Fernand Portal (XIV): Les conversations de Malines

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Author: J. Bernard .
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Dieu appelle à l’audace

La Conférence missionnaire d’Édimbourg (Igro) a bousculé le mouvement qui aboutira au Conseil oecuménique des Eglises. Les « unions sacrées » et les « alliances », bien que scellées pendant la guerre avec du matériau provisoire, ont ébranlé les particularismes. En 1920, à la Conférence de Lambeth, l’anglicanisme sort de son insularité : les évêques adressent en anglais et en latin, à tous les chrétiens des Eglises, « une sorte d’Encyclique en faveur de l’union (Portal) qui est envoyée au Pape et à plusieurs évêques catholiques.

« Un âge nouveau — dit la Communion anglicane — réclame une conduite nouvelle, oublier le passé afin de poursuivre l’idéal d’une Eglise de nouveau réunie, tel est l’espoir qui luit à nos yeux : qu’il y aura un jour une Eglise vraiment catholique, qui, embrassant fidèlement toute la vérité, embrasse de même tous ceux qui se proclament chrétiens. Pour atteindre ce but, il faut une audace, fruit de l’amour mutuel et de la foi ; et nous sommes persuadés que Dieu, en ce moment, nous appelle à cette audace. »

Le document reprend l’énoncé du Quadrilatère de Lambeth (Parole, Symbole de Nicée, Baptême, Eucharistie). Le ministère y est envisagé comme appel du Saint-Esprit et un mandat de l’Église. Bien plus, il est affirmé qu’après l’arrêté des « conditions d’accord », le clergé anglican se disposerait par « telle commission ou formule de reconnaissance », à faire « recommander le ministère » afin de participer pleinement aux fonctions « communes » et trouver sa place dans l’unique vie de famille ».

Le siège de l’archevêché de Malines

Lord Halifax, vieillard déclinant, l’abbé Portal, moins âgé mais plus affaibli, à l’heure de la retraite, se recréent un sang neuf. Lambeth 1920 attire leur attention. Un troisième compagnon, au soir de sa vie, Mgr Mercier1, auréolé, durant la Grande Guerre, du prestige des antiques évêques défenseurs de la cité, entre en « campagne ». L’attirant archevêque de Malines, évidem­ment, avait reçu l’Appel des anglicans et l’avait enregistré positi­vement.

Portal, quelque peu roublard, envoie à Mercier un mince opuscule dont il est l’auteur, traitant des Filles de la Charité, tout en le renseignant, sans en avoir l’air, sur « la pensée primitive des initiateurs du mouvement » de l’union, les heurs et les malheurs de l’affaire, le « fait nouveau » du récent Lambeth qui pourrait « conduire cette fois » jusqu’aux « conférences mixtes et causeries amicales ». Le rusé sondage obtint une prudente promesse.

Portal et Lord Halifax qui ne s’étaient pas revus depuis 1914, à Hickleton, s’écrivent curieusement une lettre identique : rendez- vous à Calais, parcourons les champs de bataille de la Guerre et montons jusqu’à Malines ! Le mercredi 19 octobre 1921, ils déjeunent à la table du Cardinal Mercier :

« Pourquoi ne pas vous adresser aux autorités catholiques anglaises ? »

L’expérience a été malencontreuse, expliquent-ils.

Le cardinal avait du goût à se lancer sur une brèche inha­bituelle2. Il s’en tint cependant à des réunions privées et discrètes, de documentation et d’information.

Le retour, en fête, se dévia par Saint-Amand, pour rencontrer Gratieux, dans l’exil de sa paroisse rurale. A Paris, Lord Halifax put revoir ou faire des connaissances ; on rendit visite au charmant P. Iswolski, frère de l’ancien ambassadeur de Russie en France3. Et aussitôt arrivé en Angleterre, Lord Halifax mit au courant les archevêques d’York et de Cantorbéry.

