Itinéraire spirituel de Louise de Marillac. Rencontre avec l’humanité du Fils de Dieu (1)

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

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Author: Elisabeth Charpy, F.C. .
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Prédestinés à être conformes
à l’image de son Fils

Romains 8,29

Dieu inaccessible devient proche

Bérulle a longuement contemplé l’union ineffable de l’humanité à la Divinité en la personne du Verbe, ce mystère d’amour et d’amour infini. « La nature divine est infiniment distante de la nature humaine et en serait toujours distante si l’Amour, si puissant et infini que la nature, n’unissait si intimement la nature divine à la nature humaine »1. Pour l’apôtre du Verbe Incarné, le mystère du Dieu fait homme est le centre et la source de toute vie chrétienne. Louise de Marillac, fortement nourrie de théologie, s’est appropriée cette pensée du fondateur de l’Oratoire. Peu à peu, sa spiritualité se structure autour de l’axe central du Christianisme. L’Incarnation vient manifester au monde le mystère de Dieu : la seconde personne de la Trinité se fait homme et prend chair humaine en Jésus Christ.

Dans ses oraisons, Louise constate que Jésus vient dire à l’homme la démesure de l’Amour divin et qu’il souhaite faire participer l’humanité à toute la richesse de sa divinité. Elle reconnaît que c’était déjà le but de la création « L’excellence du dessein de Dieu en la création de l’homme, (était) de se l’unir étroitement éternellement »2. Et Dieu, dans sa magnificence, donne à l’homme la liberté. Louise est comme éblouie par cette possibilité donnée à l’homme de se décider par lui-même. Mais l’homme choisit de se réaliser tout seul, refusant le don de Dieu.

Louise de Marillac, regardant le péché des origines, y découvre un signe de mort pour l’homme. « J’ai eu pensée que notre premier Père Adam ayant contrevenu aux desseins de Dieu, se voulant éterniser sur la terre, en mangeant du fruit défendu, et qu’au lieu d’acquérir la vie, il avait pris la mort ; pour à quoi remédier, le Fils de Dieu était venu lui-même se faire pèlerin, n’ayant été sa vie qu’un pèlerinage continuel qui doit être l’exemple du nôtre. » 3 En effet, Dieu, dans sa bonté, n’abandonne pas l’homme. Il souhaite une nouvelle création, une re-création, lui permettant de retrouver l’intimité originelle : « L’homme étant le principal ouvrage de Dieu en sa création, il m’a semblé que le péché l’avait en quelque façon anéanti, le rendant incapable de la jouissance de Dieu. Et, comme le dessein de Dieu (était) que cet anéantissement ne fût pas pour toujours, le même Dieu en la distinction des personnes ayant dit : «Faisons l’homme à notre image et ressemblance,» a pris résolution en la même manière de le racheter qui est une nouvelle création. » 4

Louise aime contempler la Trinité tenant conseil, cherchant à re-créer l’homme et à lui dire tout son amour, décidant ensemble l’Incarnation du Verbe : « Sitôt que la nature humaine eut péché, le Créateur, dans le conseil de sa Divinité, voulant réparer cette faute, et pour ce faire, par un très grand et pur amour, ordonna qu’une des trois personnes s’incarnerait, en quoi parait même dans la Divinité, une profonde humilité »5. La promesse de l’Incarnation de la deuxième personne de la Trinité s’inscrit dans le plan d’amour de Dieu sur l’homme. Pour Louise, l’humilité définit Dieu tout autant que l’Amour.

