XXXIV. Fruits des missions et séminaires d’Italie
M. Jolly ne s’explique ainsi qu’en général dans ses différentes lettres sur le bon succès des fonctions de la Compagnie en France. Il entre un peu plus en détail pour ce qui regarde les pays étrangers, que les Missionnaires français savent communément moins, et par conséquent sont plus curieux d’apprendre. Il particularise donc les biens qui se faisaient en Italie dans la première lettre qu’on a citée : M. Simon m’écrit de Rome que, Dieu merci, son séminaire externe va de mieux en mieux ; que les exercices de l’ordination sont presque continuels en cette maison, à cause des extra tempora. N[otre] S[aint] P[ère] le Pape et le cardinal vicaire étant si zélés pour ces exercices qu’ils n’en dispensent presque personne, ni pour le lieu, ni pour le temps. C’était ce qui avait rendu la maison principalement recommandable ; les évêques et les cardinaux en faisant un grand cas, surtout depuis le bref d’Alexandre VII en 1662, qui obligeait, sous peine de suspense, tous ceux qui aspireraient à quelque ordre sacré à Rome ou dans les évêchés suffragants, de passer 8 jours dans les exercices, se réservant à lui et à ses successeurs le pouvoir d’en dispenser ; pratique que son successeur Clément IX continua avec la même affection, en montrant pour cela une estime particulière de la Congrégation, ainsi qu’il est rapporté dans la vie italienne de M. Vincent. Tout de même le pape Clément X et Innocent XI, son successeur, qui avait dit : depuis peu, ajoute M. Jolly, à un prélat de condition, officier de sa chancellerie, qui avait demandé permission d’aller dans une autre communauté pour se disposer aux ordres, aux Quatre-temps de Carême. Non, je ne le veux pas ; allez à la Mission, et vous en serez consolé. Le pape leur a témoigné beaucoup de bonté et leur a accordé aisément plusieurs grâces en considération de l’utilité de leurs fonctions, qui s’exercent plus dans cette maison que dans pas une autre de la Congrégation, avec beaucoup de bénédiction et d’édification du prochain.
Et dans la lettre suivante : Nos maisons d’Italie s’accommodent de plus en plus et multiplient en ouvriers par le moyen des séminaires établis à Rome et à Gênes. La maison de Naples réussit très bien ; on y travaille continuellement aux missions, que Dieu bénit, et on y fait les exercices de l’ordination deux fois l’année avec succès ; elle a eu tous les affermissements nécessaires de la part des ministres royaux. Celle de Rome est dans l’approbation du pape et de la cour romaine, continuant de répandre de plus en plus une bonne odeur de piété et de charité ; les ordinations y sont fréquentes, les retraites presque continuelles ; la conférence des ecclésiastiques y produit bien du fruit, et un séminaire externe qu’on y a commencé depuis quelques mois prend un bon train. Il y a ordinairement trois bandes d’ouvriers en mission, et, outre tous ces emplois, on y est encore chargé de la direction spirituelle des séminaristes du collège De propaganda fide. Cette maison, ayant tant d’emplois, n’avait pas assez de logement. La Providence y a pourvu en disposant quelques voisins à vendre leurs maisons à un prix raisonnable, et nous y avons envoyé de quoi les payer, au moins en bonne partie. On l’aurait bien pu trouver en Italie ; mais le premier emplacement ayant été acheté de l’argent des Français, on voulut s’assurer la liberté d’y tenir les Missionnaires originaires de ce royaume, prévoyant peut-être des difficultés qu’on pourrait former dans la suite du côté des Italiens. Voilà les nôtres logés assez largement, poursuit M. Jolly ; ils ont de la place pour s’accommoder encore davantage quand ils en auront besoin.