Première Conversation « renouer les fils brisés »

Les premières séances (6-8 décembre 1921), plutôt exploratoires, s’entraînent à prendre ce rythme à la fois solennel et amical, serré et cordial, dont les Conversations de Malines — les premières du genre — ne se départiront jamais.

L’abbé Portal et Lord Halifax établissent un mémoire des points d’union qui ressortiraient du rapprochement des Trente- neuf Articles et du C. de Trente, malgré les différences de formulation et même les divergences doctrinales à l’intérieur de l’anglicanisme. Le vieux lord de 82 ans met en route Walter Frère (t 1938), supé­rieur des Résurrectionnistes d’Oxford, bon liturgiste, et Armitage Robinson (t 1933), doyen de Wells (« le doyen par excellence » dira Portal), ami personnel de l’archevêque de Cantorbéry, spécialiste des Pères de l’Eglise4. L’abbé Portal rejoint Malines et siège au côté du cardinal et de son vicaire général, Mgr Van Roey, théologien sûr. Chacun sortira émerveillé de ces assises tâtonnantes.

« Si tout a été dit, après Dieu, c’est vous, vous qui avez tout fait » : vraiment Lord Halifax définira bien, par ces mots stéréo­typés, l’action humble mais fructueuse de son ami, encore plus caractéristique au cours de ces Conversations où les théologiens chevronnés auront principalement la parole. L’abbé lui répondra :

« Est-il possible que réellement nous soyons à l’aurore d’une nouvelle époque ? Tout encourage cette confiance, nous pouvons seulement remercier Dieu pour sa bonté de se servir de nous pour renouer les fils qui ont été si brutalement brisés. Notre vieille amitié sûrement n’avait pas besoin de récompense, mais qu’il plaise à Dieu d’y ajouter cette joie est réellement bon et la rend encore plus douce et plus précieuse. »

Traduction de Lord Halifax

Les intersessions seront toujours remuantes. Lord Halifax se démènera comme diable. La succession de Benoît XV vient d’être remise par le Conclave (février 1922) à l’archevêque de Milan, un ami de Mercier. Celui-ci, avant de retourner à Malines, s’arrête à Paris pour présenter à Portal une lettre pastorale au sujet de la Papauté et de l’élection du nouveau Pape. Notre lord ne la traduirait-il pas en anglais ? Après de sérieuses réticences5, il s’exécuta, en joignant une longue préface qui retraçait l’origine des Conversations et donnait le texte de base des discussions, puis en concluant par un commentaire de la lettre réduite somme toute à illustrer la prolixité du traducteur qui en retira un petit ouvrage : A call to Reunion (Appel à la réunion).

Entre temps l’abbé Portal publie un article sur l’Angloca­tholicisme et l’Union des Eglises (Revue des jeunes), en se reportant à la conjoncture favorable du nouveau pontificat, se manifestant par une encyclique qui entrevoyait les perspectives d’un Concile.

Approbations et bâtons dans les roues

Le Cardinal Mercier, muni d’une autorisation confidentielle, sollicite auprès du Vatican, pour la reprise des Conversations, une déclaration officielle

« Les anglicans, notamment l’archevêque de Cantorbéry, désirent, nous-mêmes désirons, que l’on reprenne la conversation. Mais les anglicans désirent, pour leur première avance confiante vers Rome, qu’un signe de la bonne volonté de Rome vienne à leur rencontre. Le Saint-Père veut-il m’autoriser à leur dire que le Saint-Siège approuve et encourage nos conversations? »

Le Cardinal Gasparri, secrétaire d’État, un vétéran de la Cam­pagne, répondit : oui. Mais Randall Davidson, l’archevêque de Cantorbéry, méfiant, se demandait si Rome se prononçait avec son coeur ; et puis, s’il arrivait quelque chose à Mercier ! Il fallait donc que le geste soit plus net pour que Cantorbéry s’engage pleinement. La révision du Prayer Book, empêtrée dans les discus­sions parlementaires, tiraillait les rangs de l’épiscopat anglican. Quant au Cardinal Gasquet, fervent opposant de toujours, il piaffait : « Je pourrais aussi bien aller en Belgique et dire à Mercier comment résoudre la question flamande ». Monsieur Portal, aguerri aux difficultés, sentant « des bâtons dans les roues », décelait du « Merry del Val » par dessous.

