Frédéric Ozanam, Lettre 0008. A Auguste Materne

Francisco Javier Fernández ChentoLettres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1961 · La source : Lettres de Frédéric Ozanam. Lettres de jeunesse (1819-1840).
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Envoi d’un poème et demande de critiques.

De notre séjour de Cuires, le 15 octobre 1829.

« Toujours des lettres! quelle correspondance! Ce bavard d’Ozanam a la langue si longue que, ne pouvant causer avec ses amis absents, il veut toujours les ennuyer de ses assommants propos! »

Ainsi disait l’ami Materne à l’aspect de cette nouvelle lettre du bavard Ozanam, mais le sus-dit bavard a bien des choses à dire à l’ami Materne.

D’après nos nouvelles mesures au sujet de M. Louet et de l’Abeille, je me suis décidé à porter moi-même à M. Legeay1 la pièce de vers que j’avais envoyée, mais voulant auparavant la soumettre à ta critique j’ai l’honneur de te l’adresser.

Le Génie de Carthage prédit aux Romains vainqueurs les maux dont ils vont être la proie2.

Rome avait triomphé : sa superbe ennemie
Expirait dans les feux d’un horrible incendie.
Un jour a vu tomber la reine de la mer.
La splendeur, les trésors, la pompe de Carthage

Ont disparu comme l’éclair

Dont la flamme rapide a fendu le nuage.
Sur des murs embrasés un farouche vainqueur,
Rassasié de sang, énivré de bonheur,
Fait retentir au loin les chants de la victoire
Et les remparts croulants de la triste cité

Déjà cent fois ont répété

Des transports d’allégresse et des hymnes de gloire.

La sombre nuit du haut des cieux
Déployait ses voiles funèbres.
Les spectres, enfans des ténèbres,
Suivaient son char mystérieux.

Tout à coup parmi les décombres,
Ainsi qu’un terrible géant,
Paraît sortir du sein des ombres
Un génie au front menaçant.

Des palais renversés son pied foule la cendre,
Sa tête est ceinte encor de lauriers tout flétris.
Sa main d’un vieux trident porte les noirs débris.
Comme un tonnerre affreux sa voix s’est fait entendre.

« Tremble orgueilleuse Rome! un sévère destin
Abandonne aujourd’hui Carthage à ta vengeance.

Mais tremble : peut-être demain
Tu verras naître dans ton sein

La tempête qui doit écraser ta puissance.

Tu, disais dans ton cœur avide :
J’ai soumis la reine des mers,
Mon aigle en sa course rapide
A parcouru tout l’univers.

Tu disais en vain. Les dieux vengeurs des crimes
Un jour puniront tes excès.

La voix du sang de tes victimes

Appelle leur courroux sur tes brillants forfaits.

J’entends déjà gronder l’orage
Qui va briser ton bras vainqueur.
Tes fils altérés de carnage
Tournent contre toi leur fureur.

Je vois épars sur tes murailles
Des restes livrés aux vautours.

Le démon des combats a plané sur tes tours.
Les aveugles soldats déchirent tes entrailles.

Malheureux Annibal, tes mânes sont vengés!
Je vois couler du sang dans des champs ravagés :
Partout règne la mort, le deuil et l’épouvante
Rome sent chanceler sa couronne sanglante.

Quel est-il ce guerrier (Marius) qui parmi nos tombeaux
Fugitif vient cacher sa misérable vie?
Puisse-t-il échapper au glaive des bourreaux
Pour désoler encor sa coupable patrie! …

Et toi, fier Scipion, tu verras tes grandeurs

Passer comme une ombre légère
Loin de la gloire et des honneurs.

Tu mourras oublié dans la terre étrangère.

Adieu je suis content. En achevant ces mots
Le fantôme a quitté son antique héritage
On l’a vu retomber à grand bruit dans les flots
Qui baignaient jadis les remparts de Carthage. »

Le féroce soldat tremblait, épouvanté,
Sentait son cœur frappé d’une horreur inconnue.
Et troublant de ses feux l’épaisse obscurité
La foudre par trois fois éclata dans la nue!

C’est tout, il en est tems, car je te vois déjà bailler, fermer l’œil et t’endormir. Cependant si tu veux bien te réveiller pour corriger ces mauvais vers, tu obligeras ton tien ami et féal chevalier.

A.-F. OZANAM,
Compère la Folie.

J’ai l’honneur de présenter mes hommages à ta majesté et mes respects à ta famille.

P. S. — Si tu pouvais rédiger rapidement tes observations dans la soirée, tu me les communiquerais samedi à Lyon où je compte aller ce jour-là. Veuilles donc remplir une fois le rôle de censeur et male tornatos mendis reddere versus.

Au dos : Pour Sa Hautesse A. L. Materne.
Original : Archives Laporte.

  1. Urbain Legeay (1794-1872), professeur au Collège de Lyon, où il eut pour élèves Ozanam et Laprade, puis à la Faculté des Lettres de Grenoble, a publié, en 1854, une notice sur Ozanam (Galopin, p. 6).
  2. Publié dans l’Abeille française, t. V, mars 1830 (Galopin, n° 31).

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