François-Régis Clet : prêtre de la Mission, martyr en Chine, 1748-1820 (12)

Francisco Javier Fernández ChentoFrançois-Régis CletLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: André Sylvestre, cm · Année de la première publication : 1998.
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XI – L’Épreuve supréme

Vie du Bienheureux François-Régis Clet : prêtre de la CongréOn dit que pour les condamnés à mort, l’incertitude sur le jour de leur exécution et les délais d’attente sont une épreuve aussi cruelle que la mort elle-même. Cela ne semble pas avoir été le cas pour François-Régis. Il était à peu près certain de la sentence impériale de mort, mais il ne la redoutait pas, il la désirait : « Il ne me reste plus qu’à me préparer à mourir, ce que je désire plutôt que de vivre… me voici à ce que j’espère peu éloigné du port. »

Après la comparution devant le tribunal au 1er janvier, et une autre comparution plus solennelle quelques jours plus tard, un courrier a été envoyé à l’autorité suprême, à l’empereur à Pékin pour le mettre au courant et pour qu’il décide lui-même du sort à réserver au missionnaire qui s’est mis en dehors des lois officielles de l’empire.

En attendant la réponse de Pékin, la fête de la Conversion de St. Paul, le 25 janvier, qui est aussi l’anniversaire de la fondation de la Congrégation de la Mission, le P. Clet et les prisonniers chrétiens ont pu communier de la main du P. Tchang et, grâce à la générosité du P. Lamiot, ils ont même pu faire une petite fête. Ils étaient neuf à prendre part à ce festin, trois prêtres et six laïcs, dont quatre étaient venus du dehors. Dans l’esprit de M. Clet c’était un repas d’adieu. M. Lamiot dans une lettre à son frère confirme le fait :  » En attendant l’exécution qui ne pouvait avoir lieu qu’après confirmation de l’Empereur, M. Clet assembla dans sa prison huit grands chefs de chrétienté et leur donna ses derniers avis dans un repas frugal qui rappelait les agapes des premiers temps..  » (La Congrégation de la Mission en Chine, II, p. 577)

Pendant ces quelques jours qui le séparaient du jour fatal, le P. Clet était en proie à de vives peines de conscience. Il se reprochait toujours son imprudence dans ses écrits qui avaient fait arrêter, croyait-il, le P. Lamiot et aussi dans ses aveux au tribunal qui avaient été cause, pensait-il, de l’arrestation et des épreuves des chrétiens.

Il était également navré de constater qu’un certain nombre de chrétiens avaient faibli et renié leur foi.  » Quatre vingt accusés, tant chrétiens que gentils, y figuraient, écrit M. Lamiot. Vingt trois chrétiens, pour avoir refusé d’abjurer, furent condamnés à un exil perpétuel, les autres furent mis en liberté. M. Clet fut condamné à mort pour avoir troublé beaucoup de monde…  »

Le jour fatal

Le courrier qui avait été envoyé à Pékin, se présenta à la nuit tombante le soir du 17 février au port de Hankow et prit le bateau qui, en traversant le Yang-tseu-kiang, faisait la navette jusqu’à Ou-tchang-fou située sur la rive sud du fleuve. Il se rendit sans tarder au palais du vice-roi pour remettre le courrier venant de la Cour de Pékin. Un rescrit signé à l’encre rouge de la main même de l’Empereur condamnait à mort le vieux Liéou. Les réponses de l’empereur étaient toujours signées à l’encre rouge.

Celle-ci disait :  » Chang-Yan-Hang (le président du tribunal d’Ou-tchang-fou) m’informe qu’il a porté sentence contre Liéou François qui prêchait et professait la religion chrétienne. Cet Européen étant entré secrètement dans l’intérieur de l’empire, et changeant de nom et de surnom, prêchait et enseignait sa doctrine, il trompait beaucoup de monde et ainsi il y avait lieu de le faire étrangler…  » Il traite ensuite du cas de M. Lamiot qu’il exile à Canton puis Macao pour le faire renvoyer en Europe. Mais il le décore en même temps du titre de mandarin. (La Congrégation de la Mission en Chine, II, p. 578)

L’ordre venu de Pékin devait être exécuté dans les plus brefs délais, sans même attendre le lendemain. C’était la coutume ainsi.

