettant dans l’impossibilité d’utiliser Dieu, ils ont la divine vertu de nous rendre utilisables par Dieu.

Le Christ déclarait qu’il était parti du Père, qu’il demeurait dans et avec le Père, qu’il allait vers le Père. La vie de prière nous réintégré et nous soutient dans ce mystérieux mouvement. Créé et sorti de la main de Dieu, soutenu par la main de Dieu ainsi que Monsieur Vincent aimait á le redire, le chrétien demeure en Dieu et il vit dans la mesure où il va vers Celui qui donnera á son existence sa lumière, sa vérité, sa consommation. Trois notes garantissent que nous voulons demeurer dans ce triple mouvement:

  • le désir et la volonté de sortir de soi non pour s’évader et s’évaporer en rêves, mais pour se reconnaitre fondamentalement en dépendance de création continue;
  • la renonciation totale et douce á soi-même pour n’aimer dans notre vie que ce qui est vie et action d’un Autre á travers nous-mêmes;
  • volonté de s’achever en Dieu, de s’y consommer. «Se con­sommer pour Dieu, n’avoir de biens ni de forces que pour les consommer pour Dieu, c’est ce que Notre Seigneur a fait lui-même, qui s’est consommé pour l’amour de son Père!» (S.V. XIII, 179).

c) Effort pour restituer le sens de la communion.

Nous devons cette désignation d’un dernier effort á une décon­certante formulation de Monsieur Vincent. «Et d’autant, écrit-il dans la réglé des missionnaires, que pour bien honorer ces mystères — de la Sainte Trinité et de l’Incarnation — l’on ne saurait donner aucun moyen plus excellent que la due vénération et le bon usage de la sacro-sainte Eucharistie, soit que nous la consi­dérions comme sacrement, soit en tant que sacrifice». (Règles ch. X, 3). Ce raccourci énergique éclaire l’amé de la prière. Le sens de la présence et celui du sacrifice sont intimement liés. Nous savons fort bien que ceux que nous n’aimons pas et ceux hélas que nous n’aimons plus ne sont plus présents en nous, nous les avons expulsés de notre cœur. Mais nous savons aussi, même si nous éprouvons quelque honte á le confesser publiquement, que nous ne pouvons peser notre amour, nos possibilités d’accueil intérieur qu’au poids du sacrifice que nous nous imposons de subir pour quelqu’un, au poids de la souffrance que nous nous résignons á supporter par quelqu’un. Qui ne veut se sacrifier n’en­trera jamais dans le paradis de la charité.

Or le mystère de la présence eucharistique n’aura sa consis­tance, sa solidité et sa divine vertu que si le chrétien s’offre lui-même dans une prière et un sacrifice achevant en lui-même l’of­frande du Christ á son Père. Le mémorial de l’agonie et de la mort de Jésus n’est déchiffrable, intelligible et pleinement fissible que dans le consentement d’amour á notre propre agonie, á notre certaine et imprévisible mort.

Laissons, pour terminer cet exposé insuffisant, laissons la parole á un agonisant, á Georges Bernanos au terme de son agonie: «Nous voulons, écrivait-il, nous voulons réellement ce qu’II veut, nous voulons vraiment sans le savoir, nos peines, notre souffrance, notre solitude alors que nous imaginons seulement vouloir nos plaisirs. Nous nous imaginons redouter notre mort et la fuir quand nous voulons réellement cette mort comme Il a voulu la sienne. De la même manière qu’II se sacrifie sur chaque autel où se célébré la messe, Il recommence á mourir dans chaque homme á l’agonie. Nous voulons tout ce qu’Il veut, mais nous ne savons pas que nous le voulons, nous ne nous connaissons pas, le péché nous fait vivre á la surface de nous-mêmes, nous ne rentrerons que pour mourir, et c’est là qu’Il nous attend». 24 janvier 1948. A. Beguin, Bernanos par lui-même, p. 147.

Monsieur Vincent, résumant d’une manière plus poignante cette vérité impérieuse, déclarait: «Ressouvenez-vous, Monsieur, que nous vivons en Jésus-Christ par la mort de Jésus-Christ et que nous devons mourir en Jésus-Christ par la vie de Jésus-Christ, et que notre vie doit être cachée en Jésus-Christ et pleine de Jésus Christ, et que pour mourir comme Jésus-Christ, il faut vivre comme Jésus-Christ». (S.V. I, 295).

Etrange paradoxe, plus que de leur vivant, les morts nous par­lent. Mais après tout, nous l’avions oublié: ils sont vivant(s) de Dieu.

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