Histoire générale de la Congrégation de la Mission (07)

Francisco Javier Fernández ChentoHistoire de la Congrégation de la MissionLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Claude-Joseph Lacour cm · Année de la première publication : 1897.
Estimated Reading Time:

VII. Mission de Madagascar.

logocmLe général donnait aussi à la Congrégation des nouvelles du voyage de M. Étienne qui était parti de Paris pour la mission de Madagascar sur la fin de la vie de M. Vincent, et il en est parlé dans l’histoire de sa vie. Il écrivait donc qu’il en avait reçu des lettres datées du Cap-Vert sur les côtes de Guinée où il était arrivé avec ses compagnons, un mois après leur départ de France et avait fait sur le vaisseau pendant le voyage une mission à l’équipage avec beaucoup de fruits, y faisant régulièrement la prière du soir et du matin, la prédication deux ou trois fois la semaine, les vêpres chantées fêtes et dimanches. Ce bon missionnaire était déjà arrivé en ce temps-ci avec la troupe à Madagascar, d’où il écrivit au général une relation de son voyage et de ses premiers travaux, datée du 13 janvier 1664, qui fut ensuite communiquée aux maisons de la Congrégation.

Il y marquait qu’il n’avait pas eu la consolation de trouver en vie M. Bourdaise1, décédé dès le 23 juin 1657, et que sa mort avait été suivie du du[sic] relâchement et de la dissolution de la plupart des Français devenus impudiques à l’excès et même idolâtres, crimes qui attirèrent sur eux la colère de Dieu. Les insulaires en massacrèrent plusieurs. Eux, de leur côté, ravageaient tout le pays, tuant le bétail, brûlant les villages et massacrants impitoyablement les noirs et les blancs du pays sans épargner les enfants à la mamelle dans les différentes contrées de l’île, laquelle était toute ruinée et réduite en un désert de telle manière qu’il l’avait trouvée à son arrivée remplie de guerre, de maladie, de famine, trois fléaux terribles qui avaient absolument enseveli tous les travaux des premiers missionnaires. M. Bourdaise, en particulier, y était fort regretté, et M. Étienne2 y trouva encore quelques enfants que ce vertueux missionnaire défunt avait baptisés et environ soixante adultes qu’il avait instruits, tout seul qu’il était, ayant un tempérament très robuste, il se transportait dans des lieux fort éloignées, quand quelqu’un avait besoin de lui, ou qu’il était nécessaire d’arrêter quelques défauts considérables, chassait les femmes débauchées, &c. On tenait qu’il avait converti environ 600 familles à qui il faisait exactement le catéchisme tous les jours, et donnait l’aumône aux pauvres et même pour les faire subsister il avait obtenu de M. Du Rivau, commandant français, une habitation exprès pour y planter du riz, des racines et y nourrir des bêtes ; il y en avait bien 300 après sa mort.

Il visitait tous les mois les villages voisins pour confirmer en la foi les catholiques et convertir les autres, y baptisant toujours les enfants, à quoi les parents consentaient assez volontiers ; mais eux-mêmes s’en excusaient sous ce prétexte qu’ils ne pouvaient apprendre les choses qu’un chrétien doit savoir ; c’était plutôt qu’ils avaient de la peine à renoncer à leur impureté et au culte de leurs olys.

M. Bourdaise avait fort bien appris la langue du pays, c’était pour cela, il était aimé des insulaires, lesquels l’appelaient leur père et en parlaient encore très avantageusement après sa mort. Il n’était pas moins estimé des Français qui attribuaient à son trépas et à la privation des prêtres les horribles maux dont l’île était affligée, autant qu’auparavant elle avait joui de la paix et de l’abondance tant qu’il y avait eu des ouvriers évangéliques. Ce bon missionnaire prit son mal dans le voyage qu’il fit pour aller secourir M. de Champmargou, lieutenant de M. Du Rivau, qui était malade en son fort de la vallée d’Amboule. Après quatre ou cinq jours de marche, ne s’étant nourri que des fruits que produit la terre, il se sentit épuisé ; la fièvre le prit, il fit son testament et l’inventaire de ses meubles ou hardes, et défendit à son chirurgien de rien dire de son mal au lieutenant qu’il allait voir de peur d’augmenter le sien. Il ne resta que quelque temps auprès de lui, le consola et se remit en chemin pour retourner ; mais les forces lui manquèrent absolument et un dénoyement le fit mourir sans pouvoir consommer les hosties qui restaient au ciboire. Il prédit aux Français que s’ils ne changeaient pas de vie, ils devaient s’attendre à de grands châtiments de la part de Dieu.