Il fait dans sa lettre du 20 9bre 1680, M. Jolly fait une ample relation des biens que faisait la maison de Bastia, dans l’île de Corse, suivant ce que lui en avait mandé M. Sappia1, qui en était supérieur. Le fruit de ces missions, dit-il, n’a pas été moindre cette année que les précédentes. Divers meurtres s’y seraient commis si Dieu ne les avait empêchés par ce moyen, de même que plusieurs haines et inimitiés auraient continué dans les familles. On a fait cette année environ quatre cents réconciliations ; en sorte qu’il y a seulement quatre personnes qui ont refusé de se réconcilier, et deux d’entre elles ayant été touchées de Dieu par des accidents imprévus, l’ont fait ensuite, malgré mille jurements par lesquels elles s’étaient auparavant obligées de n’en rien faire. La dernière mission s’est faite dans un lieu où était l’assemblée de tous les désordres qu’on peut commettre. On y trouva plus de deux cents incestueux, habitant tous ensemble depuis plusieurs années, tous excommuniés ; plus de deux cents inimitiés. Presque tous avaient pris le bien d’autrui. Et on appelait les habitants de ce lieu-là les majorquins de la côte. C’est que les majorquins sont de grands pirates sur mer. Ils ne lassent point de dérober, sans honte d’être reconnus pour voleurs ; et il n’est pas aisé de punir leurs crimes, parce que, demeurant dans un pays environné de montagnes presque inaccessibles, les officiers de justice n’y entrent que malaisément, et pour lors les habitants, quoique divisés entre eux, se réunissent pour tuer les sergents et soldats assez hardis pour les approcher et exécuter quelque chose contre eux ; en sorte que les bandits sont là avec autant d’assurance qu’ils le seraient à Saint-Pierre de Rome : on y vend ce qui a été volé aussi librement que le pain dans le marché. On a travaillé là presque tout le mois de juillet. Tous les incestueux se sont séparés les uns des autres, les ennemis se sont réconciliés, les larrons ont rendu ce qu’ils avaient pris ; et pour les restitutions incertaines, ils ont donné aux églises et autres lieux de piété, qui des chevaux, qui des bœufs, qui des moutons, qui une partie de leurs terres.
Comme ils se sont fait plusieurs torts les uns aux autres, les principaux du lieu, qui avaient le plus souffert, prièrent instamment les Missionnaires de demander au peuple, pour l’amour de Dieu et le pardon de leurs péchés, qu’ils se remissent les dommages qu’ils s’étaient faits les uns aux autres ; ce qu’ils firent si volontiers, qu’ils interrompirent le prédicateur et dirent des paroles très tendres, jusqu’à tirer des larmes des plus endurcis. Un des principaux du lieu, qui avait depuis 14 ans vécu en haine avec le neveu et les parents du curé, avait déjà tué treize personnes d’entre eux ; et ceux-ci, bien que puissants, désiraient se réconcilier, jugeant qu’on avait assez répandu de sang et dépensé de bien, y ayant des bestiaux tués pour la valeur de dix mille livres de part et d’autre. Il ne voulait absolument point entendre à se réconcilier. Mais la parole de Dieu le toucha et il y consentit, à condition toutefois d’être dédommagé des pertes qu’il avait faites. On le lui accorda, et à ce coup, il se jeta au cou de ses ennemis, il les embrassa les uns après les autres et leur remit tout ce qu’ils lui devaient, disant qu’il ne voulait autre chose, sinon de vivre en frère avec eux. Toute cette relation est belle et ne mérite pas moins d’attention que celle, qui se trouve dans la Vie de M. Vincent, des premières missions faites en cette île.
Dans la lettre d’après, datée du 29 août 1681, M. Jolly parle du fruit des missions faites dans le diocèse de Reggio, en Lombardie, sur les montagnes de l’Apennin. Il y a eu, dit-il, quelque chose d’extraordinaire ; le peuple y est venu en foule, de deux ou trois lieues, quoiqu’il fallût passer des rivières grosses et rapides, en danger de se noyer. On fut obligé de faire les fonctions dans la campagne, hors des églises qui ne pouvaient contenir les auditeurs ; on y a fait des conférences spirituelles aux prêtres qui venaient en grand nombre. Ils se sont trouvés quelquefois plus de cinquante, de 20 ou 25 villages des environs. M. Chaussinon2, qui est supérieur de cette maison, il est le dernier Missionnaire français qui est mort en Italie depuis quelque temps. Il mande qu’on était édifié de voir un si grand nombre de curés venir tous les jours, d’une ou deux lieues, entendre le catéchisme et les sermons ; ils se trouvèrent, dans la dernière mission, jusqu’à 80 et davantage. Les besoins spirituels sont très grands en ce pays-là, et il y a de grands abus ; mais on y trouve beaucoup de docilité dans les prélats et le peuple. On a ôté les occasions du péché, fait cesser les scandales publics ; ceux qui avaient de mauvais commerces depuis 15 ou 20 ans, les ont rompus ; les autres se sont mariés. Les ennemis se sont réconciliés, et tous généralement ont tiré un fruit extraordinaire de ces missions, surtout Mrs. les curés et autres ecclésiastiques. Un d’eux a demeuré tout le temps de la mission dans le lieu où elle s’est faite, sans vouloir dire la messe ; il disait avoir eu le cœur touché de Dieu et être résolu de mener une meilleure vie à l’avenir ; il avait entendu une voix intérieure qui lui disait : Va à la mission, Dieu ne te touchera peut-être jamais le cœur dans une autre occasion. Il vint chercher la mission à sept ou huit lieues loin de sa résidence. Le prélat, ajoute M. Jolly, est extrêmement content de ces bons succès ; il fait travailler à la construction de la maison, de la chapelle et de la sacristie.
