Histoire générale de la Congrégation de la Mission (31)

Francisco Javier Fernández ChentoHistoire de la Congrégation de la MissionLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Claude-Joseph Lacour cm · Année de la première publication : 1897.
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XXXI. Fermeté de M. Jolly

logocmIl se trouve par le dénombrement qu’on vient de faire de tous ces établissements de la Congrégation sous le généralat de M. Jolly, qu’il en a accepté, au nombre de 38. C’est à dire une fois plus qu’il n’y en avait dans la Compagnie ces établissements si fréquents l’épuisaient en peu en sujets, et le général se plaignait souvent de manquer d’ouvriers pour satisfaire tous ceux qui en demandaient. Il ne laissa pas, malgré cela, d’être ferme, sans rien relâcher, quand il jugeait cette conduite nécessaire pour le bien spirituel des Missionnaires et pour l’utilité générale de la Congrégation. Il n’accordait jamais des permissions propres à affaiblir la régularité de l’institut ; comme d’aller dans son pays, visiter des parents, &c, qu’on n’osait pas même les lui demander.

Il punissait sévèrement les moindres fautes de désobéissance. Il jugea à propos, en 1682, de changer une grande partie des visiteurs, en mettant à leurs places d’autres prêtres assez jeunes comme M. Chèvremont ; qu’il fit visiteur de la province de Poitou, n’ayant guère trente ans, à la place de M. Dupuich, déjà avancé en âge. Quelques-uns ont cru que M. Berthe, son premier assistant, ne s’accommodait pas tout à fait de sa fermeté. Quoi qu’il en soit, il s’éloigna de St.-Lazare, et en avertit la Compagnie par une lettre du 2 janvier 1683, où il suppose que cet assistant se trouvant incommodé à Paris, il avait désiré d’en sortir ; qu’ainsi il l’envoyait à Richelieu, et que, devant, selon les constitutions, substituer quelqu’un en la place d’un assistant qui s’absente quelque temps, il avait proposé aux autres assistants M. Dupuicht, nouvellement supérieur à Saint-Charles, reconnu pour vertueux, affectionné à sa vocation et de bonne conduite. On sait que la maison de Saint-Charles est attenante au clos de St.-Lazare, et que du temps de feu M. Vincent, on y élevait des jeunes gens pour leur apprendre les humanités, dans l’espérance de les rendre bons sujets pour l’Église. On y a vu des écoliers de distinction, qui même dans la suite ont été évêques. M. Le Jumeau1 était un homme habile dans les humanités ; qui les a enseignées longtemps dans cette maison avec applaudissement. Toutefois, on n’avait pas tout le contentement qu’on aurait souhaité de ces jeunes gens, et souvent il y avait des plaintes ; ce qui fit prendre la résolution de quitter cet emploi, et M. Dupuicht a été le dernier supérieur de cette maison, qui demeura ainsi vacante. On y tenait seulement un frère qui sonnait les exercices tout comme s’il y avait eu une communauté, parce que l’on voulait conserver quelques droits d’entrée dans Paris attachés à cette famille. La maison a servi depuis pour y établir un séminaire de rénovation, durant six mois de l’année, en faveur des prêtres qui avaient déjà travaillé quelque temps.

Pour revenir à la fermeté de M. Jolly, il était craint, et en même temps aimé, tant dans la maison de St.-Lazare que dans toute la Compagnie. Il écoutait les plaintes des inférieurs, en les invitant à s’adresser à lui. Il retirait assez souvent des supérieurs et les faisait rester un temps notable dans la maison de St. -Lazare pour se réaccoutumer à la dépendance, ou quelquefois il les renvoyait inférieurs dans diverses maisons sans vouloir leur donner d’autre supériorité. Personne n’osait remuer le moins du monde dans la famille de St.-Lazare. Chacun se tenait dans sa chambre, et rien n’était mieux réglé que cette maison, du moins dans les premières années de son gouvernement.