Deuxième Conversation : Tentative d’absorption ?

13-15 mars 1922, deuxième conversation. L’archevêque de Cantorbéry a recommandé à la partie anglaise, chargée de préparer un rapport sur l’organisation ecclésiastique, de faire référence aux Trente-neuf Articles, de tenir compte des liens avec l’orthodoxie et de faire la différence entre la mentalité romaine selon Mercier et la conception anglicane du primat romain. L’ambiance est plus ouverte ; ce sont de loyales retrouvailles. Le Doyen et le Docteur s’en retournèrent enthousiastes. Mais Davidson estimait que l’aspect dogmatique des sujets avait été délaissé, que le memorandum catholique « indiquait plutôt une absorption» de l’Eglise anglicane. Le cardinal Mercier et l’abbé Portal furent déçus par ces pointes corrosives. Toutefois, les approbations de la secrétairerie d’état se renouvelainent.

Troisième Conversation : Tournoi Gore-Battifol

Les assises qui se tiendront du 7 au 9 novembre 1923 ont une allure semi-officielle. Elles se continuent dans cet ordre précis où les tours de rôle sont immanquablement respectés, les rapports, toujours communiqués à l’autre délégation qui les amende sans les corriger et en contresigne l’ajout sans donner l’approbation à l’ensemble. Une méthode aussi délicate arrivait à causer quelques malentendus. Mais ces tournures diplomatiques, s’accompagnant de courtoisie fraternelle exigeante, feront que le modèle des entretiens oecuméniques sera valablement confié à la postérité par les négo­ciateurs de Malines. Les troisièmes conversations sont fortement étoffées; des anglo-catholiques plus lucides arrivent en renfort: le Dr Kidd, historien de valeur, et surtout, le sombre Mgr Gore, retiré de la charge épiscopale pour mieux se consacrer à ses études théologiques et historiques. Portal, pour ne pas prendre un jésuite, a fouillé les meilleurs coins de l’Institut Catholique de Paris, a couru jusqu’à Strasbourg pour détecter quelques bons dominicains, mais n’ayant essuyé que dérobades, il se remet entre les mains de l’abbé Hemmer, un ami de longue date, et à regret, de Mgr Battifol, un Duchesne doublement rude, d’ailleurs peu intéressé par la question anglicane, mais qui a la faveur du cardinal de Malines et entrera bientôt dans la sphère de l’amitié portalienne. On tremblait d’avance: Mgr Mercier aurait désiré une réunion préliminaire pour déblayer le terrain et débloquer les partenaires, mais le Dr Davidson tenait à tout prix à l’indispensable présence du cardinal. Les Nouvelles Considérations sur la Réunion que Lord Halifax venait de lancer, faillirent faire déboucler les valises à Mgr Gore. Du coup on télé­graphia d’urgence pour que l’archevêché de Malines loge à la première place, tout près de Mgr Mercier, le sourcilleux Mgr Gore.

Est-ce que Pie XI, cet «ancien bibliothécaire» et «compi­lateur de manuscrits » serait capable d’exécuter « quelque approche amicale» à l’endroit de l’archevêque de Cantorbéry? En somme, prouver «que ce qui semblait presque folie était en réalité sagesse et que le rêve d’un jour est la réalité du lendemain»? Cette devise portalienne, vécue, «par expérience», par l’abbé et Lord Halifax, devrait galvaniser autant le cardinal, quelquefois découragé, que le bilieux Gore. Il n’empêche que chez Dalbus, on demeurait sceptique à propos du prétendu ralliement de Merry del Val et de Billot6 à l’idée de l’union en corps (corporate union).

