Itinéraire spirituel de Louise de Marillac. Rencontre avec l’humanité du Fils de Dieu (2)

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

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Author: Elisabeth Charpy, F.C. .
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Le Christ, homme parmi les hommes

Si Bérulle a appris à Louise de Marillac à contempler le Fils de Dieu, le Verbe fait chair, Vincent de Paul l’amène à découvrir la personne de Jésus Christ, à situer son action dans son sillage, comme lui-même l’a appris de François de Sales.

En contact permanent avec les pauvres, les enfants trouvés, les galériens, Louise est comme fascinée par l’Humanité du Christ, humanité reçue de Marie. Le Fils de Dieu, venu à la rencontre des hommes, a totalement assumé la nature humaine en sa personne. Elle reconnaît que c’est une grande preuve de l’amour de Dieu que de présenter aux âmes qui cherchent Dieu, un modèle plus proche d’elles : « L’invention de son amour divin m’enseigne et permet de m’attacher au plus fort moyen qu’il m’ait donné pour parvenir à ma fin qui est son humanité très sainte, laquelle veut, moyennant sa sainte grâce, être le seul exemplaire de ma vie. » 1

Jésus est vrai Dieu et vrai homme tout ensemble. Tout en étant Dieu, il porte réellement la marque de notre humanité, il est de notre race. Louise remarque que, tout au long de sa vie, il a vécu comme tout homme : « Amour de Dieu vers les hommes, voulant que son Fils se fît homme pour ce que ses délices qu’il a, sont d’être avec les hommes, et afin que, s’accommodant à la façon des hommes, il leur donnât tous les témoignages qu’il a faits en toute sa vie humaine sur la terre, que Dieu de toute éternité les a aimés. » 2 Dans ses oraisons, Louise regarde les différentes étapes de l’existence terrestre de Jésus, intériorise les épisodes de sa vie. Se dégageant de la contemplation abstraite du mystère de l’Incarnation que présente Bérulle, Louise découvre tout le réalisme de l’humanité du Christ à travers les situations concrètes de sa vie. Jésus, en son humanité, devient son Maître, et elle invitera les Sœurs à « honorer Jésus-Christ par la pratique des vertus que sa sainte humanité nous a enseignée lui-même »3

Méditant sur la Nativité du Fils de Dieu, elle constate que le choix de l’état d’enfance « donne plus libre accès » à tous ceux qui veulent aller à Lui, et elle souhaite pouvoir « imiter tant que je pourrai sa sainte humanité, principalement en sa simplicité et charité »4. Jésus « naissant dans la pauvreté et le délaissement des créatures »5 lui enseigne la pureté de son amour et met dans son cœur  » le désir de le servir sans plus rechercher le témoignage de créatures »6. Humilité, simplicité, charité, ces trois vertus constituent l’esprit des Filles de la Charité. Louise invite les Sœurs à se tourner vers l’Enfant de la Crèche : « Ce sera de lui, mes chères Sœurs, que vous apprendrez les moyens de pratiquer les solides vertus que sa sainte humanité y exerce dès sa venue ; c’est de son enfance que vous obtiendrez tout ce que vous avez besoin pour vous rendre vraies chrétiennes et parfaites Filles de la Charité, lui demandant son esprit « 7. En servant les petits enfants trouvés, les Sœurs rendront honneur à l’enfance de Notre Seigneur8.

Si la vie à Nazareth permet à Louise de contempler l’obéissance de Jésus à ses parents, elle regarde aussi le long temps passé au travail de charpentier. Le Fils de Dieu, venu pour le salut du monde, n’a pas hésité à passer près de trente ans dans une activité apparemment bien éloignée de sa mission de Rédempteur. A une Sœur qui trouve qu’elle n’a pas assez de travail et remet en cause la nouvelle implantation où elle a été envoyée, Louise conseille « d’honorer le non-faire du Fils de Dieu qui n’a pas toujours travaillé étant sur terre avec toute l’étendue de sa puissance ; son emploi dans la famille de saint Joseph le fait connaître, et peut-être l’avez-vous souvent admiré avant qu’il vous eût mise en l’état de l’imiter »9. Le Christ n’a pas recherché la réussite immédiate et encore moins les actions éclatantes.

