Fernand Portal (XII) Lié a la Russie: Antoine Martel, le disciple

Francisco Javier Fernández ChentoBiographies LazaristesLeave a Comment

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Auteur: J. Bernard .
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La Russie, même après la Révolution d’Octobre, préoccupait Portal. Avec Gratieux, il s’ingéniait, mais en vain, à faire adopter par Mgr Baudrillart, l’étude de la langue et de la littérature russes, à l’Institut Catholique. Quand l’archevêché de Paris se soucia d’un service pour les étrangers, et spécialement pour les russes émigrés, il consulta la rue de Grenelle qui aussitôt suggéra des orientations et des noms.

L’héritier

M. Portal poussait en permanence des jeunes étudiants à suivre l’Ecole des Langues Orientales, si bien que le Directeur, Paul Boyer, véritable sommité de l’enseignement du russe, s’était lié d’amitié avec ce prêtre qui se chargeait de recruter un bon nombre de ses élèves. Cet incroyant lui rendit la pareille: en 1924, fort loyalement, il dirigea vers l’aumônier des normaliens, le plus brillant de ses étudiants, une transparente figure évangélique, Antoine Martel, qui était en train de se mesurer avec le Malherbe Russe, Loinonosov, et les influences polonaises sur les dialectes ukrainiens. Au retour d’un voyage en Pologne, M. Portal le réquisitionna pour donner aux Journées de retraite de Gentilly une conférence sur les églises uniates. Désormais Martel s’intégra au groupe Tala, au moment où R. Pons venait de s’y joindre (Pons le qualifiera gentiment de « normalien honoraire »).

Tout de suite Martel s’engagea à employer ses dons de chercheur1 à réaliser une vocation au service de l’Église et du inonde slave. Enfin M. Portal avait trouvé le laïc qu’il attendait ! Si Martel bénéficia de l’« influence » spirituelle du Père, ce dernier, à son tour, acquit un ami, un confident, un disciple, un fils. On pressent, à voir Antoine veiller, avec Mme Gallice, sur les derniers moments de l’abbé Portal, qu’il est « l’héritier de sa pensée » (R. Pons)2.

Après le 19 juin 1926, Martel prend la direction du groupe des Normaliens. L’abbé Hemmer, Mme Gallice et lui-même créent l’association Fernand Portal; on transporte la bibliothèque du Père à la rue Geoffroy-St-Hilaire où un appartement est loué pour loger l’Union, groupe de « moines laïcs », fervent, généreux, dépouillé, actif, dont la plupart sortent à peine de Normale Supérieure. Quand Martel est nommé professeur de russe et de polonais à la faculté de Lille, il conserve une chambre à la rue Geoffroy ; là, en descendant à Paris, il se retrempe dans l’amitié fraternelle de la petite commu­nauté qui l’avait beaucoup marqué et à laquelle il avait tant apporté. En même temps qu’il y témoignait de la simplicité et de la pauvreté évangélique, de son sens de l’Église, de son « amour mystique du monde slave », de sa passion pour les petits, il déridait, avec aisance et bonne humeur, une ambiance quelquefois bourgeoisement guindée ; à son tour il apprenait l’ouverture aux instituteurs et la pratique des oeuvres sociales3.

Les Equipes Sociales et l’Appel de la Russie

Antoine est le collaborateur de Robert Garric aux Equipes Sociales qui prospéreront entre les deux guerres, brisant le pater­nalisme des Cercles Ouvriers et refusant l’endoctrinement politique des Instituts populaires de Marc Sangnier, puis s’attachant, entre intellectuels, bourgeois et ouvriers, fort généreusement mais assez illusoirement, à mêler les classes sociales4.

On constate que la mentalité portalienne a déteint sur le disciple : « Mes modèles et patrons : le cardinal Mercier, le Père de Foucauld, l’abbé Portal. Si je considère mon passé pour voir dans quelle voie je suis mené, il me semble que c’est vers le détachement et la renonciation… Donner, me réduire, faire oublier ma présence : cela est dans ma ligne. Au point de vue positif, attirance depuis toujours vers les éloignés, les abandonnés, les séparés».