La partie anglicane avait envoyé ses textes à Battifol qui fourbit sa réplique. Robinson, en vue d’envisager la position de Pierre dans l’Eglise primitive, considéra l’Eglise décrite par Paul dans la Lettre aux Ephésiens, la place du Premier des Apôtres dans les Actes et finit par commenter les versets de Matthieu dont « les mots : Tu es Pierre… ont hanté la pensée de la chrétienté ». Battifol, après avoir fait remarquer que la Lettre aux Ephésiens n’avait rien à voir avec le sujet7, se contenta d’analyser les références pétriniennes coutumières (Mth XVI et Jn XXII). Au cours des discussions suivantes, s’explicitèrent, pour les anglicans, les difficultés de reconnaître une juridiction universelle au Pape mais aussi les possibi­lités d’accepter un « spiritual leadership » dépassant la simple primauté d’honneur.

Lettre de Cantorbéry et Lettre de Malines

Les conversations de Malines débordent les sessions de deux ou trois jours. D’une année à l’autre et à distance, la rédaction des bilans, les échanges de lettres et de rapports, les incompréhensions comme les dialogues, sans compter les incidents imprévisibles et les événements subits, tout cet apport supplémentaire constitue la trame la plus fine et la transition la plus vivante des intersessions.

L’archevêque Davidson rédige une lettre aux évêques anglicans pour leur faire part des contacts pris avec les autres églises, depuis l’Appel de Lambeth. Lord Halifax permet la rectification des passages qui paraissent ignorer les Conversations. Malgré ce, le cardinal Mercier est choqué. Lord Halifax et l’abbé Portal s’ingénient à faire amender davantage le texte. Le cardinal se contentera d’en accuser réception, aimablement.

Mgr Mercier, contrecarré par le catholicisme anglais, soit Outre- Manche, soit à Rome, en proie à des oppositions du clergé de son diocèse, publie le 17 juin 1924 à l’usage de ses diocésains, une lettre restée à. jamais célèbre :

« Pour rien au monde je ne voudrais autoriser un de nos frères séparés à dire qu’il a frappé de confiance à la porte d’un évêque catholique romain et que cet évêque catholique romain a refusé de lui ouvrir.

«Une grande nation, riche en ressources, en vitalité chrétienne, en rayonnement d’action, porte au flanc une blessure béante causée par la déchirure du XVIe siècle, et des catholiques voudraient qu’un évêque catholique passât à côté de ce grand blessé dans une indif­férence superbe ! Je me serais jugé coupable si j’avais commis cette lâcheté. » L’abbé Portal est heureux : Les deux lettres marquent un grand pas ».

Projet de concile

Le 18 décembre 1924, Pie XI qui a déjà confié aux Bénédictins une mission de rapprochement avec l’Orient, dit : « Du côté des Orientaux et du côté des catholiques d’Occident, il y a des causes nombreuses d’incompréhension mutuelle. Il faut s’appliquer à faire tomber les préjugés, à dissiper les fausses conceptions doctrinales, les erreurs historiques, qui embarrassent l’oeuvre de la réconcili­ation… ». L’abbé Portal et Lord Halifax comprennent qu’il suffirait peut-être d’une influence du cardinal Mercier pour amener le Pape, lors de son jubilé, à faire un geste d’ouverture envers l’Angleterre. En Février dernier, le cardinal Gasparri, à l’abbé, avait « confirmé les encouragements » du Saint-Siège qui « pour le moment » ne tenait pas à « prendre d’attitude officielle ». Davidson consent à permettre à Lord Halifax d’avertir Mercier que l’Eglise anglicane serait sensible à un appel du Pape à l’Eglise d’Angleterre, conviant à une réunion organique avec Rome. Le Cardinal se jugeant faiblement mandaté par l’archevêque, ne bougea point ; en revenant d’Italie, en janvier 1925, il s’arrêta à Paris8. « Il a été encouragé et approuvé chaleureusement pour les conversations de Malines. Le projet de concile tient toujours. L’annonce officielle en serait faite vers la Pentecôte. Il y aura là, j’espère, une occasion de travailler à l’union des Eglises ». Voilà les bonnes nouvelles dont Mercier était porteur et que Portal retransmettait joyeusement à Lord Halifax.

