Fernand Portal (VIII) Dans la tourmente antimoderniste

Francisco Javier Fernández ChentoBiographies LazaristesLeave a Comment

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Auteur: J. Bernard .
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Noël 1908, paraît le dernier numéro de la Revue Catholique des Eglises. Le Cercle d’Études est supprimé. Et M. Portal quitte le Séminaire St-Vincent. Son oeuvre subit les contrecoups de la répres­sion antimoderniste qu’ont entraîné, l’année précédente, le décret Lamentabili et l’encyclique Pascendi, attaquant le modernisme comme « le carrefour de toutes les hérésies », un monstre aux têtes innombrables et au venin insidieux, pénétrant un peu partout et assez souvent nulle part1.

Trop de noms suspects étaient liés au Séminaire, au Cercle et à la Revue, à commencer par celui de Loisy. M. Portal n’appartenait à aucun modernisme déclaré, mais, se refusant d’être conservateur, il accueillait les nouvelles idées et s’efforçait d’y discerner les ombres et les lumières. Tout ce qu’entreprenait ce prêtre qui était en relation avec les milieux parisiens de la pensée religieuse, ne pouvait qu’être compromettant. A ce moment-là, « une sorte de clandestinité » (J. Guitton) affectait la vie du croyant réfléchissant et agissant, en termes et avec des gestes adaptés.

Un séminaire non traditionnel

L’Abbé Morel, au séminaire St-Vincent, s’employait à donner une formation théologique, très rigoureuse, afin que les prêtres puissent se mouvoir à l’aise, en dehors des sentiers battus, suivant les chemins des hommes contemporains, fussent-ils des adversaires et des contradicteurs. M. Portal soutenait les efforts du jeune professeur qui, avec enthousiasme, exposait son programme.

« Je suis persuadé que les études théologiques sont maintenant dans une période de transition d’où elles ne sortiront que lorsqu’on aura repris de fond en comble et avec le plus grand soin l’étude de toute la tradition. Les protestants ont fait des travaux considérables, dont il faut tenir compte, et dont la critique exige des études nouvelles, faites à l’aide des méthodes les plus modernes. C’est seulement après cette oeuvre immense que de nouveaux manuels de théologie pourront être faits avec quelque chance de durée. »

« Partout, en politique, comme dans la science, en théologie comme dans l’histoire, dans le monde savant comme dans les pa­roisses urbaines ou rurales, une réforme s’impose dans l’action du prêtre. Il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir ; et cette réforme doit se faire partout dans le même sens : partout il faut sortir de la sacristie. Ce sont des idées que je vois fermenter de plus en plus chez les jeunes. On veut travailler, on sent qu’il faut manifester partout la vitalité de l’Eglise »2.

M. Portal réservait une large place à la dimension pastorale, ce qui lui défendait les dures querelles doctrinales dans lesquelles les champions du modernisme entraient, de temps en temps, les uns contre les autres. Précisément primaient chez lui la culture simple et claire de l’essentiel et le souci de décongestionner les idées à partir du concret. Un tel homme, humble et caché, devenait, sans le savoir, influent comme un ferment, et forcément dangereux ou vulnérable pour une inquisition à l’affût. Le séminaire était trop libéral… la revue trop large… le cercle trop disparate… Rome n’admettait pas que le « christianisme est fait moins pour être pensé dans l’unité d’une notion, que pour être aimé et vécu dans la multi­forme richesse de son infinie et incessante nouveauté » (M. Blondel à l’Abbé Wehrlé, Janvier 1903).

