La dévotion mariale chez Saint Vincent de Paul et les Prêtres de la Mission. Première période

Francisco Javier Fernández ChentoMédaille Miraculeuse et dévotion marialeLeave a Comment

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Auteur: Edmond Crapez, CM .
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crapezLa vie mariale de M. Vincent se révèle à quiconque, refusant de se laisser éblouir par l’éclat de ses œuvres, cherche à pénétrer l’un des secrets de sa spiritualité, l’esprit de ses fondations apostoliques. La doctrine mariale qu’il professe, la dévotion qu’il pratique envers la Sainte Vierge, qu’il enseigne à ses missionnaires, qu’il propage par toutes les initiatives issues de sa charité, sont à souligner d’après les documents authentiques.

On peut distinguer deux périodes dans cette histoire de la vie mariale vincentienne : 1° de saint Vincent de Paul à la Révolution française ; 2° depuis la manifestation de Notre-Dame de la Médaille Miraculeuse, en 1830, jusqu’à nos jours.

Première période de Saint Vincent de Paul (1581-1660) à la Révolution Française (1789)

1° Saint Vincet de Paul : leçons et exemples

Le premier historien de Saint Vincent a écrit en 1664 : «Il y a grande raison de croire que M. Vincent, qui avait une telle affection de se conformer à toutes les volontés de Dieu et de suivre fidèlement la conduite de son Église et les exemples des saints, se sera dignement acquitté de tous les devoirs de dévotion et de piété envers cette très sainte Mère de Dieu. Aussi en a-t-il donné des preuves et laissé des marques considérables. Car, en premier lieu, parmi les règlements qu’il a donnés à sa Congrégation, il a mis celui-ci comme l’un des principaux, et dont il recommandait fort particulièrement l’observance aux siens»1 . Et Abelly cite le paragraphe des Règles communes de la Mission, concernant la dévotion envers la Sainte Vierge.

Voici le texte de cette règle : «Parce que la bulle (d’érection de la Congrégation) nous recommande en termes exprès d’honorer d’un culte particulier la Bienheureuse Vierge Marie, et que nous sommes d’ailleurs et à divers titres obligés à cela, nous tâcherons tous et un chacun de nous acquitter parfaitement, Dieu aidant, de ce devoir : 1° en rendant tous les jours, et avec une dévotion particulière, quelque service à cette très digne Mère de Dieu et la nôtre ; 2° en imitant, autant que nous le pourrons, ses vertus, particulièrement son humilité et sa chasteté ; 3° en exhortant ardemment les autres, toutes les fois que nous en aurons la commodité et le pouvoir, à ce qu’ils lui rendent toujours un grand honneur et le service qu’elle mérite».2

Au témoignage d’un bon juge, «la règle des Lazaristes constitue, avec son commentaire, recueilli dans le second volume des Entretiens, le document le plus authentique et le plus réfléchi sur la spiritualité de saint Vincent de Paul»3.

Or le chapitre X de la règle, remise aux missionnaires le 17 mai 1658, parmi les Exercices de piété ou pratiques spirituelles à observer dans la Congrégation, recommande en première ligne le culte des grands mystères de la Trinité et de l’Incarnation, au moyen surtout de la Sainte Eucharistie, considérée comme sacrement et comme sacrifice, et aussitôt après, la dévotion envers la Bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu et des hommes.

La bulle d’érection de la Congrégation de la Mission, par Urbain VIII, du 12 janvier 1632, à laquelle la Règle se réfère, dit explicitement : «Cultus peculiaris sit Sanctissimam Trinitatem, sacrum Incarnationis mysterium et Beatissimam Virginem Dei Matrem Mariam venerari»4.

