La congrégation romaine «de Propaganda Fide» et les compagnies de prêtres missionnaires (1627-1664) (I)

Francisco Javier Fernández ChentoFormation VincentienneLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Bernard Dompnier · Année de la première publication : 1981 · La source : Vincent de Paul.
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Vasi164aLors de sa création en 1622, la Congrégation de Propaganda Fide reçut la responsabilité de l’apostolat dans les terres à christianiser, mais aussi dans les contrées protestantes. A ce titre, elle s’occupa de l’activité missionnaire en France au XVIIe siècle. En particulier, c’est à elle que furent adressées ou transmises les suppliques envoyées à Rome par les congrégations de prêtres alors fondées pour les missions.

Tous les biographes des fondateurs de ces compagnies de prêtres ont mentionné les échanges de correspondance avec le dicastère romain. Mais, d’abord attentifs aux documents relatifs à un personnage, ils n’ont pas toujours saisi le sens exact des décisions et des avis de la Congrégation, imputant les décisions défavorables aux interventions occultes des adversaires du personnage qui les intéressait, ou exagérant la portée d’approbations données par Rome. La présente communication voudrait donc tenter, par une analyse comparative de l’attitude de la Congrégation de Propaganda Fide à l’égard des divers groupements, de définir les orientations générales de sa politique, ainsi que ses inflexions dans le temps. C’est seulement ainsi, nous semble-t-il, que chacune des décisions, qui représente comme un élément de ce puzzle, peut trouver sa parfaite signification. Dans L’éveil missionnaire de la France, Monseigneur de Vaumas avait déjà esquissé une définition de cette politique, dans l’optique propre de son ouvrage, c’est-à-dire le développement de l’activité missionnaire lointaine. C’est ici à l’attitude de Rome vis-à-vis du type même de groupement que sont ces compagnies ‘lu prêtres et à l’égard de l’ensemble de leurs activités que nous voudrions nous intéresser, prolongeant en quelque sorte le pro­pos de Monseigneur de Vaumas. Il nous semble que l’histoire, les structures, les préoccupations des compagnies de prêtres subirent des inflexions liées au dialogue qu’elles entretinrent avec le dicastère chargé des missions.

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Trois compagnies de prêtres furent en relation, de manière plus ou moins suivie, avec la Propagation de la Foi: les Laza­ristes, les Eudistes et les prêtres du Très-Saint-Sacrement fondés par Christophe Authier. Procédons donc tout d’abord à la mise en place de la chronologie, telle que l’établissent les archives romaines.

Le premier groupement de missionnaires séculiers qui entra en contact avec la Congrégation fut celui de Vincent de Paul. Le détail des démarches à Rome du fondateur des Lazaristes suffisamment connu pour n’en rappeler ici que l’essentiel, en insistant sur quelques points importants.

Il faut d’abord souligner que c’est en 1627, et non en 1628, que la Congrégation examina la première supplique concernant Vincent de Paul et ses compagnons. Elle est adressée au pape par Blaise Féron, qui se présente comme l’un des missionnaires. Après un rappel de la fondation, faite par les Gondi et le rôle Joué par Vincent de Paul dans sa mise en œuvre, elle sollicite une bénédiction pontificale ainsi que la concession de facultates.

C’est sans doute parce qu’il connait les pouvoirs accordés aux missionnaires approuvés par Rome (notamment capucins) que Vincent de Paul entreprend cette démarche. Pour donner plus de chances d’aboutir à la demande, le rédacteur de la supplique a inclus la conversion des hérétiques parmi les objectifs des mis­sions fondées par les Gondi, alors que cette préoccupation ne fi­gurait pas dans l’acte de fondation

La Congrégation de Propaganda Fide, après s’être plus am­plement informée auprès du nonce, donna son approbation à ces missions qui devaient se dérouler dans des localités «infec­tées » d’hérésie. Elle souligna toutefois que pour l’organisation des missions et l’utilisation des facultates, l’approbation des Ordi­naires était nécessaire. Elle invita enfin ces prêtres à se choisir un protecteur, l’archevêque de Paris par exemple.