Il n’avait pas moins de fermeté à l’égard des externes sans excepter les plus puissants, pour maintenir les usages de la Compagnie, et en particulier la mutabilité des supérieurs selon le bon plaisir du général. Il crut que M. Éveillard, en Pologne, de la conduite duquel les inférieurs n’étaient pas tout à fait contents, voulait s’y maintenir par le crédit des grands. M. le marquis de Béthune, pour lors ambassadeur de France, qui était proche parent de la reine, épouse du roi Jean Sobieski, troisième du nom, le soutenait. M. Jolly résolut pourtant de le retirer en 1679. Il proposa à M. Dupuicht, qui était encore à Richelieu, un second voyage en Pologne, laissant toutefois cela en sa disposition. Ce vertueux Missionnaire prévit bien les difficultés qu’il trouverait en cette occasion ; il ne laissa pas d’obéir et partit de Paris au mois de mai. En passant, il visita la maison de Culm, où M. Godquin, missionnaire français, était supérieur, préposé de l’église paroissiale et curé primitif du bourg de Sirkow, près de Dantzig, où il nommait un vicaire, de l’agrément de l’évêque ; il resta visiteur jusqu’en 1680. M. Éveillard, étant homme d’esprit, ne manqua pas de soupçonner quelque chose sur son compte, voyant le long séjour d’un visiteur en Pologne ; il voulut tenter d’adoucir M. Jolly, lui écrivant plusieurs lettres pour revenir en France et quitter la Pologne. Le général le prit au mot, lui marquant de venir à Metz, où il trouverait des lettres qui lui apprendraient où il devrait se rendre. Cet ordre ne lui plut pas, et tout ce qu’il en avait fait n’était que dissimulation. Il intéressa, pour se conserver dans son poste, toutes les puissances ecclésiastiques et séculières, même le roi2, qui écrivit, et à M. Jolly, lui demandant de laisser à Varsovie M. Éveillard, et encore au roi de France Louis 14.

Le général supplia le roi qu’on eût la liberté de conduire la Congrégation selon ses usages. La reine envoya à des évêques à M. Dupuicht afin qu’il écrivît à Paris de ne point ôter M. Éveillard de son emploi. M. Jolly, toujours ferme, après avoir délibéré avec son Conseil, répondit à M. Dupuicht et lui adressa des patentes pour établir un autre supérieur, avec une présentation à Mgr l’Évêque de Posnanie, prélat diocésain, pour substituer un autre curé ; on craignait qu’il ne donnât pas aisément son visa. M. Dupuicht, par malheur, se vit atteint d’une grosse fièvre, et dans l’appréhension que ses papiers ne tombassent entre les mains de M. Éveillard, il écrivit à M. Godquin, supérieur de Culm, de le venir trouver incessamment à Varsovie. Le jour même qu’il y arriva, on reçut les lettres de M. Jolly qui le nommaient supérieur ; quelques jours après, M. Dupuicht étant guéri, ils allèrent ensemble trouver Mgr l’Évêque dans une maison de campagne, et l’affaire se conclut. M. Éveillard, outré de tout ceci, souhaita qu’on lui donnât son congé ; il était tout prêt, et il lui fut signifié. On lui accorda livres, habits, linge, argent ; tout se fit avec satisfaction réciproque. Il se retira chez M. l’abbé Denhoff3, son intime ami, depuis cardinal. Quelque temps après, M. Dupuicht revint à Richelieu, conduire sa communauté. Il fit son voyage par mer, ne trouvant pas de commodités par terre dans la ville de Dantzig. Mais le vaisseau où il était essuya, dans le Sund, une rude tempête qui le jeta sur les côtes de Norvège où il faillit périr ; il avait déjà manqué de le faire en se rendant de Varsovie à Culm, dans une calèche qui versa le long de la Vistule. Il revint par Amsterdam et par Bruxelles. M. Jolly, par sa fermeté, était venu à bout de changer le supérieur ; il avait même marqué plusieurs fois à M. Dupuy4 qu’il aimait mieux que la Congrégation perdît tous ses établissements en Pologne, que de souffrir que les supérieurs se rendissent ainsi indépendants.