M. Vincent «a toujours recommandé et conseillé à un chacun d’avoir une spéciale dévotion à cette Reine du Ciel»5.

Il suffit pour s’en convaincre d’ouvrir les Sermons de saint Vincent de Paul, de ses coopérateurs et successeurs immédiats pour les missions des campagnes, publiés pour la première fois avec l’autorisation de Mgr l’Évêque de Saint-Dié, par les soins de l’abbé Jeanmarie, professeur au Séminaire de Châtel (Vosges), en 18596. L’auteur déclare posséder la collection manuscrite et inédite des instructions données aux campagnes dès 1625. De longues et patientes recherches n’ont pu lui faire acquérir la certitude que saint Vincent de Paul a lui-même composé ces discours, mais l’on peut affirmer qu’il en a au moins donné le canevas, travaillé et disposé les matériaux avec MM. Portail, Alméras, du Coudray et de la Salle, ses amis et coopérateurs.

Le 48e Sermon a pour objet : la dévotion à la Sainte Vierge et prend pour texte ce mot des Proverbes : Ego diligentes me diligo (VIII, 17). «Voilà des paroles qui conviennent premièrement à la Sagesse incréée, et qui sont ensuite appliquées par le Saint Esprit même à Marie, mère de Jésus. C’est aussi par l’instinct de cet Esprit divin que l’Église les fait chanter aux têtes principales de cette Vierge immaculée7

Remarquons, dès le début de l’instruction mariale, le titre d’Immaculée donné à la Vierge. L’Église a pu dire, dans l’office de la Manifestation de Notre-Dame de la Médaille Miraculeuse (1894) que la Société des Prêtres de la Mission est toujours restée fidèle, pour la profession et le culte de l’Immaculée Conception, aux traditions de son saint Fondateur.

Le discours des premiers missionnaires emprunte à une pensée de saint Bernard la division suivante : Marie est la mère de Dieu, tel est le premier motif de se dévouer à son service ; Marie est notre mère, tel est le second. Ces deux motifs reproduisent exactement l’idée centrale de la règle des Lazaristes. Le développement de ces pensées est d’une netteté et d’un charme qui évoquent la manière du Grand Siècle (p. 367-383).

C’est au cours d’une retraite donnée par les missionnaires Lazaristes, dans la chapelle du château de Saint-Germain-en-Laye, que fut décidée, signée, le dixième jour de février de l’an de grâce mil six cent trente-huit, la déclaration officielle du Vœu de Louis XIII, la consécration du royaume à la Très Sainte Vierge avec la procession du 15 août.

Abelly pouvait, en toute vérité, affirmer de M. Vincent : «La dévotion de ce saint homme envers la Mère de Dieu a paru grandement par les prédications qu’il a faites en son honneur dans les missions où il a travaillé, et par la pratique qu’il a introduite parmi les siens de faire de même, et d’instruire soigneusement le peuple des obligations particulières que les chrétiens ont d’honorer, servir et invoquer cette très sainte Mère de Dieu et de recourir à Elle en leurs besoins et nécessités8

Saint Vincent de Paul a prêché la dévotion mariale par son exemple autant que par ses écrits. Parlant de sa captivité en Barbarie, il écrivait à M. de Comet, le 24 juillet 1607 : «Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues prières que je lui faisais et à la Sainte Vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré.» Et le chant qui lui revient à la mémoire, en ces jours d’exil, en son apostolat de prisonnier, se trouve être, avec le psaume Super flumina Babylonis, l’antienne Salve Regina9 ».

Ainsi le premier document écrit que nous possédions de saint Vincent de Paul mentionne sa dévotion personnelle envers la Très Sainte Vierge, sa première expérience mariale.