Il parle encore des missions de Corse faites en 1681, et il dit que Dieu avait abondamment versé ses grâces par beaucoup de réconciliations, et une entre autres très notable. Laquelle tenait toute une paroisse en division, et les partis ne voulaient écouter aucune proposition de paix, jusqu’à la veille du départ des Missionnaires. Pour lors on se réconcilia, au grand contentement de tout le monde. Là même, un prêtre, qui avait vécu avec scandale, arrêta le prédicateur pendant le sermon et ayant pris le crucifix en main, demanda pardon publiquement de sa vie. Dans une autre paroisse, un homme qui voulait faire un faux serment, ayant été averti par un Missionnaire de n’en rien faire, sans vouloir suivre son conseil, il y ajouta cette imprécation : Si je ne dis pas vrai que je meure dans une heure de mort subite. Le jour suivant, il fut mordu par un poisson venimeux et saisi incontinent de telles douleurs qu’on croyait qu’il allait mourir. Un Missionnaire vint le confesser, et sitôt qu’il eut commencé sa confession ses douleurs diminuèrent. Il promit, après sa confession, de restituer ce qu’il avait juré n’avoir pas pris, et son mal cessa sur-le-champ : ce qu’on prit pour un miracle.
Dans un autre lieu, le seigneur avait tenu chez soi une concubine durant plusieurs années, et l’évêque et divers religieux s’étaient employés en vain pour la lui faire quitter. On n’avait rien pu gagner par les excommunications dont on l’avait frappé. Il vint aux sermons de la mission, où il versa beaucoup de larmes ; il chassa sa concubine, et a depuis autant édifié ses sujets qu’il les avait scandalisés auparavant. Il alla plusieurs fois nu-pieds en un lieu de dévotion où il entendait la messe, et il protesta que jamais plus il ne tomberait dans son péché ; ce qu’il a exécuté.
On ajoute à tout cela que quoique les travaux et les fatigues de ces missions fussent très grands, la bénédiction que Dieu y donnait les rendait très doux.
Puis M. Jolly, parlant d’une autre maison d’Italie, dit : M. Martin, qui est à Pérouse, à été invité par Mgr l’Évêque de Città della Pieve3 d’aller faire des missions dans son diocèse, ce qu’il a accompli avec la permission de Mgr l’Évêque de Pérouse, et il s’y est fait beaucoup de bien. Mgr l’Évêque alla en procession à la mission éloignée de deux lieues de la ville épiscopale, accompagné de beaucoup de noblesse. Il assista à la messe, donna la communion et se trouva l’après-dîner à la procession, témoignant être fort consolé de tout cela. Le même M. Martin, excellent missionnaire, ensuite supérieur à Turin, où depuis il a résidé longtemps, fit pareillement des missions très fructueuses en diverses villes de Piémont. Il avait un talent merveilleux pour toucher les cœurs et faire verser des larmes. Souvent des libertins, qui paraissaient enragés et confirmés dans leur endurcissement, se rendaient à la force de ses exhortations. Il est encore parlé dans la même lettre en peu de mots de la maison de Rome. On y continuait de faire des missions, à la campagne et de travailler beaucoup à la ville pour les ordinations, les retraites, le séminaire externe, et les conférences, toujours une grande bénédiction de Dieu. Et de même à Gênes.
Dans une lettre postérieure datée du 15 9bre 1682, M. Jolly revient encore aux missions de l’île de Corse : Il s’y est fait, dit-il, des accommodements fort importants, et un grand nombre d’âmes ont été tirées du mauvais état où elles étaient. En un lieu, le peuple vivait sans J.-C., sans parole de Dieu et sans sacrements, parce qu’un prêtre empêchait que l’évêque n’y pût mettre un curé. Les Missionnaires en firent l’office par ordre du prélat, administrant les sacrements de baptême, de pénitence, d’eucharistie, &c., en sorte qu’il semblait à ce peuple de commencer à être chrétien. En un autre endroit, la mission empêcha que les habitants de deux villages ne se massacrassent les uns les autres. Un homme ayant été estropié par un autre ne voulut jamais lui pardonner, durant cinq ans, malgré toutes les prières qu’on lui en avait fait et l’intervention même de l’autorité des supérieurs. Toutefois, étant touché de Dieu dans la mission, il embrassa son ennemi et le mena souper chez lui. Un autre, qui durant douze ans n’avait pas voulu pardonner le meurtre de son père et de deux de ses frères, le fit dans la même mission. Un autre encore baisa la main de celui qui avait tué son père. On a remédié à quantité d’incestes et autres scandales publics ; on a fait rebâtir plusieurs églises et je serais trop long à vous dire les autres particularités. Demandons à Dieu qu’il lui plaise de conserver les fruits de sa grâce et envoyer bon nombre d’ouvriers dans la moisson qui est ici grande comme elle est partout.