Parce que l’humilité n’est pas spontanément naturelle et qu’elle est souvent difficile à vivre dans toute sa vérité, Louise s’arrête plus longuement sur les gestes d’humilité de Jésus au cours de sa vie publique. Ainsi, lors de son Baptême par Jean : « Je me dois souvenir que l’humilité que Notre-Seigneur a pratiquée en son Baptême, est pour, me donnant confusion, me servir d’exemple que je dois imiter, ni plus, ni moins que ferait un apprenti, son maître s’il désirait se rendre parfait, et ne plus avoir d’autre pensée, laissant le soin de tout le reste à la divine Providence »10. De même, le Lavement des pieds de ses disciples est, pour elle, une invitation à ne pas rechercher sa propre gloire :  » Il ne peut y avoir nul sujet qui m’empêche de m’humilier, ayant l’exemple de Notre-Seigneur qui, ayant intérêt tant pour sa gloire que pour le devoir de ses Apôtres de se faire honorer, il ne laisse pas de s’abaisser jusque-là que de laver les pieds de ses Apôtres. » 11 Dans les conseils qu’elle donne aux Sœurs, Louise insistera fréquemment sur l’humilité vécue par le Christ tout au long de sa vie : » Nous avons à imiter la manière de vie et d’agir de Notre Seigneur qui a toujours été sujet et qui a dit être sur la terre pour ne pas faire sa volonté, pour y servir et nos pas pour y être servi »12. Dans les lieux où elles sont, dans les actions qu’elles entreprennent, les Sœurs ne doivent pas oublier leur qualité de Servantes des pauvres et se défier de l’orgueil de la réussite : « Le Fils de Dieu n’a pas voulu paraître dans l’établissement de son Eglise comme vous savez ; si nous avons son esprit, nous aimerons à faire le semblable « 13.

La manière dont Jésus entre en relation avec ses contemporains retient longuement l’attention de Louise de Marillac. Douceur, tendresse, respect sont les marques de sa charité. L’amour qu’il partage avec son Père éclaire tout son être d’homme. Louise présente aux Sœurs, souvent en butte à de grandes difficultés dans le service des pauvres, l’exemple de Notre Seigneur « qui a consommé ses forces et sa vie pour le service du prochain »14. Cet exemple doit les réconforter et leur donner un nouveau courage pour affronter les multiples exigences de ceux qu’elles servent. Elle insiste beaucoup sur l’esprit de douceur, de compassion qui doit les animer : c’est l’esprit de Jésus Christ. « La fête de demain me fait souvenir de la douceur que le Fils de Dieu nous a tant recommandée sur terre ; je crois que c’était pour nous enseigner que c’est un moyen pour gagner tout le monde et que le contraire est un sujet pour nous faire tout perdre, même ce que nous aurions déjà gagné. Je vous prie, mes chères Sœurs, de demander pour moi à Notre Seigneur cette grande vertu »15. La lecture de l’Évangile de la Samaritaine16 lui découvre tout l’amour du Christ envers cette femme venue puiser de l’eau.

La charité de Notre Seigneur ne s’arrête pas à un service corporel, matériel. Comme « Notre-Seigneur qui, en guérissant, donnait toujours quelque avertissement pour le salut des âmes, disant aux uns, ne péchez plus, aux autres, leur faisant entendre que leur foi les sauvait, et beaucoup d’autres avertissements »17, Les sœurs infirmières porteront une attention particulière au service spirituel, c’est-à-dire aideront chacun à mieux connaître et aimer Dieu. Louise, comme cela se vit au XVII éme siècle, parle des sacrements, de la préparation à la mort, mais elle va bien au delà, pensant à tous ceux qui guériront. Elle recommande aux Sœurs « d’avoir tant d’amour pour notre bon Dieu que vous pensiez souvent aux moyens que vous pourriez avoir pour aider les âmes à le glorifier »18. Les méthodes seront différentes selon les lieux, les personnes. Rien n’est figé, il faut sans cesse inventer.

Louise n’ignore pas que le service des malades est parfois très rude, que si les Sœurs éprouvent de grandes joies, elles reçoivent aussi des reproches, parfois des injures. Quels que soient ceux qu’elles soignent, les Sœurs ne peuvent se départir de cette attitude de douceur, pleine de compassion. Anne Hardemont, avec trois autres Sœurs, se trouve sur les champs de bataille au service des soldats blessés. Elle reçoit cette lettre de sa supérieure : « Je loue Dieu de tout mon cœur de la conduite de sa Providence en toutes choses, et particulièrement sur l’emploi que sa bonté vous donne. J’espère que la reconnaissance que vous en avez vous servira de disposition aux grâces dont vous avez besoin pour servir vos pauvres malades, en l’esprit de douceur et de grande compassion, pour imiter Notre-Seigneur qui en usait de la sorte avec tous les plus fâcheux »19. Les Sœurs qui accueillent les malades, les mourants dans les hôpitaux, reçoivent des recommandations semblables :  » soyez bien affables et douces à vos pauvres ; vous savez que ce sont nos maîtres et qu’il les faut aimer tendrement et les respecter fortement. Ce n’est pas assez que ces maximes soient en notre esprit, il faut que nous le témoignions par nos soins charitables et doux. » 20