Portaliens et modernistes

La condamnation des Ordinations et de la Campagne, n’antici­pait-elle pas déjà, au soir du long pontificat de Léon XIII3, un enchaînement d’interdits, une poursuite de l’hérésie, en un mot, un repliement de l’Eglise Catholique ? Fréquemment, les hommes qui travaillent autour de l’abbé Portal seront ceux qui manieront une minutieuse exégèse biblique, arracheront la théologie et la philosophie à une scolastique décadente, fonderont l’histoire sur la critique textuelle et sur la théorie d’une pensée collective en révéla­tion progressive… Lord Halifax ne s’y trompe pas : « le contrecoup de la question des Ordres se fait sentir dans la question biblique » (à Portal, Juin 1896) et il accuse Loisy, Hiigel et Duchesne de ne pas assez soutenir la position de la Campagne pour mieux « se faire pardonner toute espèce de largeur » en d’autres domaines. En revanche, en Angleterre, l’abbé Tyrrel, chaud loisyste, pactise avec les anglo-catholiques de l’anglicanisme contre le cardinal Vaughan Mais Lord Halifax exprime à l’abbé Portal ses craintes devant la meute qui, depuis l’élection de Pie X, veut « frapper sur l’abbé Loisy » qu’il place néanmoins, à propos de son ouvrage l’Evangile et l’Eglise, sur une pente vertigineuse. En dépit des exagérations motivant de sérieuses réticences, s’établit, entre portaliens et modernistes, une solidarité spontanée. C’est pourquoi on « ne comprend pas » Battifol qui tape sur Loisy, sans aucun scrupule.

Les condamnations s’amoncellent. Tout le monde est pris dans la tourmente. Un vent de suspicions et un abattage de mesures encerclent les meilleurs esprits du temps, confondus par la même vague antimoderniste. Jusqu’en 1910, les disqualifications vont être accablantes : Brémond, Duchesne, Le Roy, Laberthonnière… et même Mgr Battifol, Mgr Baudrillart… sans parler de Mgr Chapon, évêque de Nice, Mgr Mignot, archevêque d’Albi et du Cardinal Amette, archevêque de Paris, plus ou moins compromis. Des laïcs, D. Cochin, Fonsegrive, Lamy, Lorin, Goyau, Brunetière… habitués du 33 Cherche-Midi sont marqués à l’encre rouge… Jusqu’à la mémoire de Léon XIII qui est salie par des intégristes acharnés, dont Rome n’arrive pas à contrôler les outrances.

Slavophiles et modernistes

Gratieux qui pensait être affecté à St-Louis des Français, à Moscou, est forcé à la résidence à Couvrot, puis à St-Amand, par son évêque Mgr Sevin qui « n’avait aucun effort à faire pour confondre orientalisme et modernisme » (Gratieux) et qui en récompense de son zèle antimoderniste et antisilloniste, quitte Châlons-sur-Marne pour gravir l’archevêché de Lyon. En 1913, ne pouvant plus aller en Russie, il s’enfonce dans le monde anglican, chez les « amis de M. Portal ». Cependant Dm. Khomiakov et Samarine écrivent toujours :

« Je ne voudrais pas me charger de me faire l’avocat de tout ce que le Saint-Père met à dos des modernistes ; mais que l’impression générale de leur système n’est pas assez défavorable pour expliquer les cris d’alarme poussés par le Vatican, je ne saurais le cacher ; et même il me semble que bien des propositions condamnées ont un air de ressemblance si grand avec ce que nous croyons être parfaitement orthodoxe, que je ne puis m’empêcher de faire la supposition hardie que le modernisme est précisément si peu goûté à Rome parce qu’il n’est que le réveil (pas toujours en tout légitime) de ce qui me semble être conforme plus à nos idées qu’aux idées protestantes. »

Les slavophiles se sentaient concernés par la « phase actuelle d’intolérance excessive et agressive » du catholicisme romain. Où est-il le temps de Léon XIII? soupirent-ils. « J’ai été agréablement touché par le fait de la présence d’une icône dans la chambre mortuaire du Cardinal Rampolla » dit Khomiakov. C’est un appel angoissé vers Rome, le centre naturel de l’Eglise visible :

« Vous avez parfaitement raison de dire que tous les bons mouvements conciliatoires de l’anglicanisme ne pourront jamais Mener à bonne fin sans la participation du centrum unitatis (centre de l’unité) occidental ; lequel lui-même devra redevenir ce qu’il a été un jour, le centre de l’Eglise universelle, compris évidemment autrement que ne le comprend le card. Merry del Val. Je crois que le défunt Rampolla était assez près de la bonne compréhension à ce sujet, aussi sa mort prématurée me semble être une grande perte pour le catholicisme et aussi pour l’Eglise en général. »

