Itinéraire spirituel de Louise de Marillac. Rencontre avec l’humanité du Fils de Dieu (3)

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

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Author: Elisabeth Charpy, F.C. .
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Le Christ, révélation de l’homme.

En considérant « l’union faite de l’homme avec Dieu en la personne de son Fils » qui, continuellement, applique ses mérites sur chaque âme, Louise de Marillac reconnaît que cette « union personnelle d’un Dieu en un homme honore toute la nature humaine, la faisant regarder de Dieu en tous comme son image, si elle n’est point défigurée par le refus de l’application des mérites de son Fils, qui ne se fait que par le péché »1. Le Christ, en son Incarnation, signifie d’une manière particulière la grandeur de tout homme, puisqu’il s’est fait l’un d’eux. Il est l’homme parfait au sein même de l’humanité. « Par voie de conséquence, l’homme peut percevoir sa nature pleine et entière et sa destinée dans la figure du Christ »2. Le Christ apparaît comme la vérité de l’homme : il réalise en toute sa personne humaine le projet de Dieu aux origines. Par là-même, il révèle à l’homme le Dessein éternel de Dieu. Le Christ en son humanité est véritablement l’Image de Dieu que l’homme est appelé à resplendir.

Approfondir le mystère de l’Incarnation, c’est découvrir, approfondir les valeurs humaines fondamentales car Jésus est « le premier-né de toutes les créatures, celui en qui habite toute la plénitude de Dieu »3. Louise reconnaît avec les théologiens que « le Christ aime l’humanité de l’amour dont il aime son Père, il veut sa grandeur de la volonté dont il veut l’honneur de son Père »4. Le mystère du Christ éclaire la réalité de l’homme et lui révèle la sublimité de sa vocation.

Par sa vie, par toutes ces actions, Louise de Marillac montre qu’elle a osé croire en l’homme, en sa grandeur et dignité, en ses possibilités. A la suite du Christ qui est allé vers les rejetés de la société, les femmes méprisées, les Filles de la Charité sont envoyées là où l’homme est le plus abîmé, auprès des enfants abandonnés que les parents ne veulent plus voir, auprès des Galériens « traités comme des bêtes », vers les petits mendiants errant sur les chemins à la recherche de nourriture, auprès des malades abandonnés dans leur taudis, auprès des populations dévastées par la guerre et mourant de faim. Tous, quels que soient leur âge, leur santé, leur profession, leur état social, sont membres de la nature humaine que le Christ Jésus a assumé lui-même.

Les Filles de la Charité par leurs actions, leurs paroles, leurs gestes ont à révéler le profond respect qu’elles portent à ceux qu’elles servent, soignent ou éduquent. « Je vous prie, servez nos chers Maîtres (les pauvres) avec douceur, respect et cordialité, regardant toujours Dieu en eux »5. Louise demande aux Sœurs qui soignent les malades d’avoir envers eux des gestes qui indiquent le profond respect qu’elles leur portent « Je ne sais si vous avez la coutume de laver les mains aux pauvres. Si vous ne le faites pas, je vous prie de vous y accoutumer »6. Elle insiste aussi sur les soins élémentaires d’hygiène, science pourtant très peu développée au XVII éme siècle » Avez-vous vos serviettes aux lits de vos Malades ? Les tenez-vous bien proprement ? » 7

Après l’installation des Enfants Trouvés dans le vieux château de Bicêtre, Louise de Marillac défendra le droit de ces enfants à l’instruction. Elle s’étonne que les Dames qui ont prévu l’installation de la maison n’aient point pensé à une salle de classe. Immédiatement, son sens de l’organisation lui fait trouver les aménagements nécessaires et elle soumet ses projets à Vincent de Paul : »Nos Dames n’ont point pensé de disposer un lieu pour l’école, nous avons vu un qui serait bien propre en bas pour les garçons qu’il faut séparer des filles, il n’y paraît avoir à faire que la porte, et fermer les fenêtres ; et celle des filles, on la fera en haut. Je voudrais bien que nous eussions de ces écriteaux alphabétiques, nous les mettrons contre les murailles, c’est la méthode des Ursulines de quelque lieu « 8 Pour Louise, l’instruction sera sans doute la seule richesse de tous ces enfants qui devront, dans quelques années, affronter un monde plutôt hostile à leur égard.