C’est fort de cette décision favorable de la Propagation de la Foi que Vincent de Paul s’adressa à nouveau à Rome l’année sui­vante à deux reprises, la supplique d’août 1628 modifiant sur quel­ques points celle du mois de juin « . Diverses lettres du nonce et du roi lui-même appuyaient chaudement ces demandes qui, cette fois, visaient à l’approbation de la congrégation fondée par Vincent de Paul. Ces suppliques, qui demandaient pour Mon­sieur Vincent les droits accordés aux « fondateurs et supérieurs des congrégations semblables et des ordres approuvés » sollici­taient également l’exemption de la juridiction des Ordinaires, sauf pour les missions. Elles contenaient également de nouvelles demandes de facultates.

Le rapport présenté le 22 août sur la première des requêtes concluait à son rejet à peu près total. L’exemption des Ordinaires, était-il souligné, conduirait les prêtres désireux d’échapper à la tutelle épiscopale à entrer dans la congrégation; de plus, recon­naître une congrégation comme missionnaire détournerait les autres de proposer des sujets à Rome. A la suite de ce rapport, les cardinaux rejetèrent totalement la demande de Vincent de Paul comme tendant à instituer une nouvelle congrégation. La Propagation de la Foi ne s’engageait qu’à obtenir une confirmation pontificale de la mission déjà approuvée et la concession de facultatespar le Saint-Office. La décision ne fut pas modifiée lors de l’examen de la seconde supplique, bien que le nonce ait à nouveau écrit pour qu’au moins quelques-unes des demandes soient satisfaites.

Après cet épisode, les relations du fondateur des Lazaristes avec la Congrégation de Propaganda Fide furent interrompues pour de longues années: aucun document des archives du dicastère ne se rapporte à Vincent de Paul pendant la période 1628-1640. Monsieur Vincent était cependant bien loin d’avoir abandonné tout espoir d’approbation romaine. Envoyé à Rome en 1631, du Coudray entreprit de nouvelles démarches couronnées par l’obtent­ion de la bulle d’érection de la congrégation de la Mission en 1633 ».

Les négociations ultérieures de Vincent de Paul avec Rome portèrent essentiellement sur la question des vœux, qui n’était pas du ressort du dicastère des missions. Lebreton, puis Codoing, s’employèrent à faire doucement cheminer ce dossier dans les bureaux de la Curie. Mais à cette époque, des contacts furent nouveau pris avec la Congrégation de Propaganda Fide. Une lettre de Vincent de Paul à Lebreton en mai 1639 en fait état. Il s’agissait surtout au départ d’obtenir à nouveau des facultates et diverses indulgences. Plusieurs mémoires furent dressés à cette fin et le nonce consulté une nouvelle fois. Peu disposée à accorder satisfaction à cette requête, la Propagation de la Foi, et plus particulièrement le secrétaire Ingoli, profitèrent des relations ainsi nouées pour inviter les Lazaristes à participer aux missions lointaines, proposition qui ne fut pas sans écho chez Vincent de Paul.

A partir de cette date, Vincent de Paul échangea une corres­pondance assez abondante avec la Congrégation de Propaganda Fide. Très soumis au dicastère pour tout ce qui touchait aux missions lointaines, Monsieur Vincent limita à peu près tota­lement ses contacts avec lui à cette seule question « . Des mission­naires lazaristes furent envoyés à Tunis et surtout à Madagascar « . Surtout, Vincent de Paul devint un interlocuteur privilégié de la Congrégation romaine lorsqu’elle était en quête d’un sujet apte à un poste de responsabilité en territoire de mission. Ainsi s’occupa-t-il activement de la question de l’évêché de Babylone de 1643 à 1647.

Les relations qu’il entretient alors avec la Propagation de la Foi permettent au fondateur des Lazaristes de s’adresser à elle pour défendre les intérêts de sa compagnie lorsque des « concur­rents» sollicitent une approbation romaine. En 1652, il proteste dans une supplique contre la volonté de certains de former un « nouveau corps de missionnaires» en France.

Parmi ces concurrents de Vincent de Paul figure Christophe Authier, fondateur de la congrégation du Très-Saint-Sacrement, groupement qui entretint les plus étroites relations avec le di­castère des missions. Ayant résolu en 1632 de rassembler autour de lui quelques prêtres, Authier se rendit dès l’année suivante à Rome pour exposer au pape «le dessein que Dieu luy avoit donné d’exiger une congrégation Ecclésiastique dans l’Eglise qui eut pour fin unique l’honneur de son fils dans la très adorable Eucharistie, et pour ses fonctions principales, les missions, les séminaires, et les paroisses». Rien n’indique qu’au cours de ce séjour romain le fondateur ait été en contact avec la Congréga­tion de Propaganda Fide.