Les derniers moments dans la prison

Dès l’arrivée du courrier impérial, le vice-roi, après avoir pris connaissance de la décision de l’Empereur, envoya une escouade de soldats à la prison alors que la nuit était venue. A leur arrivée le P. Clet comprit de quoi il s’agissait. Le chef de la troupe lui demanda de le suivre. Le P. Clet lui demanda alors : Me ramènerez vous ici ? Décontenancé devant tant de résignation et de douceur, le militaire ne savait quoi dire. Le P. Chen le tira d’embarras en lui disant qu’il ne devait pas craindre d’annoncer sans feinte au P. Clet qu’il venait le chercher pour le conduire à la mort, car les chrétiens et surtout les prêtres ne redoutaient pas la mort. L’officier dit alors avec effort ce qu’il avait à dire. Le P. Clet l’écouta avec calme, puis il demanda aux soldats de lui accorder quelques instants. Il tomba à genoux et demanda au P. Chen de lui donner une dernière absolution, le P. Chen le fit avec les yeux pleins de larmes. Il voulut ensuite lui faire endosser des vêtements neufs que le P. Lamiot avait envoyés pour qu’il les portât au moment solennel où il allait paraître devant Dieu. Mais il ne voulut pas les mettre disant que ses vieux habits suffisaient pour quelqu’un qui allait à la mort comme un pénitent. Il voulait pratiquer jusqu’au bout la pauvreté qui avait accompagné sa vie de missionnaire. Les chrétiens s’étaient groupés autour des deux prêtres et tous pleuraient.

Le P. Clet leur adressa quelques paroles de réconfort. Il leur dit de ne point s’affliger mais, au contraire, de se réjouir puisqu’il avait le bonheur de mourir pour Jésus-Christ. Il leur fit cette recommandation : « Soyez toujours de fervents serviteurs de Dieu et n’abandonnez jamais la foi. »

Puis il les bénit une dernière fois. Émus eux aussi, les soldats attendaient en silence.

L’exécution

Puis le P. Clet se livra aux soldats et le cortège se mit en route. Il n’y avait personne dans les rues, car on était en pleine nuit. On sortit de la ville par la porte Tcha-hou-men qui donne sur une hauteur appelée la Montagne rouge à cause de la couleur du sol d’argile rouge et qui était à l’ouest de la ville le lieu réservé aux exécutions capitales. Il faisait un froid assez vif et un peu de neige couvrait le sol. La nuit était noire et la marche de la petite troupe n’était éclairée que par les lanternes de papier huilé que portaient les soldats. Quand les exécutions ont lieu pendant la journée, il ne manque pas de badauds pour accompagner le cortège et assister au spectacle, mais il faisait nuit et il faisait froid, aussi il n’y avait presque personne.