Si le pauvre, quel qu’il soit, a droit au respect, Louise demande cette même attitude pour tous les hommes, ceux qui détiennent le pouvoir et l’argent, les Dames de la Charité, les Administrateurs, les prêtres car tous, ils font partie de la même humanité.  » Pour l’amour de Dieu, ma chère Sœur, pratiquez une grande douceur envers les pauvres et tout le monde ; et essayez de contenter autant de paroles que d’effets et cela vous sera facile, si vous conservez une grande estime de votre prochain. » 9 Les difficultés de relation entre les Dames et les Filles de la Charité, engagées dans le même service, sont fréquentes : conception différente sur les orientations à prendre, attitude différente par rapport à l’argent : les Sœurs n’en possèdent pas, elles doivent attendre que les Dames leur en donnent pour secourir les pauvres. Sans crainte, les Sœurs doivent dire leur pensée, mais leur attitude doit toujours être reflet du respect qu’elles portent à tout être : » Que si vous avez besoin de refuser quelque chose, que ce soit toujours avec douceur et humilité »10. Si cela est nécessaire, elles n’hésiteront pas à se faire « la voix des pauvres » auprès des puissants de ce monde : »si sa Majesté (la Reine Anne d’Autriche) veut vous parler, n’en faites point de difficulté, quoique le respect que vous devez à sa personne vous donne crainte de l’approcher.… ne manquez pas surtout de lui dire les besoins des pauvres, selon la vérité »11

Les conflits sont aussi assez fréquents avec les curés des paroisses qui veulent s’ingérer dans la vie communautaire et intervenir dans la manière de servir les pauvres ou d’éduquer les enfants. Dans tous les cas, Louise réaffirme le respect que les Sœurs doivent avoir envers les Prêtres : elles ont à reconnaître leur caractère sacerdotal et leur fonction dans l’Eglise. Mais elles ont aussi à défendre la dignité de tout pauvre. A Chars, le curé a voulu qu’une Sœur donne publiquement le fouet à une fillette de 12 ans. Devant le refus obstiné de celle-ci, le Curé la menace d’une pénitence publique, lui refuse la communion. Comme cela se voit souvent, les habitants de la paroisse prennent parti, les uns pour le Curé, les autres contre. Louise encourage les Sœurs dans la défense du pauvre, mais souhaite une démarche pour rétablir l’unité dans la paroisse : »Tout ce que je crains, est que… vous soyez sortie du respect que vous devez à Monsieur le Curé, et que le monde se soit servi de cet exemple, selon ce que vous me mandez en votre lettre, ce qui serait une chose très fâcheuse… Si vous croyez, ma Sœur Marie, que le Curé soit fâché contre vous, demandez-lui pardon humblement »12. Servantes des pauvres à la suite du Christ Serviteur, les Filles de la Charité ont, sans cesse, besoin de réfléchir à leur propre identité :  » Notre vocation de servantes des pauvres nous avertit de la douceur, humilité et support que nous devons avoir pour autrui ; que nous devons respect et honneur à tout le monde » 13

La Foi ne consiste pas seulement à dire la grandeur de tout homme, mais elle invite aussi à pénétrer au delà de chaque visage pour y découvrir l’icône du Christ. S’appuyant sur la parole de Jésus « ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »14, Louise acquiert la certitude qu’honorer le pauvre, c’est honorer l’humanité sainte du Christ. Elle note au cours d’une de ses retraites : « Mon oraison a été plus de vue que de raisonnement, et grand attrait à l’humanité sainte de Notre-Seigneur, avec désir de l’honorer et imiter le plus que je pouvais dans la personne des pauvres et tous mes prochains, ayant appris dans quelque lecture qu’il nous avait enseigné la charité, pour suppléer à l’impuissance de rendre à sa personne aucun service, ce qui a pénétré mon cœur d’une manière toute particulière et très intime. » 15

C’est donc en toute vérité qu’avec Vincent de Paul, Louise reconnaît son Maître et son Seigneur en tous ceux que le monde méprise, marginalise et rejette. Lorsque l’enthousiasme des commencements, l’ardeur missionnaire initiale se trouvent confronter à des difficultés, la lassitude apparaît, le relâchement se fait jour. La Fondatrice, inquiète, n’hésite pas à interpeller les Filles de la Charité : »Je ne puis plus vous celer la douleur de mon cœur, causée par la connaissance que l’on m’a donnée qu’il y a beaucoup de choses à désirer en vous. Et quoi, mes pauvres Sœurs, faut-il que notre ennemi prévale sur vous ? où est l’esprit de ferveur, qui vous animait au commencement de votre établissement à Angers… Où sont la douceur et charité que vous deviez si chèrement conserver pour nos chers Maîtres, les pauvres malades ? Si nous nous éloignons tant soit peu de la pensée qu’ils sont les membres de Jésus-Christ, infailliblement ce nous sera un sujet de diminuer en nous ces belles vertus. » 16