Les règles des Filles de la Charité leur recommandent de ne pas « prendre plus garde aux louanges que les pauvres leur donnent qu’aux injures et mépris, sinon pour en faire usage, refusant les unes intérieurement et agréant les autres pour honorer les mépris faits aux Fils de Dieu »21. Louise insiste, aucun sentiment de rancune, de vengeance ne doit demeurer dans le cœur. Le pardon doit être total, à l’exemple de Jésus qui « pardonnant, montre qu’il n’a aucun sentiment pour les mépris, ni de vengeance »22.

Pour Louise de Marillac, Jésus est le véritable Serviteur, doux et humble, compatissant et charitable, qui donne sa vie pour le salut de tous. Ceux et celles qui veulent s’engager, mettre leur vie au service des autres, des pauvres, ont à s’imprégner de la vie même de Jésus Christ. Louise souligne l’importance du Baptême qui introduit le chrétien dans la vie divine.. Être baptisé implique la foi au Dieu qui se révèle par sa Parole faite chair, implique l’adhésion à la Vérité de Dieu. Être incorporé au Christ, c’est accepter de participer à sa propre vie divine. Désormais, la vie du chrétien est vie du Christ en lui. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vis en moi »23, disait Saint Paul. Louise, émerveillée de la richesse du don reçu au baptême, contemple cette vie de Dieu en chaque âme. Elle souhaite que chacune laisse croître cette vie divine : »Il nous faut être à Dieu, qui veut que nous ne voulions autre chose que ce qu’il veut.… Soyez toutes fidèles à Dieu »24.

Le Baptême, dit Saint Paul, unit symboliquement et réellement le chrétien au mystère du Christ. Le chrétien est donc appelé à une vie nouvelle, une vie de ressuscité. Louise de Marillac explique les qualités que doivent avoir les postulantes qui demandent à entrer dans la Compagnie des Filles de la Charité. « Il faut des esprits bien faits et qui désirent la perfection des véritables chrétiens, qui veuillent mourir à elles-mêmes par la mortification et le véritable renoncement déjà fait au saint baptême pour que l’esprit de Jésus-Christ soit établi en elles et leur donne la fermeté de la persévérance à cette manière de vie toute spirituelle, quoique ce soit par de continuelles actions extérieures qui paraissent basses et ravalées aux yeux du monde, mais grandes devant Dieu et ses anges. » 25

Dans la grâce de son baptême, le chrétien, et par conséquent la Fille de la Charité, trouvent la force, le dynamisme pour mener cette vie nouvelle en conformité avec les conseils évangéliques. Se mortifier, se perfectionner, sont les termes utilisés au XVII ème siècle pour parler de cette adhésion au mystère de mort et de résurrection du Christ. La vie nouvelle ne peut naître que si d’abord meurt le péché. Toute conversion est un retournement exigeant. Louise enseigne aux Sœurs que l’ascèse est à concevoir, à vivre comme un acte d’amour. Cette mort quotidienne à soi-même actualise celle de Jésus Christ et vient en prolonger la fécondité dans son Corps qui est l’Eglise. Louise écrit à une Sœur qui accepte difficilement sa santé déficiente : »Je supplie notre cher Jésus crucifié nous attacher fortement à sa croix, à ce que étant étroitement unies à Lui en son saint amour, que nos petites souffrances et le peu que nous agissons soit en amour et pour son amour »26. A une autre Sœur, en butte à des médisances dans le village où elle vit, Louise propose de tourner son regard vers le Christ souffrant ; puisque nous sommes chrétiennes et de plus Filles de la Charité, nous sommes obligées  » à supporter tout, ainsi qu’il nous est enseigné par ce grand amoureux des souffrances de Jésus-Christ. » 27

L’ascèse est à vivre comme adhésion plénière au Christ Rédempteur plutôt que comme un ensemble d’exercices plus ou moins difficiles marquant le mépris du corps. Elle devrait toujours se situer dans la joie de l’amour. C’est ce qu’explique Louise de Marillac à Marguerite Chétif, tiraillée par une tentation contre sa vocation de Fille de la Charité « Je m’attends bien, ma chère Sœur, que Notre-Seigneur vous aura fait goûter la suavité que les âmes remplies de son saint amour sentent parmi les souffrances et angoisses de cette vie. Que si cela n’était pas et que votre séjour fût encore sur le Calvaire, assurez-vous que Jésus Crucifié se plaît de vous y voir faire la retraite, et ayant assez de courage pour y vouloir demeurer comme il a fait pour votre amour, vous êtes bien assurée que votre sortie en sera bien glorieuse »28. Constamment, Louise invite les Sœurs à se laisser posséder par l’amour de Dieu qui est source de liberté et de joie.