Martel se souviendra d’une parole de l’aumônier des norma­liens : «Tant qu’on n’est pas prêt à perdre sa vie pour une cause, on ne fait rien ». Il se sacrifie alors pour la Russie : «J’en viens à me demander si je ne serai pas appelé à partir là-bas pour m’y fixer et y mourir», mais en bon vincentien et foucauldien, il veut « laisser les circonstances » l’appeler. Comme un «moine laïc», à chaque retraite, il renouvelle « avec passion» une «consécration définitive à l’oeuvre de Dieu ». A l’instar de Frère Charles, il se prépare à s’enfouir5 parmi les slaves, comme l’un d’eux. En janvier 1927, au cours d’un voyage en Russie où il est emprisonné par la Guépeou, il contracte la tuberculose qui l’emportera le 12 octobre 1931, à l’âge de 32 ans.

« Je me crois lié aux pays russes par des liens essentiels. J’ai mission de prier pour eux et de les aider à se sanctifier. Je me rends compte que dans mes rapports avec les Anciens du sana et même dans notre oeuvre fraternelle, il n’y a pas pour moi, un appel comme celui du pays russe… J’attends toujours le départ pour là-bas. Je crois qu’avec la grâce de Dieu je saurais y vivre, m’y adapter… J’ai offert ma vie pour ce pays, je maintiens mon offrande » (2 mars 1930).

La vie de l’Evangile

Pris par l’Evangile, partisan de « petites fraternités à deux ou trois » en pleine pâte humaine, dans des mondes précis ou des milieux professionnels comme l’Université6, passionné pour toute justice, homme de prière intense et attentif à « une contemplation du prochain»7, pionnier de l’apostolat des laïcs, donné corps et âme à l’Eglise8, autant signaler un saint moderne dont le procès de canonisation — comme celui d’Ozanam, un autre univer­sitaire — est en cours.

Chez Martel, se remarque le goût de fonder et de centrer toutes choses, au risque de paraître utopique, sur l’essentiel, c’est-à-dire, l’Evangile. Qu’est-ce que l’Eglise9, sinon une continuation vivante de l’Evangile ? Marie, n’est-elle pas « le petit morceau de terre neuve sur lequel le Seigneur, le Sans-Péché, a voulu poser son premier pas en venant au milieu de nous » ?

Il y a là du Portal. Quand on a posé les fondements, même si l’échec survient, on a rempli convenablement sa journée. Le frottement aux slaves finissait de donner à la fois l’assurance et l’inquiétude à un coeur, seulement attiré par l’« unique nécessaire ». Les comments, les moyens, les manières, tout cela valait relative­ment à l’intuition fondamentale. Une spiritualité pour oeuvre inachevée s’imposait fatalement.

« L’heure est peut-être où Dieu appelle à son festin les éclopés et les infirmes ». Charles de Foucauld ne s’exprime pas autrement. Le dernier acte est certainement cette correspondance avec un équipier10, instituteur condamné à l’emprisonnement, qui fut acquitté au moment où Antoine s’éteignait. Antoine, rompu au monde slave, espérait le surgissement d’un « Monde Nouveau ». Il avait indiqué au prisonnier la voie pour « entrer dans la vie de l’Évangile » et être un témoin du Christ parmi les autres prisonniers. « Nous ne serons jamais abandonnés » : tels sont les derniers mots adressés à cet instituteur délinquant.

«Cette fusion, dont rêvait Martel sur le plan oecuménique depuis la rencontre de M. Portal, il s’était pris à la désirer sur le plan quotidien des relations humaines, et il s’exerçait à contempler le Christ dans tous les hommes» (R. Pons).

