Frédéric Ozanam, Lettre 0015. A Auguste Materne

Francisco Javier Fernández ChentoLettres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1961 · La source : Lettres de Frédéric Ozanam. Lettres de jeunesse (1819-1840).
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Conseils sur le choix d’un état.

Lyon, 11 juin 1830.

Mon cher ami,

Notre promenade d’hier a été si courte que je ne t’ai pas dit la moitié de ce que je voulais te dire, je ne t’ai pas dit une des choses les plus importantes dont j’eusse à te parler.

Mon ami, je t’ai promis mes conseils et je te les dois, je te les dois surtout pour la grande affaire qui t’occupe maintenant : le choix d’un état. Crois donc que c’est l’amitié qui me dicte tout ce que je vais te dire, mais crois aussi que l’amitié est indulgente, disons mieux, qu’elle est juste et que je ne me piquerai point si tu ne trouves pas mes raisons convaincantes.

Tu balances entre le commerce et l’enseignement, tu penches plutôt pour le commerce. Je le crois, tu es entouré de négociants vertueux, tes parents suivent cette carrière, tu es en état d’en peser les peines et les avantages. D’ailleurs cette carrière te rapprochera bien plus de ton père, tu espères voyager. Comme tout cela doit te tenter!

Mais je t’assure que toutes les personnes que je connais et qui te connaissent, aucune n’approuve le dessein que tu as d’entrer dans le commerce; et certes il en est parmi celles-là qui connaissent le commerce et qui ne le connaissent que trop. Ne-crois pas cependant que j’aie l’indis­crétion de publier à son de trompe tes projets, tes incertitudes. Mais quand on me demande ce que tu comptes faire, je suis bien obligé de dire que tu balances entre l’enseignement et le commerce et l’on me répond : « M. Materne! le commerce? Il n’y songe pas. A quoi lui serviront ses études précédentes? Pourquoi tant de grec et de latin? Qu’en fera-t-il? Ou il s’occupera de littérature et oubliera ses affaires, ou s’il veut s’occuper de ses affaires, il lui faudra laisser là sa littérature et sa philosophie : nul ne peut servir deux maîtres : le commerce occupe beaucoup de tems, à peine a-t-on le dimanche à soi et l’on doit le dimanche à Dieu, à sa famille, à ses amis : où est après cela le tems de s’occuper de littérature? Tous les négocians qui veulent s’en occuper font mal leurs affaires. Encore si M. Materne succédait à un commerce en grand, s’il était comme un Frère-Jean, etc., qui s’occupe seulement d’affaires en grand et abandonne à d’autres le soin des détails. Mais pour cela il faudrait une fortune immense. Entrera-t-il chez M. Frère-Jean?1 Mais ce monsieur a des enfans qui lui succéderont. M. Materne n’y sera jamais qu’en sous-ordre2.

« Que fera-t-il donc? Il faudra, s’il veut suivre le commerce des soies, qu’il aille travailler deux ans chez un canu, ou bien il faudra dans tous les cas qu’il aille longtems rester commis dans quelque maison. C’est alors qu’il n’aura pas un instant pour songer à Virgile et à Lamartine, c’est alors qu’il sera réellement enchaîné au travail le plus ingrat, entouré de jeunes gens presque tous irréligieux, très peu sages, très peu instruits. Il lui faudra vivre une vie toute matérielle, à lui dont la philosophie fait les délices.

« II deviendra voyageur au bout de 4 ou 5 ans. Mais un voyage de commerce est bien loin de pouvoir être un voyage scientifique : il faut passer rapidement là où l’on voudrait s’arrêter, il faut s’arrêter dans des endroits fort peu intéressants (ceux qui me parlent comme cela l’ont éprouvé). On croyait trouver du plaisir et l’on n’y trouve qu’ennuis, fatigues et souvent maladies quand on est d’un tempérament délicat.

« Enfin le voilà chef de maison de commerce, et voilà les soucis, voilà les spéculations, les entreprises périlleuses, etc. Ou l’on se résout à végéter toute sa vie ou, si l’on veut jouir d’un plus vaste horizon, il faut risquer beaucoup. Il faut s’élancer dans le vague des spéculations, on ne dort plus tranquille. On est responsable de l’avenir de ses enfans. Pour réussir il faut être intrigant, savoir établir des relations lointaines, il faut être prêt à partir à chaque instant pour Paris ou pour Saint-Pétersbourg, il faut être infatigable, il faut jouir d’une santé extrêmement robuste, enfin il faut savoir se défier, se défier! et voilà l’art que voudra apprendre un bon jeune homme tout plein de science et de vertu.»  Voilà ce qu’on me dit chaque jour.