Elle se montrera tout aussi sévère face à la Supérieure des Religieuses Bénédictines d’Argenteuil qui a voulu attirer, dans son monastère, comme Sœur converse, une des Filles de la Charité. Louise ne peut admettre que les membres du Christ soient privés des divers services que leur rendent leurs servantes. « Je n’ai pas voulu croire, Madame, que ce soit vous qui ayez donné charge de la détourner de sa vocation, ne me pouvant imaginer que ceux qui (en) connaissent l’importance voulussent entreprendre de s’opposer aux desseins de Dieu, et mettre une âme dans le danger de son salut, en ôtant le secours des pauvres abandonnés qui sont dans toute sorte de besoins, et qui ne peuvent bonnement en être secourus que par le service de ces bonnes filles qui, se détachant de tout intérêt, se donnent à Dieu pour le service spirituel et temporel de ces pauvres créatures que sa bonté veut bien tenir pour ses membres. » 17

Vincent de Paul et Louise de Marillac auront plusieurs fois à contrecarrer chez quelques Dames et quelques Sœurs l’opinion du XVIIè siècle qui, considérant les Enfants Trouvés comme les enfants du péché, estime inutile et même inconvenant de s’en occuper. Ces enfants participent, eux aussi, au Salut que le Christ offre aux hommes dans le mystère de la Rédemption. Louise de Marillac le rappelle à Jeanne Françoise, responsable d’un groupe d’enfants à Étampes. « Je m’assure que vous prenez grand plaisir d’instruire, le mieux que vous pouvez, ces petites créatures rachetées du sang du Fils de Dieu, afin qu’elles le louent et glorifient éternellement. » 18

Pour trouver le chemin de l’homme blessé, les bonnes intentions ne suffisent pas. Malgré sa souffrance, sa violence, sa peur, sa révolte, son incrédulité, le pauvre doit pouvoir percevoir la certitude de la reconnaissance de son être, de l’attention portée à lui en tant que personne. « Au nom de Dieu, ma chère Sœur, pensez souvent que ce n’est pas assez que nos intentions soient bonnes et que nos volontés soient toutes portées au bien, et de faire le bien purement pour l’amour de Dieu, puisque quand nous avons reçu le commandement d’aimer Dieu de tout notre cœur, nous avons aussi eu le commandement d’aimer notre prochain, et pour cela il faut que l’extérieur l’édifie, comme par la grâce de Dieu, il fait en vous. » 19 Pour Louise de Marillac comme pour Vincent de Paul, l’amour de Dieu ne peut se limiter à une pure expérience spirituelle, si intense soit-elle, il doit prendre corps dans un engagement en faveur de la dignité, de la promotion de l’homme.

Louise de Marillac, méditant sur la création de l’homme, a découvert la beauté de « la liberté que Dieu a donnée à l’homme »20, et le choix que celui-ci pouvait en faire. Comme les Apôtres, Louise est frappée par les attitudes de Jésus. Elle découvre en lui un homme libre. Elle constate qu’en toute sa vie, Jésus « méprise son intérêt temporel »21 et ne recherche que « l’utilité de ses créatures »22, c’est-à-dire le bien de tous ceux qu’il rencontre. Il ne se laisse pas conditionner par les réactions de ses adversaires, par leurs murmures « dans les rencontres auxquelles il servait le prochain »23. Il accepte, sans rien changer dans son comportement, « les reproches que les Juifs lui faisaient quand il guérissait leurs malades les jours de fête »24. Librement, même s’il doit étonner ses apôtres, il s’adresse à la Samaritaine tant son amour est grand pour la conversion des pécheurs25.

Louise, sachant que « toutes les actions du Fils de Dieu ne sont que pour notre exemple et instruction, mais principalement sa vie »26, souhaite que sa vie et celle des Filles de la Charité « soit une continuation de la sienne »27 : tout à la fois respecter la liberté de ceux qu’elles servent et demeurer soi-même très libre sans se laisser conditionner par le qu’en dira-t-on, les dires de l’opinion publique. Attitude difficile pour une jeune communauté dont le mode de vie est tout nouveau au XVII éme siècle et provoque souvent surprise, étonnement et critiques.