Quand le vaisseau de M. Étienne fut arrivé, il y avait plus de trente malades qu’il fallut songer de mettre en quelque lieu pour les traiter. On avait été obligé d’abandonner la grande église à cause des voleurs. La chapelle où l’on conservait le saint Sacrement était étroite et ne pouvait contenir plus de trois ou quatre personnes ; on bâtit donc une église en moins de huit jours avec une sacristie. On y commença la mission le jour de saint Luc, pour les anciens habitants qui ne s’étaient pas confesser depuis sept ans, et on la termina le jour d’après la Toussaint, par une procession solennelle où les officiers de la garnison parurent sous les armes et à la suite du saint Sacrement. Les missionnaires achetèrent quelques cases pour se loger et se bâtirent ensuite à leurs dépens assez commodément pour le pays, quoique seulement de bois et de feuilles ; mais ils espéraient de bâtir bientôt en pierre et en chaux, l’architecte ayant trouvé le moyen de cuire de la bonne [sic], et de faire une plus grande église qui put contenir sept ou huit cents personnes, attendant de France quatre gros vaisseaux. M. Blanie3, un de ses compagnons avait déjà commencé de faire le catéchisme en la langue du pays et à confesser les adultes ; on baptisait aussi les enfants. M. Frachey travaillait de son côté dans le fort d’Imours à trois lieues de là, où il y avait plus de nègres et pour le moins autant de Français. Ils avaient marié un ouvrier venu de France avec une négresse baptisée par feu M. Bourdaise et l’avaient ensuite fait maître de leur village pour faire faire aux nègres le jardin et le reste pour ménager, prenant d’ailleurs soin de la cordonnerie et du chanter à l’église.

Ces messieurs mariaient aussi ceux qui avaient eu ci-devant des concubines. Ils reçurent au nombre des missionnaires un jeune homme qui avait étudié chez les Jésuites, à Rennes4 et avait demandé à y entrer dès le départ de Nantes ; depuis leur arrivée il avait préféré sa vocation à la fortune que lui offrait le gouvernement le voulant faire officier. Ils marquèrent qu’ils avaient pareillement besoin de frères pour prendre soin du temporel aussi bien que de l’hôpital à la construction duquel ils pensaient, en attendant des Filles de la Charité, qui serviraient utilement dans le pays, tant pour le soulagement des malades que pour l’instruction des négresses, en qui on remarquait beaucoup d’inclination pour apprendre des femmes chrétiennes notre sainte religion. On avait encore deux postulants qui demandaient à entrer dans la Compagnie, dont l’un était musicien et apprenait le plein chant aux enfants ; M. Étienne en rend compte au général. Il parle de même du frère Patte5, qui exerçait la chirurgie dans le principal des forts des Français, mais qui manquait de drogues pour faire des remèdes ; ainsi il prie d’en envoyer par le premier voyage. Ils avaient deux autres frères pour la couture, la lingerie, &c., mais il faisait apprendre la chirurgie à l’un d’eux pour servir en cas de besoin. Il prie M. Alméras d’envoyer tous les ans de nouveaux ouvriers, faute de quoi la religion ne manquera pas de tomber dans l’île, comme il était arrivé après le décès de MM. Naquart6 et Bourdaise. Toutefois, malgré le petit nombre, on garde le mieux qu’on peut le train de la communauté, le lever de quatre heures, l’oraison, l’office, la messe, sachant, dit M. Étienne, que si nous observons bien nos règles elles nous conserveront.