Il en fit presque autant dans une autre rencontre, mais à l’égard d’un supérieur, et curé soumis, qui n’avait aucune part dans la brigue qu’on fit pour le maintenir dans son poste ; c’était M. Durand5, curé de Fontainebleau, celui-là même à qui M. Vincent donna ces beaux avis, pour la conduite, en le faisant nouveau supérieur, tels qu’ils sont rapportés dans la Vie, lui-même étant allé sur-le-champ les écrire au sortir de la chambre de M. Vincent. M. Jolly voulut l’ôter de Fontainebleau. Il obéit aussitôt qu’il reçut son ordre, et dès quatre heures du matin, après avoir dit la messe, il partit pour se rendre à St.-Lazare, ayant averti seulement son assistant. Les paroissiens chagrins de son départ, présentèrent une requête au roi, pour ravoir leur curé, mais S[a] M[ajesté] dit à M. Jolly qu’il agréait ce changement. Il fallait gagner la reine ; elle se rendit aussi. M. [Denis] Laudin6 fut installé curé et fit beaucoup de bien, au contentement de tout le monde.

Il ôta de même M. de Jouhé7 de Versailles, où il était demeuré 18 mois en qualité de curé, gagnant l’affection d’un chacun, du roi et des courtisans. Il y eut surtout un de ces courtisans qui était malade, fut visité par le curé qui lui dit ces mots : Les uns viennent vous voir en courtisans pour vous flatter, d’autres en intéressés ; pour moi, je vous rends visite en curé pour vous dire qu’il ne suffit pas d’avoir gagné les bonnes grâces du roi : il faut encore gagner le ciel. Et que faire pour cela ? Quelques jours d’audience pour moi sans parler aux autres, et vous disposer à faire une bonne confession générale. Ce seigneur revint en santé, et fut depuis intime ami du curé. Il ne voulait pas consentir à son rappel, mais M. Jolly tint ferme.

À Rochefort encore, ayant résolu, étant déjà sur la fin de sa vie, de changer M. Piron8, qui y était curé. Mgr l’Évêque de La Rochelle, ne goûtant pas ce changement, refusa le visa à celui qu’on mettait à la place de l’autre. M. Jolly ne pouvait plus aller à Versailles à cause de sa caducité ; il fit parler au roi par M. Hébert, auquel S[a] M[ajesté] répondit qu’elle se souvenait très bien, en effet, que les Missionnaires, seuls, avec Mrs. de Sainte-Geneviève, avaient été exceptés de l’édit sur l’inamovibilité des curés ; que dans l’acceptation des cures de Versailles, Fontainebleau et Rochefort, la condition de changer les supérieurs avait été stipulée ; et que les évêques de Paris, de Sens et de La Rochelle, savaient assez les canons de l’Église pour juger si de telles conditions étaient licites ; que, les ayant acceptées, il fallait s’y tenir.

Enfin M. le marquis de Louvois9, tout puissant qu’il était et accoutumé à se faire obéir, ne voulait pas consentir au changement du supérieur des Invalides ; et il avait, pour l’empêcher, envoyé des ordres du roi, qui était prévenu. S[a] M[ajesté] refusa d’abord son agrément. M. Jolly demanda qu’il lui fût donc permis de se démettre de sa charge, à quoi le roi eut la bonté de répliquer : Continuez dans votre emploi ; je donne les mains. M. le marquis de Louvois y consentit aussi, disant au général : Monsieur, vous êtes l’homme du monde le plus insinuant et le plus ferme.

  1. Michel Lejumeau, né 1630.
  2. Annales ajoute “ de Pologne ” pour expliquer le sens.
  3. Jan Casimir Dönhoff, † 1697.
  4. Annales : “ Dupuicht. ”
  5. Antoine Durand, 1629-1703.
  6. 1622-1693.
  7. Charles-Turpin de Joué, né 1644.
  8. René Piron, né 1644.
  9. François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, 1641-1691; ministre et secrétaire d’état.

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