Selon le mot de l’abbé Maynard, Marie a été la première institutrice de saint Vincent. Fervent de la liturgie mariale, le fondateur de la Mission, dit Abelly, «jeûnait exactement les veilles de fêtes (de la Sainte Vierge) et se préparait à les célébrer par plusieurs autres mortifications et bonnes œuvres ; et, par son exemple, il a introduit cette sainte pratique parmi les siens. Il ne manquait pas d’officier solennellement les jours de ses fêtes et il le faisait avec de tels sentiments de dévotion que l’on pouvait aisément connaître quel était son cœur à l’égard de cette très Sainte Vierge. Il avait aussi une dévotion particulière de célébrer la sainte messe dans ses chapelles et aux autels qui étaient dédiés en son honneur.
Comme il faisait l’ouverture des conférences et des assemblées où il se trouvait par l’invocation du Saint Esprit, il les terminait toujours par quelque antienne et oraison en l’honneur de cette très sainte Mère de Dieu.
Il portait toujours un chapelet à sa ceinture, tant pour le dire souvent, comme il faisait, que pour faire par cette marque extérieure une profession ouverte de sa dévotion et vénération envers la Reine du Ciel et se déclarer publiquement pour l’un de ses très fidèles et dévots serviteurs.
En quelque lieu qu’il se trouvât, soit à la maison, soit en d’autres endroits de la ville, quoi que ce fût en la compagnie de personnes considérables, aussitôt qu’il entendait sonner la Salutation Angélique, il se mettait à genoux — hors le temps pascal et les dimanches qu’on la dit debout — pour lui offrir cette prière avec le respect convenable ; et son exemple obligeait les autres à faire de même.
Il allait très souvent visiter par dévotion les églises dédiées à Dieu sous l’invocation de cette bienheureuse Vierge
10

Dans le courant d’octobre 1636, la peste s’était déclarée à Saint-Lazare. M. Vincent écrit en novembre à M. Robert de Sergis, prêtre de la Mission, à Amiens : «Il y a apparence que Notre Seigneur aura pitié de cette petite compagnie, par l’intercession de la Sainte Vierge que nous avons envoyé visiter à cet effet par M. Bodet, à Chartres11

Saint Vincent se rendit plusieurs fois, personnellement, en pèlerinage à Notre-Dame de Chartres. Il y alla une fois, notamment, «afin d’obtenir, par l’intercession de cette puissante avocate, les lumières nécessaires à un ecclésiastique nommé à un évêché, pour connaître la vocation de Dieu sur lui à ce sublime état, estimant que ce vertueux ecclésiastique pourrait rendre de très grands services à l’Église, quoiqu’il eût grande peine à s’y résoudre, par des sentiments d’une très rare humilité12

Il s’agit sans doute d’un cousin de M. Olier, François Perrochel, l’un des prêtres distingués de la «Conférence des Mardis» qui se groupaient autour de saint Vincent pour s’animer de son esprit et agir sous sa direction. Perrochel fut consacré dans l’église de Saint-Lazare le 11 juin 1645 et gouverna le diocèse de Boulogne jusqu’en 1675. Et l’on sait, au témoignage unanime des historiens de cette ville, que M. Vincent avait été proposé par la reine Anne d’Autriche, en 1643, comme évêque de Boulogne13. L’humble prêtre qui aurait repoussé l’honneur du sacerdoce «s’il avait su ce que c’était», avait décliné l’offre royale de l’épiscopat boulonnais et fait retomber la gloire sur l’un de ses plus intimes amis.

D’autre part, «pendant les guerres et les troubles de ce royaume — dit encore son premier biographe — M. Vincent portait les ecclésiastiques de la Conférence de Saint-Lazare à faire divers pèlerinages en ces mêmes églises (dédiées à la Sainte Vierge) pour demander à Dieu, par l’entremise de la Mère de miséricorde, la paix et tranquillité publique… Il conviait aussi les dames de la Compagnie de la Charité à faire de semblables pèlerinages en divers lieux dédiés en l’honneur de la même Sainte Vierge, pour implorer par son moyen le secours de la divine bonté dans les calamités publiques ; et lui-même allait en ces lieux-là pour y offrir le très saint sacrifice de la messe et les communier de sa main14 ».

2° Les Confréries de la Charité

Les diverses œuvres ou fondations de saint Vincent s’inspirent du même esprit marial.

«Le grand nombre des confréries qu’il a établies et fait établir de tous côtés pour honorer Notre Seigneur par l’exercice de la charité envers les pauvres et qu’il a mises sous la protection spéciale de sa très Sainte Mère, aussi bien que toutes les autres compagnies et assemblées de piété dont il a été l’auteur, sont des marques bien expresses, non seulement de sa dévotion envers la très Sainte Vierge, mais aussi de l’affection et du zèle qu’il avait de la répandre dans tous les cœurs15.» Ce dernier témoignage d’Abelly résume à merveille toute l’histoire des Confréries de la Charité. Dans les divers règlements ou actes d’établissement de ces confréries de dames, d’hommes, ou mixtes, une place d’honneur est donnée à la Vierge Immaculée.