Louise de Marillac s’émerveille et s’émerveillera toujours devant cet amour divin dont elle découvrira de plus en plus les multiples manifestations. Il lui semble que Dieu répond aux désirs profonds de l’homme : connaître ce Dieu qui l’a créé et qui lui paraissait si lointain. « O admirable amour, ô secret caché ! Qu’avez-vous voulu faire, ô mon Dieu, en la création de l’homme car vous n’ignoriez pas sa faiblesse. Mais il le fallait ainsi pour nous faire comprendre, ô notre Maître, les effets de votre grand Amour. » 6 L’Incarnation du Fils vient briser la distance qui existait entre Dieu et l’homme. Dieu qui paraissait inaccessible, devient proche : « N’était-ce point aussi, mon Dieu, que votre Incarnation admirable était l’établissement de la grâce dont les âmes ont besoin pour parvenir à leur fin, puisque… l’âme,… ne pouvait être si étroitement unie à son objet qui est Dieu, inaccessible à tout être, sinon par ce moyen du tout Admirable, qui rend Dieu homme, et l’homme Dieu. » 7

Louise de Marillac, qui est une femme pressée, aimant la réalisation rapide de ces décisions, se plaît à regarder ce qu’elle appelle « l’impatience » de Dieu pour l’exécution de l’Incarnation. « O Saint Esprit : vous seul pouvez faire entendre la grandeur de ce Mystère qui fait paraître, si cela se pouvait dire, impatience en Dieu ; mais plutôt la proximité de l’exécution du dessein de Dieu sur la nature humaine pour la perfection de l’union que sa toute puissance veut faire en elle. »8

Poursuivant sa méditation, Louise contemple la mission du Verbe Incarné qui vient proposer à l’homme la réconciliation, le renouvellement de l’Alliance. Elle note que « l’Incarnation du Fils de Dieu (est) selon son dessein de toute Éternité, pour la Rédemption du genre humain. » 9 Lisant et méditant l’Évangile, Louise comprend la place que tient le Père dans la vie de Jésus : « Notre Seigneur travaillait toujours en vue de Dieu son Père »10, « Notre Seigneur déférait toujours à la volonté de Dieu son Père »11 Un amour profond les unit. Jésus Christ, de par sa nature humaine unie à la nature divine, est médiateur entre Dieu son Père et les hommes ses frères.  » Nous avons sujet de croire que l’assurance que Notre-Seigneur nous a donnée d’être toujours parmi nous, a été dessein de sanctifier les âmes par cette présence continuelle quoiqu’invisible, par l’application du mérite de ses actions sur celles de ses créatures : soit demandant pardon à son Père pour effacer nos crimes contraires aux vertus qu’il a pratiquées, soit pour rendre agréables à Dieu les actions vertueuses que, par sa grâce, les hommes peuvent faire, les unissant à ses mérites. C’est par cette voie que il m’a semblé que l’humanité sainte de Notre-Seigneur nous est continuellement présente ».12

Réfléchissant sur « ce mystère redoutable de l’Amour » dont parle Jean Paul II dans son encyclique « Le Rédempteur de l’homme », Louise remarque combien le Christ s’est associé à toute la souffrance humaine, éprouvant au moment de sa mort un profond sentiment d’abandon. C’est ainsi, dit-elle, que le Fils de Dieu demande à son Père de mettre fin à l’éloignement de l’homme provoqué par son péché et de le reconnaître comme son fils. « L’instant du rachat humain, étant une œuvre si admirable, se fait connaître en la parole de Notre-Seigneur disant : « Mon Dieu pourquoi m’avez-vous abandonné ! » et qui nous fait paraître que la personne divine souffrait par la distinction extraordinaire pour cet instant, ce qui le fait appeler : « Mon Dieu… mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ! » Il ne dit plus : « Mon Père », (c’est la) marque de la souffrance du Fils de Dieu et du délaissement de la personne seconde de la Trinité. Abandon par le Père de son Fils, pour accueillir la nature humaine ! »13 Quel mystère, cet accueil de la nature humaine par le Père ! Le Fils a accepté de vivre l’abandon, tel que l’homme l’a ressenti après son péché. Tel le Père de l’enfant prodigue, Dieu va au devant de celui qui crie vers Lui. En son Fils mort et ressuscité, Dieu voit l’homme. Et regardant l’homme, Dieu voit son Verbe, homme au milieu des hommes. « La réconciliation de la nature humaine a été par ce moyen si grande, que l’amour de Dieu ne s’en est pu jamais séparer. Et comme dans le Ciel, Dieu se voit en l’homme par l’union hypostatique du Verbe fait homme (qu’) il a voulu être en la terre, afin que tous les hommes ne fussent point séparés de Lui. » 14

