Frédéric Ozanam, Lettre 0033. A Auguste Materne

Francisco Javier Fernández ChentoLettres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1961 · La source : Lettres de Frédéric Ozanam. Lettres de jeunesse (1819-1840).
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Consolations et encouragements. Ils trouveront dans leur prochaine réunion une aide pour résoudre leurs difficultés.

Cuires, près Lyon, 17 septembre 1831.

Mon cher Materne,

Lorsque tu partis de Lyon, mes efforts pour te voir et t’embrasser furent inutiles; je ne sais quelle fatalité s’interposa entre nous, et je fus réduit à t’exprimer par écrit- nies regrets, mes sentimens de douleur et de consolation.

Que n’ai-je pu alors te dire moi-même tout ce qu’il y avait dans mon cœur; nos larmes mêlées ensemble eussent été bien plus douces!

Aujourd’hui que les occupations inséparables d’un voyage de cent lieues et d’un déplacement complet ont pu calmer un peu l’impétuosité de ton chagrin, permets que j’élève une voix bien connue pour te faire souvenir qu’il te reste encore un fidèle ami, un ami d’enfance, qui connaît ton âme, qui partage tes affections, qui au milieu de ce sombre atmosphère dont tu es environné, au seuil de ta carrière, voudrait faire briller à tes yeux quelques-unes des douces clartés de l’Espérance; permets que je te rappelle l’engagement que tu m’as laissé en partant et par lequel tu semblais me promettre qu’une aimable correspondance charmerait les ennuis de notre séparation.

En attendant que les travaux de l’Ecole normale viennent t’offrir une distraction puissante, tâche, je t’en prie, de détourner un peu ton esprit des pensées accablantes qui l’assiègent : la santé du corps et celle de l’âme souffrent de tous les excès, de l’excès de la douleur comme de celui du plaisir; songe que tu es jeune encore, que l’avenir s’ouvre devant toi, que tu dois ta vie et tes forces à la société, à tes parents, à tes amis, à toi-même; il sera beau, il sera bien de te roidir contre la souffrance. Je ne te dis point d’aller chercher les dissipations vulgaires : elles ne valent rien pour ton cœur; la religion, la science, l’amitié doivent se réunir pour te prodiguer leurs consolations les plus douces.

Pour moi, mon espérance est de te voir bientôt, de pouvoir te parler face à face, ut amicus ad amicum, de répandre mon âme dans la tienne dans de longues causeries, de t’adresser des paroles de paix, de soutenir ta confiance chancelante.

Hélas, moi aussi je suis triste et malheureux, quoique je sois loin de comparer mon affliction à la tienne; je suis triste d’une tristesse profonde; une noire mélancolie fait le fond de mon existence et cependant à l’extérieur, tout semble me sourire. Mais à l’intérieur, tu le sais, des combats terribles, la lutte des passions et de la vertu, la phantasmagorie des pensées mauvaises, les chutes douloureuses, l’abattement, le décou­ragement, les inquiétudes. Oh! qui pourra peindre tout ce qui se passe dans un cœur de jeune homme! Ma santé est faible comme ma vertu; l’avenir social m’apparaît sombre comme la nuit, des idées déchirantes se succèdent dans mes rêveries. J’ai bien besoin d’un ami.

Ensemble, dans de familiers entretiens, nous nous raconterons tout cela, mon ami : nous ne nous cacherons rien, n’est-ce pas? Nous tâcherons de nous consoler l’un l’autre, de relever nos esprits abattus. Ensemble nous porterons le poids du jour et de la chaleur. Les paroles de l’amitié féconderont les semences de la vertu. La religion, douce consolatrice, nous environnera de son ombre protectrice : l’avenir s’éclaircira peut-être; ensemble nous traverserons les déserts de la vie, et un jour peut-être, au terme de la carrière, pleins d’œuvres et de jours, nous nous plairons encore à rejeter les yeux sur la voie que nous avons parcourue et nous nous applaudirons d’une amitié qui aura semé quelques fleurs sur le chemin. Courage, mon bon ami; tâchons de nous soutenir; réponds-moi, s’il te plaît, dès que tu le pourras; dans un mois et demi, je vole auprès de toi.

Ton ami pour la vie :

A.-.F. OZANAM.

Ecce quam bonum et jucundum habitare fratres in unum! Je n’ai pas besoin de te dire que j’ai accepté avec empressement et que je me suis occupé de remplir les commissions que tu m’avais laissées.

Au clos : Monsieur, Monsieur Palluy, aîné,
Directeur de la Maison royale de Charenton.
Pour remettre à M. Aug. Materne, Charenton, près Paris.

Original : Archives Laporte.

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