« S’il entre au contraire dans l’enseignement, me dit-on, ses études futures ne seront que la prolongation, la suite naturelle de ses études passées. Le régime de l’école normale est bien doux. Il trouvera dans cette carrière très peu de travail obligatoire (4 heures par jour), beaucoup de loisirs pour l’étude, une société de gens savans, de bons appointements fixes, l’espérance d’avancer toujours, de devenir professeur à la faculté de Paris, membre de la Chambre, recteur de l’Université, etc., l’assurance d’une retraite s’il veut se reposer, enfin une grande liberté d’opinions puisque, malgré ses opinions, M. Royer Collard a fait son chemin dans l’instruction publique, comme Guizot et Cousin, etc. Il n’aura rien à risquer, rien à perdre, tout à espérer. Sa vie sera entourée de plaisirs littéraires et scientifiques. Ils n’excluront pas les plaisirs de famille. Il pourra goûter le plaisir d’être père. Sa vieillesse pourra se passer dans la retraite et dans le bonheur au milieu des consolations de la littérature et de la philosophie. »

D’autres me disent : « Pourquoi n’embrasserait-il pas le barreau? Par timidité, mais l’habitude, l’exercice la réduisent à ses justes bornes; là aussi il trouverait littérature et philosophie. Le Droit est bien beau, envisagé comme science; et les fonctions de l’avocat vertueux sont bien saintes, bien indépendantes. Politique, droits civils, administration, tout cela entre dans sa sphère et la députation est la couronne de son intégrité et de son éloquence. M. Materne, ajoute-t-on, a des moyens et de grands moyens. Il est doué d’un grand amour du travail. Les fonctions d’avocat et de professeur sont bien moins fatigantes pour quiconque a la poitrine bonne que celles de négociant. »

Voilà ce que l’on me dit, mon cher Materne, voilà ce que j’entends répéter tous les jours par MM. Noirot, Nouseilles3, Falconnet, mon papa, maman, etc. Je t’assure qu’aucun de ceux qui m’ont parlé de tes projets n’approuve celui que tu as de te mettre dans le commerce, aucun même de nos anciens camarades : Balloffet, Fortoul, Huchard, Bachet, etc., etc. Voilà ce que l’on me dit, et moi, que veux-tu que je fasse? Il m’en coûte de te le dire, je crains d’augmenter tes incertitudes et tes souffrances, je crains d’avoir l’air de vouloir influer sur tes déterminations, j’ai peur de te déplaire. Mais d’un autre côté je m’effraye, j’ai peur d’être coupable si je ne t’aide pas de tout mon pouvoir de toute ma pensée franche, de tout ce que je sais, dans un moment qui décide de ton sort futur.

Je m’arme donc de courage et croyant que le plus beau sacrifice qu’on puisse faire à un ami, c’est de lui dire ce que l’on pense au risque même de lui déplaire. Je t’assure que je pense comme toutes les personnes, que je te connais, que je te conseille très fort l’instruction ou le barreau. Si tu choisissais ce dernier parti, nous irions ensemble l’année prochaine chez un avoué, nous irions ensemble ensuite à Paris … Que nous serions heureux!

Je ne finirai pas sans te dire que je connais beaucoup un monsieur qui entra jeune dans le commerce, jeune, riche, plein d’espérance et de probité, infatigable, agissant par lui-même. Eh bien! il y perdit sa fortune tout entière; sa jeune épouse et lui furent réduits à rien, cependant leur courage leur créa des ressources. Ce monsieur embrassa une autre carrière dans laquelle il prospéra, il est heureux. Et il s’écrie encore : « Jamais je ne mettrai un de mes enfans dans le commerce! » Voilà tout, mais sois sûr que, quelque profession que tu embrasses, je n’en serai point piqué, je serai ravi que tu y sois heureux, je serai toujours ton ami. Tu te plains de n’avoir pas de frère, je me plains de n’en avoir pas un de mon âge, quoique j’en aie deux bons et bien aimés. Nous trouverons de quoi nous contenter, soyons frères, frères par l’adoption de l’amitié, frères par nos sentiments, frères pour toujours.

A.-F. OZANAM.

P. S. — Si tu le veux, communique à ton père ces réflexions.

Original : Archives Laporte.

  1. La famille Frère-Jean possédait à Lyon une fonderie de canons.
  2. Quand sous ordre dans l’original.
  3. Auguste-Louis Nouseilles, professeur d’histoire au Collège de Lyon depuis 1829, en devint proviseur à la rentrée d’octobre 1830. Il quitta Lyon en 1833 et termina en 1872, une carrière consacrée à l’admi­nistration universitaire.

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