La plupart des Filles de la charité sont appelées dans les villes et villages pour aller visiter les pauvres malades chez eux, leur apporter nourriture et réconfort. Elles ont souvent de longues routes à parcourir à pied, par tous les temps. A Bernay, des Dames de la Charité, pour simplifier ce service, envisagent d’acheter une petite maison pour loger les malades, mais peu de pauvres paysans acceptent spontanément ce déracinement familial : il n’est pas question pour eux de mourir loin des leurs. Les deux Sœurs de Bernay soumettent leur embarras. La réponse de Louise est sans ambiguïté, il n’est pas question de contraindre les pauvres à faire ce qu’ils ne veulent pas faire. « Que deviendra l’exercice de (la Confrérie) de la Charité, si on contraint leurs malades de se ranger à l’hôpital ? Vous verrez que les pauvres honteux seront délaissés du secours que leur apporte la nourriture apprêtée et les remèdes, et le peu d’argent que l’on leur donne, ne sera point employé à leurs nécessités »28. Et Louise poursuit en demandant à ces paysannes de s’adresser aux Dames pour leur rappeler cette exigence première de tout service de l’homme, le respect de sa liberté : » Nous sommes obligées en tant que nous le pouvons d’empêcher cela, par de très humbles et charitables remontrances »29.

Une même attitude prévaut avec les Enfants Trouvés arrivés à l’âge de l’apprentissage. En un temps où l’enfant n’a aucun droit si ce n’est celui d’obéir à ses parents et à ses maîtres, Louise demande aux Sœurs « de reconnaître leurs inclinations »30. Tout service doit être adapté aux réels besoins des pauvres, il est nécessaire « de bien connaître les nécessités »31. Il ne peut pas être entrepris en se basant sur les habitudes, la routine : « Pour ce qui est de votre conduite vers les malades, oh ! qu’elle ne soit pas par manière d’acquit, mais très affectionnée, leur parlant et les servant de cœur, vous informant très particulièrement de leurs besoins, leur parlant avec douceur et compassion, leur procurant sans être trop importunes, ni empressées, le secours de leurs nécessités »32

Dans ses relations avec les différents Administrateurs ou Politiques de l’époque, Louise a toujours su garder sa liberté pour défendre les objectifs de la Compagnie des Filles de la Charité, le service des plus pauvres selon le dessein de Dieu. L’Évêque de Nantes est très opposé au mode de vie des Sœurs de l’hôpital de sa ville. Sans doute sur ses conseils, les Administrateurs envisagent le renvoi des Filles de la Charité et leur remplacement par une communauté plus classique, les Religieuses Augustines. Louise demande aux Sœurs de partir la tête haute, rappelant la parole du Christ à ses Apôtres : »Si l’on ne vous accueille pas et si l’on n’écoute pas vos paroles, en quittant cette ville ou cette maison, secouez la poussière de vos pieds. » 33 Louise demeure très libre : elle ne veut pas imposer ce qui est une trop grande nouveauté dans l’Eglise.

Cependant, Louise va défendre ce qui lui apparaît comme indispensable pour le service des pauvres : la sécularité de sa Compagnie c’est-à-dire le fait que les Filles de la Charité ne soient pas soumises à la clôture comme toute les religieuses de l’époque. Le Procureur Général a été chargé de contacter Louise de Marillac et de l’interroger sur sa Compagnie. « Il me demanda si nous prétendions être régulières ou séculières ; je lui fis entendre que nous ne prétendions que le dernier ; il me dit cela être sans exemple… Il me témoigna ne pas désapprouver notre dessein, disant beaucoup de bien de la Compagnie, mais qu’une chose de telle importance méritait bien y penser »34.