Le premier sermon de la Mission fut prêché à Folleville, au diocèse d’Amiens, le 25 janvier 1617. La première Charité de femmes fut érigée à Châtillon-les-Dombes, alors au diocèse de Lyon, aujourd’hui de Belley, le huitième de décembre, jour de l’Immaculée Conception de la Vierge Mère de Dieu, l’an mil six cent dix-sept16.

Les débuts de cette confrérie remontent au 23 août de cette même année 1617, d’après un document, tout entier de l’écriture de saint Vincent, découvert en 1839 dans les archives de la mairie de Châtillon. Ce règlement provisoire indique la double fin que se proposent les dames, à savoir d’aider le corps et l’âme, et ajoute : «Pour ce que la Mère de Dieu étant invoquée et prise pour patronne aux choses d’importance, il ne se peut que tout n’aille à bien et ne redonde à la gloire du bon Jésus son Fils, lesdites dames la prennent pour patronne et protectrice de l’œuvre et la supplient très humblement d’en prendre un soin spécial17

Le règlement définitif, de novembre, parle de la manière d’assister et nourrir les malades. La servante des pauvres «fera laver les mains aux malades et dira le Benedicite…, puis conviera le malade charitablement à manger, pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère»18.

Le règlement général des Charités de femmes débute ainsi : « La Confrérie de la Charité a été instituée pour honorer Notre Seigneur Jésus-Christ, patron d’icelle, et sa sainte Mère, et pour assister les pauvres malades des lieux où elle est établie, corporellement et spirituellement19

Les femmes de la Charité de Folleville (1620) «sont admonestées de porter en l’intérieur un grand honneur et révérence à Notre Seigneur et à sa sainte Mère, comme étant l’un des principaux points que requiert l’association, et dire à cet effet chaque jour cinq Pater noster et cinq Ave Maria»20.

Les hommes seront admis à la Charité de Folleville à la condition de pratiquer et faire pratiquer les exercices accoutumés «pour honorer Notre Seigneur Jésus, patron d’icelle, et sa sainte Mère 21 ». Ces «Charités» d’hommes seront la lointaine origine des sociétés actuelles de saint Vincent de Paul.

La Charité mixte de Joigny (mai 1621) comporte les mêmes recommandations22.

3° Les Filles de la Charité

Aux Confréries de la Charité vient s’adjoindre bientôt la Compagnie des Filles de la Charité, dont Louise de Marillac fut la fondatrice avec M. Vincent.

Dès 1629, alors qu’elle n’était encore que la visitatrice des confréries naissantes, sainte Louise avait eu la joie de saluer, à Montmirail, la statue de la Sainte Vierge que saint Vincent avait fait placer au-dessus des quatre portes de la ville, solennellement consacrée en 1618 à la Mère de Dieu.

Sous la conduite du saint Fondateur, Louise va développer en elle et répandre chez les Filles de la Charité une profonde culture mariale.

Mgr Baunard a pu écrire au sujet de sa doctrine mariale : «Chacune des prérogatives, attributions et vertus (de la Sainte Vierge) est exposée, exaltée, dans les termes d’une théologie dont la science profonde, exacte, étonne sous la plume d’une femme.23 »

À propos de l’Immaculée Conception, Louise de Marillac s’écrie : «Plût à Dieu que je puisse écrire entièrement les pensées que sa bonté m’a fait la grâce d’avoir au sujet de la Conception immaculée de la Sainte Vierge, afin que la véritable connaissance que j’ai eue de ses mérites et la volonté de lui rendre ce que je lui dois ne partent jamais de mon cœur. Toute ma vie, au temps et en l’éternité, je la veux aimer et honorer tant que je pourrai24