  1. Quelques mois avant sa mort, titularisé comme maître de conférences à la Faculté des Lettres de Lille, il écrit : « Je n’ai aucun goût pour le travail d’érudition ». L’appel de la Russie était plus fort qu’un simple cantonnement à une recherche intellectuelle. Ses sujets de thèses, d’ailleurs, ne seront jamais terminés.
  2. « J’ai bien connu un prêtre qui eut une influence décisive sur ma vie. Il avait coutume de dire que c’est une grande bénédiction de Dieu qu’une amitié, et plus je vais, plus je trouve que c’est vrai » (Martel).
  3. A. Martel, « créateur de fraternité », s’occupe des émigrés slaves, fonde une équipe de russes (surtout des chauffeurs de taxi) sur la paroisse St-Honoré d’Eylau, se soucie des mineurs polonais du Nord. Il soutient, en liaison avec Mgr Chaptal, responsable du service des étrangers, des équipes pour les immigrés (Espagnols, Italiens et Nord- Africains à Paris, Lyon, Marseille). Aidé d’anciens malades, Maurice Henry et Marguerite Rivard, il organise l’Association des anciens du sana, le Centre de rééducation des handicapés du Nord, Auxilia (cours par correspondance pour malades), inspire le Foyer des Sans Abri de Lyon, animé par G. Rosset.
  4. «Par les équipes, nous avions à communiquer nos idées et nos connaissances à des jeunes du peuple qui sont près de la vie, qui ont des réactions concrètes. C’est eux qui nous sortiront de notre univers de livres et d’étude, où nous avons parfois la sensation d’être un objet de luxe. Ils nous ramèneront droit à l’essentiel et nous apporteront comme un renouvellement et un rafraîchissement d’esprit » (P. Deffontaines). Les Equipes Sociales jugèrent la naissance de l’Action Catholique de milieu comme contraire à la « fraternité chrétienne ». Antoine Martel réagit contre « ce particularisme catholique » quand, dans la région lilloise, des groupes de J.O.C. et de J.E.C. supplantèrent plusieurs équipes. « Ce professeur de faculté prenait le temps de rédiger des fiches sur ses équipiers avec leur adresse, leur métier, leurs goûts, leurs désirs ; il notait même parfois un détail de leur vêtement : un tel arbore tou­jours un chandail de sport et un foulard rouge » (Deffontaines). Il saura pourtant dire que l’Action Catholique est « la prise en charge par les laïcs des chrétientés à la suite du clergé » et élargir les équipes jusqu’aux non-croyants (un de ses slogans favoris : « d’autant plus spirituel que non confessionnel »).
  5. Le désir de vivre au milieu des slaves différait de la politique « uniate », d’une efficacité immédiate mais douteuse, que poursuivait Mgr d’Herbigny (Il fut d’ailleurs révoqué de ses fonctions destinées à centraliser tout ce que Rome envisageait pour la Russie). Les « conver­sions individuelles » venues de l’orthodoxie, surtout dans un contexte de persécutions, déplaisaient à Martel qui avait opté pour une présence d’amitié au lieu du prosélytisme. Le séminaire russe, à Lille, confié par le Pape Pie XI aux dominicains et le monastère bénédictin d’Amay, fondé par Dom Beauduin, fréquentés par Martel, subiront des sanctions ; leur influence était trop désintéressée ! Il est à remarquer que l’abbé Couturier, chargé des émigrés russes à Lyon, trouvera sa vocation oecuménique, en 1932, lors d’une retraite à Amay.
  6. « Si vraiment nous pouvions reconstituer dans l’université quelques foyers de vraie vie fraternelle analogue à celle que menaient les premiers chrétiens, il y aurait quelque chose de changé. On répéte­rait : « Voyez comme ils s’aiment ! ».
  7. Martel ne veut pas choisir entre «oeuvres» d’éducation et d’enseignement, et présence missionnaire se manifestant par le e re­cueillement», le « respect du prochain » et par là attirant « un véritable amour de Jésus », « le service particulier » qui convient à chacun. Il reconnaît que Vincent de Paul a été «organisateur» sans compter « qu’il ne découvrait jamais le plan des oeuvres qui lui semblaient les plus nécessaires avant que Dieu en eût mis le dessein en d’autres âmes». Martel ne sortira jamais du «noviciat… de l’amour fraternel ». Son rapport présenté aux Journées de la Paroisse Universitaire à Montpellier, à Pâques 1931, sur la «Charité, esprit de service et esprit d’union» en est le clair témoignage.
  8. «Ma fiancée, l’Eglise, comme je l’aime !… j’ai incomparable­ment plus de tendresse pour Celle qui nous unit au Christ, pour ce beau corps fait des saints du ciel et de la terre…»
  9. «L’Eglise actuelle a encore des traits qui rappellent la vie cachée : le fait par exemple qu’elle n’est lumineuse que pour ceux qui se trouvent au dedans de l’édifice, les autres passant devant elle sans y voir autre chose qu’une religion entre beaucoup d’analogues, comme Jésus n’était qu’un charpentier Mais il me semble que les temps changent et que le témoignage doit devenir public, et ce témoignage, ce sera une fois de plus l’amour mutuel, l’aide aux infirmes, l’Evangile annoncé aux pauvres».
  10. cf. Une année avec Antoine Martel, d’Édith Drahonnet (Beauchesne).

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