Quatrième Conversation : l’Eglise anglicane unie, non absorbée

Pour les 18 et 19 mai, les rapports avaient été préparés par la partie catholique, sur les relations du Pape et des Évêques. Celui de Mgr Van Roey était rigide. L’abbé Portal escomptait davantage sur celui de l’abbé Hemmer.

Le Dr Kidd établit la collégialité épiscopale sur le principe de St-Cyprien : « il n’y a qu’un épiscopat, chacun de ses membres en possède solidairement une partie ». Mais pourrait-on s’unir à Rome sans « donner un assentiment explicite à la doctrine de la supré­matie » ? Pourrait-on rester en communion avec ceux qui acceptent cette conception?9.

Alors le cardinal lança sa bombe, sans crier gare. Il apparaîtra bientôt que sa communication émanait de son conseiller personnel, Dom Lambert Beauduin10, le prieur d’Amay ; d’ailleurs ce document devait être fatal à Dom Beauduin et aux Conversations elles-mêmes qui, pourtant par là, atteignaient leur point culminant:

«Nos efforts de rapprochement ne doivent pas aboutir à une absorption de l’Eglise anglicane par l’Eglise latine, mais réclament impérieusement, au nom de nos principes catholiques et au nom du passé de l’Eglise d’Angleterre, l’union de celle-ci à l’Eglise romaine.

« L’Eglise anglicane est une réalité historique et catholique qui constitue un tout homogène : elle ne peut être absorbée et fusionnée sans perdre le caractère propre de son histoire. Et d’autre part cette Eglise est fortement rattachée depuis ses origines au siège de Pierre… Il faut dire en toute vérité qu’une Eglise anglicane séparée de Rome est une hérésie historique « aussi inadmissible qu’une Eglise anglicane absorbée par Rome ».

« L’exemple de l’autonomie accordée aux Orientaux unis à Rome montrait ce que pourrait être le statut d’un patriarcat anglican uni. On maintiendrait les anciens sièges historiques de l’Eglise anglicane et l’on supprimerait les sièges catholiques nouveaux».

Il en fallait encore un peu plus pour surprendre le calme britannique ! Mgr Gore se contenta de dire qu’au cas où la réunion serait négociée, il serait nécessaire de traiter avec toute la Communion Anglicane. Ce n’était pas une question secondaire d’organisation mais une question dogmatique importante. Et il enchaîna avec son rapport sur Unité et Diversité, basé sur l’adage de St Cyprien : « il est permis, le droit de communion étant sauf, d’avoir des opinions différentes ».

Le chapitre sur le développement de la foi fut débattu magis­tralement entre Battifol et Gore : distinguons entre les articles de foi qui « ont persévéré » dans « leur apostolicité littérale », et d’autres, « à l’état d’ébauche, d’indication, moins encore, d’inclusion latente », qui de ce fait « appelaient un progrès, un achèvement », dit Battifol ; entendons-nous bien là-dessus, rétorque Gore qui « paisiblement » interroge pour savoir si « en vue d’une réconciliation en corps de la communion orthodoxe et de la communion anglicane » l’Eglise Romaine n’exigerait « rien de plus que » ce qui dépendrait d’une mise en application du principe de Vincent de Lérins : « croire ce qui a été admis partout et toujours et par tous ».

Il y eut du pugilat mais l’amitié grandissait. Les moments de détente étaient menés à la française par la gaieté de Portal et la verve de Battifol. Seul, Gore ne se déridait jamais.