En revanche des relations sont nouées avec le dicastère en 1640. A cette date le groupement de prêtres de Christophe Authier s’est étoffé et vient de franchir les frontières de la Provence où ait jusque-là cantonné: en 1639, Authier s’est installé à Valence «où il obtient la direction du séminaire, organise des missions et devient le bras droit de l’évêque. Il demande alors une confirmation pontificale pour sa congrégation « des curés et missionnaires du clergé ». La supplique, qui faisait état de missions pour la conversion des protestants et d’activités de controverse, remise à la Congrégation de Propaganda Fide. En août 1640, celle-ci rejetait l’intégralité des demandes, invitant toutefois Authier à poursuivre ses activités. Authier insiste et fournit des éclaircissements. Rome demande au vice-légat d’Avignon d’enquêter et, en septembre 1641, accorde finalement au fondateur des turcs du Très-Saint-Sacrement le droit d’organiser des missions dans divers diocèses français avec, pour lui-même, le titre de préfet.

Le dicastère des missions ne revient donc nullement à cette date sur son refus d’érection d’une nouvelle congrégation, formulé l’année précédente. Mais cette concession de missions en région protestante est un gage de sa bonne volonté à l’égard de Christo­phe Authier et un moyen de rester en relations avec lui. Comme dans le cas de Vincent de Paul, la Propagation de la Foi songe à orienter ce groupement de missionnaires vers les missions loin­taines. Authier, informé de ces dispositions du dicastère par son mandataire à Rome, écrit dès le 1er octobre qu’en collaboration avec Pacifique de Provins il a des projets pour la Nouvelle-France; d’autre part, ajoute-t-il, il mettra à la disposition de Rome tous ses sujets qui désirent par tir au loin. Ces propos retinrent évi­demment l’attention d’Ingoli qui, toutefois, avait d’autres préoc­cupations que la Nouvelle-France: le 19 du même mois, l’émissaire de Authier à Rome lui écrivait que le secrétaire de la Propagation de la Foi conseillait de faire étudier l’arabe et le turc à quel­ques compagnons et de leur enseigner les fonctions épiscopales.

A partir de là, les échanges de correspondance entre Rome et Authier deviennent plus nombreux. Chaque fois que le dicastère des missions lui fait une nouvelle proposition, le fondateur de la congrégation du Très-Saint-Sacrement se déclare entièrement soumis, même s’il doit ensuite faire valoir qu’il ne peut répondre positivement à la demande. Tout se passe comme si Authier vou­lait donner des gages d’une extrême docilité à l’égard de Rome pour hâter l’approbation de sa congrégation, qui demeure sa préoccupation fondamentale. Dans une lettre de mai 1642, il déclare que ses compagnons et lui-même sont en « tenue de com­bat», prêts à obéir à tous les ordres romains.

Les projets se succèdent alors: Candie, Grande-Tartarie, Da­nemark et Norvège. Ce dernier, seul, déboucha sur une esquisse de réalisation. En revanche, en juin 1644, Authier obtint un bref d’approbation de sa congrégation, surtout destiné à faciliter sa prise de direction des deux collèges d’Avignon, que lui confia la Propagation de la Foi à la fin de la même année. Enfin, en 1647, après plusieurs instances et contre la croyance des plus expérimentez en ces matières», la «congrégation du Très-Saint-Sacrement pour les missions et la direction des séminaires» est canoniquement érigée par la bulle Altitudo, après examen de ses statuts par le dicastère des missions.

Les relations épistolaires de Christophe Authier avec la Pro­pagation de la Foi deviennent alors moins fréquentes. Nommé évêque de Bethléem en 1651, il se hâte de se débarrasser de la direction des collèges d’Avignon qui ne lui procure que des déboire­s; il semble abandonner pour sa compagnie tout projet de mission lointaine, collaborant seulement à la réalisation de l’éphémère mission de Guyane en 1652. Ce n’est que dans les dernières années du siècle que l’on retrouve trace de la compagnie fondée par Authier dans les archives de la Congrégation de Propaganda Fide.

L’histoire de l’approbation de la congrégation du Très-Sacrament est donc celle d’une longue série de tractations avec Rome. Il n’en alla pas différemment pour Jean Eudes, même si Monseigneur Jacqueline pense pouvoir affirmer que « celui-ci trouva toujours près du dicastère romain chargé de la propagation de la foi … aide, appui et compréhension». L’examen des archi­ves montre en effet que le fondateur des prêtres de Jésus et Marie dut lui aussi multiplier les suppliques.