On s’arrêta auprès d’un poteau d’environ deux mètres de haut planté dans le sol. Il portait à sa partie supérieure une traverse qui lui donnait à peu près l’allure d’une croix. Le P. Clet demanda aux mandarins qui étaient venus présider à l’exécution, la permission de faire une prière avant de mourir. Ils le permirent sans difficulté. Il se mit donc à genoux dans la boue et pria pour ses chrétiens, pour ses confrères, pour l’Eglise de Chine et pour ses bourreaux. Se relevant il dit aux soldats : Liez-moi ! Ils le lièrent au poteau en lui attachant les mains par derrière à la barre transversale de la croix et en même temps derrière le dos Les pieds furent liés l’un contre l’autre et au montant de la croix, mais repliés de sorte qu’il ne touchaient plus le sol. L’un des bourreaux lui passa alors autour du cou une corde formant un grand collier noué à un bâton. En tournant avec vivacité ce bâton, le bourreau étranglait le condamné, mais au premier essai trop brutal, la corde se rompit, et le patient put reprendre sa respiration. Il fallut une autre corde. Selon la coutume la corde fut serrée à trois reprises, laissant à chaque relâche la victime reprendre son souffle. A la troisième reprise le bourreau serra plus fort jusqu’à ce que ce que la victime ait rendu son dernier souffle. La langue lui sortit de la bouche et il rendit un flot de sang qui inonda son vieil habit, pendant que sa tête s’affaissait doucement. Les épreuves du P. Clet étaient finies, on était dans la nuit du 17 au 18 février 1820, il avait 72 ans, dont 28 ans passés en Chine. Ainsi finissait glorieusement une longue vie d’apôtre, dont à l’exemple du Maître, le témoignage était consacré par le sacrifice suprême.

Qu’advint-il de son corps

Le corps du martyr resta sur le gibet toute la nuit. Mais dès le matin , le bourreau revint avec les soldats sur les lieux de l’exécution, ils détachèrent le corps et l’emportèrent pour l’ensevelir dans le cimetière des condamnés à mort qui était tout proche. Mais un groupe de chrétiens, sous la conduite du catéchiste François Fong, obtint, en offrant de l’argent aux soldats, de pouvoir récupérer comme de précieuses reliques du martyr, son habit taché de sang, les chaînes qu’il a portées, la corde qui l’a étranglé, le bambou du mandarin qui l’avait frappé. Plusieurs de ces reliques furent expédiées à la Maison-Mère à Paris par M. Lamiot. La tunique tachée de sang fut présentée par M. Perboyre aux séminaristes futurs missionnaires auxquels il tint ces propos :  » Voici l’habit d’un martyr, voici l’habit de M. Clet, voici la corde avec laquelle il a été étranglé ! Quel bonheur pour nous si nous avions un jour le même sort !  » Jean-Gabriel réalisera lui-même à la lettre ce qu’il souhaitait.

Mais les chrétiens ne pouvaient admettre que le corps de leur Père vénéré demeurât enseveli avec les corps des criminels. Ils soudoyèrent à nouveau les soldats pour obtenir leur silence et, de nuit, ils vinrent exhumer le corps pour lui assurer une sépulture plus décente, au cimetière chrétien de la Montagne rouge où déjà d’autres missionnaires avaient été enterrés, dont plusieurs jésuites.

En 1840 c’est aussi dans une tombe du Cimetière de la Montagne rouge que sera enterré Jean-Gabriel Perboyre qui avait fidèlement suivi jusque dans la mort les traces de celui qu’il considérait comme son modèle François-Régis Clet. Le corps revêtu d’habits neufs, fut placé dans un cercueil garni de ouate, qui fut déposé dans une tombe sans maçonnerie.

Sur la tombe on plaça une stèle qui portait cette belle inscription en latin et en chinois gravée en lettres rouges :

Ici gisent les ossements du vénérable Serviteur de Dieu, François CLET,
de la Congrégation de la Mission, Père plein de mérites de l’Église du Houpé,
qui s’acquitta de nombreux travaux dans la vigne du Seigneur,
et marqué par la vieillesse, mérita la couronne du martyre
l’an du Seigneur 1820, le 14 des calendes de mars.

En des temps troublés une armée de rebelles s’empara de la ville de Ou-tchang-fou et ils élevèrent à la hâte un rempart autour de la ville, en utilisant toutes les pierres de quelque dimension, en particulier les pierres tombales du cimetière. Cette pierre tombale brisée par les rebelles fut utilisée avec d’autres pour la construction du rempart. Par bonheur, il en restait cependant un fragment sur la tombe.

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