Une prière à la Vierge contient cet élan et cette précision : «O mon Dieu, que la perfection de cette âme sainte unie à son corps soit, je vous prie, manifestée à toutes les créatures, afin qu’elles admirent et adorent votre toute-puissance et qu’elles vous glorifient éternellement de sa toute pure et immaculée Conception ! Il est vrai, sainte Vierge, que vous avez toujours été préservée du péché par les mérites de l’Incarnation et de la mort et passion du Fils de Dieu et le vôtre ; et partant que vous êtes la véritable fille aînée de la Croix25

L’abbé Lesêtre conclut, avec raison : «On voit avec quelle précision théologique Louise de Marillac donnait pour base à la Conception immaculée de Marie les mérites de la passion et de la mort du Fils de Dieu. L’Église a expressément consacré cette doctrine dans l’oraison de l’Immaculée Conception, où elle dit que c’est en prévision de la mort de son Fils que Dieu l’a préservée de toute souillure, afin de préparer à ce Fils une digne demeure en Marie26

Voici comment Marie est saluée dans le mystère de son Assomption : «Oh ! que bienheureux fut votre cher cœur, divine Mère, lorsqu’étant rempli du saint amour, il donna la mort à votre corps, séparant par ce moyen votre âme toute comblée de grâces et de mérites. Qu’à jamais cette belle âme soit triomphante, élue entre des milliers et à présent réunie à son sacré corps, par l’adhérence qu’elle a donnée au dessein que Dieu avait sur elle de toute éternité27

Le fait de la médiation de Marie, mère de grâce et de miséricorde, est ainsi affirmé : «Regardons la sainte Vierge comme le canal par lequel tout ce bien (l’Incarnation et les exemples de la vie de Jésus-Christ) nous a été communiqué28. » – «Que les âmes qui aspirent au saint amour soient aidées de votre toute-puissante intercession, pour l’accomplissement des desseins de Dieu sur elles !29  »

Fille aînée de la Croix, Marie est en même temps Corédemptrice : «Vous avez voulu vous servir d’Elle dans la rédemption du genre humain et comme dans votre Incarnation vous avez demandé son consentement et vous avez voulu qu’elle acquiesçât à votre très sainte volonté signifiée par l’Ange ; vous avez voulu aussi, pour plus grande perfection de son âme, qu’elle fût présente à votre mort et qu’elle y acquiesçât à votre volonté30

La dévotion mariale de Louise de Marillac n’est pas moins solide que sa doctrine. Aussi soumet-elle toutes ses pratiques de piété envers la Très Sainte Vierge à son directeur, M. Vincent.

Elle a un culte spécial pour la récitation du chapelet, ce rosaire que·ses Filles portent toujours à la ceinture, à l’imitation de saint Vincent. Elle demanda même, en mai 1646, la permission de pratiquer un exercice, un petit chapelet, «pour honorer la vie cachée de Notre Seigneur dans son état d’emprisonnement aux entrailles de la Sainte Vierge», exercice que son directeur ne crut pas devoir autoriser.

Son règlement de vie dans le monde portait : «Tous les premiers samedis du mois, je renouvellerai mes vœux et bonnes résolutions, faisant lecture de ma protestation avant ou après la communion, et ce, le samedi, en témoignage que j’ai pris la Sainte Vierge, à cause de ma faiblesse et inconstance, pour être ma protectrice ; afin aussi que, par son intercession, je puisse, le reste de mes jours, honorer en elle l’estime que Dieu a faite de la virginité par-dessus le mariage31. »

En octobre 1644, elle demande à saint Vincent la permission de faire le voyage de Chartres, «pour recommander à la Sainte Vierge tous nos besoins et les propositions que je vous ai faites32  ». Elle rend compte de son pèlerinage. «La dévotion du samedi (15 octobre) fut de rendre à Dieu, en la chapelle de la Sainte Vierge, ce que je lui devais pour plusieurs grâces reçues de sa bonté.» Le lundi, jour de la dédicace de l’église de Chartres, elle demande à Dieu, par les prières de la Sainte Vierge, Mère et Gardienne de la Compagnie des Filles de la Charité, la pureté dont elle a besoin et la fidélité33.