« Une longue et belle lettre »

Le 9 juillet 1925, à Albert-Hall, Lord Halifax prend la parole au Congrès des Anglo-catholiques, à l’occasion d’un de ces grandioses meetings théologiques groupant dix mille personnes, dont les anglo- saxons et plus précisément le Mouvement d’Oxford gardaient le secret. Il développe les thèmes des Conversations en renchérissant sur « l’union sans absorption ». Des jésuites11, présents à la manifestation, s’empressèrent de relever les mots-clés : « la réconci­liation avec Rome n’impliquerait la négation d’aucun des droits historiques de Cantorbéry », ce qui réduirait inévitablement la position des catholiques anglais.

L’archevêque de Cantorbéry dresse le bilan des Conversations dans une lettre au Cardinal, laquelle conserve un ton amical, même si elle critique l’appréciation prématurée d’un « progrès dans l’accord ». Mgr Mercier en ressent « un certain malaise ». Cela lui vaut, en répondant, d’écrire « un des plus beaux textes oecuméniques catho­liques » ( J. Guitton) :

« A l’intérieur de nos réunions, à mesure que les échanges de vues se prolongent, et que se dessine plus nette la ligne de démarcation entre les articles sur lesquels nous nous sommes trouvés ou mis d’accord et les articles au sujet desquels se déclarent nos divergences, les difficultés du succès final deviennent plus obsédantes et les motifs naturels d’espérer sont moins entraînants.»

Le cardinal parle des « impatiences » qu’il n’est pas aisé de combler et qui provoquent « des impressions d’inquiétude ou de fatigue ». Des catholiques seraient trop ardents et ne respecteraient point les cheminements des uns et des autres, pour hâter la jouissance du « spectacle » d’une réunion qui lesterait artificielle. D’autres, sont des « pessimistes obstinés ». Tous, de toutes façons, « voudraient obtenir… une solution brusquée».

« Notre pensée, à l’origine, ne fut pas, en effet, d’examiner, dans un espace de temps déterminé, quelques questions de théologie, d’exégèse ou d’histoire, avec l’espoir d’ajouter un chapitre d’apolo­gétique ou de controverse aux travaux scientifico-religieux de nos devanciers ; non, nous nous sommes trouvés face à face, hommes de bonne volonté, croyants sincères, qu’épouvantaient le désarroi des idées, la division des esprits de la société actuelle et la conception matérialiste de la vie qui en est la conséquence ; nous avions présent à la pensée le voeu suprême d’union, d’unité de notre divin Sauveur : «Ah ! s’ils pouvaient tous ne faire qu’un!». Et nous nous sommes mis à l’ceuvre, sans savoir ni quand, ni comment l’union souhaitée par le Christ pourrait se réaliser, mais persuadés qu’elle était réa­lisable, puisque le Christ la voulait et que, dès lors, nous avions chacun une contribution à apporter à sa réalisation. L’union n’est pas, ne sera peut-être pas notre oeuvre, mais il est en notre pouvoir et par conséquent il est de notre devoir de la préparer, de la favoriser. »

L’archevêque de Cantorbéry fut ému : « C’est une longue et belle lettre » dit-il à Lord Halifax.

A l’occasion d’Albert-Hall, le P. Woodloch s’attaque aux Conver­sations. Les Etudes, le 5 août, entrent en lice. Lord Halifax réplique sur le champ Le Cardinal sera extrêmement violent pour défendre ses amis. Du coup, le cardinal Boume arrêtera son jésuite d’autant plus qu’un élan, en France et à Rome, se manifestait en faveur de Malines. Une correspondance assez pincée se déroulera entre Westminster et Malines : le Cardinal Boume pestait d’avoir été tenu à l’écart des Conversations. Malheureusement la diplomatie et la délicatesse portaliennes ne s’exerçaient que modérément à l’endroit des catholiques anglais ; pour Portal, une seule Eglise typiquement anglaise existait, l’Eglise Anglicane, Eglise dont il se sentait séparé mais dont il était devenu le familier.