Pendant de longues années, elle n’hésite pas à contester la vision de Monsieur Vincent sur la direction ecclésiastique de la Compagnie des Filles de la Charité. C’est en toute liberté qu’elle s’adressera à lui, lui expliquant son point de vue. En réponse à une requête présentée par le Supérieur de la Congrégation de la Mission, l’Archevêque de Paris, par mandement en date du 20 novembre 1646, approuve officiellement la Compagnie des Filles de la Charité. Louise désirait beaucoup cette reconnaissance légale, mais la fin du mandement l’effraie. Il y est dit : « La dite confrérie sera et demeurera à perpétuité sous l’autorité et dépendance de mondit seigneur l’archevêque et ses successeurs ». 35 Cela, elle ne peut l’accepter. Elle adresse donc à Monsieur Vincent une lettre très ferme : « Ce terme si absolu de dépendance de Monseigneur ne nous peut-il point nuire à l’avenir, donnant liberté de nous tirer de la direction du Supérieur général de la Mission. N’est-il pas nécessaire, Monsieur, que, par cet établissement, votre charité nous soit donnée pour Directeur perpétuel… Au nom de Dieu, Monsieur, ne permettez pas qu’il se passe rien qui donne tant soit peu de jour de tirer la Compagnie de la direction que Dieu lui a donnée car vous êtes assuré que, aussitôt, ce ne serait plus ce que c’est, et les pauvres malades ne seraient plus secourus, et ainsi je crois que la volonté de Dieu ne serait plus faite parmi nous »36. Mais Monsieur Vincent ne réagit pas.

Quelques mois plus tard, en prêtre soumis à son Évêque, Vincent de Paul lit aux Sœurs assemblées l’approbation donnée par l’Archevêque de Paris37. Louise en est bouleversée. Il lui faudra plus de six mois pour retrouver son calme. Elle pourra alors à nouveau, présenter sa propre interprétation du dessein de Dieu sur la Compagnie : « Il m’a semblé que Dieu a mis mon âme dans une grande paix et simplicité à l’oraison, très imparfaite de ma part, que j’ai faite sur le sujet de la nécessité que la Compagnie des Filles de la Charité soit toujours successivement sous la conduite que la divine Providence leur a donnée, tant pour le spirituel que temporel, en laquelle je pense avoir vu qu’il serait plus avantageux à sa gloire que la Compagnie vint à manquer entièrement, que d’être en une autre conduite, puisqu’il semble que ce serait contre la volonté de Dieu »38. Louise ne craint pas d’affirmer avec vigueur ses propres convictions : il est préférable que la Compagnie des Filles de la Charité disparaisse si elle ne peut plus assurer le service des pauvres.

Une nouvelle lettre de Louise de Marillac à Monsieur Vincent, en date du 5 juillet 1651, est tout aussi explicite. L’expression est pleine de délicatesse, mais révèle la rigueur de sa pensée : »La manière dont la divine Providence a voulu que je vous parlasse en toute occasion fait que, en celle-ci, où il s’agit de la pensée d’exécuter la très sainte volonté de Dieu, je vous parle très simplement sur les besoins que l’expérience nous a fait connaître qui pourraient empêcher l’affermissement de la Compagnie des Filles de la Charité… Et le fondement de cet établissement sans lequel il est, ce semble, impossible que la dite Compagnie puisse subsister, ni que Dieu en tire la gloire qu’il y a apparence vouloir lui être rendue, est la nécessité que la dite Compagnie a d’être… entièrement soumise et dépendante de la conduite vénérable du Très Honoré Général de Messieurs les vénérables Prêtres de la Mission. » Peu à peu, Monsieur Vincent se laissera convaincre : il acceptera en 1655 39 d’être nommé, lui et ses successeurs, Supérieur des Filles de la Charité, situation qui perdure toujours. La ténacité de Louise de Marillac manifestait son profond désir que les Filles de la Charité ne puissent dévier de leur but : aller vers les plus pauvres, les destitués de tout, en tous lieux pour leur permettre de retrouver toute leur dignité d’homme. C’est, selon sa pensée profonde, participer à l’œuvre de Salut de l’humanité que le Fils de Dieu est venu réaliser par son Incarnation Rédemptrice,

C’est en l’Homme Jésus que Dieu a révélé son Amour. Pour Louise de Marillac, l’homme est lieu de révélation de cet amour. C’est une invitation pour tous les baptisés à se ressourcer dans l’Humanité du Christ pour y retrouver la plénitude de l’humanité des pauvres. « Que bienheureuses sont les personnes qui, par la conduite de la Divine Providence, sont obligées à continuer les pratiques les plus ordinaires de la vie de Notre Seigneur par l’exercice de la charité…. en toutes nos actions, honorons Notre-Seigneur par le témoignage qu’il veut que nous rendions de lui, faisant les actions qu’il a faites sur la terre, auxquelles il appliquera le mérite des siennes par son amour »40. La pleine vérité sur l’homme est inscrite en profondeur dans le mystère de l’Incarnation Rédemptrice41.