Une oblation, sans date, de Louise de Marillac, dit expressément : «Vous nous avez, Seigneur, inspiré de faire le choix de votre sainte Mère pour unique Mère de votre petite Compagnie… Souffrez donc que nous ayons recours à vous avec confiance, respect, humilité et entière soumission34. »

Le dimanche, 7 décembre 1658, elle écrit à saint Vincent : «Mon Très Honoré Père, je n’ai pas osé témoigner à votre charité, au nom de toute la Compagnie de nos sœurs, que nous nous estimerions bien heureuses que vous nous unissiez demain au saint autel, sous la protection de la Sainte Vierge, ni supplier votre charité de nous obtenir la grâce que nous puissions à toujours la reconnaître pour notre unique Mère… Je vous demande cette approbation pour l’amour de Dieu, et la grâce de faire pour nous ce qu’il faudrait que nous fissions et ferons, si votre charité l’agrée35

La réponse de saint Vincent fut immédiate et l’approbation totale. C’est lui qui autorisa et mit au point l’acte de consécration à la Sainte Vierge que les filles de la Charité n’ont cessé de renouveler, depuis cette époque, le jour de l’Immaculée Conception, 8 décembre.

Cette formule magnifique dit notamment : «Très sainte et glorieuse Vierge Marie, nous avons recours à vous comme à la Mère de miséricorde… Nous vous supplions très humblement d’agréer l’oblation irrévocable de nos âmes et de nos personnes que nous dédions et consacrons, en cette fête, à votre service et à votre amour pour tout le cours de notre vie et pour toute l’éternité ; nous proposant de convier les autres à vous honorer, servir, imiter et invoquer, pour trouver grâce devant Dieu. Qu’il vous plaise de nous recevoir, toutes en général et chacune en particulier, sous votre sainte protection, vous prenant pour notre Dame et maîtresse, pour notre Patronne et Avocate… Que la petite Compagnie des Filles de la Charité, de qui nous sommes les membres, vous tienne toujours pour sa vraie et unique Mère.»

Et l’acte s’achève en une prière pour obtenir la pureté, la fidélité aux divers emplois, la persévérance dans la vocation.

4° Les premiers Missionnaires

I. Un acte de Consécration à la Sainte Vierge

Au mois d’août 1661, quelques mois après la mort de saint Vincent de Paul, son successeur immédiat, M. Alméras, un Parisien, fit faire deux conférences à Saint-Lazare sur l’Assomption de la Très Sainte Vierge. Quelqu’un dit que quantité de communautés se mettaient sous la protection de Notre-Dame, «ce qui donna occasion de penser et de dire qu’il était peut-être à souhaiter que nous fissions le semblable.» (Lettre du Supérieur Général, aux Missionnaires, 15 avril 1662). Une conférence devait se faire sur ce sujet, avant la fin de juin, dans toutes les maisons de la Compagnie.

Le 27 juillet 1662, M. Alméras exprimait à ses confrères le résultat de ces conférences. À l’unanimité, tous les missionnaires déclaraient expédient que la Compagnie se mît sous la conduite et protection de la Très Sainte Vierge. Parmi les raisons indiquées, il était dit notamment «que notre petite Congrégation est plus obligée que les autres de la prendre pour la sienne, parce qu’elle n’a encore aucun patron qui soit déclaré saint sur la terre, pour l’invoquer publiquement au ciel.»

Voici les passages essentiels de cet acte par lequel la Congrégation de la Mission prend tous les ans la Sainte Vierge pour protectrice le jour de sa glorieuse Assomption au ciel. Cet acte n’a jamais cessé depuis lors d’être prononcé le 15 août par les missionnaires. Les termes en sont empruntés en grande partie à l’acte des Filles de la Charité, du 8 décembre 1858, inspiré, sinon rédigé, par saint Vincent lui-même.