L’abbé Portal se retire discrètement. C’est la fin d’un travail arrêté une nouvelle fois, en chemin, par un interdit. Ses supérieurs lui gardent sa confiance, surtout Monsieur Verdier, originaire de Lunel (Hérault) qui, en 1919, sera élu supérieur général des Lazaristes. La Maison-Mère était déjà repérée : « M. Pouget avait été sacrifié.. » ( J. Guitton) à l’avidité des chasseurs de novateurs ; son enseigne­ment scripturaire s’était terminé le 20 Juillet 1905. Ce simple prêtre, assez exceptionnel, était conseiller de M. Portal qu’il encourageait vivement. S’étant fait une raison de sa réduction au silence, il allait jusqu’à dire : « L’Eglise ne peut marcher vite car elle scanda­liserait les croyants et elle ne sauverait pas les incroyants… Pour trois ou quatre cent esprits critiques, il y a des millions et des millions d’âmes, et c’est le peuple ». L’abbé Gratieux, de son côté, reçoit de ses amis russes des consolations réconfortantes :

« Est-ce bien ainsi — le savons-nous ? La Providence évidem­ment le sait, et c’est elle qui a décidé que vous travailleriez mieux pour votre oeuvre en France qu’en Russie. Inclinons-nous devant cet arrêt d’en haut ; mais de votre côté tâchez de suppléer à la lacune que cet arrêt causera dans vos relations directes avec la Russie par des moyens autres, dans les limites de ce qui vous sera possible » (D. Khomiakov).

A oeuvres nouvelles, instruments nouveaux

La foi du « serviteur inutile » animera l’épreuve de l’Abbé Portal : « Il est dur de se sentir capable de faire quelque chose et de ne pouvoir rien faire. Mais rien de solide ne se fait sans souffrance ; et si Dieu veut bien se servir de nous, il convient de se souvenir qu’il n’a pas besoin de nous ».

Le silence n’est jamais une perte. Et Dieu sait s’il a pesé à l’abbé qui avait, sans cesse, au gré des circonstances, comme disait Lord Halifax, « de vraies inspirations » ! Il cherche des amis capables de publier tel article dans tel journal : ainsi il pousse l’abbé Gratieux, grâce à Tavernier, à écrire dans l’Univers, une série d’articles sur la Russie et la situation présente. D’autre part, l’arrêt permet de souffler, de reconsidérer ce qui n’est plus admis de continuer, de découvrir d’autres possibilités, des dimensions inaperçues, des aspects oubliés4. Il est certain que l’obligation de mettre en veilleuse les questions intellectuelles va déclencher chez un être naturellement axé sur les réalités de la vie, une autre recherche, sans reniement de l’acquis antérieur. Le contact avec les normaliens et l’oeuvre populaire de Javel élargiront l’impact oecuménique de « l’abbé » qui, même si l’intuition des liens entre les différentes activités débouche peu, ordonnera la cause de l’union à la présence au monde actuel et à l’envoi aux pauvres. L’abbé Hemmer fait même remarquer que si M. Portal avait limité son champ d’action sur le terrain unioniste et intellectuel, « il aurait douté de sa sin­cérité.

Dès août 1907, Monsieur Portal écrit :

« Je crois que l’oeuvre de notre groupe intellectuel devra être complétée par une action plus pratique, accomplie surtout par des femmes. Notre oeuvre ne sera vraiment vivante, elle ne pénètrera dans tous les milieux de l’Eglise, que lorsque les femmes l’auront bien comprise, qu’elles s’y seront consacrées, et qu’elles la diffuse­ront par le moyen des oeuvres sociales ou, d’un mot, par l’exercice de la charité comprise comme la comprennent et la veulent les temps modernes. Or toujours à des oeuvres nouvelles, il faut des instruments nouveaux.

Notre oeuvre attend, elle réclame des ouvrières. Il me semble en voir de ci de là. Ce qui manque, c’est le point de concentration, c’est le moyen de les grouper et par là de les former, puis de les donner à l’Eglise pour aller partout parler de paix et d’amour de Notre-Seigneur, à Moscou comme à Rome, chez les catholiques comme chez les protestants»5.