Le rôle de l’Amitié

Du 20 au 26 septembre, une semaine de l’Union marque Bruxelles : Mgr Mercier, Dom Beauduin, l’abbé Portal y prennent la parole. En novembre, Lord Halifax vient à Paris, fait ses visites habituelles, voit le nonce Mgr Ceretti12. Avec l’abbé, il vogue vers la Belgique. A Malines, on a tant de choses à mettre au point avec le Cardinal pour les prochaines Conversations. Les deux amis se rendent à Louvain afin de donner une conférence aux étudiants C’est certainement le chant de cygne de M. Portal : une rétrospective sur une vie donnée, sacrifiée, remplie à « dresser un pont entre deux mondes » — comme le disait Khomiakov à Gratieux. Après avoir rendu hommage aux bénédictins belges d’Amay, l’abbé énonce les principes de toute une action obéissant à une vocation envahis­sante :

« L’union des Eglises ne peut en effet être obtenue que par de vrais apôtres, c’est-à-dire par des hommes de foi, employant souvent… la prière… la charité qui donne la compréhension des âmes même de celles dont nous sommes séparés. Nous sommes tous coupables à l’égard de l’Eglise. C’est un fait certain que nous devrions recon­naître.

« Les politiciens et la politique n’ont rien à voir dans cette affaire. La science y est impuissante quoique fort utile, et s’en mêler en dilettante serait une sorte de sacrilège. Il faut donc que les ouvriers de l’Union soient de vrais apôtres, disposés à travailler et aussi à souffrir… »

S’enchaîne un vibrant couplet sur « un moyen très profondément humain mais qui n’exclut pas le divin,… l’Amitié » :

« Un ami, un ami véritable est un don de Dieu, même si on ne voit que la douceur d’être unis dans la joie comme dans la peine. Mais si nous rencontrons une âme qui corresponde à nos aspirations les plus élevées, qui considère comme l’idéal de sa vie de travailler pour l’Eglise, c’est-à-dire pour Jésus-Christ, notre Maître, l’union se fait en ce que nous avons de plus profond. Et s’il se trouve que ces deux chrétiens sont séparés, qu’ils appartiennent à des Eglises différentes, à des milieux différents, mais s’ils veulent de toute leur énergie faire tomber les barrières et, pour cela, s’ils s’entendent dans l’action, quelle puissance n’auront-ils pas ?…» (Conférence du 19 nov. 1925 : Du rôle de l’Amitié dans l’Union des Eglises).

On entend là, non point raisonnements mais plutôt convictions, avec preuves à l’appui : le témoignage du compagnonnage avec tant d’amis…

Lord Halifax et le cardinal Mercier, en premier lieu.