Louise de Marillac apparaît très moderne dans sa réflexion sur l’homme, rejoignant l’Eglise et la société dans leur proclamation des Droits de l’homme  » universels, inviolables et inaliénables »42. Pour rendre gloire à Dieu, il faut rendre dignité à l’homme, ce qui l’a conduit avec Vincent de Paul à ouvrir sans cesse des voies nouvelles pour répondre aux besoins de ceux qui souffrent, pour les rejoindre concrètement dans leurs pauvretés. N’est-ce pas une invitation pour tous ceux qui se réclament de la spiritualité de Louise de Marillac et de Vincent de Paul, de prendre conscience des nouvelles pauvretés dans le monde, de porter leur regard sur ceux qui sont laissés de côté, échappant à toute loi sociale, à aller vers ceux dont personne ne s’occupe. N’y a-t-il pas des actions totalement neuves à entreprendre avec eux pour qu’ils puissent mener « une existence décente »43, « accéder aux biens de la culture »44, avoir « droit au travail » 45 dans des conditions dignes de l’homme, à connaître « le vrai Dieu transcendant et personnel, Vérité première et Souverain Bien, source la plus profonde de vitalité pour une société ordonnée, féconde et conforme à la dignité des personnes qui la composent »46 ?

  1. E. 777 – A. 14 – Pensées sur l’Incarnation et l’Eucharistie
  2. CALVEZ Jean Yves – L’homme dans le mystère du Christ , le message de Jean Paul II – Desclée de Brouwer – Petite encyclopédie moderne du Christianisme – 1993 – p.19
  3. Col. 1, 15-20
  4. GUILLET Jacques – Jésus Christ dans notre monde – Desclée de Brouwer – 1975 – p. 27
  5. E. 419 – A Jeanne Françoise – juin 1653
  6. E.329 – A Cécile Angiboust – 20 septembre 1650
  7. E. 181 – A Elisabeth Martin – octobre 1646
  8. E. 216 – A Monsieur Vincent – 22 août 1647
  9. E. 208 – A Anne Hardemont – 1647
  10. E. 554 – A Laurence Dubois – 10 juillet 1657
  11. E. 244 – A Barbe Angiboust à Fontainebleau – vers 1648
  12. E. 552 – A Marie et Clémence – 5 juillet 1657
  13. E. 466 – A Barbe Angiboust – mai 1655
  14. Evangile Matthieu 25,40
  15. E. 809 – A. 26 – Raisons de se donner à Dieu pour recevoir le Saint Esprit
  16. E. 112 – Aux Soeurs d’Angers – 26 juillet 1644
  17. E. 19 – A la Mère Supérieure des Bénédictines – 16 mai 1639
  18. E. 419 – A Jeanne-Françoise – 19 juin 1653
  19. E. 433 – A AnneHardemont – 13 novembre 1653
  20. E. 791 – A. 13 bis – Sur le mystère de la Rédemption
  21. E. 715 – A. 8 – Retraite de 1633 – Dimanche à 5 heures
  22. ibid.
  23. E. 799 – A. 92 – Sur les offices de la Maison Principale
  24. ibid.
  25. cf. E. 698 – A. 7 – retraite vers 1628
  26. E. 711 – A. 5 – Retraite – 1632
  27. E. 370 – A Jeanne Lepintre – 22 septembre 1651
  28. E. 521 – A Barbe Anbiboust – 13 octobre 1656
  29. ibid.
  30. E. 614 – Aux Soeurs d’Ussel – 28 octobre 1658
  31. E. 766 – Instructions données aux Soeurs envoyées à Montreuil – juin 1647
  32. Matthieu 10,14
  33. E. 316 – A Monsieur Vincent – avril 1650
  34. Doc. 441 – Première approbation de la Compagnie des Filles de la Charité – 20 novembre 1646
  35. E. 186 – A Monsieur Vincent – novembre 1646
  36. cf. COSTE IX. 324 – Conférence du 30 mai 1647
  37. E. 233 – A Monsieur Vincent – novembre 1647
  38. E. 361 – A Monsieur Vincent – 5 juillet 1651
  39. cf. . Doc. 676
  40. E. 810 – A. 26 – Raisons de se donner à Dieu pour recevoir le Saint Esprit
  41. cf. JEAN PAUL II – Le Rédempteur de l’homme – n° 21
  42. JEAN XXIII – Pacem interris – n° 9
  43. ibid. n° 11
  44. ibid. n° 13
  45. ibid. n° 18
  46. ibid. n° 38

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