La Passion du Fils de Dieu invite donc chacun à renoncer au péché. Sa mort et sa résurrection deviennent pour tout homme le point de départ d’une vie nouvelle. Un jour d’Ascension, elle note son désir de se « tenir le plus que je pourrai, l’esprit occupé à honorer la gloire que l’humanité sainte de Notre-Seigneur reçoit au Ciel, avec souvenance de la voie qu’il a tenue sur terre, et désir de l’imiter. » 15 Quelle joie pour Louise de savoir que le Christ, en montant au Ciel, a entraîné avec lui toute la nature humaine.

Louise remarque, avec une certaine tristesse, que l’homme n’accepte pas toujours cette invitation de Dieu à une nouvelle alliance. Elle admire en Dieu le respect de la liberté de l’homme : » Cette union (de la nature divine à l’humaine) est moyen de celle du Créateur avec sa créature, quoique tous n’en soient pas participants, à cause de la volonté libre qui est demeurée en l’homme de se perdre, suivant la malignité de ses inclinations et persuasions de l’esprit mauvais, ou de se sauver par la grâce de l’application des mérites du Fils de Dieu. » 16 Dieu est en attente de l’homme, son désir d’union est d’autant plus forte que celui-ci semble fuir.

Pour Louise, la Compagnie des Filles de la Charité se situe dans cet immense désir de Dieu de rejoindre l’homme jusque dans sa pauvreté. Le service corporel et spirituel des pauvres vient comme prolonger la Rédemption, permettant à ceux qui sont humiliés, malades, écrasés, rejetés, de retrouver leur pleine dimension d’homme et d’enfant de Dieu. Louise souhaite que l’adhésion des Sœurs à ce projet de Dieu soit totale. Fréquemment, elle revient sur la grandeur du dessein de Dieu sur cette petite communauté. Elle rend toute gloire à Dieu de ce qu’elle est ainsi associée à son œuvre de Salut : » Dieu en soit béni à jamais de la gloire que ces saints desseins préparent aux âmes qui travaillent pour le salut des autres, rachetées du sang de Jésus-Christ. » 17

Dans ses lettres, Louise aime redire aux Sœurs toute la splendeur de ce projet d’amour de Dieu. A Jeanne Dalmagne qui est mourante, elle demande de se faire « l’avocate auprès de sa bonté à ce qu’il lui plaise accomplir ses desseins sur elle »18. Louise de Marillac, écrivant à l’abbé de Vaux qui dirige avec perspicacité la petite communauté de l’hôpital, souhaite qu’il « demande à la bonté de Dieu,… pour toutes celles que sa divine Providence appellera en la Compagnie des Filles de la Charité, l’esprit que vous leur souhaitez qui est, à mon avis, conforme au dessein de Dieu pour les faire subsister. » 19

Louise de Marillac est bien consciente que la vocation reçue de Dieu est grande, et dépasse les simples possibilités humaines. C’est pourquoi, en octobre 1644, elle se rend en pèlerinage à Chartres pour consacrer la Compagnie dont elle est responsable à la Vierge Marie. Le lundi, jour de la Dédicace de l’église de Chartres, elle offre « à Dieu les desseins de sa Providence sur la Compagnie des Filles de la Charité, lui offrant entièrement la dite Compagnie, et lui demandant sa destruction plutôt qu’elle s’établit contre sa sainte volonté. » 20. Louise manifeste sa conviction profonde : Dieu appelle la Compagnie des Filles de la Charité à collaborer avec sa grâce pour réaliser son œuvre de Salut dans le monde. Si les Filles de la Charité ne correspondent plus à ce Dessein de Dieu, leur existence n’a plus de raison d’être.