Il l’assure pour l’encourager à envoyer des ouvriers qu’on ne trouvera plus tant d’obstacles dans l’île et du côté du libertinage des Français et de la part des guerres et des trahisons des naturels du pays, qui avaient été les deux sources du mauvais succès passé ; qu’il semblait que Dieu y avait pourvu en permettant que presque tous les blancs, les plus grands du pays et plus grands ennemis de notre s[ain]te Foi, entretenant les nègres dans leur idolâtrie, eussent été massacrés et depuis leur arrivée on venait de toute part demander la paix aux forts que Mr. le duc de la Meilleraye avait recommandé de faire dans toute l’île pour y pouvoir vivre en assurance ; on avait fait de très sages et sûres ordonnances contre les jureurs et blasphémateurs sous peine de carcan avec une inscription infamante, ou même d’avoir la langue percée et d’être puni de mort en cas de récidive. Le gouverneur était fort exemplaire, respectueux dans l’église, souvent devant le saint Sacrement, fréquentant les sacrements, qui avait même demandé pardon en public la première fois que les missionnaires donnèrent la communion après leur arrivée des mauvais exemples qu’il disait avoir donnés, en les assurant qu’il était résolu de punir à l’avenir tous les scandales ; au surplus, étant fort brave de sa personne et qui avait toujours fort bien fait dans toutes les rencontres où son courage s’était trouvé à l’épreuve que l’abondance du riz et des autres provisions était revenue dans l’île, après une sécheresse extrême de trois ans.

M. Étienne ajoute qu’un officier français occupant un poste où on était allé acheter du riz, lui avait écrit pour venir dans cet endroit où il y avait plus de vingt mille âmes bien disposées pour la religion et qu’il irait y faire un tour si on lui envoyait des ouvriers ; qu’il avait été dans l’île chez un grand du pays à la conversion duquel il travaillait avec espérance d’en venir à bout, ayant déjà disposé plusieurs de ses sujets à demander le baptême et à quitter leurs olys, malgré l’attache qu’ils y avaient. Il dit enfin qu’il ne faisait pas les voyages sans peine à cause des rivières qu’il faut passer sur des têtes de nègres quand on ne sait nager, outre qu’on est obligé de coucher sur de simples nattes et de se nourrir de laitage et de fruits. À l’arrivée des quatre vaisseaux qu’on attendait, on devait faire bâtir un fort au cap de St.-Augustin, lieu avantageux, où l’on mettrait cent hommes et les missionnaires deux prêtres si on en envoyait, espérant avoir cet avantage de savoir deux ou trois fois l’année des nouvelles d’Europe, attendu que tous les bâtiments qui viennent et reviennent des Indes mouillent là. Ce bon missionnaire, sur la fin de sa relation, prie le général de lui apprendre de temps en temps de ses nouvelles, afin, dit-il, que s’il n’a pas le bien de le revoir sur la terre face à face, il ait du moins celui de le considérer dans l’énigme et le miroir de son écriture, dont pourtant il se croyait indigne. Souvenez-vous, ajoute-t-il, que vous êtes le seul après Dieu, qui me donnez de grands soulagements et contentez mes espérances. Apprenez-moi, je vous prie, la méthode dont je dois me servir pour la conversion des infidèles et prenez la peine de m’expliquer le tout dans le détail , je vous en supplie au nom de J[ésus]-C[hrist] et je suis persuadé que c’est par vous que Dieu me doit déclarer la façon de mettre ces âmes sous le joug de l’évangile, après quoi, mon très honoré Père, je vous prie à deux genoux, car c’est en cette posture que je finis cette lettre, le vaisseau pour retourner en France étant sur le point de faire voile, et avec le même respect que si je vous voyais présent ; je me recommande à vos prières et à celles de toute la Communauté. Les dernières paroles de la relation de M. Étienne montrent les excellentes dispositions de son esprit, et que feu M. Vincent avait fait un très bon choix pour lui confier cette pénible mission. Dieu sait avec quelle joie M. Alméras reçut ces nouvelles et fit faire des copies de cette relation qu’il envoya aux maisons de la Compagnie et on les reçut partout avec une satisfaction incroyable.

Vide fini.

  1. Toussaint Bourdaise, 1618-1656.
  2. Nicolas Etienne, 1634-1664.
  3. Peut-être Blanier ou Blanis.
  4. Corrigé à “ Rennes ”, écrit sur le mot “ Rome ”. Peut-être l’original n’était-il pas lisible.
  5. Philippe Patte, 1620-1664.
  6. Charles Nacquart, 1617-1651.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.