Toute vie chrétienne se construit, se développe à partir du Baptême. La formule des vœux rédigée par Louise de Marillac inclut la référence explicite à ce don du Dieu Trinité. « Je, soussignée en présence de Dieu, réitère les promesses de mon baptême et fais vœu de pauvreté et chasteté et obéissance au Supérieur des Prêtres de la Mission en la Compagnie des Filles de la Charité pour m’appliquer toute cette année au service corporel et spirituel des pauvres malades, nos véritables Maîtres »29. La consécration de la Fille de la Charité s’enracine intimement dans sa consécration baptismale. C’est ce qu’a réaffirmé le Concile Vatican II à propos de la consécration religieuse30.

Le chrétien est marqué, d’une manière indélébile, par le Baptême qui le fait entrer dans l’acte Rédempteur. A la suite du Christ, il est appelé à « dépouiller le vieil homme et à revêtir l’homme nouveau »31. De la sorte, il se rendra apte à accomplir dans le monde le dessein de Dieu sur l’homme. La méditation de l’épître aux Romains, où Paul parle du Baptême, de ce Baptême qui nous unit à la mort et à la résurrection du Christ, provoque chez Louise cette prière et ces élans d’amour :

« Vivons donc comme mortes en Jésus-Christ,
et comme telles, plus de résistance à Jésus,
plus d’actions que pour Jésus, plus de pensées qu’en Jésus,
enfin plus de vie que pour Jésus et le prochain,
afin que, dans cet amour unissant, j’aime tout ce que Jésus aime,
et que par cet amour éternel de Dieu vers ses créatures,
j’obtienne, de sa bonté, les grâces que sa miséricorde me veut faire. » 32

  1. E. 706 – A. 19 – De l’amour que Dieu nous témoigne dans le mystère de la Rédemption
  2. E. 817 – A.27 – Le pur amour voué à Dieu
  3. E. 477 – Aux Soeurs Marguerite, Madeleine et Françoise à Varsovie – 19 août 1655
  4. E. 714 – A.8- Retraite – 1633 – Dimanche 10 heures
  5. ibid. – dimanche matin
  6. ibid.
  7. E. 661 – A Geneviève Doinet et Marie Marthe – 28 décembre 1659
  8. cf. E. 731 – Réglement pour les Soeurs qui ont soin des Petits Enfants.
  9. E. 654 – A Anne Hardemont – vers 1659
  10. E. 715 – A. 8 – Retraite 1633 – Lundi matin, 2 éme oraison
  11. ibid. – Lundi au soir
  12. E. 127 – A Madeleine Mongert – 27 juin 1645
  13. E. 514 – A Barbe Angiboust – 31 juillet 1656
  14. E. 539 – Aux Soeur de Nantes – 10 février 1657
  15. E. 471 – A Barbe Angiboust – 23 juin 1655
  16. cf.. E. 698 – A. 7 – Pensées de retraite – vers 1628
  17. E. 800 – A. 92 – Sur les offices de la maison principale
  18. E. 181 – A Elisabeth Martin – octobre 1646
  19. E. 433 – A Anne Hardemont – 13 novembre 1653
  20. E. 319 – A Cécile Angiboust – 4 mai 1650
  21. E. 736 – A. 91 – Observations sur les règles
  22. E. 699 – A. 21 – Pensées sur la Passion de Notre Seigneur
  23. Galates – 2,10
  24. E. 76 – A Madeleine Mongert – juin 1642
  25. E. 669 – A Marguerite Chétif – 10 janvier 1660
  26. E. 55 – A Elisabeth Martin – 5 juillet 1641
  27. E. 631 – A Nicole Georget – 28 mars 1659
  28. E. 568 – A Marguerite Chétif – 27 septembre 1658
  29. E. 774 – Formule des voeux des Filles de la Charité
  30. cf. Lumen Gentium n° 44 et Perfectae Caritatis n° 5
  31. Colossiens 3,9 – 10
  32. E. 778 – A. 23 – Pensées sur le Baptême

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