  1. Mgr Mercier (1851-1926), une intelligence et un mystique, employé par Léon XIII à la restauration du thomisme, mais en même temps, se réservant, au déplaisir de Rome, un attachement aux courants de la pensée contemporaine, est un lutteur courageux, et « le grand sympathique » que surnommaient les étudiants de Louvain.
  2. « La vocation de Mercier le portait à n’être étranger à rien de ce qui se passait de noble dans le monde » (J. Guitton). «Il avait horreur de l’esprit de clocher …et ce provincialisme religieux qui fixe à la paroisse-frontière ou à la clôture d’un monastère les bornes du royaume de Dieu répugnait à son âme catholique » (Dom Beauduin). Cette générosité audacieuse, jaillie d’un coeur sensible, minait le person­nage, quand méfiances et incompréhensions faisaient barrage à son ouverture. Il est certain que les anglicans, dont il ne comprenait pas toujours bien les positions nuancées, le décevront assez souvent. « La largeur de son coeur nous embrassait tous, mais sa tête ne semblait pas saisir notre position… Nous étions de méchants enfants, mais il fallait nous traiter avec une patience et une générosité extrêmes » (Dr Frère).
  3. Lors de la mort du P. Portal, Iswolski donna ce témoi­gnage : Je garde pieusement le souvenir d’un soir où, entre l’abbé Portal et Lord Halifax, à nous trois représentant trois Eglises, j’ai pour la première fois vivement senti et compris la fraternelle solidarité qui nous unit ».
  4. Lord Halifax prit la précaution de prévenir le successeur de Vaughan, le cardinal Boume, qui fut «très content» que les opérations se déroulent chez le cardinal Mercier dont la renommée était largement reconnue. Mais la mise au courant s’arrêta à ce geste de courtoisie.
  5. «Les étrangers ne peuvent jamais arriver à comprendre l’esprit anglais. Naturellement cela a été écrit pour des Belges ; mais la traduction est pour nous, et moi-même je pourrais y trouver à redire » s’explique Lord Halifax
  6. Le cardinal Billot, thomiste intransigeant, de l’ordre des Jésuites, serait l’un des rédacteurs de Pascendi et de la lettre condamnant le Sillon. Il sera discrédité et démissionnera de ses fonctions à la Curie, au moment de la crise de l’Action Française, condamnée par Pie XI. La même opposition se retrouve encore contre les modernistes, les sillonistes et les portaliens.
  7. «Mon impression fut alors que notre argumentation biblique n’avait pas été réellement envisagée. Apparemment un ou deux textes concernant Saint Pierre avaient hypnotisé les catholiques romains, à l’exclusion de la description scripturaire de l’Eglise elle-même». Dr Frère, évêque de Truro.
  8. C’est probablement au cours de cette étape parisienne que le cardinal Mercier, à la maison-mère des Lazaristes, rencontra le Père Laberthonnière, accablé par la suspicion, sur la recommandation de Maurice Blondel (cf. Jean Guitton).
  9. Une discussion très serrée se dégagea : Gore : les développements de l’Eglise de Rome sont providentiels mais les autres églises chrétiennes renferment « des éléments spirituels appartenant au christianisme originel du Nouveau Testament et en accord avec ce qu’il y a de meilleur dans les sentiments modernes, dans les tendances criticistes et démocratiques, éléments qui ont été plus ou moins éliminés par l’Eglise Romaine ». Kidd : la réforme catholique du C. de Trente s’est associée à une centralisation. Hemmer : la papauté pratique le désintéressement quand elle sauvegarde l’unité et l’indépendance spirituelle. Gore salue avec espoir un début de décentralisation dans le catho­licisme romain.
  10. Dom Beauduin, ancien vicaire de la banlieue populaire de Bruxelles, entra chez les Bénédictins. Il enseigna la théologie à l’Institut St-Anselme, à Rome. Il venait de créer, nettement soutenu par Pie XI, à Amay-sur-Meuse, près de Liège, un monastère qui allait enrichir sa liturgie en l’ouvrant à la Tradition orientale tandis que la clôture laissait entrer les perspectives de l’Union des Eglises.
  11. M. Portal n’a jamais eu d’atome crochu avec les jésuites. Entre la 1 Te et la 2° Conversations, ils avaient essayé de s’entremettre pour, jugeait-il, « brouiller les cartes ». Lord Halifax, sentant gronder l’orage de ce côté-là, aurait admis le P. Leslie Walker pour représenter les catholiques anglais, d’autant plus qu’il manifestait une largeur de vue indubitable. Le veto de l’abbé Portal était irrémédiable. Le bon jésuite ne s’en formalisa pas puisqu’il produisit des articles très favorables au mouvement de Malines.
  12. Mgr Ceretti est cet adroit négociateur, formé à l’école de Rampolla, qui facilita la reprise des relations entre la France et le Vatican. Il s’imposa toujours par un esprit pacifique et la recherche du dialogue.

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