«Nous, très indignes prêtres, clercs et frères de la Congrégation de la Mission,… sachant, ô très sainte, ô glorieuse Vierge Marie, votre grande puissance auprès de Notre Seigneur votre Fils et votre incomparable bonté envers les hommes pour lui obtenir ses grâces, nous avons recours à vous comme à la Mère de miséricorde ; c’est pour cela, ô très miséricordieuse Vierge que, prosternés de corps et d’esprit aux pieds de Votre Majesté, nous vous supplions très humblement d’agréer l’oblation commune, cordiale et irrévocable de nos âmes et de nos personnes, que nous dédions et consacrons en ce jour solennel à votre service et à votre amour pour tout le cours de notre vie et pour toute l’éternité, nous proposant, moyennant l’assistance du Saint-Esprit, de vous porter à jamais un singulier respect et une vénération toute particulière, de publier votre nom par tout le monde, y annonçant les merveilles de votre pouvoir et de votre bonté, et conviant tous les hommes à vous honorer, servir, imiter, invoquer, pour trouver grâce devant Dieu.»

Les Prêtres de la Mission ont réalisé cet idéal marial, depuis lors.

II. Sanctuaires et Pélerinages marials antérieurs à la Révolution française

L’on sait que saint Vincent de Paul voulut dire sa première messe, tremblant à la pensée de son indignité, dans une chapelle isolée, avec un seul prêtre pour l’assister et un clerc pour le servir. Il choisit, d’après une ancienne tradition, une chapelle de la Sainte Vierge, sur la montagne et au milieu des bois, à Buzet, de l’autre côté du Tarn36.

Voici la liste des sanctuaires et pèlerinages qui furent confiés aux Prêtres de la Mission, en France seulement, depuis M. Vincent jusqu’en 1789 :

1. Notre-Dame de la Rose, au diocèse d’Agen, à Sainte-Livrade-sur-Lot (1637 à la Révolution), fondation de la duchesse d’Aiguillon37.
2. Notre-Dame de Lorm (ou de l’Orme), à Castelferrus, village de Tarn-et-Garonne (1652 à la Révolution)38.
3. Notre-Dame de Versailles (1674 à la Révolution)39.
4. Notre-Dame de Montuzet, Bordeaux (1682 à la Révolution)40.
5. Notre-Dame de la Délivrande, diocèse de Bayeux (1682 à la Révolution)41.
6. Notre-Dame de Valfleury, de 1687 à 1903, et de 1918 à nos jours. L’histoire du pèlerinage de Valfleury est particulièrement émouvante. Le séjour des Lazaristes en cet antique sanctuaire, au XVIIIe siècle, pendant la Révolution, au XIXe siècle, puis leur retour, après 15 ans d’exil, en 1918, ont été parfaitement décrits par M. le chanoine Verjat, en 193142.
7. Notre-Dame de Buglose, à Pouy, aujourd’hui Saint Vincent de Paul (1706 à la Révolution). Saint Vincent de Paul, en 1622, alla prier devant la Madone des Landes et célébra la messe dans le modeste sanctuaire primitif. Les Prêtres de la Mission ne devaient s’établir à Buglose qu’en 170643.
8. Notre-Dame d’Obezine, au diocèse d’Angoulême (1721 à la Révolution).
La chapelle fut unie à la cure de Saint-Martial dont le Supérieur du Grand Séminaire était curé. C’est l’un des rares pèlerinages à la Sainte Vierge du diocèse44.
9. Notre-Dame de l’Épine, à Châlons-sur-Marne (1725 à la Révolution).

Nota. — Qu’on nous permette d’ajouter à cette liste deux sanctuaires à la Mission, après la Révolution :
Notre-Dame de Marceille, Limoux (diocèse de Carcassonne), 1873.
Notre-Dame de Prime-Combe, au diocèse de Nîmes, 1875. Le premier Supérieur, M. Tourné, construisit une école et fonda une maîtrise ; mais ce fut son successeur, M. Louis Dillies, qui donna un magnifique essor au pèlerinage.