Au long des années, Louise approfondit le charisme que Dieu a confié à la Compagnie des Filles de la Charité et le confronte avec les multiples événements vécus dans l’Eglise. Son raisonnement, éclairé par sa Foi, lui fait comprendre la nécessité de faire reconnaître officiellement Monsieur Vincent comme Supérieur ecclésiastique des Filles de la Charité. Elle sait que le Concile de Trente a réaffirmé le rôle pastoral des Évêques envers tous leurs diocésains. Si elle souhaite soustraire les Filles de la Charité de l’autorité juridique des Évêques, c’est pour assurer l’avenir du Service des Pauvres, car nombreux sont ceux qui, dans leurs diocèses, n’acceptent pas des femmes consacrées à Dieu allant et venant dans les rues : l’Évêque de Lyon a fait cloîtrer les Visitandines de François de Sales, celui de Bordeaux, les religieuses de Jeanne de Lestonnac…. Louise connaît l’immense détresse des pauvres dans les villes et les campagnes. Renoncer à les rencontrer chez eux pour les servir, c’est renoncer au grand dessein d’Amour que Dieu lui a fait connaître. Louise de Marillac, tout comme ses oncles, ne craint pas de contester l’ordre établi aussi bien dans la société civile que dans l’Eglise. Elle n’hésite pas, dans un premier temps, à s’opposer à son Directeur, puis ensuite elle l’amènera, avec toute sa finesse féminine, à entrer dans ses vues pour assurer l’avenir du Service pour tous les Pauvres, en tous lieux et selon les multiples besoins perçus.

Louise de Marillac conduit les Servantes des pauvres sur le chemin de la fidélité au Charisme reçu de Dieu. Pour réaliser le dessein de Dieu, la Fille de la Charité est appelée à resplendir la véritable image du Dieu d’Amour, celle de son Fils, devenu homme parmi les hommes. Elle est invitée à suivre la même route que le Seigneur Jésus, à proclamer la dignité de l’homme révélé en Jésus Christ, à vivre dans l’amour à l’exemple de celui qui « nous a aimé et s’est livré pour nous »21.

  1. BERULLE – Discours de l’état et des grandeurs de Jésus, cité par COCHOIS in Bérulle et l’Ecole française – Le Seuil – 1963 – p. 87
  2. E. 806 – A. 26 – Raisons de se donner à Dieu pour recevoir le Saint Esprit – 1657
  3. E. 770 – A. 36 – Pensées sur la fête de Saint Fiacre
  4. E. 729 – A. 22 – Sur la fête de la Sainte Trinité
  5. E. 697 – A. 7 – Retraite vers 1628 – 4 éme journée
  6. E. 791 – A. 13 bis – Sur le mystère de l’Incarnation
  7. ibid.
  8. E. 810 – A. 26 – Raison de se donner à Dieu pour recevoir le Saint Esprit – 1657 – 6 éme oraison
  9. E. 818 – A. 31 bis – Pensées sur l’Immaculée Conception de la Vierge Marie
  10. E. 673 – A Jeanne Delacroix – 2 février 1660
  11. E. 351 – A Anne Hardemont – mai 1651
  12. E. 776 – A. 14 – Pensées sur l’Incarnation et l’Eucharistie
  13. E. 700 – A. 21 – Pensées sur la Passion de Notre Seigneur
  14. E. 709 – A. 15 – Conformité à la volonté de Dieu
  15. E. 701 – A. 10 – Occupation de l’âme de l’Ascension à la Pentecôte
  16. E. 776 – A. 14 – Pensées sur l’Incarnation et l’Eucharistie
  17. E. 651 – Lettre à l’abbé de Vaux – 16 novembre 1659
  18. E. 108 – Lettre à notre très Soeur la malade – 1643
  19. E. 105 – Lettre à l’Abbé de Vaux – 23 février 1644
  20. E. 120 – Récit du pélerinage de Chartres – octobre 1644
  21. Eph. 5, 2

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