Itinéraire de Monsieur Vincent. Des Malheurs du temps á la Mission (II)

Francisco Javier Fernández ChentoAu temps de Vincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Bernard Koch, C.M. · Année de la première publication : 1994 · La source : Vincentiana.
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C – LES GRANDES MISÉRES, ET LES REMÉDES

1. Un TÉMOIGNAGE GLOBAL: la lettre au Pape Innocent X, le 16 août 1652

Au plus fort des guerres de la Fronde, M. Vincent, après être intervenu en vain auprès de la Reine et de Mazarin, finit par s’adres­ser au Pape: IV 458.

Prosterné très humblement aux pieds de Votre Sainteté, oserais-je aussi, plein de confiance… lui exposer l’état lamentable et certes bien digne de pitié de notre France? La maison royale divisée par les dissensions; les peuples partagés en factions; les villes et les provinces affligées par les guerres civiles: les villages, les bourgades, les cités, renversées, ruinées, brûlées; les laboureurs mis dans l’impossibilité de récolter ce qu’ils ont semé, et n’ensemençant plus pour les années sui­vantes. Les soldats se livrent impunément á tous les excès. Les peuples sont exposés, de leur part, non seulement aux rapines et aux briganda­ges, mais encore aux meurtres et á toutes sortes de tortures; ceux des habitants des campagnes qui ne sont pas frappés par le glaive meurent presque tous de faim; les prêtres, que les soldats n’épargnent pas plus que les autres, sont inhumainement et cruellement traités, torturés et mis á mort; les vierges sont déshonorées, les religieuses elles-mêmes exposées á leur libertinage et á leur fureur, les temples profanés, pillés ou détruits; ceux qui restent debout sont le plus souvent abandonnés par leurs pasteurs, en sorte que les peuples sont presque privés de sacre­ments, de messes et de tout autre secours spirituel.

Enfin, chose horrible á penser et plus encore á dire, le très auguste Sacrement du Corps du Seigneur est traité avec la dernière indignité, mémé par les catholiques; car pour s’emparer des vases sacrés, ils jet­tent á terre et foulent aux pieds la Sainte Eucharistie. Or que font les hérétiques qui n’ont pas la foi en ces mystères? Je n’ose ni ne puis l’exprimer.

C’est peu d’entendre et de lire ces choses: IL FAUT LES VOIR ET LES CONSTATER DE SES YEUX….

Et la lettre se termine par un appel pour que le Pape agisse: le malheur est un appel et un envoi, il pousse á s’engager.

2. Témoignages ou indications sur QUELQUES POINTS EN PARTICULIER

a – Galériens

Il ne manque pas de livres pour exposer la cruauté avec laquelle étaient traités les galériens, dès la prison, rivés á demi accroupis á une espèce de banquette, puis au long de la chaine, sur les routes, rivés deux par deux par le cou, les colliers attachés par une chaine avec un anneau au milieu, et reliés par cent ou deux cents par une longue chaine qui passait á travers ces anneaux médians, et enfin sur les galères, rivés a encore jour et nuit au banc, sous la pluie et le soleil, et les coups des gardes.

M. Vincent avait dû voir ces tristes cortèges, en passant á Mar­seille et Avignon. Ce ne fut pas son premier stimulant á la Mission, mais assez vite, cela y contribua. Il en entendait parler par M. de Gondi á partir de 1613. Une fois aumônier des Galères, en 1619 (XIII, 55), il a vu de prés leur sort, et nous avons encore des confidences qui nous révèlent comment cela le met en branle.

Une exhortation á la douceur envoyée á un prêtre de la Mission, entre 1630 et 1650, nous montre comment son expérience commande et le zélé pour la mission, et le style humain, simple et cordial, qu’elle doit avoir: IV, 53

Si Dieu a donné quelque bénédiction á nos premières mis­sions, on a remarqué que c’était pour avoir agi amiablement, humblement et sincèrement envers toutes sortes de personnes; et s’il a plu á Dieu de se servir du plus misérable pour la conversion des quelques hérétiques, ils ont avoué eux-mêmes que c’était par la patience et par la cordialité qu’il avait eues pour eux. Les for-vat mam, avec lesquels j’ai demeuré, ne se gagnera pas autrement; et lorsqu’il m’est arrivé de leur parler sèchement, j’ai tout gâté; et, au contraire, lorsque je les ai loués de leur résignation, que je les ai plaints en leurs souffrances, que je leur ai dit qu’ils étaient heureux de faire leur purgatoire en ce monde, que j’ai baisé leurs chaines, compati á leurs douleurs et témoi­gné affliction pour leurs disgrâces, c’est alors qu’ils m’ont écouté, qu’ils ont donné gloire á Dieu et qu’ils se sont mis en état de salut.