  1. Louis ABELLY, évêque de Rodez, Vie de saint Vincent de Paul (édition Gaume, 1891), t. III, p. 129.
  2. Règles communes de la Congrégation de la Mission. Chapitres X, § 4
  3. Pierre DEFFRENNES, S.J., La vocation de saint Vincent de Paul: étude de psychologie surnaturelle. (Revue d’ascétique et de mystique, XIIIe année, n° 49, janvier 1932, p. 65). Les Entretiens aux Missionnaires, dont il s’agit, sont les tomes XI et XII de la Collection de «Saint Vincent de Paul» par Pierre COSTE, prêtre de la Mission.
  4. Pierre COSTE, C.M., Saint Vincent de Paul : correspondance, entretiens, documents. Paris, Gabalda, 1920-1925, t. XIII, p. 260.
  5. ABELLY, loco citato, p. 130.
  6. Paris, BALDEVECK, rue Madame
  7. Ibid., t. II, p. 367
  8. ABELLY, loco citato, p. 131.
  9. COSTE, Saint Vincent-de-Paul, t. I , p. 7 et p. 10.
  10. ABELLY, p. 130.
  11. COSTE, S. V. de P., l , p. 30.
  12. ABELLY, p. 131.
  13. Mgr LEJEUNE, Messager de Notre-Dame de Boulogne, Année 1932, p. 31.
  14. ABELLY, p. 131
  15. Ibid. p. 132.
  16. Coste, S. V. de P., XIII, 437.
  17. Ibid., XIV, p. 125, note 1.
  18. Ibid. XIII, 428.
  19. Ibid. XIII, 419.
  20. Ibid. 480
  21. Ibid. 484.
  22. Ibid. 446.
  23. Louise de Marillac, par Mgr BAUNARD, p. 50 ; édition 1898, Paris, Poussielgue
  24. Louise de Marillac, veuve de M. Le Gras, sa vie, ses vertus, son esprit. Paris, 1886, tome II, p. 133-137; sous ce titre: Sur les privilèges singuliers de la Conception immaculée de la Sainte Vierge.
  25. Ibid. tome II, p. 59 n.
  26. L’Immaculée Conception et le diocèse de Paris, p. 121.
  27. Louise de Marillac, t. II, p. 62-63.  (Les références à Louise de Marillac renvoient à l’Édition en 4 volumes « Louise de Marillac, veuve de M. Le Gras : Sa vie, ses vertus, son esprit, Bruges 1886)
  28. Ibid., t. II, p. 58 : Dévotion à la Vierge.
  29. Ibid., t. II, p. 61 : Prière à la Vierge.
  30. Ibid., t. II, p. 30-31 : D’une méditation sur la Passion.
  31. Ibid., t. II, p. 150-151.
  32. COSTE, II, 478 ; Louise de Marillac, III, 98. Lettre 48.
  33. Louise de Marillac, t. III, p. 99-100. Lettre 49.
  34. Ibid., t. II, p. 64-67.
  35. Ibid., t. IV, p. 266. Lettre 330.
  36. Coste, M. Vincent I, 40.
  37. Ibid., 1, 374 ; S. V. de P., XIV, p. 308 : La Rose (pèlerinage de).
  38. Ibid., Saint Vincent de Paul, IV, 380 ; Saint Vincent de Paul, t. XIV, p. 351 : Lorm.
  39. LACOUR, Histoire de la Congrégation de la Mission. Annales, t. 63 (1900), p. 620-621.
  40. Ibid., p. 628.
  41. Bibliothèque du chapitre de Bayeux, manuscrit 181.
  42. A. BERJAT, vice-recteur de Notre-Dame de Fourvière, Notre-Dame de Valfleury, l’histoire, le pèlerinage, essai d’iconographie mariale, Lyon, Audin, 1931. Cf. Annales de la Mission, 1938, p. 660-669 ; 1940, p. 375-403.
  43. Saint Vincent de Paul, t. III, p. 243, note 9 avec précieuses indications bibliographiques sur ce sujet.
  44. E. ROSSET, C.M., Mémoire historique sur le Grand Séminaire d’Angoulême, p. 27 ; Angoulême, 1869.

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