  1. Mgr Dadolle, évêque de Dijon, qualifiait le modernisme « encyclopédiste » décrit par Pascendi, de « personnage » inexistant. Il ne voyait « aucun écrivain d’envergure égale au vaste cadre dessiné par Pie X et dont l’oeuvre reproduise tous les traits du tableau ». Néanmoins Loisy, Le Roy et Tyrell y reconnaissaient quelques « traits » saillants de leur visage : « au moins les deux tiers de la matière condamnée » (d’après Loisy). « Je crois que cette lettre est importante, autant et même plus que le Syllabus de Pie IX. N’ayant devant soi aucun ennemi à visière levée, Rome en a créé un, et dans cet acte de création., elle a involontairement exposé elle-même, et grâce à cela, la lettre a pris un caractère positif à la place de négatif, ce qui a pu donner l’idée d’en faire un texte à serment » (Lettre de Dm. Kh. à Gratieux).
  2. « j’en veux à ces professeurs qui, au milieu du mouvement d’idées soulevées aujourd’hui, trouvent moyen de laisser ignorer à leurs élèves tout ce qui ne rentre pas dans le cadre qu’ils se sont tracés. Ils sont excusables, car ils ont des yeux pour ne point voir. Malheureu­sement, les élèves qui sortent de là ne sont nullement préparés à vivre dans le temps où nous sommes ; il leur faut autre chose : on ne sait encore juste quoi. » «Pourquoi faut-il que le clergé ignore à ce point tout ce qui se dit en dehors du cercle traditionnel ? Encore dirait-on que ce cercle se rétrécit davantage, tant on a peur de se souiller les oreilles au contact des doctrines d’adversaires qui ont ainsi beau jeu. » (Morel).
  3.  « Léon XIII avait dépassé depuis longtemps l’âge accordé à la vie humaine quand il entreprit de traiter une situation de la plus grande difficulté compliquée par des circonstances qui étaient en dehors de sa propre expérience. Aussi n’avait-il pu dominer la situation et la conduire à une heureuse fin ». (L. Halifax, 1903). Quelques mois après Apostolicae Curae, M. Blondel a des ennuis pour La Lettre. Von 110gel lui déclare être « touché assez péniblement » par la bulle sur les Ordinations Anglicanes. En 1899 le document de Léon XIII sur l’américanisme frappe encore le monde anglo-saxon et, plus particulièrement, des partisans des ordres anglicans, Mgr Ireland, évêque catholique des Etats-Unis, et l’abbé Klein, de l’Institut Catholique de Paris, lesquels avaient été ouvertement reçus par Lord Halifax, en Angleterre.
  4. F.D. Samarine écrit à l’Abbé Gratieux : — « Votre lettre d’il y a trois ans m’avait produit une bien pénible impression, et maintenant je vous vois bravement adonné à tous les devoirs de votre nouvel office. Tout ce que vous me dites sur vos travaux qui ont pour but la réorganisation de la vie paroissiale est plein d’intérêt, et je suis sûr que cette oeuvre si importante vous console quelque peu de l’impossibilité où vous vous trouvez de continuer votre travail intellec­tuel auquel vous vous étiez adonné avec tant d’ardeur. Qui sait ? En tâchant de régénérer, comme vous le faites en ce moment, la communauté chrétienne, n’allez-vous pas au même but auquel tendaient vos occupa­tions littéraires ? Je me trompe peut-être, mais il me semble qu’en France, depuis que l’État a définitivement rompu avec l’Eglise, cette dernière se trouve dans des conditions favorables au développement de la vie religieuse en général et à l’établissement de rapports moins froids avec l’Orient. Je suis sûr que nous nous comprendrions beaucoup mieux si nous connaissions les uns et les autres la vie religieuse de nos nations, non par des traités théologiques, mais par des impressions directes de ce qui se fait dans les paroisses, surtout dans les paroisses rurales. »
  5. « Oui, ajoutait-il un peu plus tard, peu à peu j’ai vu notre oeuvre s’harmonisant avec celle que je poursuis, j’ai vu la possibilité de les animer d’un même esprit, de lui donner un même but. »

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