Et surtout, avec les Filles de la Charité, le 18 octobre 1655: X, 125; F. Ch. 550.

Ah! Mes scieurs, quel bonheur de servir ces pauvres forçats, aban­donnés entre les mains des personnes qui n’en ont point de pitié! Je les ai vus, ces pauvres gens, traités comme des bétés; ce qui a fait que Dieu a été touché de compassion. Ils lui ont fait pitié; en suite de quoi sa bonté a fait deux choses en leur faveur: premièrement, il leur a fait acheter une maison; secondement, il a voulu disposer les choses de telle sorte qu’ils fussent servis par ses propres files, puisque dire une Filies de la Charité, c’est dire une filie de Dieu.

b – Prostitution

C’est un aspect assez ignoré de neuve de M. Vincent, et pour­tant, trois Instituts fondés par lui ou avec lui s’en sont occupés!

Dès 1630, 3 ans avant les Filles de la Charité, Marie Lamage, dame Pollalion, fonde avec lui, en plusieurs étapes, les Filles de la Providence, pour la protection des jeunes filles en danger, puis l’ac­cueil des repenties. Il confia assez vite la direction spirituelle de l’Ins­titut á un prêtre pieux, et nous n’avons presque plus de lettres et pas du tout d’entretiens de lui touchant cette couvre.

Supérieur de la Visitation de Paris, il participa á l’érection de deux autres monastères, puis á la mise sur pied d’un quatrième, la Visitation Sainte-Madeleine, dans lequel un groupe de Visitandines accueillait et encadrait les files repenties, dont celles qui le désiraient menaient une vie religieuse: les Filles de Sainte-Madeleine. Ici égale­ment, il ne nous reste quasi pas de texte direct. Il est vrai que les Visitandines n’ont jusqu’ici communiqué aucun texte de saint Vin­cent, si elles en ont gardé.

Enfin, une fois les Filles de la Charité fondées, avec Louise de Marillac, elle eurent plus d’une fois á accueillir des files repenties, mais cela ne devint pas une Evre principale chez elles, et il ne nous est quasi pas parvenu de texte directement de M. Vincent.

c – Enfants trouvés

Cette couvre, par contre, est la plus connue dans le peuple, source de l’image courante du Père Vincent portant un bébé aban­donné dans ses tiras. Et ici, les textes, lettres et conférences, sont trash nombreux et, comme tous les textes de M. Vincent, fort passionnés et éloquents. Il faut nous limiter á quelques phrases typiques.

Son canevas de l’entretien du 12 janvier 1640, outre qu’il nous montre comment il savait prévoir á la fois les arguments et les objec­tions, nous livre un bon exposé sur notre sujet: la description du mal­heur d’une catégorie d’êtres humains, leur lecture dans la foi, qui sert aussi á répondre aux objections venant d’un esprit humain et non chrétien: XIII, 775-776.

Motifs

Que les louanges de vos petits enfants plaisent á Dieu. Ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem (de la bouche des enfants et des nourrissons tu tires une louange parfaite) (Psaume 8,3).

Qu’ils sont en nécessité extrême, á laquelle ceux qui le savent sont obligés de subvenir, sur peine de damnation. Non pavisti, occidisti (tu ne les a pas nourries [les brebis], tu les as tuées) (Ezéch.). Leur nécessité (est) extrême, en ce qu’as sont aban­donnés de père et de mère; et si le public (l’assistance publique, la Mai­son de la Couche) en prend soin, ils ne laissent pas d’être en pareille nécessité extrême:

1° pource que, ny ayant pas assez de fonds pour leur entre­tien, l’on est contraint de les donner au premier venu, qui les font mourir ou de faim ou de mal;

2° pource qu ‘ils meurent tous;

3° que c’est être un opprobre á Paris que nous blámons dans les turcs, qui est de vendre les hommes comme les bêtes; car l’on vend ces enfants á qui en veut, pour 30 livres;

4° que c’est (les) libérer (par) la mémé de la cruauté exercée par Hérode sur les saints Innocents, car l’on exerce la mémé cruauté contre ces petites créatures, puisque l’on les baille á des misérables créatures, qui les font mourir, les unes de male­faim, et les autres leur rompant les bras et les jambes (pour les exponer sur les foires);

5° que Notre-Seigneur a voulu qu’il soit dit de lui qu’il est venu au monde pour relever pauperem vociferantem et pupil­lum cui non erat adjutor (le pauvre qui burle et l’orphelin qui n’avait personne pour l’aider) (Psaume 71,12).

Objections

Que c’est affaire aux hauts justiciers et non á des personnes par­ticuliéres, notamment á des femmes.