La première est de la fin 1643, à l’époque où Jean Eudes vient de rompre avec l’Oratoire. L’évêque de Bayeux demande alors l’approbation de la congrégation qui vient de naître. Examinant la supplique en juin 1644, la Propagation de la Foi décide de s’informer plus complément en écrivant au nonce. La question n’est vraiment reprise qu’en 1647, et il s’agit surtout d’obtenir les pouvoirs des missionnaires approuvés par le dicastère  des missions: concession d’indulgences, pouvoir d’absoudre des cas réservés et de l’hérésie, droit de commuer les vœux. Mannoury, qui venait d’être envoyé à Rome à la fin de 1646 pour négocier auprès d’autres dicastères l’approbation de la congrégation de Jésus et Marie, s’in­téressa aussi sans doute à ce dossier, examiné lors de la réunion de la Propagation de la Foi le 9 avril. Curieusement, ce n’est pas la demande de facultates et le problème des missions qui retint le plus l’attention des cardinaux; ceux-ci se préoccupèrent surtout de la capacité de Jean Eudes à ériger et diriger des séminaires et décidèrent d’écrire au nonce pour plus ample in­formation. Finalement, ils conclurent à ce sujet, en mars 1648, que le séminaire de Caen n’avait nullement besoin de confir­mation apostolique. Le mois suivant, Jean Eudes était nommé préfet de mission en Normandie; douze de ses compagnons, approuvés par l’évêque de Bayeux et le nonce, furent officiel­lement nommés missionnaires par le dicastère en novembre de la même année.

Comme tous les préfets de mission, Jean Eudes sollicita le renouvellement de ses facultates au terme de la période de cinq ans pour laquelle elles lui avaient été concédées. Accordé en octobre 1653, ce renouvellement excluait qu’elles soient utilisées hors de la Normandie, comme cela avait été souhaité.

Après un deuxième renouvellement sans problèmes en 1656, le ton change à Rome lors d’une nouvelle instance en I n63. La Congrégation de Propaganda Fide se plaint alors de n’avoir jamais reçu d’information sur l’activité de ces mission­naires et n’accorde donc le renouvellement des facultates que manière conditionnelle: le cardinal Grimaldi, qui a chaude­ment appuyé la demande de Jean Eudes, est chargé d’obtenir de lui des renseignements sur ses activités et ne lui remettra la décision romaine qu’à cette condition. Par ailleurs le dicastère desmissions, pour s’informer plus complètement, prend le parti d’écrire au supérieur de la congrégation de la Mission.

Le cardinal Grimaldi s’acquitta de sa mission et en profita pour présenter à Rome d’autres requêtes de Jean Eudes. En particulier, il demanda à nouveau que l’usage des facultates soit étendu à tous les lieux de France où les prêtres de cette con­grégation seraient appelés pour des missions. La Propagation dela Foi fit alors preuve d’une extrême prudence; pour toute réponse, elle conseilla à Grimaldi de reprendre l’affaire avec le m’eau nonce dès qu’il serait en poste. Elle craignait, comme souligne le texte de sa délibération, qu’une réponse positive de sa part contribuât à l’érection subreptice d’une nouvelle congrégation rivale des Lazaristes, et qu’on érigeât ainsi «autel contre autel».

Les fils de Monsieur Vincent, consultés, n’avaient sans doute pas été étrangers à cette décision. De plus, le dicastère des missions pensa vraisemblablement que Boniface, l’émissaire de Jean Eudes à Rome qui présenta la requête de 1663, cherchait par ce moyen à obtenir une approbation de la congrégation de Jesus et Marie, ce à quoi il n’était pas arrivé par d’autres voies.

On notera surtout ici que la Congrégation de Propaganda Fide accepte mal à cette date de n’être que pourvoyeuse de facultates, sans même être informée de l’activité des missionnaires placés sous sa tutelle. Encore ignore-t-elle que c’est à l’insu de Jean Eudes, sur la seule initiative de Boniface, qu’elle a été saisie de cette demande. A cette date donc, la Congrégation de Propa­ganda Fide n’est plus guère en mesure d’intervenir efficacement dans les missions en France, dont les évêques entendent se ré­server la direction. Ses archives sont d’ailleurs de plus en plus pauvres en documents sur ce pays.

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