Il est vrai. Mais que fera-t-on? C’est un procès. Qui l’entreprendra? Dependan ces pavuras petates creaturas mueren.

Que Dieu a damné beaucoup de ces petites créatures á cause de la naissance, et que c’est pour cela peut-être qu’il ne permet pas qu’on y donne ordre.

Je réponds deux choses:

1° Que c’est parce que l’homme a été maudit de Dieu á cause du péché d’Adam, que Notre-Seigneur s’est incarné et est mort, et que c’est faire un couvre de Jésus-Christ que de prendre soin de ces petites créatures, quoique maudites de Dieu.

2° Que peut-être entre ceux-là s’en trouvera-t-il quelques-uns qui seront grands personnages et grands saints. Remus et Romulus étaient des enfants trouvés et furent nourris par une louve. Melchisédech, prêtre, était, selon saint Paul, sans généa­logie, c’est-á-dire sans père et sans mère, qui est á dire enfant trouvé. Moise était un enfant trouvé par le scieur de Pharaon.

Jean Anouilh a su magnifiquement traduire ce « 1° » dans le film de Maurice Cloche.

Monsieur Vincent redira plusieurs fois ces mémés motifs. Insiste aussi sur les moyens, et la manière.

En 1647, la fortune des Dames, qui doivent aussi depuis 10 ans subvenir aux populations de la Lorraine, est sérieusement entamée, et l’entretien des Enfants trouvés devient un problème crucial. Elles nous ont conservé le résumé de cette réunion pathétique: XIII, 801.

M. Vincent se pose la question: les dames de la Charité doivent-elles continuer ou abandonner l’couvre des enfants trouvés? Il examine les raisons pour et contre et rappelle aux dames le bien qui ‘elles ont fait jusque-là: cinq ou six cents enfants arrachés á la mort et élevés chré­tiennement; les plus grands places en apprentissage, ou sur le point de l’être. Si tels sont les commencements, que ne promet pas l’avenir? Puis, élevant la voix, il conclut par ces mots:

Or sus, Mesdames, la compassion et la charité vous sont fait adop­ter ces petites créatures pour vos enfants; vous avez été leurs mères selon la grâce depuis que leurs mères selon la nature les ont abandon­nés; voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner.

Cessez d’être leurs mères pour devenir á présent leurs juges; leur vie et leur mort sont entre vos mains; je m’en vais prendre les voix et les suffrages; il est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d’en prendre un charitable soin; et, au contraire, ils mourront et périront infailliblement si vous les abandon­nez; l’expérience ne vous permet pas d’en douter.

Et les Dames votèrent pour continuer l’couvre, allant jusqu’á ven­dre leurs « minoteries »…

D – La misère spirituelle du peuple, du clergé, et mémé des Evêques

Elle est bien connue. Je me contenterai d’une remarque un peu surprenante:

Il faut noter que c’est surtout l’ignorance que déplorent les pre­miers textes. Ce n’est que bien plus tard, et davantage de la part des correspondants, qu’apparait la dénonciation des vices, comme l’ivro­gnerie ou le concubinage.

Ainsi, vers 1643, un Evêque écrit á Saint Vincent: II, 428.

Je travaille au bien de mon diocèse, « mais c’est avec peu de succès, pour le grand et inexplicable nombre de prêtres ignorants et vicieux qui composent mon clergé, qui ne peuvent se corriger ni par paroles ni par exemples. J’ai horreur quand je pense que dans mon diocèse il y a pres­que sept mille prêtres ivrognes ou impudiques qui montent tous les jours á l’autel et qui n’ont aucune vocation ».

Il est vrai que ses écrits ont été peu conservés avant les années 1640.

e – Les guerres

Son action en faveur des populations des Provinces ravagées par la guerre, de la Lorraine á l’âne-de-France, n’est très connue du public, et pourtant, c’est peut-être sur elle qu’il nous reste le plus de texte, et c’est á son propos qu’il fut le plus hardi, intervenant plus d’une fois auprès de Richelieu puis d’Anne d’Autriche et de Mazarin, et le plus inventif, utilisant, comme les Jésuites du Canada, les « Relations » imprimées, sur une grande feuille pliée en deux (4 pages) publiées et largement diffusées chaque mois.

Il nous faudra nous contenter de l’extrait de la lettre au Pape cité plus haut.

f – Les calomnies et les menées adverses

Elles n’ont pas manqué, en particulier de la part de ceux qui se sentaient écartés de l’épiscopat ou de postes d’enseignement á cause de son influence sur la Reine, ainsi que de la part des jansénistes.

Tout cela le marquait, car c’était un grand affectif, mais stimulait plutôt son zélé pour le Régné de Dieu. Citer des textes nous emmènerait trop loin…

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